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| Laurent Jerry | # Posté le 10/12/2009 à 21h50 - Citer |
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| ![]() Ne vous arrive-t-il pas de lire ou d'entendre des commentaires de texte (par un professeur de lettres, par un critique, par un brillant - ou terne - mélanaute, par un lecteur enthousiaste, par un exégète quelconque) tirant de la lecture de ce texte une quantité effrayante d'informations et d'affirmations, à tel point que vous vous demandez : « Mais est-ce que l'auteur a vraiment voulu mettre tous cela dans son texte ? ». Ne niez pas, au moment où je commence à écrire, au moins 252 070 personnes pensent cela, rien que sur Facebook (Et 1500 de plus vingt heures plus tard, NDLMÀJ - note de la mise à jour). Je me souviens moi-même, en particulier, d'avoir entendu en hypokhâgne une lecture très... “orientée” du poème Parfum exotique. Certes ce dernier prête à l'interprétation sexuelle, mais à ce point, cela me semblait parfaitement infondé. J'avais tort ; pas sur l'excès d'orientation sexuelle, mais sur le fait d'interpréter même. C'est le même professeur qui nous l'a expliqué, et c'est resté peut-être la chose la plus importante que j'ai apprise en prépa. ![]() Roland Barthes étant passé par là, il est établi que l'auteur est mort, ou, plus exactement, « la naissance du lecteur doit se payer de la mort de l’auteur ». Roland Barthes a été particulièrement concis sur cet aphorisme (même si, bien entendu, il développe dans son article célèbre), il ne m'en voudra donc pas, à mon tour, de vouloir faire l'exégète sur sa pensée (même si je risque fort de le trahir au passage). Le lecteur, lorsqu'il aborde une œuvre, le fait avec une certaine somme de connaissance, ce qu'Umberto Eco appelle l'Encyclopédie 1. Cette Encyclopédie n'est pas la même pour tous, même si certains éléments sont supposés universellement connus (“Nul n'est censé ignorer l'Encyclopédie” !). Cette disparité de connaissances, parfois uniquement due à l'âge (on n'aborde pas Le petit prince de la même manière à sept et à trente ans), mais aussi au contexte socio-culturel, et la grille de lecture selon laquelle on effectue la lecture d'un livre, font que chacun est susceptible d'en retirer une lecture différente. Ainsi le lecteur est capable d'aller en-deçà ou très largement au-delà de ce que l'auteur avait prévu, et dans des directions radicalement divergentes (ou même en arrivant au même résultat par un chemin tout à fait différent). Et l'auteur n'y a pas son mot à dire 3. Bien évidemment, parfois, il n'y a rien à dire. Certains auteurs le revendiquent même, en prétendant affirmer qu'ils souhaitent que leurs « lecteurs ne ratent pas leur correspondance dans le métro » ou que ce qu'ils écrivent n'est « pas de la littérature ». Le livre est alors conçu comme simple support d'occupation des yeux et de l'âme (si on distingue “âme” et “esprit”), c'est-à-dire un livre qui ne nécessite pas une coopération active de l'intelligence du lecteur, qui se laisse mener par l'auteur. C'est ce queOn pourrait user d'un oxymore pour décrire cette production : “livres non littéraires”, c'est-à-dire ouvrages ne cherchant en aucune manière à aller plus loin que ce qu'ils narrent. Cela dit, j'ai parlé de livres, mais il est évident que cette remarque se justifierait tout à fait en ce qui concerne d'autres arts, et singulièrement le cinéma. À rebours du cinéma dit “hollywoodien” actuel (du moins de certains de ses éléments représentatifs), mettons par exemple d'un quelconque Jurassic Park, qui n'offre à trouver d'autre sens que celui du récit, certains films peuvent être vus sous différents angles. Je pense spontanément à It's a wonderful life de Capra, mais Mission également, ou encore Va, vis et deviens. Le lecteur et l'auteur empiriques Revenons aux livres. Noëlle Sorin parle de lecteurs empiriques. Qu'est-ce donc qu'un lecteur empirique ? Il faut de nouveau retourner à la définition posée par Umberto Eco dans Lector in fabula (1979). Le lecteur empirique est le lecteur qui ne sait pas mettre en relation l'Encyclopédie de l'auteur et la sienne propre, et qui lit donc l'Œuvre “littéralement”, de la manière dont l'auteur empirique veut voir ses lecteurs lire. Poussant à son habitude le concept à l'extrême, Eco imagine le “lecteur empirique parfait”, incarné par un ordinateur. Pour donner un autre exemple (qui s'inspirera d'une de mes lectures très récente), Central Europe de William T. Vollmann est bien entendu une critique extrêmement virulente des dictatures totalitaires du XX° siècle. Mais le génie de la narration laisse croire le contraire, les narrateurs successifs n'étant que de fidèles et disciplinés sbires à la solde du Somnambule ou du Réaliste (eux-mêmes presque jamais nommés, il est nécessaire de faire le lien contextuel pour comprendre qu'il s'agit en réalité de Hitler et Staline). Un lecteur véritablement empirique ne comprendrait pas l'ironie qui sous-tend la totalité de l'ouvrage et interpréterait ce pavé comme une apologie des deux régimes. Dernier exemple : la place du rêve. Dans toute l'œuvre de Fiodor Dostoïevski, par exemple, elle est centrale, notamment dans les moments de crise chez les personnages fragiles (je pense à Raskolnikov dans Crime et châtiment ou à Dolgorouki dans L'adolescent). Elle implique le lecteur en ce qu'elle le renvoie à lui-même en tant qu'être humain susceptible de rêver. Certes le rêve est incohérent, sans rapport avec la trame de l'histoire, doté d'une (ou de plusieurs) focalisation(s) interne(s) absurde(s)... pour le lecteur comme l'auteur empiriques, c'est une perte de temps. Pour le lecteur modèle, c'est au contraire un lieu signifiant entre tous. On comprend à la lumière de ces exemples que, bien entendu, le lecteur empirique parfait n'existe pas. C'est un modèle théorique, mais duquel s'approchent néanmoins certains lecteurs. Il faut bien noter d'ailleurs qu'il est possible d'être alternativement lecteur empirique et modèle. L'auteur empirique Bien entendu, de même qu'existent des lecteurs empiriques (au moins théoriques), on peut imaginer des auteurs empiriques. Typiquement, la plupart des romans policiers, de science-fiction et de fantasy sont des œuvres empiriques conçues pour des lecteurs empiriques. Le but est de captiver le lecteur en le plaçant dans un contexte particulier où le style importe peu, où seule l'histoire et ses rebondissements comptent. Les contre-exemples sont bien sûr légion, du cycle de Dune au Silmarillion, en passant par Le cercle de la croix dont je vous parlais l'été dernier. Il n'empêche que ce type d'écrit est non seulement répandu mais très largement prédominant aujourd'hui, et ce, aussi bien dans le roman que la nouvelle, et jusqu'aux articles de journaux. C'est incontestablement distrayant, mais la possibilité existe que ce ne soit que du remplissage relativement vain voué à l'oubli, et parfois à la submersion de ce qui n'est pas empirique. Le lecteur et l'auteur modèles A fortiori, si l'on envisage un lecteur qui puisse être parfois empirique parfois modèle, il faut bien sûr comprendre qu'un auteur modèle peut être lu comme s'il était empirique et vice-versa. La lecture d'Hernani est complètement différente qu'on l'envisage d'un point de vue empirique ou modèle, et c'est bien entendu en tant que lecteurs modèles que les thuriféraires et les opposants de la modernité se sont opposés dans la bataille autour de cette pièce. D'une certaine manière, on peut dire qu'un des personnages de La recherche du temps perdu(“un ami” du baron de Charlus) s'affirme lecteur empirique lorsqu'il dit avoir éprouvé le plus grand chagrin de sa vie à la lecture de la mort de Lucien de Rubempré (dans Splendeurs et misères des courtisanes de Balzac). Mais s'arrêter là ferait de nous des lecteurs empiriques à notre tour. Le lecteur modèle, lui, aura compris notamment que, s'il ne s'agit pas du narrateur, il s'agit par contre pleinement et de manière parfaitement assurée de l'auteur, Marcel Proust, qui a eu cette réaction à la lecture de la Comédie Humaine. La recherche du temps perdu est sans doute le meilleur exemple de texte écrit pour un lecteur modèle. Pour un lecteur empirique, en effet, Proust, auteur empirique, est totalement inintéressant. Voire verbeux, puisqu'il noie le poisson dans un volume au moins égal à celui du port de Marseille. Il ne raconte que l'histoire d'une partie de sa vie, pendant laquelle il ne se passe tellement rien que le lecteur distrait ne réalise même pas que le narrateur traite en une ligne et demie une période de temps aussi longue que celle dont il a parlé deux mille trois cent pages durant. Proust, auteur modèle, est en revanche non seulement passionnant mais fait référence en tant que “modèle d'auteur modèle”. Au risque de paraître monomaniaque, je vais citer un exemple récurrent sous ma plume : De cape et de crocs est une bande dessinée modèle. Elle élève au fur et à mesure, et tout en jouant, l'intérêt des lecteurs pour des œuvres classiques auxquelles ils ne s'intéressaient pas forcément dès le départ : Molière, La Fontaine, Savinien de Cyrano & Edmond Rostand, Victor Hugo, Charles Baudelaire, Jean-Baptiste Lulli, Sergio Leone, Hermann Melville et tant d'autres sont largement évoqués. Mais Alain Ayroles et Jean-Luc Masbou ne font pas que citer et évoquer leurs illustres prédécesseurs, ils tentent de les rendre accessibles au tout-venant par le jeu et le beau, ou au contraire par l'erreur volontaire et dénoncée (ainsi les arides noms de figures de style deviennent-ils vivants et compréhensibles au lecteur par l'hilarante géographie sélénite). Le lecteur est parfaitement libre de ne pas voir ces symboles et de ne faire qu'une lecture empirique de la série, lecture qui lui déplaira peut-être (je connais une personne dans ce cas, même si elle ne fait 6 pas école). Le lecteur empirique, pour devenir lecteur modèle, doit s’approprier les codes de l’émetteur. Autrement dit, et sachant que l'oubli est une nécessité humaine, il faut choisir ce qu'on préfère oublier - ou ne pas acquérir - en particulier en ce début de XXI° siècle où l'excès d'information noie l'information elle-même. Pour se forger sa culture propre, celle qui permet de s'individuer. Car si le lecteur modèle est théoriquement totalement omniscient et donc dés-individué, en pratique, les limitations humaines le contraignent à s'individuer pour être “modèle”, c'est-à-dire capable de lire les clins d'œil de l'auteur modèle, ou, s'il n'en est pas capable, de tout au moins les repérer. Le meilleur exemple d'auteur tentant consciemment (au point d'en avoir fait l'axe de lecture majeur de son œuvre) d'être auteur modèle pour des lecteurs modèles est bien sûr Umberto Eco lui-même. Tous ses romans sont des condensés de références et de signifiants à destination du lecteur qui doit tenter de devenir lecteur modèle. Et, parmi ses œuvres, c'est sans conteste La mystérieuse flamme de la reine Loana qui résume le mieux cette ambition, avec ce jeu constant sur la mémoire, la mémoire personnelle et la mémoire “modèle” gardée par-delà la mort symbolique de l'amnésie. Un autre exemple, très succinct quant à lui, mais très évocateur, m'a particulièrement marqué dans l'ouvrage de Vollman dont je parlais plus haut : « Toutes les voies ferrées mènent à Auschwitz ». La formule est d'un raccourci saisissant, mêlant tout à la fois le proverbe tant rebattu, la trop célèbre photographie de l'entrée de Birkenau et une mémoire collective quasiment inconsciente. Il est envisageable qu'un auteur soit modèle à son insu ; auquel cas il est du devoir d'un lecteur (se voulant) modèle de le lui montrer. Je vais avoir l'outrecuidance de me citer moi-même 8 9 : sur Rêves en technicolor de Macadam Cowboy, je lui avais fait remarquer que le prénom “Jack” était idéalement choisi pour le titre du chapitre, car l'histoire établissait (de mon point de vue de lecteur) un pont évident vers deux chansons de Jacques Brel. Ce que l'auteur n'avait pas vu - du moins consciemment : il pensait au premier abord à la marque de whisky. Mais il n'a pas renié l'autre interprétation ; il en aurait été bien en peine, d'ailleurs, l'auteur est mort et le lecteur fait ce qu'il veut. Particulièrement sur Internet (et sur l'Encrier), où il est libre 10 de commenter. Conclusion Il semble superflu de préciser que j'affirme clairement qu'il est évident pour moi que la lecture empirique n'est d'aucun intérêt, qu'elle a en tout cas vocation a être dépassée pour atteindre le stade du lecteur se voulant modèle. Il faut garder à l'esprit, et c'est également la conclusion sans ambages d'Umberto Eco dans les Six promenades..., que la lecture empirique est, malgré ses dehors séduisants de lecture “reposante” et acéphalocaptative 11, la porte ouverte à toutes les lectures intégristes, c'est-à-dire incapables d'interprétations. Et l'intégrisme n'est pas limité aux seules doctrines religieuses, il suffit de voir les ravages qu'ont produit, respectivement, une lecture littérale du Manifeste du Parti Communiste d'une part et d'autre part d'un cocktail des Protocoles des Sages de Sion, de l'Essai sur l'inégalité des races humaines et d'Ainsi parlait Zarathoustra. Sur ce, bonne lecture ! Notes :
Modifié le 22/12/2009 à 09h01 par Laurent Jerry ![]() A świstak siedzi i zawija je w te sreberka Faculté d'Insignifiance Comparée - Chaire d'Urbanisme Callikinitopolistique. |
| Ennola | # Posté le 11/12/2009 à 00h09 - Citer |
Statut : modératrice ![]() | Cela me fait penser à Robin Hobb. Allait-elle se douter que son Assassin Royal allait m'ouvrir les voix de la dissertation de philosophie ? Car plus que toute autre chose c'est sur ces romans que je me suis fondée pour bâtir ma thèse de la liberté ... L'histoire de L'Encyclopédie me fait penser à ma dernière lecture, à savoir La Gloire de mon père de Marcel Pagnol. On y trouve à un moment, une scène entre Joséphine et Marcel où elle demande "s'il a son mouchoir", ce qui immédiatement m'a fait penser au discours du prix Nobel de littérature 2009 qui utilise cette question du mouchoir tout le long de son discours. Ce que je voudrais savoir si c'est de cette mise en relation de deux informations à laquelle tu fais allusion dans ton article ? (J'ai parfois besoin de temps pour comprendre , n'est pas lecteur modèle qui veut) C'est-à-dire plus précisément ici : "Holmes comme moi avait une faiblesse pour le bain turc. C'était dans la vapeur d'une chambre chaude que je le trouvais le moins réticent et le plus humain." ILLU |
| Laurent Jerry | # Posté le 11/12/2009 à 09h13 - Citer |
Statut : administrateur ![]()
| Bonne réaction, me semble-t-il. Je n'avais pas à Robin Hobb comme auteur modèle, mais effectivement, la question se pose. Pour moi elle l'est dans L'assassin royal (que je continue, en mon for intérieur, d'appeler La citadelle des ombres... mystère de la première appréhension d'une œuvre), un peu moins dans Les aventuriers de la mer, et complètement empirique dans Le soldat chamane, où elle semble vouloir assumer même la part (pourtant fondamentale dans cette œuvre) du rêve. Donc, oui, bien sûr, s'appuyer sur une œuvre lue pour disserter en philosophie est une appropriation de lecteur modèle. Quant aux relations entre Herta Müller et Marcel Pagnol, c'est typiquement quelque chose caractéristique de ton Encyclopédie. Je n'avais pas lu le discours de la première, et ma lecture de La gloire de mon père remonte à des temps immémoriaux. Même après avoir lu le discours, je ne crée pas forcément de lien entr les eux. Par contre, tu le fais spontanément : tu crées donc une Encyclopédie qui t'est propre. Modifié le 22/12/2009 à 09h02 par Laurent Jerry ![]() A świstak siedzi i zawija je w te sreberka Faculté d'Insignifiance Comparée - Chaire d'Urbanisme Callikinitopolistique. |
| Historien | # Posté le 20/12/2009 à 22h53 - Citer |
Statut : membre ![]() | Une réflexion intéressante et bien menée. Mais quid de l'auteur dont le message qu'il veut faire passer aux lecteurs est de lire aussi pour se divertir (dans le sens premier du terme) ? (Ok, c'est facile comme question, promis je détaillerai un peu plus ma pensée... l'année prochaine )L'Un J’étais autrefois bien nerveux. Me voici sur une nouvelle voie : Je mets une pomme sur ma table. Puis je me mets dans cette pomme. Quelle tranquillité! («Magie», Lointain intérieur) [Henri Michaux] |
| Laurent Jerry | # Posté le 21/12/2009 à 08h13 - Citer |
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| Eh bien ! L'auteur qui veut divertir son lecteur, sans plus, est un auteur empirique (c'est même quasiment la définition exacte de l'auteur empirique par Umberto Eco). Il écrit une histoire qui n'a d'autre but que d'y embarquer le lecteur (.... empirique). Le lecteur empirique ne cherche pas autre chose que d'être distrait par ce qu'il lit. Donc tout ce qui est autre qu'action sera pour lui inintéressant, puisque cela le ramènera en quelque sorte à la réalité et le forcera à prendre un certain recul par rapport au texte. Hors celui qui veut être distrait ne cherche pas à prendre un recul vis-à-vis du texte, mais de la réalité qui l'entoure. C'est la manière de lire idéale de celui qui veut se couper de son environnement immédiat, en particulier dans les transports en commun ou plus généralement le milieu urbain actuel. On pourrait dire que le but du lecteur empirique, c'est d'être le narrateur (ou, autrement dit, de vivre les péripéties narrées dans le livre, pour une foule de raisons, qu'on pourrait regrouper sous le terme “évasion”). C'est ainsi qu'on a pu me demander de multiples fois si je ne sautais pas les passages de description, par exemple chez Balzac. Ce qui est une aberration pour un lecteur empirique (pardon, modèle, bien sûr) : les passages de description sont évidemment parmi les plus intéressants de La Comédie Humaine, participant du processus immense d'“enfermement de son époque” dans la série des livres de l'auteur. Le lecteur modèle cherche quant à lui à “décrypter” un livre, à lire entre les lignes, à chercher ce qu'a voulu dire l'auteur, à comprendre comment il a cherché à le faire passer, pourquoi il a utilisé tel ou tel manière de mettre en scène. Il s'intéresse à l'écrit en tant que processus écrit 1, à comprendre la méthode et la recherche de l'auteur, c'est-à-dire au-delà même de ce que l'auteur peut sembler vouloir dire ou sous-entendre. Le lecteur modèle n'a que faire du message affiché 2 parce qu'il sait que c'est lui qui doit trouver un sens ; mieux, donner un sens à ce qu'il lit. En ce sens, le but du lecteur modèle est d'être l'auteur, et même de devenir l'auteur de ce qu'il lit, et donc, nécessairement, de s'approprier complètement l'œuvre jusqu'à la “posséder”. Cela dit, il faut être prudent, car en tant que lecteur modèle, on est condamné à s'interdire d'être figé sur une œuvre : on peut toujours évoluer dans sa perception d'une œuvre. En conclusion, si Kventino m'y autorise, je ferai écho à une passionnante discussion que nous avons eue concernant les Livres Saints ; en particulier la Bible puisqu'il s'agissait d'elle, mais l'exemple est à mon avis valable pour tous les livres saints de toutes les religions : un livre saint, étant soit écrit (Le Coran) soit inspiré (l'Ancien et le Nouveau Testaments) par Dieu, a donc pour auteur l'Auteur Modèle par excellence. Comment prétendre le lire de manière empirique (c'est-à-dire littérale, c'est-à-dire sans interprétation, c'est-à-dire intégriste) ? Le peuple juif l'a parfaitement compris, qui a élevé à sa plus haute forme l'Interprétation, avec le Talmud, les midrash, etc. La lecture de tout texte religieux doit se prêter à l'interprétation pour n'être pas susceptible de dérives. Contrairement à ce que l'on pourrait penser, les mots et expressions prenant un sens différant suivant les époques, la tentation d'anachronisme sémiotique étant extrêmement forte (si j'osais me citer, voir ici pour mon opinion sur la manière dont l'Histoire est faite de nos jours), la lecture littérale est sans doute beaucoup plus susceptible de déformation erronée qu'une lecture “modèle”. 1 Je dirais même plus en tant que processus d'écrit écrivant, car le texte écrit, lu par un lecteur modèle, a nécessairement une vie après sa publication au fur et à mesure de sa lecture. 2 Et donc, entre autres, de la quatrième de couverture... Modifié le 22/12/2009 à 09h04 par Laurent Jerry ![]() A świstak siedzi i zawija je w te sreberka Faculté d'Insignifiance Comparée - Chaire d'Urbanisme Callikinitopolistique. |
| Shad Elbereth | # Posté le 21/12/2009 à 13h01 - Citer |
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| Bon article, mais je ne peux pas être parfaitement d'accord avec lui (peut-être parce que dés le départ je ne suis pas d'accord avec les théories de la lecture d'Umberto Eco, sur lesquelles ce texte semble basé). Tout d'abord, même si les mots changent, cette histoire de lecture-modèle comme tu la présentes ressemble à s'y méprendre à de l'intertextualité. A quoi sert ce nouveau vocabulaire, englobe-t-il d'autres phénomènes que la simple reconnaissance de liens entre ce qu'on a lu et ce qu'on lit ? Ton deuxième message m'y fait penser, mais cela ne saute pas aux yeux. Je n'ai pas lu le livre d'Eco que tu cites à souhait, mais je trouve malgré tout cette vision terriblement conservatrice de la manière dont tu la présentes. Tu dis que le lecteur empirique cherche à se divertir, mais n'est-ce pas le même but que poursuit le lecteur modèle en se lançant des défis ? Je vais être encore plus vache : l'auteur modèle aussi veut divertir son public en lui proposant une gymnastique des méninges, au même titre que des sudoku ou des mots-croisés dans les journaux. La comparaison est volontairement provocatrice, mais ça donne à réfléchir. Entre nous, la différence que notre cher Eco donne entre "bons" et "mauvais" genres (et qui n'est pas dans cet article) vaut elle aussi de l'or. En résumant honteusement (les pantoufles et les tomates sont en vente libre à la sortie), un livre populaire est là pour nous consoler, une œuvre littéraire pour nous déprimer (parce que les gens n'aiment pas réfléchir, bien sûr c'est ce qu'Eco prétend). Même venant d'un gars aussi cultivé, aussi intelligent, diplômé, reconnu et tout ce que vous voulez, je peux pas m'empêcher de trouver ça "mignon" Mon post est un peu décousu, mais je crois que j'ai fait une overdose de lecture modèle ces derniers mois. C'est très rafraîchissant de retrouver les joies de la lecture pour soi et de goûter enfin à la veine épique du Tasse sans y voir planer le spectre de l'Illiade, de l'Odyssée et du Roland furieux. Cela ne m'empêche pas de voir dans les invectives des rebelles italiens contre "les Français" (Bouillon, en fait) un parallèle saisissant avec les guerres franco-italiennes du XVIème. Modifié le 21/12/2009 à 13h02 par Shad Elbereth Le où de tous ces flous Le fou de chaque nous Le joug dont on se fout Le tout à qui l'on se voue ? (Skarbone 14, Les causes de la vie.) |
| Bryaxis | # Posté le 21/12/2009 à 15h59 - Citer |
Statut : modérateur ![]() | Je rejoindrais un peu Shad Elbereth sur deux points. Tout d'abord pour féliciter l'auteur de ce nouveau point de départ d'un intéressant débat pour la clarté de son propos et la verve de sa prose (même si l'on pourrait regretter que la structure du texte manque parfois de symétrie alors que cela eu pu améliorer la clarté de l'ensemble), et ensuite pour me poser (et, de par la publicité de l'interrogation, poser à l'auguste assemblée en ces lieux réunie) une question : qu'en est-il du lecteur modèle pour qui la lecture modèle est, en elle-même, source du divertissement, quelle que soit l'œuvre lue ? Ainsi les quelques articles que j'ai pu publier en ces lieux ont souvent concerné des ouvrages relativement moyens, pour ne pas dire médiocre, car par facilité je lis plus souvent des romans au style assez léger plutôt que les grands "classiques". Mais même avec ce substrat plutôt léger je fait pousser les plantes de la réflexion en m'interrogeant sur les liens qui unissent ces œuvres au reste de la littérature, qu'il s'agisse de liens de style (questions de genres) ou de liens de contenu (questions de thèmes abordés, de lieux choisis pour la mise en oeuvre de l'action, ...). Alors, au final, ais-je raison de me considérer comme lecteur "modèle" ou ne suis-je, au vu de mes lectures, qu'un auteur "empirique" qui se donne des illusions pour masquer sa vacuité d'esprit ? Je recommande par ailleurs aux membres de l'Encrier de passer par le blog d'un membre éminent de notre site, où trois articles et leurs commentaires me semblent à même d'éclairer le présent débat et de l'élargir : De la littérature dite "classique". Un "classique" peut en cacher un autre. De la façon dont on aime ne pas classer ses lectures. Modifié le 21/12/2009 à 21h51 par Ennola |
| Ennola | # Posté le 21/12/2009 à 21h48 - Citer |
Statut : modératrice ![]() | Ça alors je me demande bien qui peut avoir une telle intelligence pour écrire de tels articles =p Mais ce qui m'ennuie quand on qualifie des lecteurs c'est que parfois, certains extraterrestres sont tout autant empirique que modèle. On peut avoir envie de s'évader tout en essayant de comprendre et de lire "intelligemment" le livre. Pour ma part si je ne m'évade pas tout en ayant quelque chose à ruminer (sous-entendu à penser) cela ne me convient pas et je suis déçue. Cela fait-il de moi un sorte d'Alien ? Mais puisqu'il existe pleins d'autres gens comme moi je dirais simplement que c'est assez "réducteur" de classer les lecteurs ainsi. Même quand je lis des chose genre Charlaine Harris, je cherche un message derrière ou autre chose et je suis déçue forcément. C'est agréable d'accord, il y a de l'action et blabla. Mais il n'y a rien à ruminer. "Holmes comme moi avait une faiblesse pour le bain turc. C'était dans la vapeur d'une chambre chaude que je le trouvais le moins réticent et le plus humain." ILLU |
| Laurent Jerry | # Posté le 22/12/2009 à 08h51 - Citer |
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| Oh ! Chouette ! Un débat, un vrai, argumenté et construit ! Joie et allégresse ! Celui que j'appelais de mes vœux, enfin, est là !Voici donc ma réponse et mon point de vue. J'ai mis en avant particulièrement l'intertextualité comme signe (voir comme symptôme) du lecteur idéal. Il est vrai que ce n'est pas le seul, loin de là. Eco, dans les Six promenades dans les bois du roman et ailleurs, se penche beaucoup sur le cas de Sylvie, de Gérard de Nerval, œuvre dans laquelle il n'y a pas la moindre intertextualité, et qui n'est intéressante que dans la mesure où elle joue, dans sa construction, entre plusieurs niveaux de passés volontairement mal identifiés, comme pour égarer le lecteur empirique dans un labyrinthe temporel. Le lecteur modèle aura à cœur, quant à lui, de relire l'œuvre et de s'y pencher de multiples fois, pour goûter non pas à tant à l'histoire qu'au processus de “perte” du lecteur. Eco dit lui-même qu'après avoir lu chaque année Sylvie depuis cinquante ans, il a toujours un plaisir accru à le relire. L'auteur modèle, de manière plus générale, est celui qui aura plaisir à relire de multiples fois la même œuvre pour y trouver un niveau de lecture différent. On peut effectivement considérer cela comme un jeu, comme un mot croisé, mais je crois que ce n'est pas le seul propos d'Umberto Eco. J'ai un peu de mal à comprendre pourquoi une lecture “modèle” devrait forcément être déprimante et scolaire : personnellement, je m'y amuse souvent beaucoup plus qu'en faisant une lecture empirique. Mais cette question en amène une autre, soulevée par Bryaxis, rapport aux “classiques”. Peut-on dire qu'il y a une littérature classique qui peut être lue en tant que lecteur modèle, et une littérature “autre” qu'on ne peut aborder qu'empiriquement ? La réponse est bien entendu non. Je vais encore prendre le risque de me citer moi-même, mais j'avais évoqué le sujet il y près de deux ans en expliquant avec mes mots d'alors que le “classicisme” d'aujourd'hui se définissait moins par un style que par, justement, l'intertextualité. L'intertextualité étant dans mon esprit le contraire du plagiat, c'est-à-dire avoir tout à la fois l'orgueil d'impliquer dans son œuvre d'autres créateurs, et l'humilité de leur reconnaître la préséance. Ce que je n'aime pas chez un “auteur empirique idéal” (dont on a vu qu'il était tout de même théorique), c'est à la fois cette fausse modestie qu'affiche l'auteur qui ne veut pas se placer à niveau d'écrivains plus grands que lui, et cette ridicule vanité qui en est le pendant, à travers laquelle l'auteur pense avoir tout découvert en écrivant son œuvre. Un exemple ? Allez, prenons-le dans une littérature souvent décriée, la bande dessinée. La reprise par Jean Van Hamme, René Sterne et Chantal De Spiegeleer de l'œuvre d'Edgar P. Jacobs est assez fidèle, cohérente et agréable à lire. J'ai passé un agréable moment à lire (empiriquement) La malédiction des trente deniers. Puis une lecture se voulant (ne serait-ce qu'un tout petit peu) modèle a pris rapidement le relai, dès cette première lecture. Ce qui m'a le plus frappé, c'est qu'au-delà du scénario assez plat et de l'aberration théologique que constitue le cœur de l'intrigue, j'ai eu vraiment, mais alors vraiment l'impression de lire le script des Aventuriers de l'arche perdue... pour moi, clairement, c'est un gros point faible de cette bande dessinée, ce qui fait qu'on a du mal à le lire comme une œuvre modèle, ce que sont d'ordinaire les Blake et Mortimer. Je n'ai pas l'impression que la référence soit tellement assumée par les successeurs de Jacobs. Mais, de toute manière, comme je l'ai évoqué dans mon message initial, rien n'interdit au lecteur modèle de se pencher sur des œuvres non considérées comme “classiques”. Dans La mystérieuse flamme de la reine Loana, Umberto Eco fait une interminable (et passionnante) analyse sur les comics traduits en italien, et notamment sur Flash Gordon 1. Donc se vouloir lecteur modèle sur des œuvres même écrites entièrement empiriquement a du sens : comme je l'ai dit, l'auteur strictement empirique n'existe pas, même Paul-Loup Sulitzer 2. Et, sans même le vouloir, quelqu'un qui publie une œuvre, surtout longue, est forcée à un moment ou à un autre de s'y impliquer de sorte qu'on y trouve des éléments allant au-delà du simple “message” prévu. Donc lire comme lecteur “modèle” 3 n'importe quelle œuvre est possible. Par contre, il est probable qu'en tant que lecteur modèle, on retire moins de plaisir d'une œuvre non conçue pour être lue à différents niveaux de lecture. Quant à la question du divertissement, j'en parlais dans ma conclusion : c'est exact et en même temps à nuancer, le lecteur modèle est celui qui applique cette grille de lecture à sa capacité d'appréhension du monde... ce qui peut lui éviter des erreurs tragiques. Un lecteur modèle de Christian Jacq verra parfaitement la critique acerbe des dysfonctionnements de la société moderne et en particulier de la société égyptienne actuelle que ce dernier distille (sans énormément de subtilité d'ailleurs) implicitement dans toutes ses œuvres 4 en parlant de l'Égypte Antique ; et également sa critique virulente quoique discrète d'Israël 5. Peu importe que ces critiques soient volontaires ou non (même si oui, à mon sens) : elles sont présentes, indéniablement. Des œuvres comme la trilogie du Juge d'Égypte ne sont clairement pas des grandes œuvres, et elles sont faites pour distraire. Ce n'est pas pour autant qu'on ne saurait y être lecteur modèle. Donc je rejoins tout à fait En'nola sur la possibilité d'être à la fois lectrice empirique et modèle. Par contre, Shad Elbereth, je reconnais tout à fait que mon propos est quelque peu embrouillé : je n'ai jamais réussi à tenir un plan construit et cohérent. Je ne crois pas me rattraper dans ces quelques lignes, mais j'espère apporter une pierre à l'édifice du débat. 1 Si c'est de la “grande œuvre”, ça... ! 2 Ne serait-ce que par intertextualité : sans Paul-Loup Sulitzer, pas de J. L. Babel dans La petite marchande de prose ! 3 Surtout que la lecture “modèle”, par essence, ne peut être à un seul niveau, mais à plusieurs simultanés.Donc on a tout à fait le droit de n'être un lecteur modèle que partiellement. 4 À la seule exception de Barrage sur le Nil, où il est terriblement explicite. 5 Dans Maître Hiram et le roi Salomon. Modifié le 31/03/2010 à 18h38 par Laurent Jerry ![]() A świstak siedzi i zawija je w te sreberka Faculté d'Insignifiance Comparée - Chaire d'Urbanisme Callikinitopolistique. |
| Shad Elbereth | # Posté le 22/12/2009 à 12h08 - Citer |
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| J'avoue avoir surtout réagi parce qu'un consensus direct sur un sujet aussi délicat et profondément idéologique ne me plaît pas puis parce que la mention d'éminences comme Eco semble paralyser une partie du débat, ce qui est un peu dommage.Je te rejoins pour dire que l'intertextualité est sans doute l'effet "modèle" le plus marquant, pour autant que l'on ait le bagage nécessaire. Je ne pense pas cependant qu'il doit créer les liens "que" avec les genres que l'auteur vénère : Cervantès n'a-t-il pas repris tous les canevas de la littérature chevaleresque un peu gnangnan de son époque pour écrire Don Quichotte ? La démarche vaut aussi pour les passionnés des genres mal considérés : Terry Pratchett n'agit pas différemment en démontant pièce par pièce toutes les ficelles brassées par la Fantasy et la SF. Pour reprendre un autre média, plus jeune mais pas moins vivace, Kill Bill peut se lire comme l'histoire d'une psychopathe qui s'habille en jaune pour se venger ou comme un immense patchwork qui rend hommage à toute une série de films de série B à Z. Ont-ils leur place parmi les œuvres modèles ? Je crois qu'elles peuvent se lire dans les deux sens, selon le public. Dans un tout autre ordre, j'ai eu une profonde hésitation après la lecture d'un recueil de nouvelles de Michael Moorcock, qui était bien en-dessous de son niveau habituel. J'ai failli conclure que ces histoires dataient de l'époque où il écrivait à la chaîne pour des magazines (c'est sans doute vrai), mais en même temps c'est tellement "gros" qu'il a très bien pu le faire exprès, le bougre. Le fait est que j'ai pris mon pied à repérer tous les clichés de seconde zone et que je suis en train de me dire qu'il a voulu faire une grosse blague à ses lecteurs (en plus de ne pas avoir le temps de trouver une idée vraiment originale avant la prochaine parution). Tu me rassures, je trouverais bien triste un monde où les gens liraient des livres exigeants juste pour pouvoir dire : je l'ai lu entièrement, je l'ai compris et c'est très intelligent. Des gens comme Umberto Eco peuvent se permettre ce genre de discours, parce que c'est leur gagne-pain (vous savez combien il demande pour chacune de ses conférences ? et si on ne lui donne pas assez, il vous lit la liste des livres d'une bibliothèque bernoise). Je ne dis pas qu'ils le font, mais arrivé à un certain niveau le plaisir devient accessoire. Du reste, je l'ai insidieusement mécité (faute avouée, à moitié pardonnée ?) car il ne parlait pas de lecture scolaire, mais de catharsis qui ne se passerait pas aussi bien dans les récits littéraires à cause de leur fin ambiguë, tandis que les happy ends des récits populaires réconcilient le lecteur avec lui-même. Le où de tous ces flous Le fou de chaque nous Le joug dont on se fout Le tout à qui l'on se voue ? (Skarbone 14, Les causes de la vie.) |
| Distic | # Posté le 29/12/2009 à 13h58 - Citer |
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| La réflexion est aussi intéressante que nécessaire. Cependant, la thèse manque quelque peu de clarté, autant par les limites qu'elle se donne que sur son sens exact. Commençons par discuter des limites de cette thèse, car bien entendu elles poseront un cadre plus précis pour les arguments qui vont suivre. Si je pose cette question, c'est qu'à ce que je vois le champ d'application sort volontier dudit cadre pourtant fixé. Car s'il a été évoqué ici ou là qu'il était seulement question de littérature (voire d'une définition de la littérature), la conclusion remet tout en question : des oeuvres telles que le Manifeste du Parti Communiste sortent si évidemment du cadre de notre discours qu'aucune des remarques qui s'appliquaient aux oeuvres empiriques ne s'appliquent à elles. Ainsi on ne lit pas le Manifeste comme simple divertissement, et pourtant, en tant qu'il s'agit d'une théorie, l'explicite, plus clair, doit être privilégié. Mais il vrai que l'on donne aujourd'hui avec plaisir les noms de fascistes ou de communistes à ses adversaires. Cela fait, remarquons que la lecture modèle étant liaison avec l'Encyclopédie personnelle, la construction de cette Encyclopédie ne peut se faire que de lectures empiriques, puisque le lien ne peut exister avec ce qui n'est pas encore. De là, si la lecture modèle est nécessaire, alors les oeuvres conçues pour être aussi empiriques le sont aussi. Mais cette remarque est bien superficielle. Je reprends donc une critique déjà faite plus haut, qui n'a pas vraiment obtenu de réponse, je crois : si la lecture empirique n'a pas d'intérêt, ce que je peux accepter de croire, quel intérêt a la lecture modèle ? Je vais oser exprimer une autre opinion, dans l'espoir de faire avancer le débat. L'idée que le lecteur empirique lit "pour être à la place du narrateur" montre bien que ce lecteur ne recherche pas le seul divertissement ; au contraire, ce qu'il recherche inconsciemment, c'est une expérience mystique, de laquelle il compte, comme probablement le fera le héros, apprendre. De même le lecteur modèle cherche à apprendre de sa lecture, et c'est pourquoi il inscrit les oeuvres dans le cadre de ses connaissances, c'est pourquoi il essaie de comprendre en quoi cette oeuvre confirme ou infirme les thèses qu'il a croisées ailleurs. Je terminerai par une dernière petite remarque sur l'interprétation même. Si l'interprétation est en effet le fait du lecteur et non de l'auteur, c'est-à-dire si vraiment "l'auteur est mort", alors il faut absolument renoncer à identifier interprétation et volonté de l'écrivain, ce qui clarifierait vraiment les choses. Car on applique les théories freudiennes aux auteurs afin de faire dire à leur inconscient tout ce qu'ils n'ont pas voulu dire consciemment. C'est là une commodité malheureusement absurde. Car cela signifie que nous renoncerons alors à comparer les écrits de deux auteurs qui ne pouvaient pas se connaître ni s'influencer, ce qui en vérité n'arrête personne. |
| Laurent Jerry | # Posté le 29/12/2009 à 15h53 - Citer |
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| Tu as raison, Distic. Le terme de “divertissement” est sans doute inapproprié. Si je parle de “lecture littérale”, ça répond plus à la question. Moins à celle du « Pourquoi ? », il est vrai, mais plus à celle du « Comment ? ». Non ? Il est vrai qu'on peut (et, de l'avis d'Umberto Eco - que je rejoins sans hésitation en particulier sur ce point - qu'on doit) appliquer ces critères de lecture y compris à des lectures non “divertissantes”. Ce qui ne veut pas dire pour autant qu'elle ne sont pas de la littérature. Elles peuvent ne pas l'être, comme c'est le cas pour par exemple des articles de journaux. Ou l'être, si on prend Ainsi parlait Zarathoustra. Je ne suis pas sûr que le Manifeste du Parti Communiste puisse faire l'économie d'une grille de lecture différente suivant son lecteur, qu'on le considère comme littérature ou non. Je reconnais que cet exemple est de moi, Umberto Eco termine quant à lui les Six promenades dans les bois du roman et ailleurs par une démonstration fort longue et fort bien étayée dur le Protocole des Sages de Sion, qui est tout ce qu'on veut sauf de la littérature. Parler de divertissement est clairement abusif pour une lecture de ce torchon, je reprends donc “lecture littérale”. Pour la remarque concernant l'Encyclopédie personnelle, je suis partiellement d'accord : la lecture modèle n'est pas seulement affaire d'intertextualité, comme me l'a déjà fait remarquer Shad Elbereth. Cela dit, effectivement, l'intertextualité ne peut être première. Il est nécessaire de lire tout d'abord des œuvres ne faisant pas forcément référence à d'autres, pour constituer sa propre Encyclopédie. C'est pour cela, je pense, qu'on continue (enfin, du moins, qu'on continuait il y a une quinzaine d'années) d'étudier au collège les œuvres “classiques” (Hugo, Molière, etc.) avant d'étudier des œuvres plus récentes qui font presque toutes allusion d'une manière ou d'une autre aux premières. Mais il est pour moi évident que, toute référence littéraire extérieure mise à part, ma lecture de Candide, par exemple, n'est plus du tout la même dès lors que je sais repérer les marques de l'auteur modèle que se veut Voltaire. Je continue en répondant à la remarque suivante : « ce qu'il recherche inconsciemment, c'est une expérience mystique, de laquelle il compte, comme probablement le fera le héros, apprendre. » C'est précisément ce comme quoi je définirais le mieux le lecteur modèle, comme d'ailleurs tu le précises plus loin (“cherche à apprendre de sa lecture...”). Le lecteur modèle, de mon point de vue, est celui pour qui toute expérience de lecture (mais en allant plus loin, toute expérience artistique même) est source d'apprentissage, voire d'appréhension du monde. L'intérêt du lecteur modèle est dans une mise en relations qui met le texte (ou plus généralement l'œuvre) à sa juste place, recréant les filiations, les sous-entendus, les implicites, la psychologie, etc. Le terme de “mystique” est à cet égard particulièrement approprié, et je te remercie de l'avoir utilisé. On constate presque systématiquement que dans toutes les religions, les mystiques sont les croyants les moins intégristes (c'est-à-dire pratiquant la lecture la moins littérale du Livre, quel qu'il soit) et pratiquant le plus possible ce qui se rapproche d'une lecture “modèle”. Les contes soufis (petit exemple ici) sont à cet égard particulièrement révélateurs. Non qu'ils fassent référence à une quelconque intertextualité, la plupart du temps, mais ne les lire qu'en tant que récits est se priver d'une richesse incroyable de signification. Ce genre d'histoire possède une certaine épaisseur de niveaux de lectures, dont un lecteur empirique parfait (modèle qui, je le répète, est strictement spéculatif) ne serait pas capable de voir l'importance. Ce qui me permet d'aboutir en répondant à ta dernière remarque : l'interprétation est en effet, d'après Barthes, le fait du lecteur (cela n'interdit pas, bien entendu, que l'auteur ait son propre point de vue, mais cela interdit à l'auteur de l'imposer au lecteur). Et, si j'ai bien compris ta conclusion, il s'agit effectivement d'arrêter de faire dire à la psychanalyse ce que l'auteur n'a pas dit ; car, si l'auteur est mort, cela veut dire que son texte a sa vie propre, en dehors de celle de l'auteur. Il n'est évidemment pas aberrant de lire et de connaître la vie d'un auteur pour décrypter son œuvre (quel sens aurait sinon Demain, dès l'aube... sans Léopoldine ?), mais il s'agit de remettre ce critère à sa place en n'en faisant pas le seul axe de lecture possible. Je vais me répéter (je suis certain d'avoir déjà écrit cela dans le forum de l'Encrier) mais Milan Kundera a écrit un jour dans L'art du roman (et j'y souscris sans réserve) : « Les grands romans sont toujours un peu plus intelligents que leurs auteurs ». Le postulat de départ du lecteur modèle (et du professeur de français que je citais en tout début d'introduction, qui a de mon point de vue parfaitement raison de faire ce qu'il fait, c'est-à-dire de rechercher des sens “que l'auteur lui-même n'aurait pas vus”) est que le texte est susceptible de dire des choses non prévues par l'auteur. Pour répondre à Shad Elbereth (« Je ne pense pas cependant qu'il doit créer les liens "que" avec les genres que l'auteur vénère »), évidemment, dans ce cas, on est libre de créer des liens que l'auteur lui-même n'as pas vus - ou pas choisis consciemment. Sans qu'on soit obligé de faire appel aux théories freudiennes sur l'inconscient et le refoulé : si l'auteur n'avait aucun moyen de connaître ce lien, ce n'est pas une raison pour le nier. Mais, je le répète, on s'attarde là uniquement sur la question intertextuelle quand ce n'est qu'un des aspects de la lecture modèle. Je ne sais pas si j'ai entièrement répondu aux critiques, Distic, car je ne suis pas sûr de comprendre ta dernière phrase. Mais je suis évidemment prêt à continuer ce débat et je te remercie de ta participation. ![]() A świstak siedzi i zawija je w te sreberka Faculté d'Insignifiance Comparée - Chaire d'Urbanisme Callikinitopolistique. |
| Distic | # Posté le 29/12/2009 à 23h13 - Citer |
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| Merci de ta réponse. Si tu parles de lecture littérale, c'est plus clair, et ça tombe plus clairement sous le coup de ma première critique, justement. A savoir : il n'y a pas de lecture empirique des textes purement théoriques, tout simplement parce qu'un lecteur empirique ne s'intéresse qu'à l'histoire qui est racontée (il veut être à la place du narrateur) et que dans un texte théorique, il n'y a pas d'histoire. Mais il n'y a pas non plus de lecture modèle d'un texte théorique, ou alors celui-ci n'est pas aussi clair qu'il le devrait. En effet, un texte théorique se veut être compréhensible et ne pas avoir besoin d'interprétation, car l'interprétation est le domaine de l'arbitraire. A moins que ce que tu entendes par lecture modèle dans le cas des textes théoriques, ce ne soit simplement une lecture critique, dans laquelle le lecteur se méfie des arguments de l'auteur, ce qui n'a rien à voir avec une lecture non-littérale, je crois. Osons le raisonnement suivant : je ne crois pas que l'Ethique de Spinoza soit sujette à interprétation. Je ne l'ai pas lue et n'en parlerai donc pas beaucoup, mais il me semble que dans une telle oeuvre, on peut se contenter de critiquer le raisonnement sans s'attarder à chercher un sens caché. Bien sûr, une interprétation, une mise en contexte est toujours possible, dans toutes les oeuvres et dans tous les domaines de la pensée. Pour aller jusqu'au point extrême de ce que l'on a pas l'habitude d'interpréter, on peut imaginer soumettre les écrits scientifiques à l'analyse, car ces écrits sont eux aussi imprégnés de leur époque. Cependant, ne pas faire cette analyse, ce n'est pas passer à côté de l'oeuvre. Pour ce qui est de la remarque suivante, il y a d'autres effets modèles que l'on ne peut appercevoir sans connaître plusieurs oeuvres, par exemple les lieux communs. Mais en effet, cela se limite à certains effets modèles et non à tous. Pour ce qui est de mon argument suivant, au contraire, le problème reste entier. Car ce que j'affirmai alors, si je te suis, c'est que tout lecteur est un lecteur modèle. Mais il y a là une faille, car on a bien deux comportements distincts. L'expérience mystique que j'évoquais, c'était justement une sorte de mue, un changement de peau, à savoir prendre la place du héros. Or c'est, sinon le principe de la lecture empirique, au moins l'un de ses signes distinctifs élémentaires. Osons le dire : il ne s'agit plus de prendre ses distances vis-à-vis de l'oeuvre, mais au contraire de nous en rapprocher jusqu'à "être à l'intérieur". Et c'est parfois le rôle de la lecture empirique. Je reconnais que ce raisonnement vaut surtout pour les oeuvres qui ont elles-même un contenu qui nous "dépasse", comme la fantasy et la SF, bien plus que pour les romans policiers, quoique dans ces romans ils s'agisse toukjours de meurtre et jamais de vol, ce qui me mène à penser que les romans policiers pourraient bien tenir une part de leur importance dans notre crainte de la mort. Terminons par l'interprétation. Je me suis trompé dans mon commentaire précédent, et c'est ta remarque sur Demain, dès l'aube qui me le font appercevoir. Il y a en fait deux types d'interprétation, qui répondent à deux questions différentes : -"Qu'est-ce que l'auteur exprime, qu'est-ce qu'il a voulu dire et faire ?" -"Qu'est-ce qui rend ce texte intéressant, qu'est-ce qui fait que ce texte plaît ?" Ce qui crée la confusion, c'est que l'auteur a en général cherché à écrire un texte plaisant. Il y a donc des éléments qui répondent aux deux questions. L'analyse du contexte dans lequel l'oeuvre a été écrite, ainsi que celle de la vie de l'auteur, de ses lectures, permettent de répondre à la première question, et donnent des pistes pour la deuxième. Quant à la deuxième question, toute réponse est forcément personnelle, et est faite du point de vue du lecteur. C'est-à-dire que la psychanalyse de l'oeuvre est possible, mais il s'agit de savoir ce que l'oeuvre évoque dans l'esprit du lecteur et non dans celui de l'auteur. En fait, le reproche que je faisais dans le dernier paragraphe du précédent commentaire, c'était qu'il ne fallait pas prétendre que tout ce qui se trouve dans l'oeuvre ne s'y trouve que du fait de l'auteur, ni que l'idée de telle ou telle chose existait forcément à l'état inconscient chez lui. Parce que le fait même de savoir ce qui rend intéressant une oeuvre a lui-même un intérêt, en dehors de la volonté de l'auteur. Modifié le 29/12/2009 à 23h15 par Distic |
| reveanne | # Posté le 30/12/2009 à 00h35 - Citer |
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| J'ai longuement hésité avant de me décider à participer. A vous lire, je me sens bien bête, stupide et ignare. Je trouve que le message initial arrive à une conclusion assez méprisante envers les lecteurs/auteurs empiriques. Je vais dégainer, moi aussi, ma prof de français qui m'a fait étudier Baudelaire en classe de seconde. Elle écrivais un roman, mais était tellement obnubilé par le message qu'elle n'arriva jamais à le finir. Je me souviens lui avoir demander ce que ça racontait, quelle était l'histoire. Sa réponse me reste en mémoire "l'histoire? mais ce n'est pas ça qui est important." Certes cette prof était excessive et m'a profondément dégoutée de la littérature. J'ai un esprit scientifique, logique et cartésien. Je suis une lectrice empirique comme la grande majorité de la population (sinon comment expliquer le succès des Cartland, Musso, Levy, Gavalda et autre?) Ce qui m'intéresse c'est l'histoire et si possible qu'elle soit bien raconter. Ma foi le reste je le laisse aux intellectuels et leur "mais tu n'as rien compris." Je ne veux pas comprendre plus que ce qui est écris. Quand je mange une pomme, je mange juste une pomme, pas le fruit défendu d'Adam et Eve. mon site à moi: Côté face |
| Distic | # Posté le 30/12/2009 à 12h32 - Citer |
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| Mais alors, reveanne, pourquoi lis-tu ? Qu'est-ce que cela t'apporte ? Parce que j'imagine que quand quelqu'un te mens, ça ne te procure pas le moindre plaisir, ni le moindre divertissement. Pourquoi alors une oeuvre de fiction qui n'est autre, si on la lit en "écoutant" seulement l'histoire, qu'un très long mensonge, parviendrait plus à te procurer plaisir et divertissement ? Il y a donc pour moi nécessairement dans la lecture empirique une dimension supplémentaire, qui vient du fait que le lecteur empirique donne du crédit à l'auteur, en un mot il lui donne l'autorité. Par là, il reconnait l'histoire que celui-ci lui raconte comme vraie, aussi invraissemblable soit-elle. J'apperçois ici quelque chose que je n'avais pas vu avant : peut-être alors, en tout cas pour ce qui est des romans à l'eau de rose, le plaisir est-il celui qui est éprouvé à l'occasion des commérages en tous genres. Toujours est-il qu'un tel plaisir doit avoir sa source dans l'inconscient ; on peut donc dire que le lecteur empirique fait une double lecture de l'oeuvre : tandis que la conscience comprend le sens littéral de l'histoire, l'inconscient en comprend le sens caché, ou plutôt un sens caché, et je crois que c'est seulement cette lecture de l'inconscient qui procure au lecteur empirique le plaisir qu'il trouve. EDIT : je remarque juste une chose : en quoi le fait que tu aies "un esprit scientifique, logique et cartésien" te force-t-il à avoir telle ou telle lecture d'un oeuvre ? Je suis moi-même plutôt un scientifique (je suis en maths spé) et ça ne m'empêche pas d'avoir tenté les deux approches. Il convient ici de rendre aux lettres ce qui leur appartient : ce sont des philosophes qui ont fixé les règles de la logique (on trouve en particulier tiers-exclus et non-contradiction chez Aristote), quant à Descartes et à sa méthode scientifique, il appartient lui-même autant à la philosophie qu'aux sciences, et la majorité de ce qu'il a apporté aux sciences, c'est justement sa philosophie (peut-être à égalité avec l'idée de la géométrie analytique, mais ce n'est pas la question ici). Par ailleurs des auteurs tels que Stendhal et Hugo ont fait des études scientifiques poussées. En fait les scientifiques et les rationnalistes sont plutôt du côté des auteurs modèles, en tout cas pour ce qui est des français. Modifié le 30/12/2009 à 13h29 par Distic |
| Shad Elbereth | # Posté le 30/12/2009 à 14h36 - Citer |
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| Je suis au contraire très contente de ton message, Reveanne, qui donne un peu de fraîcheur dans ce débat de haut vol. J'ai moi aussi trouvé ce dédain (volontaire ou non) de la lecture empirique plutôt conservateur, d'où ma petite provocation du "sudoku" littéraire. Georges Perec (pour prendre l'exemple radical de l'OuLiPo) est un gars absolument génial, plein d'inventivité et un travailleur acharné quand il s'agit de mettre en place ses propres défis. Il n'empêche que cela reste un immense terrain de jeu, destiné à un lectorat pour qui une simple narration ne suffit plus, un lectorat qui veut découvrir d'autres horizons. C'est aussi la raison pour laquelle je respecte plus les Oulipiens que le Nouveau roman, qui lui se prend beaucoup trop au sérieux. Enfin, c'est que mon avis. L'intervention de Distic m'intéresse aussi beaucoup, en particulier son histoire d'expérience mystique dans le cadre de la lecture empirique. Je pense que ce n'est pas si bête que cela, d'autant que cela permet de remonter à ce qu'est la littérature depuis les origines : une part de rêve mêlée à une visée didactique. A trop vouloir la démonter et la réinventer, on l'oublierait presque. Il existe un genre très codifié, prestigieux et ancien qui se prête très bien à ce genre d'analyse : l'épopée. Pourtant, à y regarder de plus près, quoi de plus bourré de lieux communs et de canevas qu'une épopée ? N'empêche que c'est puissant et que peu ont été capables d'en mener une à bien. Ronsart lui-même s'est cassé les dents sur sa Franciade, alors qu'il était le roi des touche-à-tout de son époque. Il y a aussi des livres qui n'ont pas besoin d'effort modèle soutenu ni de procédés narratifs bizarroïdes pour faire réfléchir le lecteur et le poser petit à petit dans un débat dont il n'avait pas conscience au début de la lecture. Je pense à L'histoire sans fin de Michael Ende. Pour les grandes lignes du récit, reportez-vous au film éponyme, c'est mignon et charmant quand on a gardé une âme d'enfant, plutôt navrant passé un certain âge mental. Le livre, c'est tout autre chose. Sans tomber dans une caricature moraliste, Ende prend comme prétexte toutes le merveilleux des contes de notre enfance pour lancer un véritable plaidoyer au rêve et au rôle de la littérature en général. Bien sûr, c'est fort allégorique, mais quelque part n'apprenons-nous pas tous de nos lectures d'enfance par ce genre de procédés ? J'en suis peut-être plus consciente parce que je découvre ce livre à 18 ans, mais qu'est-ce qui me laisse croire que quelqu'un de dix ans mon cadet est plus dupe que moi ? Malgré tout, on se forme grâce aux histoires et à leur lecture empirique (d'ailleurs, chose amusante à souligner : empirique ne veut-il pas dire "par expérience" ? c'est-à-dire en se basant sur notre propre expérience de la vie ?). C'est un peu pour cela que la lecture de classiques exigeants à l'école, sous prétexte que sans cela les jeunes ne connaîtront jamais ces livres, est un peu ridicule et tout juste bon à dégoûter les élèves (hop ! un pont vers le débat lancé par Bryaxis). Je ne dis pas qu'il faut nécessairement les virer des bancs de l'école, mais au moins leur permettre de choisir le moindre mal, celui qui leur parlera le plus. C'est ainsi qu'un professeur de français nous a proposé une liste d'une cinquantaine de livres qu'il a tous vaguement résumé, laissant le choix des deux livres à lire et commenter à chaque élèves. Mais je m'éloigne du sujet. Je me lancerai pas tout de suite dans le débat de l'interprétation, au risque de m'y perdre (j'ai déjà un peu de mal à garder le fil tant le sujet est vaste), mais je crois qu'on aurait peut-être tort de présenter la lecture modèle comme l'unique voie dorée et prestigieuse de la littérature. C'est celle des savants et je la respecte en tant que telle, mais je ne crois pas pour autant qu'une lecture immersive soit un appauvrissement. Quand Laurent Jerry dit lui-même que les mystiques sont en général les moins fanatiques, j'ai envie de dire que ceux qui se plongent dans le récit sans filets, sans chercher absolument à y voir plus qu'un plaisir de lecture et d'évasion, sont ceux qui font le mieux la différence entre ce qu'ils lisent et ce qu'ils vivent. Ne les avez-vous jamais entendu dire "c'est qu'une fiction, à quoi ça sert d'en faire toute une histoire" quand vous essayez de leur faire comprendre en quoi tel livre est bidon ? C'est peut-être nous qui nous prenons la tête. Ou peut-être pas. Je préfère voir ces deux extrêmes comme deux rives irrégulières entre lesquelles nous voguons, certains livres laissant plus de marges que d'autres. Ce que je revendique, c'est le droit de gérer mon propre bateau selon l'itinéraire qui me plaira le plus, de choisir mes propres passages délicats. Ainsi que le droit d'abandonner le navire s'il me plaît pas, peu importe sa réputation dans tel ou tel milieu. Ce droit existe, mais il est parsemé de jugements aussi bien d'un côté que de l'autre. Le où de tous ces flous Le fou de chaque nous Le joug dont on se fout Le tout à qui l'on se voue ? (Skarbone 14, Les causes de la vie.) |
| reveanne | # Posté le 30/12/2009 à 15h08 - Citer |
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| Qu'est ce que lire m'apporte : des loisirs, de l'évasion, l'impression de vivre autre chose que ma petite vie sans intérêt. Ouvrir un livre c'est partir parfois très loin, parfois juste devant chez soi, vivre des choses, avoir des sentiments plaisir, amour, désir, haine, colère... et pouvoir tout arrêter juste en refermant le livre ou recommencer juste en revenant au début. Je ne vois pas très bien le lien entre lire empiriquement une histoire et aimer qu'on me mente. Le mensonge est très connoté moralement cependant il ne dérange que si c'est pour "faire du mal". Nous sommes tous des menteurs et nous sommes entouré de mensonge. Quand mon père me dit que quand il était petit il était le premier de la classe, ou qu'un jour il a attrapé une carpe de 4kg, et qu'en fait c'est pas vrai du tout, mais en quoi c'est important? pour lui visiblement c'était important, moi, ben je m'en fiche. Pour la lecture je sais quand j'ouvre un roman que c'est faux, même l'auteur le plus "modèle" du moment où il écrit un roman va "mentir" et me raconter des fariboles. L'auteur est "Dieu" dans son livre,Omniscient, omnipotent, il crée, fait naître, tue, il tire les ficelles... Mon côté scientifique: des faits, rien que des faits, juste les faits. Si je vois des drosophiles tourner autour d'une coupe de fruit, je ne vois que des mouches, au mieux j'en déduis que les fruits sont trop murs ou que l'un d'eux est pourri. (tu connais le Docteur Temperance Brennan dans la série TV Bones? si oui, c'est cette tournure d'esprit) Bon certes je n'ai pas fait math-spé, juste Bac+4 en biochimie/virologie dans une fac de province (je n'ai pas continué par manque d'argent) Sinon je m'interroge toujours sur les messages réelles contenues dans un roman de Victor Hugo par exemple, lui qui était payé au mot (et donc délayait considérablement la soupe pour gagner des sous), dont les romans étaient publiés en feuilleton dans la presse et que cette publication pouvait être interrompu si la rédaction du journal le jugeait nécessaire. Ou comme Baudelaire qui était un alcoolique, fumeur de hachichs, opiomane (gloire au laudanum) Où est le message? dans l'esprit de l'auteur ou dans l'oeil du lecteur? Van Gogh était-il un génie? Il était schizophrène. (bon je m'écarte de la lecture). mon site à moi: Côté face |
| Distic | # Posté le 30/12/2009 à 15h14 - Citer |
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| N'allons pas trop loin : car si j'ai tenté plus haut de disons réhabiliter la lecture empirique, ce n'était pas du tout dans le but de remplacer Hugo et Virgile par Levy et Gavalda, quoique pour ce qui est de laisser choisir à l'élève l'oeuvre reconnue qui lui plait le plus, j'approuve entièrement. Car dans tous les cas, les classiques sont des oeuvres qui ont été jugées dignes d'être conservées. Par exemple, la fréquence avec laquelle les récits d'aujourd'hui se terminent en happy end donne une vision assez fade de la vie. Car le sens de la mort du héros, c'est le prix qu'il doit payer : le héros achète son héroïsme au prix de sa vie, et en quelque sorte sa mort donne un poids à son action. Alors que si l'on sauve ledit héros, la vie perd son sens, et les actes leur conséquence. Car la valeur d'un résultat se mesure à l'épreuve qu'on doit franchir pour l'obtenir : et quel prix plus fort peut-on payer que sa propre vie ? Je ne dis pas par là que le héros doit systématiquement mourir, mais que ça n'a pas de sens de le faire systématiquement survivre. Donc, tout au contraire de toi, Shad Elbereth, je ne peux pas conclure que "ce n'est qu'une fiction". Car l'Homme est un être de symboles, et que, justement, la lecture elle-même n'est jamais un acte sans conséquence. Dans tous les cas, le divertissement n'épuise pas la signification de la lecture, sinon pourquoi choisir la lecture entre les autres divertissements, dont certains sont moins coûteux et plus faciles à apprécier ? EDIT : Ce que tu dis, Reveanne, confirme, je crois, ce que j'affirmai plus haut : à savoir que l'auteur est Dieu, et que tu accordes du crédit à tout ce qu'il affirme. Au contraire du menteur qui affirme une chose en laquelle tu ne crois pas. Or ce comportement-là, dès le départ, n'est pas du tout le comportement d'un rationnaliste ni d'un scientifique, mais celui d'un croyant et d'un mystique. Que tu le veuilles ou non, ton intelligence est bien supérieure à celle de l'ordinateur. Ce que je crois, personnellement, c'est que même si tu affirmes que tu ne t'intéresse qu'à l'histoire, tu ne le fais pas, en fait. Car comme je le disais plus haut, l'Homme est un être de symboles, et son inconscient sait les décrypter. Il n'y a d'ailleurs aucune difficulté à voir dans une épée un symbole de puissance, par exemple. Pour ce qui est de la défense des auteurs classiques, il ne faut pas tomber dans une morale ridicule qui voudrait que les livres d'un dépravé soit forcément mauvais. Au contraire, la vie de Baudelaire l'a sans doute mené à comprendre la nature humaine dans ce qu'elle a d'à la fois terrible et merveilleux. Dans les termes de la psychanalyse, la drogue repousse le refoulement. Quant à Hugo, n'oublions pas qu'entre lui et les auteurs contemporains, ce n'est sans doute pas lui qui a le plus été soumis à la dictature du profit, et que la contrainte est parfois le meilleur moteur. Modifié le 30/12/2009 à 15h35 par Distic |
| reveanne | # Posté le 30/12/2009 à 15h27 - Citer |
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| Ce n'est pas la "qualité littéraire" d'une oeuvre qui fait qu'elle reste deux cents an plus tard, c'est son succès auprès du public. (je suis très prosaïque et bassement commerciale) Sherlock Holmes, Arsène Lupin, Hercule Poirot, Dracula, Jane Eyre, Darcy, Gargantua, Figaro... Tous les ans des dizaine petites troupes de théâtre joue les pièces de Faydeau, Combien se lance dans "en attendant Godo" ou "Ubu roi"? Que laisserons nous dans cent ans : Notomb, Begbeider, Musso, Rowling, Meyer... mon site à moi: Côté face |
| Distic | # Posté le 30/12/2009 à 15h38 - Citer |
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| On oubliera les oeuvres commerciales d'aujourd'hui, car les contemporains produisent les meilleurs oeuvres commerciales, en ce qu'elles sont adaptées au goût de l'époque. D'ailleurs de tout temps il y eu une culture faite pour plaire au plus grand nombre (souvent orale étant donnée le faible nombre de lettrés en certaines époques), et il n'en reste rien ou presque. Modifié le 30/12/2009 à 15h54 par Distic |
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