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Vous êtes ici => Accueil > forum > Littérature > Le café littéraire > « Nausicaä et Dune », créé par Laurent Jerry

Le café littéraire - « Nausicaä et Dune » - lecture du sujet — L'Encrier

Nausicaä et Dune

Étude de la mise en scène de personnages “messianiques”
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Laurent Jerry# Posté le 23/04/2009 à 16h33 - Citer
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Nausicaä et Dune

Il peut sembler étrange de commencer ce café littéraire avec deux œuvres qu’il faut bien qualifier de science-fiction, dont une est de surcroît publiée en manga, genre particulièrement décrié de longues années durant.

Certes, la différence apparente entre les deux œuvres est assez grande :
  • D’une part, un cycle de six romans écrits entre 1965 et 1985 par un Américain, et dont l’action s’étend sur une durée extraordinaire de plus de cinq mille années sur de nombreuses planètes, même si l’action est centrée sur la planète Arrakis, ou Dune.
  • D’autre part, un manga en sept tomes et en noir et blanc, publié entre 1982 et 1994 par un Japonais, décrivant une période de guerre de quelques semaines, sur une planète Terre dont l’écosystème a été bouleversé par la pollution humaine.

Mais les points de comparaison sont légion. À tel point que de multiples textes ont déjà relevé les similitudes et fait des rapprochements entre ces deux œuvres. Pourtant, parmi celles que j’ai pu trouver sur Internet, il n’en est aucune qui satisfasse pleinement ma curiosité, ni parmi celles qu'on peut trouver sur les sites spécialisés dans l’étude de l’œuvre de Hayao Miyazaki (comme ici par exemple), ni dans les analyses effectuées par les commentaires des sites commerciaux (comme ici), ni même dans ce texte (en anglais) souvent cité et faisant donc référence dans le domaine, qui a le mérite de faire un premier déblayage mais qui en reste beaucoup aux apparences. En l'espèce, je voudrais partir de ces apparences pour montrer quelles ressemblances existent à un niveau de lecture plus profond (voir fin de cette introduction).

La première tâche est, pour qui s'attaque à des œuvres aussi polymorphes (manga, dessin animé, roman, film et téléfilms, jeux de rôles...), de définir le champ d'action.
  • En ce qui concerne Nausicaä, je parlerai surtout du manga (même si des incursions dans le dessin animé du même auteur seront possibles).
  • Dans le cas de Dune, je fonderai mon analyse sur les six livres de Frank Herbert, avec quelques possibles allusions aux films de David Lynch et de John Harrison. Par contre, je ne parlerai que très peu des ouvrages de Brian Herbert et Kevin J. Anderson, que je juge d'une qualité exécrable malgré leur respect apparent de l'œuvre paternelle. Si la lettre est globalement la même, l'esprit n'est absolument pas comparable ; et l'expression «  La lettre tue » a rarement eu un sens aussi exact.
  • À noter que les intentions de l'un et de l'autre auteurs ne m'intéressent en l'occurrence absolument pas. Je sais que Herbert a au moins partiellement inspiré Miyazaki, mais j'irai jusqu'à affirmer que, dans mon propos, peu importe.

Cette étude est une version remaniée (pour la mise en forme dans l'Encrier et l'intégration dans ce café littéraire) et légèrement développée d'un article publié jeudi dernier (15 avril 2009) sur le forum du site buta-connection.net, consacré aux studios Ghibli. Je publie ce texte ici avec leur très aimable autorisation, et tiens à les en remercier.

Les similitudes entre Nausicaä et Dune sont souvent flagrantes, parfois obscures, en ce qui concerne le contexte (historique, géographique, biologique et géopolitique), mais ce contexte n'est qu'une façade permettant d'introduire, dans l'un et l'autre cas, une figure centrale sur laquelle on s'attardera.

Deux environnements jumeaux
Le contexte “historique”

Le contexte “historique” de projection dans le lointain futur de notre propre civilisation est similaire. La projection de Frank Herbert est immensément plus lointaine, certes. Mais pas forcément plus irréaliste.

Certes, quoiqu'il y ait une évocation dans Nausicaä de l'exploration interstellaire (le vaisseau géant de Sem), les voies suivies par les deux civilisations sont radicalement différentes et divergentes. Pourtant, on retrouve des thématiques semblables. Dans la genèse de la formation des deux univers. Notamment une analogie possible entre les titans du Jihad Butlérien et les Dieux-Guerriers. Voire (mais j'en reparlerai plus loin) une analogie entre le Maître du Cimetière de Shuwa et le suresprit Omnius. Cela dit, c'est un antécédent tellement lointain à chacune des deux civilisations qu'il n'est intéressant qu'à titre anecdotique.

À une exception près : la catastrophe générée par les Titans et Omnius, d'une part et par les dieux-guerriers, d'autre part, a marqué des interdits dans les subconscients : interdits des atomiques et des machines pensantes dans l'Empire des Padishahs, interdiction de réveiller le Dieu-Guerrier chez les mineurs de Pejite.

Ce qui m'intéresse, c'est de voir dans les deux cas un monde en crise profonde, même si la crise est plus marquée dans l'œuvre miyazakienne. Un monde où, de fait, toutes les forces en présence sont “en exil” même chez elles.

Le contexte “géographique”

Le Fukaï comme l'épouvantable désert d'Arrakis sont des lieux d'une fertilité extraordinaire sous des dehors repoussants et des dangers mortels. L'un comme l'autre sont considérés comme des lieux sacrés voulus par une divinité plus ou moins vengeresse. Frank Herbert place dans la bouche des Fremen l'adage “God created the desert to train the faithful”, (« Dieu a créé le désert pour éprouver le fidèle ») quand Miyazaki fait dire aux Maître-vers : « Les hommes ont souillé cette planète et les dieux les ont punis [en donnant naissance à la mer de la décomposition]. »

La Mer de la Décomposition est le lieu de re-création de la vie, et le Grand Bled le lieu de la synthèse de l'Épice qui donne ses pouvoirs extraordinaires à l'Homme. Tous deux sont susceptibles d'influencer l'écosystème entier de la planète (par les tempêtes Coriolis) ou du moins du continent (par les grands raz-de-marées Daikaisho) et ne peuvent être compris que par des personnes ayant une vision globale de cet écosystème (Nausicaä, Liet-Kynes).

Les hommes “normaux” (Peuple de la vallée du vent, Tolmèques, Atréides, ou même Harkonnen) sont à la fois repoussés et fascinés par ces espaces dangereux, quand des peuples souvent très mal connus (Maîtres-vers, peuple de la forêt, Fremen) et très déconsidérés la parcourent avec aisance et en tirent leurs richesses.

Des créatures fantastiques

Elles constituent le centre de l'œuvre. Il s'agit évidemment du parallèle, facile à faire et qui frappe immédiatement le lecteur averti, entre les Ohmus et Shaï-Hulud, le Ver des Sables.

Les deux espèces sont considérées comme des divinités tutélaires de leur milieu biologique. Elles sont semblablement foncièrement hostiles à l'Homme, sauf à certains humains très particuliers (Nausicaä, Paul et bien sûr Leto). Leur aspect, dans un cas comme dans l'autre, est globalement celui d'une créature repoussante mais inoffensive de la faune existant aujourd'hui, et agrandie à des proportions colossales dans le récit.

Leur corps est semblablement utilisé pour constituer le trésor matériel le plus précieux des tribus environnantes (les carapaces et les yeux d'Ohmus comme outils et comme équipement militaire, les dents des Vers comme krys et bien sûr l'Épice comme nourriture et comme “drogue mystique”).

Enfin, ils sont dans l'un et l'autre cas la clef de voûte de l'écosystème planétaire : les Ohmus, en défendant la forêt et en l'étendant lors des tsunami Daikaisho, constituent le fer de lance de la régénération des sols pollués. Les Vers, avec leurs minuscules cousines truites des sables, contribuent à maintenir le désert (en contenant l'eau), à créer et à entretenir le cycle de l'Épice et à en décourager l'exploitation.

Des factions rivales en lutte

Frank Herbert comme Hayao Miyazaki nous présentent tous deux un jeu politique complexe mettant en scène des pouvoirs aux alliances changeantes.

Dans le manga, il s'agit d'une guerre déclarée, alors que la plupart des scènes de Dune sont des scènes de guerre larvée et de luttes d'influence ; mais les Tolmèques et les Dorks ne sont ni monolithiques ni les seules puissances humaines entrant dans ces rapports de force :
  • Il y a tout d'abord les jeux de pouvoirs filiaux et fraternels dans la famille royale tolmèque (la ressemblance entre Kushana et Irulan n'est d'ailleurs pas inintéressante), les luttes fratricides dans le clan impérial Dork (comme celle sous-jacente entre Rabban et Feyd-Rautha...). On peut mettre cela en balance avec les agissements en sous-main de Shaddam IV (surtout dans le téléfilm de John Harrison), mais surtout bien sûr avec le comportement d'Alia vis-à-vis de Paul, de Jessica et des jumeaux.
  • Il y a la déconnexion entre un peuple aux antiques croyances (l'être vêtu de bleu, attendu des Dorks, la venue du fils de la Sayyadina prêchée aux Fremen) et une croyance nouvelle venue “du haut” (les “divinisations” respectives de Miralupa puis de Namuris, d'une part, et de Muad'Dib puis de Sainte Alia du Couteau d'autre part).
  • Il y a la multitude des factions intermédiaires. Dans Nausicaä, ce sont les restes du peuple d'Eftar, les maîtres-vers, le peuple de la Forêt, les saints moines restés dans la fidélité à Kulubalka... Dans Dune, ces factions sont naturellement bien plus nombreuses et détaillées, mais on peut citer les Fremen, les Atréides et les Harkonnen, la maison Corrino, la Guilde et la CHOM, le Bene Gesserit, les Ixiens et les Tleilaxus. La liste est loin d'être limitative.
On s'attardera plus longuement sur deux peuples de chacune des œuvres, qui sont emblématiques par leurs particularités :
  • Le peuple dork est militairement en retrait par rapport au peuple tolmèque, mais il lui est largement supérieur dans les sciences du vivant, de la même manière que le Bene Tleilax est arrivé à un contrôle total de la chair. Le parallèle syntaxique entre “gholas” et “hidolas” frappe d'emblée le lecteur, d'ailleurs. Dans les deux cas, ces connaissances miraculeuses reposent d'ailleurs sur une supercherie plus ou moins ignoble : le mystère entourant la prétendue invention des cuves axolotl comme l'échec patent des techniques d'immortalité dorks (chez Miralupa, chez Namuris comme chez les esclaves du tombeau de Shuwa). Néanmoins, les réelles avancées technologiques, parfois involontaires, des deux peuples, sont souvent des moteurs de l'action. C'est par exemple le retour intégral de la personnalité du ghola Duncan Idaho lors de la mort de Chani (Le Messie de Dune) ou d'expériences sexuelles violentes (Les hérétiques de Dune) à mettre en relation avec l'acceptation du fongus mutant par les Ohmus, conduisant à la création d'une extension “naturelle” de la forêt toxique.
  • Le peuple Fremen comme les maîtres-vers (le simple nom de Maître-ver est une allusion plus que claire !) sont redoutés et craints. Dans les deux cas, ce sont des peuples vivant dans l'espace hostile et commerçant avec les peuplades voisines (ou la Guilde...), dont les pratiques notamment vestimentaires (usage du distille, refus de quitter le masque) sont objets de répulsion. Mais le parcours spirituel de Nausicaä comme de Paul est indissociable de ces deux tribus. En particulier, la scène de l'attaque d'Arrakeen (à la fin du premier opus de Dune) est à rapprocher de l'interminable course menée vers Shuwa par Nausicaä et les Maîtres-vers.

L'arrivée d'un “Messie”
C'est le point essentiel des deux œuvres.
Le terme lui-même prête beaucoup à confusion, parce qu'il met en jeu des données religieuses qui sont très susceptibles d'interprétations erronées. Rappelons rapidement que le “Messie” est un concept uniquement judaïque - et, par ricochet, chrétien. La pensée judéo-chrétienne est censément (on y reviendra) absente de Nausicaä, par contre elle est omniprésente en toile de fond de l'œuvre d'Herbert. Surtout dans les deux derniers tomes.
  • Le Messie est définit comme « l'Oint », celui qui a reçu l'onction (dans l'ancien Israël, une onction d'huile conférant la royauté, le don de prophétie ou la dignité sacerdotale). Or Muad'Dib comme Nausicaä reçoivent cette onction. Pas d'huile, certes, mais respectivement de sang d'Ohmu et d'Eau de Vie. Cette onction confère à chacun la reconnaissance par d'autres de leur statut particulier.
  • Il y a dans les deux cas un intrus, un autre Messie potentiel, mais qui a échoué. Miralupa chez Miyazaki, Hasimir Fenring dans le premier opus d'Herbert. Chez Nausicaä comme chez Paul, cette découverte provoque une hésitation qui met à mal la “mission” que chacun d'eux s'est donnée.
  • La question est particulièrement complexe dans Dune avec la présence de DEUX “messies” successifs. Mais on remarque que Leto reçoit également cette “onction”. D'une forme encore plus particulière que les deux autres puisque la sienne le transformera jusqu'à le déshumaniser complètement.
  • Chez les trois, l'onction prend étrangement la forme d'un baptême, avec un passage par la mort (le pied brûlé de Nausicaä, la transe mortifère de Paul, les tigres Laza attaquant Leto et Ghanima, puis la transe d'Épice à Jacurutu) et d'une “résurrection” (la guérison par les Ohmus, l'action de Chani et Jessica sur Paul, le choix des truites des sables). Mais on reviendra sur le cas de Leto plus tard.
  • Le point commun est l'attente de la venue de cet être, quel qu'il soit. La grande différence est dans son avènement, préparé depuis des centaines de générations par le Bene Gesserit alors qu'apparemment complètement spontané au cœur de la Vallée du Vent. Mais dans les deux cas s'avérant différent de celui attendu.
  • Une différence indéniable est dans la conscience que le “Messie” a de lui-même. Paul sait pertinemment quel rôle de charnière historique il a. Et Leto plus encore. Nausicaä refuse cette mise à part, même si elle finit par l'intégrer, en particulier lors de l'éveil d'Ôma. Ce qui fait d'elle un personnage bien évidemment plus attachant que les Atréides qui peuvent sembler des monstres de froideur et d'indifférence.

Les racines
Dans les deux cas, Messie ou pas, l'être désigné a besoin de l'aide de ceux qui vivent au quotidien dans le milieu “anthropofuge” : les Fremen et le Peuple de la Forêt. (On peut à ce propos remarquer la similarité d'apparence entre le distille et le costume protecteur des forestiers). Dans un cas comme l'autre, ce sont en partie ces derniers qui révèlent leur “essance” 1 messianique à l'Être attendu, même si le cœur de la mission de ce dernier vient d'une découverte intérieure.
Par ailleurs, le lien d'une part entre Nausicaä et les Ohmus, d'autre part entre les Atréides et les Vers, est fondamental et essentiel à l'acceptation, par les différentes parties en présence, du rôle du héros. Le lien qui existe est d'une force à toute épreuve puisqu'il va jusqu'à la fusion. Si Paul la refuse après l'avoir entrevue dans la transe, Nausicaä l'accepte en voulant mourir avec les Ohmus à l'endroit où fusionnent les quatre fongus (fin du tome 5)... et en étant finalement avalée par l'un d'entre eux. Quant à Leto, non seulement il l'accepte mais il le provoque en choisissant sa condition de Ver.
Dans tous les cas, cette expérience mystique de fusion 2 permet sans nul doute possible de poser le héros comme Messie : Nausicaä qui a « vu le cœur des Ohmus » et qui est enveloppée de sérum est reconnue comme déesse par les Maîtres-Vers, Paul qui a « vu l'endroit qu'aucune Révérende-Mère ne peut voir » acquiert le statut de Kwisatz Haderach, Leto qui a dépassé le danger de devenir Abomination et qui a accepté la fusion avec le Ver peut ouvrir son Sentier d'Or.

Une mission à l'échelle de l'humanité tout entière
Chez Nausicaä comme les deux Atréides, la mission, quelle que soit le tour partial qu'elle ait au début (la défense de la Vallée du Vent, la vengeance envers les Harkonnen), devient très rapidement universelle, impliquant la nature ontologique de l'Homme. Cet engagement va d'ailleurs au-delà de l'humanité, concernant toute la Nature.

La tentation du Surhomme
Elle est indissociable des deux œuvres, ce qui en fait deux voies d'exploration et de critique de notre société fondamentalement tentée par un nietzschéisme mal compris :
  • Dans Nausicaä, la question n'est posée qu'une fois, mais de façon cruciale, à la fin du tome 7, quand le gardien du tombeau expose son plan grandiose d'élaboration d'une prétendue humanité parfaite et débarrassée de toute contingence. Vision que Nausicaä refuse et rejette.
  • Dans Dune, elle est sous-jacente à toute l'œuvre, à travers les tentatives de clonage Tleilaxu, les machines ixiennes, les techniques Prana-Bindu, la consommation d'Épice (voire même les techniques sexuelles des Honorées Matriarches)... On peut remarquer qu'à l'instar de la jeune fille en bleu, Paul refuse (Dans Le Messie de Dune) cette perfection possible en faisant le choix de perdre ses yeux et surtout de perdre Chani. Alors que Leto fait le choix d'accepter, mais pour lui seul, une surhumanité qu'il portera comme un fléau.

La mission universelle
Elle est quasiment la même dans les deux cas : promouvoir l'être humain en gagnant son humanité, et l'empêcher de tomber dans une corruption de son être même. Les trois héros (et leurs auteurs) pressentent très fortement cette tentation de l'absolu, pressentie par Wagner, D'Annunzio et surtout Nietzsche, et qui, pervertie, a conduit aux monstruosités du XX° siècle que dénoncent Miyazaki et Herbert.
  • Muad'Dib refuse cette mission, révolté de l'horreur du Jihad, et terrorisé par les implications de sa tyrannie à venir.
  • Nausicaä arrive à ce but par l'amour et la compassion. “Compassion” étant ici à entendre comme co-sentiment 3, être capable de ressentir tout ce que l'autre peut vivre . Rien d'humain n'est à son point de vue irrécupérable, et de fait, seul Namuris s'avèrera incapable de salut - mais il n'est plus vraiment humain.
  • Le plus intéressant est la démarche de Leto. Il assume sa mission messianique sans peur de ce qu'elle implique : haine, solitude, nostalgie, malédiction, complots. Son indifférence semble totale. Et de fait, elle est plus grande car il a perdu une part de son humanité. Et, en même temps, elle est un masque, Leto ayant plus de souvenirs humains que n'importe quel humain. (Et cela me rappelle curieusement Baudelaire, « J'ai plus de souvenirs que si j'avais mille ans ». Et la scène où Leto se remémore Jean-Sébastien Bach comme sommet de l'art de l'humanité me fait toujours penser au splendide poème Les Phares). De fait, Leto, même s'il s'est contraint à la tyrannie, est profondément attentif et attaché à l'humanité, même si on ne peut réellement parler d'amour.
  • Ce qui s'avère encore plus intéressant dans une analyse comparée entre les deux œuvres, c'est l'analogie foncière entre Leto (en tant qu'Empereur-Dieu) .... et le tombeau de Shuwa ! En effet, tous deux sont des créatures quasi-immortelles et douées d'une “sur-pensée”, vouées à la survie de la race humaine pour un temps infiniment long. Leto est cependant diamétralement opposé à Shuwa en ce qu'il a prévu sa propre indispensable disparition ; et le salut qu'il espère de ses vœux doit en être la conséquence. Conséquence sur laquelle il n'a donc pas prise. Shuwa, au contraire, dépourvu d'humanité, se veut une réussite calculée et mesurée. Définie d'avance et circonscrite à la capacité limitée des projections de la machine qu'est le tombeau. Plus sûre ? Plus sûrement déshumanisée, oui. Il ne fait aucun doute que “l'humanité” définie selon Shuwa n'en est plus une. La comparaison avec Matrix parfois évoquée quand on parle de Shuwa est effectivement sensée : “l'humanité” projetée par Shuwa serait un vivier d'esclaves au service de la toute-puissance du Maître. Il n'est pas anodin que ce Maître soit un tombeau : c'est celui de l'humanité. Le choix final de Nausicaä est donc évidemment le bon, le seul valable. 4

Deux “messianismes” opposés
On en arrive à une opposition frontale entre deux visions radicalement différentes de la mission dont le héros est investi.
  • Celui qui refuse l'imperfection et l'impureté, allant jusqu'à la guerre sainte 5 pour l'interdire. Celui de Paul Muad'Dib à ses débuts, celui de Shuwa. Messianisme qui, logiquement, pour atteindre son but parfait et final (« La fin de l'histoire », comme disent certains Américains...) est prêt à certains moyens répréhensibles en soi 6. Ou, en continuant dans cette logique, à TOUS les moyens répréhensibles. Y compris les camps d'extermination.
  • Celui qui se contente d'une humanité imparfaite ; et qui DOIT rester imparfaite (Sinon, « Si tel était le cas, ces êtres ne seraient pas des hommes ») mais qui, en retour, n'est prêt à céder sur aucune concession pour rester humain. Aucune fin ne “justifiant les moyens”.
Nausicaä est tout entière d'un côté, Shuwa tout entier de l'autre. Paul et Leto naviguent entre ces deux conceptions.

Des fins cohérentes avec la vision du monde qu'ont les “Messies”.
Les destins opposés de Nausicaä par rapport aux trois autres “Messies” évoqués est donc naturel : Paul et Leto attendaient leur propre mort comme libération du reste de l'humanité, quant à Shuwa, il ne pouvait que disparaître dans un monde non “encore” purifié, puisque sa finalité est la pureté (illusoire) du Monde et de l'Humain. Alors que Nausicaä ne pouvait qu'accepter, et même accepter avec joie, de vivre avec ces hommes imparfaits (comme elle), puisque la vie qu'elle recherche est celle qui existe déjà 7.

Conclusion
Ces œuvres, dans des visions toutes deux prodigieuses et apocalyptiques (= “révélées”), bien qu'immensément différentes, se rejoignent donc mystérieusement, et sans doute de manière non prévue au départ. Dans une réflexion convergente, extrêmement cohérente et d'une ampleur inégalée, sur la condition humaine face à la Tentation du Surhomme.

Je ne peux conclure cette réflexion sans m'interroger profondément sur l'adhésion d'Hayao Miyazaki comme de Frank Herbert à leur propre vision du Messie, en relation avec l'origine de ce terme dans la Bible. Les influences religieuses sont primordiales dans les deux œuvres : le shintô chez Miyazaki (« Notre Dieu est présent dans chaque feuille.... »), l'Islam chez Herbert (Le Jihad, le rôle du désert comme purification, le rapport à l'Image et au Nom), le judaïsme toujours chez Herbert (en particulier dans la place de la mémoire collective)... mais ce concept de Messie n'est ni musulman, ni bouddhique, ni a fortiori shintoïste. Qui ne peut être que d'inspiration judaïque ou chrétienne.

Quant au grand débat auquel on a vu que les deux ouvrages se ramènent, il est introduit sous d'autres termes depuis longtemps. Il oppose une vision de la vie dans laquelle l'Homme tend vers un idéal théorique à une conception dans laquelle cette vie accepte l'imperfection inhérente à l'humanité. Ou une vision dans laquelle la “règle” (le commandement) tend à améliorer l'Homme pour le rapprocher d'un idéal (ou d'une divinité)... à une conception dans laquelle l'être humain accepte sa finitude et son “inachèvement”, mais où cette acceptation lui permet de transcender cet échec apparent. C'est l'opposition entre le règne de la lettre et celui de l'esprit (La lettre tue, l'esprit vivifie). Ou entre celui de la loi et celui de la foi.

Laurent Jerry

Notes
  • 1 Je sais bien qu'essence s'écrit avec un “E”. J'ai utilisé le “A” (à l'exemple d'Emmanuel Levinas, voir les cours donnés au Collège de France en novembre 1975) pour tenter de signifier le “processus messianique” dans lequel Paul comme Nausicaä se retrouvent impliqués.
  • 2 Il ne semble même pas complètement aberrant de parler de “communion” au sens où Nausicaä comme Leto vivent avec Ohmu et Ver un partage allant jusqu'à l'absorption de l'un par l'autre.
  • 3 Comme cela peut être exprimé en tchèque ou dans d'autres langues slaves. Voir à ce sujet Milan Kundera, L'insoutenable légèreté de l'être.
  • 4 Il est très frappant de constater que la robe de Nausicaä prend à la “mort” de Shuwa une teinte « d'un bleu plus profond encore que le sang des Ôhmus ». L'analogie entre la créature fantastique symbole du manga et le Messie “programmé” est ainsi faite. Or ils se rejoignent également, et combien plus, dans Dune, puisque Leto devient lui-même Shaï-Hulud.
  • 5 Le terme de “Saint” présente d'ailleurs chez Miyazaki comme chez Herbert une tonalité extrêmement négative. Ce qui est appelé “saint” dans Dune comme dans Nausicaä est ce que nous aurions instinctivement appelé “maudit” :
    - Le Saint Empereur (habité par le néant), le saint moine (nihiliste) ou la ville sainte de Shuwa (laboratoire pseudo-génétique de la pire espèce) dans le monde miyazakien.
    - Sainte Alia du Couteau (Abomination possédée par le Baron Harkonnen) dans l'œuvre d'Herbert.
  • 6 Je ne peux m'empêcher de faire une analogie avec la parabole du Grand Inquisiteur dans Les frères Karamazov de Fiodor Dostoïevski. Ce bien que l'Inquisiteur affirme faire en prenant en main les affaires de l'humanité, mais aussi son péché, c'est peu ou prou la même chose. Avec en plus la notion de déni du libre-arbitre, librement consenti, selon l'Inquisiteur, par l'humanité entière l'abandonnant aux mains de leurs bourreaux.
  • 7 Sans nier toutefois que Nausicaä cherche à améliorer cette vie (ses recherches sur les fongus et les plantes du Fukaï), à favoriser les rapports entre les hommes (tomes 6 et 7), à prôner des comportements de plus en plus humains (notamment avec les hommes-vers, avec Ôma, ou par l'exemple qu'elle suscite chez Tepa, Yupa ou Chalka, pour ne citer qu'eux.)


EDIT : lien vers les fiches de lecture des livres concernés (existantes ou non) :
Dune 1 : mise à jour le 15 février 2009.
Dune 2 : mise à jour le 15 février 2009.
Le messie de Dune : mise à jour le 07 mai 2009.
Les enfants de Dune : pas encore mise à jour.
L'empereur-Dieu de Dune : pas encore mise à jour.
Les hérétiques de Dune : pas encore mise à jour.
La maison des mères : pas encore mise à jour.

Nausicaä : pas encore de fiche de lecture.

Modifié le 07/05/2009 à 16h58 par Laurent Jerry

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Bryaxis# Posté le 23/04/2009 à 20h21 - Citer
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Voilà un très bel article, très riche, très fouillé, qui se base sur un grand nombre de références qui ouvrent de nombreuses perspectives. Une relecture approfondie sera bien entendu nécessaire pour que je puisse apporter un commentaire aussi riche que demandé par une telle analyse. Quelques éléments me viennent cependant à l'esprit qui viennent, peut-être, tempérer un peu ton analyse en marquant plus les différences, les oppositions entre ce que je devine de Nausicaa, que je n'ai pas lu, et ce que je sais de Dune, qui figure au panthéon de mes lectures favorites. Le temps me manquant un peu, je formulerais mes remarques sous forme de questions qui t'indiqueront ma ligne de pensée.

- La religion : le coeur de Dune est peuplé par la religion. La religion est omniprésente, dans sa forme politique comme dans sa forme irrationnelle. Elle est, dans Dune, syncrétique : la plupart des religions évoquées sont le mélange de religions de notre époque. Plus que encore que l'écologie, thème souvent cité, elle me semble être un des principaux thèmes du récit : qu'en est-il dans Nausicaa ? A te lire le sujet semble peu abordé...

- La technologie : Herbert est un auteur de S-F qui me semble un peu technophobe même si pas autant que Lovecraft... Mais, on le voit dans le cycle de Dune, la technologie est source de peurs et d'interdits nombreux. Quel est le rapport à la technologie dans Nausicaa ?

- Mysticisme et onirisme : Dune évoque les dangers du mysticisme religieux et parle souvent du rêve, rêve prophétique permettant de forger le futur ( tant dans le cas de Paul que dans celui des navigateurs de la Guilde ) ou rêve né de la consommation d'épice et faisant voyager le rêveur dans le temps. Cet aspect est-il repris ici ?

- L'environnement : hostile dans les deux cas, il ne l'est pas pour les mêmes raisons : dans un cas c'est une nature instrumentalisée, dans l'autre c'est un monde hostile par nature qui est domestiqué. Dans l'un l'homme agit pour aider la nature, dans l'autre ce sont des animaux qui transforment l'environnement en le rendant hostile pour les hommes. Les messages sont-ils les mêmes ?

Ces quatre questions sont un début, mais je dois quitter mon pc. Je reviendrais donc à la charge :)


Laurent Jerry# Posté le 24/04/2009 à 00h40 - Citer
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Alors, tout d'abord, Bryaxis, merci de m'avoir lu jusqu'au bout et d'avoir pris le temps de commenter. Voire de m'éclairer sur certains points encore peu clairs. Je vais essayer de te répondre méthodiquement, dans la mesure de ce que j'entrevois avec ce peu de recul (et à cette heure-ci) :

La religion.
  • Il est vrai que le thème “en soi” est moins abordé qu'il ne l'est dans Dune. Car, pour syncrétiques qu'elles soient, les religions évoquées dans le cycle d'Herbert sont des religions à “tendance” dominatrice (voir sur ce sujet Amin Maalouf), en particulier le christianisme catholique (c'est-à-dire catholique romain) et l'Islam. Des religions ou confessions qui ont eu tendance, dans leur longue histoire, à être prosélytes, comme le sont les Bene Gesserit ou même les Tleilaxu. Sans parler de la religion imposée par le Jihad de Muad'Dib.
  • La religion dominant le cycle de Nausicaä est au contraire le shintoïsme, très peu expansionniste pour des raisons tant culturelles que religieuses, qui se rapprocherait d'un polythéisme “naturel”, voire du chamanisme. Tu as donc raison de noter la part de l'écologie, elle a un certain côté “métaphysique”. Ce qui explique aussi la part peut-être moins importante du strict domaine religieux.
  • L'être qui se rapproche le plus d'une divinité honorée comme telle dans le manga (à l'exception de Nausicaä elle-même...) est l'insecte géant, l'Ohmu. De la même manière que Shaï-Hulud est vénéré comme Dieu (ou maudit en tant que Shaïtan, dans Les Hérétiques de Dune).
  • Cela dit, à cette religion “naturelle” des Dorks et des Maîtres-Vers vient se superposer une religion que j'appellerai “Shuwanique” au contact du tombeau et des deux empereurs. Religion à son tour dominatrice, faite d'interdits et de commandements. Mais rejetée pour son côté extrémiste, face à la religion miséricordieuse de Nausicaä.
En conclusion, la religion est bien sûr omniprésente dans Nausicaä... sans quoi ce concept de Messie n'y serait d'aucune utilité. Cela dit, elle n'a pas le rôle fondateur qu'elle peut avoir chez Herbert, au sens où elle intervient moins directement dans la vie et les choix privés de chacun.
Je précise un tout petit peu ma pensée encore en ce qui concerne les dernières lignes de mon exposé (« l'opposition entre le règne de la lettre et celui de l'esprit [...]. Ou entre celui de la loi et celui de la foi ») : ce sont des citations (très approximatives) de la Lettre de Paul aux Romains, texte fondateur, entre autres, pour Luther et Calvin, quand ils s'élevèrent contre les dérives antichrétiennes de l'Église romaine au XVIème siècle : opposition entre les “œuvres” et la “grâce” (entre la “loi” et la “foi”) : en gros, on pourrait simplifier cette partie du débat en disant que Nausicaä incarne une certaine forme de protestantisme face à une forme considérablement dégradée et empirée de jansénisme (EDIT : ou plus encore d'une — hypothétique — dérive de type cathare, à la fois particulièrement abjecte et dominatrice, ce qui ne s'est jamais vu historiquement dans le christianisme) (qui plus est imposée par un non-humain). C'est certes une interprétation très discutable, compte tenu du contexte culturel de l'auteur, mais pas aberrante.

La technologie
La technologie est un autre signe de confluences entre les deux auteurs. J'en ai brièvement parlé dans le paragraphe sur les interdits majeurs : ils concernent dans les deux cas un interdit technologique. La sentence est plus forte et plus précise (« Thou shall not ») chez Herbert parce que les religions évoquées le sont plus également. Chez Miyazaki, l'interdit est plus diffus (seuls les ancien(ne)s le connaissent vraiment, voir à ce sujet le tome 2 concernant le tsunami Daikaishô), mais tout aussi ancré.
Cela dit, l'interdit est un peu différent, reflétant aussi l'époque de l'écriture du premier opus de chacune des deux œuvres.
  • Dans Dune, l'interdit majeur est envers la machine pensante - l'ordinateur. Il est frappant de constater au cours des années 1960 une certaine méfiance envers (et une certaine fascination pour) la capacité extra-humaine de penser. Cela correspondant au premier développement des IBM, dont un des utilisateurs principaux était l'armée américaine. Mais aussi aux études menée sur l'intelligence artificielle, en particulier par les Soviétiques. Ce qui peut expliquer une méfiance instinctive envers ces machines.
  • En revanche, au début des années 1980, dix ans après la conférence de Stokholm, dans un Japon traumatisé par Hiroshima et Nagazaki, mais aussi par les pollutions dramatiques de la baie de Minamata, avant Tchernobyl mais trois ans après l'accident de Three Miles Island, les préoccupations écologiques sont primordiales. La technologie est surtout vue comme moyen d'asservissement (voire de destruction, mais plus dans le dessin animé que le manga) de la nature. Cela dit, Nausicaä n'a pas vraiment, sinon envers elle-même, cet “idéal de pureté” (un peu rousseauiste), surtout après s'être confrontée avec ses propres limites, avec le Néant (personnifié par un squelette dans le manga) et avec le gardien du jardin. Elle finit par dire au maître de Shuwa (qui « rêve », lui, d'un monde entièrement purifié, fût-ce par l'anéantissement) : « La pureté et la pollution représentent toutes deux la vie ».

Mysticisme et onirisme
Cet aspect est un de ceux qui individualisent fortement les deux œuvres : en effet, le rêve est quasiment absent de Nausicaä. Alors que la prescience de Paul et de Leto, qui se manifeste dans des visions, change radicalement leur action. Il y a toutefois des scènes difficiles à étiqueter chez Nausicaä : sont-ce réellement des songes ? On pense à ses rencontres avec le Néant, et surtout à son immense voyage intérieur dans “sa” forêt (tout le milieu du tome 6), avec ces paroles contradictoires de Selm : « Tout est réel et vivant ici » / « Ta forêt est vaste, c'est la première fois que je fais un voyage aussi riche ». À mon avis, on ne peut classer ce passage dans le “rêve”, amis plutôt dans une certaine forme de “vision”, celle-ci permettant de voir au loin, mais uniquement dans la distance, pas dans le temps. C'est une des questions qui reste à mon sens en suspens...

L'environnement
J'y ai partiellement répondu dans les sujets précédents, mais revenons-y de manière plus complète.
  • Déjà cette partie de ton message me laisse quelque peu songeur :
    Bryaxis a dit :Dans [un cas] l'homme agit pour aider la nature, dans l'autre ce sont des animaux qui transforment l'environnement en le rendant hostile pour les hommes.
    Quel cas correspond-il à chaque proposition ? Même si, certes, la première phrase reste assez claire (Dune), la seconde est très ambiguë : d'accord, les Ohmus et les autres insectes (courtillières, et yanmas en particuliers) rendent le milieu forestier très hostile à l'Homme... mais les Vers aussi sont un des éléments qui rendent Arrakis inhumain ! Et quant aux Truites des Sables, elles sont causes majeures dans le maintien de l'aridité absolue du désert.
  • Ce point de chipotage écarté, il reste une ambiguïté sur le premier terme de la proposition : il ne me semble pas, si on regarde sur le long terme, que l'homme (c'est-à-dire Muad'Dib puis Leto) agisse tant que cela pour aider la Nature en changeant le désert. Le désert aussi est un écosystème, et même d'une prodigieuse richesse si on admet qu'il est seul à même de pouvoir produire l'Épice. Pour moi, c'est dans un but uniquement anthropique que le père et le fils entreprennent cette modification systématique de l'environnement.
  • À moins, dans ce cas, que tu n'évoques par cette phrase les sous-entendus de l'œuvre de Brian Herbert, qui, si je me souviens bien, évoque dans la trilogie du Jihad Butlérien la possible origine anthropique du désert arrakiote (néologisme formé à l'instant et qui me plaît beaucoup). Ce qui est assez absurde mais néanmoins - c'est rare que je le mentionne - très intéressant dans une comparaison avec Nausicaä : le tome 7 du manga est très clair là-dessus, le Fukaï comme les Ohmus seraient indéniablement d'origine anthropique. Auquel cas la similarité des deux œuvres s'en trouve augmentée d'un coup. Un autre point de comparaison réside dans la patience des “acteurs humains” des modifications, partiellement d'origine humaine, des écosystèmes étudiés. Maîtres-Vers, peuple de la forêt et Fremen sont tous trois capables de raisonner sur des échelles de temps colossales, centaines à miliers d'années... et d'être patients pour leurs descendants.
  • Il est difficile alors de ne pas faire un bref retour vers l'aspect religieux du problème, en citant l'adage Fremen déjà mentionné (« Dieu a créé le désert pour éprouver le fidèle ») à mettre en relation (en réalité, à opposer) à la réponse de Nausicaä aux Maîtres-Vers : «  Les hommes ont souillé cette planète et les dieux les ont punis. » « [...] La réalité est tout autre. C'est même le contraire qui est vrai. ». La religion de Dune met au centre la relation directe, fût-elle d'épreuve, entre le fidèle et son Dieu. Le parallèle avec le Livre de Job et avec certains proverbes touaregs (« Dieu a créé le désert afin que nous trouvions notre âme ») est évident. Alors que le lien tangible et primordial dans l'univers Miyazakien est plutôt celui de l'Homme avec la nature, nature qui peut comprise comme divinité. Ainsi le rapport final à l'environnement est-il différent : Même Leto, devenu Ver, continue de ne voir dans la manipulation de l'écosystème d'Arrakis qu'un moyen d'empêcher l'Homme de perdre son humanité. Pour Nausicaä, une telle utilisation de l'élément naturel est inconcevable. Elle préfère mourir avec ses chers Ohmus, ce qu'elle tente d'ailleurs à la fin du tome 5.

Bien entendu, le message n'est donc pas le même. La “gravité” de la situation diffère aussi quelque peu. Dans Nausicaä, il s'agit d'une question de vie ou de mort immédiate : l'urgence des luttes humaines ainsi que la présence du fongus mutant ne laisse pas réellement le temps de réfléchir à la destinée humaine, quand la paix forcée du Sentier d'Or de Leto lui laisse trois mille ans pour y penser tout en fouillant dans les millions de siècles de ses vies-mémoires. Mais il est peu probable - à mon avis - que Nausicaä eût agi autrement en ayant eu plus de temps...

J'espère avoir répondu plus ou moins à tes questions. Mais, comme c'est un lieu de débat, on peut y revenir, bien entendu, et reprendre ces ébauches de remarques - ou d'autres.

Merci encore !
Modifié le 01/04/2010 à 15h58 par Laurent Jerry

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