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Vous êtes ici => Accueil > forum > Littérature > Poésie > « La versification française », créé par Laurent Jerry

Poésie - « La versification française » - lecture du sujet — L'Encrier

La versification française

Petit rappel des règles de base
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Laurent Jerry# Posté le 15/02/2010 à 23h35 - Citer
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messages : 2567

Bonjour à tous !
Dans l'optique de développer la production poétique de l'Encrier, de se préparer aux concours et diverses rixmes à venir, voici un petit document appelé à se construire en plusieurs parties rappelant et l'historique et les diverses règles existant en poésie.

La première question à se poser est naturellement celle-ci :

Qu'est-ce que la poésie ?
On pourrait résumer très succinctement en disant que c'est un genre littéraire qui accorde plus d'importance au signifiant qu'au signifié (ou de manière nettement moins littéraire, au “contenant” qu'au “contenu”).

Que cela veut-il dire ?
Qu'un poète ne cherche pas d'abord à utiliser les mots pour faire passer un “message” (même si cela est tout à fait possible, il n'y a qu'à ouvrir Les Châtiments pour le constater). Ce qui l'intéresse en revanche en priorité, c'est la forme du texte même. Ainsi il a une grande attention au choix et à l'ordonnancement des termes, recherchant une utilisation la plus riche possible des ressources linguistiques ; mais le poète est également attentif à tous les signes autres que directement syntaxiques, notamment de ponctuation, de casse, de typographie.

Vers et prose
Comme tout lecteur et tout spectateur de Molière le sait, il existe deux grandes formes de poésie, en vers ou en prose.
Par contre, contrairement à ce que le flagorneur (et malheureux, parce que je le plains tout de même d'avoir à éduquer un pareil abruti) Maître de philosophie finit par faire dire à M. Jourdain (« il y a plus de quarante ans que je dis de la prose sans que j’en susse rien »), la prose poétique est un véritable art qui ne doit absolument rien au hasard.
Exemple tiré d'un sublime poésie en prose :
Saint-John Perse (Vents, II, 6) a dit :... Et du mal des ardents tout un pays gagné, avant le soir, s'avance dans le temps à la rencontre des lunes rougissantes. Et l'An qui passe sur le cimes... ah ! qu'on m'en dise le mobile ! J'entends croître les os d'un nouvel âge de la terre.
Ces phrases montrent évidemment un immense travail d'apprivoisement des mots et de réflexion sur leur interaction en vue de la Beauté.
Mais il est vrai que la prose poétique ne répond à aucune véritable règle précise, sinon celle, subjective, de la beauté.

Il n'est est pas de même pour la poésie en vers. Celle-ci est extrêmement codée, même dans ses écarts aux inflexibles règles du Grand Siècle. Un paragraphe à venir fera un petit aperçu historique de la poésie, mais dans ce premier volet nous parlerons de la forme poétique.
Une très grande partie de ce bref exposé sera fondé sur ma lecture (en cours) de La fabrique du vers de Guillaume Peureux, excellent ouvrage sur la question de la versification. Et, petit détail mais qui a une extrême importance, je ne parlerai ici que de la poésie francophone (cela comprenant toutefois l'ancien françois), des règles différentes s'appliquant dans d'autres langues. On y reviendra dans d'autres sujets.

Qu'est-ce qu'un vers ?
Pas de vers solitaire 1
Par essence, un vers ne peut être défini seul. « Barbey d'Aurevilly, gigantesque imbécile ! » ou encore « C'est ici le combat du jour et de la nuit » (Toutes deux phrases de Victor Hugo), malgré leurs douze syllabes et leur césure médiane, ne sont pas des vers, même si ce sont des alexandrins. Pour que ce soit des vers, il faudrait que chacun ait au moins un pendant avec lequel rimer. On pourrait résumer en disant que c'est la rime qui fait le vers. En tout cas, si ce n'est pas une condition suffisante, c'est une condition nécessaire.
Quelle unité de mesure pour le vers ?
La seule unité de mesure française (il en va autrement dans d'autres langues) est la syllabe.
La syllabe est conçue comme un ensemble de son formant une unité, c'est-à-dire pouvant être prononcé d'une seul coup.

Quelle longueur pour un vers ?
Victor Hugo montre dans « Les Djinns », célébrissime poème des Orientales, que le vers peut s'abaisser jusqu'à une longueur dissyllabique :
Victor Hugo, dans les première et dernière strophes des Djinns, a dit :Murs, ville
On doute
La nuit...
J'écoute: -
Tout fuit,
Tout passe;
L'espace
Efface
Le bruit.

Et port,
Asile
De mort,
Mer grise
Où brise
La brise
Tout dort.
Un ami ayant parodié ce poème m'a envoyé une version dans laquelle il arrivait même au monosyllabe.
La longueur minimale du vers est bien d'une seule syllabe.
Quant à sa longueur maximale, en poésie classique il faut avouer qu'il est rare qu'elle dépasse celle de l'alexandrin (douze syllabes), mais il est possible notamment au Moyen-Âge et surtout à partir de la seconde moitié du XIXème siècle de rencontrer des vers de seize ou dix-huit syllabes.

Les vers entre une et douze syllabes se nomment 2 :
  • monomètre (vers d'une syllabe)
  • dissyllabe (vers de deux syllabes)
  • trisyllabe (vers de trois syllabes)
  • quadrisyllabe (vers de quatre syllabes)
  • pentamètre (vers de cinq syllabes)
  • hexamètre ou hexasyllabe (vers de six syllabes)
  • heptamètre ou heptasyllabe (vers de sept syllabes)
  • octomètre ou octosyllabe (vers de huit syllabes)
  • éméasyllabe (vers de neuf syllabes)
  • décasyllabe (vers de dix syllabes)
  • hendécasyllabe (vers de onze syllabe)
  • dodécassyllabe 3 4 (vers de douze syllabes)


Qu'est-ce que la rime ?
La rime est la similitude homophonique 5 entre deux terminaisons de vers. Cette similitude se mesure en nombre de phonèmes identiques.
Qu'est-ce qu'un phonème ? C'est un ensemble phonique cohérent, “un seul son” pourrait-on dire. Dans un certain nombre de cas, une lettre correspond à un phonème. Dans “abracadabra”, il y a autant de phonèmes qu'il y a de lettres, chaque lettre correspond à un et un seul phonème et réciproquement. Par contre, dans “alexandrin” (Image utilisateur en écriture phonétique), si A, L, E, D et R entrent dans le modèle « une lettre ‹=› un phonème », “-an-” et “-in-” ne correspondent chacun qu'à un phonème alors qu'à l'inverse “x” correspond à deux phonèmes.

On appelle “pauvre” une rime dans laquelle deux vers riment seulement par un phonème, “suffisante” une rime de deux phonèmes et “riche” une rime de trois. Au-delà, on parle de rime “très riche”.

Exemple de rime pauvre :
« [...]L'azur du ciel sera l'apaisement des loups.
Place à Tout ! Je suis Pan ; Jupiter ! À genoux. »
(Victor Hugo, La Légende des Siècles)
Exemple de rime suffisante :
Pleurez, doux alcyons, ô vous, oiseaux sacrés,
oiseaux chers à Thétys, doux alcyons, pleurez.
(André Chénier, La jeune Tarentine)
Exemple de rime riche :
[...]Sisyphe, il faudrait ton courage !
Bien qu'on ait du cœur à l'ouvrage, [...]
(Charles Baudelaire, « L'Ennemi » dans Les Fleurs du Mal).

Bien entendu, une poésie sera d'autant plus appréciée que les rimes sont riches, ce qui est souvent un exercice périlleux.
À l'extrême, nous avons Alphonse Allais, spécialiste des holorimes, qui fit rimer intégralement nombre de ses vers deux à deux, ce qui donne par exemple :
Dans ces bois du djinn où s'entasse de l'effroi,
Danse et bois du gin ou cent tasses de lait froid.
.

Les cas particuliers en langue française
En poésie classique, la rime est exigeante en langue française. Pour le comprendre, il faut bien saisir que, à la différence de beaucoup de langues, et en particulier à la différence de toutes les langues latines (espagnol, italien, portugais...) qui ont dominé la Renaissance, toutes les lettres ne se prononcent pas en français. Notamment, certaines consonnes sont muettes en particulier en fin de mot (spécialement les marques de pluriel), et, encore plus important, la lettre “E”.
La lettre “E”, dans la plupart des cas, est muette en fin de mot. Ce qui amène un problème. Il faut :
  • qu'elle soit comptée si elle est située entre deux consonnes (“A-ri-a-ne, ma sœur ...”),
  • qu'elle soit muette si elle est suivie d'une voyelle (“Nous nous vî-mes trois mille en ar-ri-vant ...”),
  • qu'elle soit muette en fin de vers (cela supportant évidemment quelques exceptions !)
Un “E” placé en fin de vers est ce qu'on nomme une rime féminine. Par opposition, une rime masculine se terminera par une consonne ou une autre voyelle que le “E”. Toutefois, en versification française classique, le “E” est si fort
- qu'il “féminise” même des pluriels : “S'ils n'étaient déjà morts, voudrais-tu qu'ils le fussent ?” (inventé pour la circonstance, c'est très brouillon) est un vers à finale féminine.
- que, muet, il peut “féminiser” une rime masculine : “Qu'est-ce que cela sent, ici ? - La giroflée !” (Cyrano de Bergerac, Acte II) est un vers à finale féminine.

En poésie classique, les règles sont particulièrement strictes :
- on ne peut pas faire rimer un vers masculin avec un vers féminin.
“N'es-tu point satisfait, Thomas, que de savoir ?
Voudras-tu me toucher, me voir avant de croire ?”
(Inventé également au pied levé, fort peu satisfaisant par ailleurs) est un bon exemple de ce qui est interdit en versification classique.
- Idéalement, il faut même s'abstenir de faire rimer un singulier et un pluriel.

On y reviendra en parlant de l'historique, mais les maîtres à penser de cette rigueur du vers sont en particulier Malherbe et Boileau, ce qu'exprime ce dernier dans un extrait de L'Art poétique :
Boileau a dit :Enfin, Malherbe vint, et le premier en France
Fit sentir dans les vers une juste cadence
D’un mot mis en sa place enseigna le pouvoir,
Et réduisit la muse aux règles du devoir
Par ce sage écrivain la langue réparée
N'offrit plus rien de rude à l'oreille épurée.
Les stances avec grâce apprirent à tomber,
Et le vers sur le vers n'osa plus enjamber.
Tout reconnut ses lois ; et ce guide fidèle
Aux auteurs de ce temps sert encor de modèle.


Comment rimer ?
Les principes de rimes sont très variés. On ne les détaillera pas tous, surtout en une présentation aussi générale. On pourra y revenir dans un autre sujet.
Un principe général en poésie classique (mais largement remis en question en particulier par Verlaine) est l'alternance entre rimes masculines et féminines.

Dans une strophe de quatre vers, on a couramment affaire à trois constructions dominantes :
  • La rime “suivie” (ou plate) : AABB (deux vers qui riment ensemble, puis un système de deux autres vers liés)
  • La rime “croisée” (ou alternée) : ABAB
  • La rime “embrassée” : ABBA


Il existe bien d'autres modèles, qui sont parfois compatibles dans une même strophe :
  • La rime “annexée” (ou encore enchaînée ou fratrisée) est une reprise de la rime du vers n au début du vers (n+1) : c'est le principe de la rixme, dans lequel le duelliste commence son attaque par le rappel des dernières syllabes prononcées par son adversaire :
    Metz voyle au vent, single vers nous, Caron,
    Car on t'attend; et quand seras en tente
    Tant et plus boy, bonum vinum carum.

  • La rime “batelée”, assez proche, est une possibilité (très mal vue en poésie classique) de faire rimer l'hémistiche du vers (n+1) avec la finale du vers n.
  • De même, la rime “brisée” fait rimer les hémistiches entre elles, selon un schéma qui peut être suivi, croisé ou embrassé, ou encore autre.
  • La rime “redoublée” est une répétition de plus de deux occurrences de la rime. Elle peut prendre des formes complexes, comme dans La divine Comédie de Dante, où un système particulièrement hardi fait rimer le poème en “ABA BCB CDC DED ...”
  • La rime “refrain” est une retour soit d'un vers complet (“Mais où sont les neiges d'antan ?” Dans La Ballade des Dames du temps jadis) soit d'une finale rimant avec les autres du même type, dans un vers situé à une place particulière (généralement à la fin) d'une strophe ou d'un ensemble de strophe.
  • Etc.


Vos remarques et compléments sont les bienvenus concernant ce premier rappel. D'autres permettront de faire le point sur l'histoire de la poésie, sur le vers libre, sur les règles particulières liées à l'alexandrin, etc.

1 Ce jeu de mots effroyable est sous licence Creative Commons, je laisse le droit à quiconque le veut de le réemployer (j'ai trop honte).
2 Inspiré de la classification proposée sur le site Espace français, dans la page La poésie : métrique, rythme et sonorités.
3 Pour ceux qui m'objecteraient que le vers de douze syllabe est nommé “alexandrin”, je leur répondrai qu'en versification classique si tout alexandrin est un vers de douze syllabes, tout dodécasyllabe n'est pas un alexandrin, ce dernier ayant une construction plus contraignante. Voir Alan English, Verlaine, poète de l'indécidable: étude de la versification verlainienne
4 L'indécision quant à la racine (“quadri” (latine), “hepta” (grecque)) montre bien que la construction des règles régissant la poésie ne s'est faite ni vite ni de manière unifiée.
5 On verra qu'elle n'est pas tout à fait le seule critère et que, du moins en poésie classique, une similitude homographique est plus ou moins requise.

Modifié le 16/02/2010 à 18h17 par Laurent Jerry

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Csame# Posté le 16/02/2010 à 11h00 - Citer
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Superbe article ! La poésie a beau être à mon sens le règne d'une totale liberté, il faut bien dire qu'un bel Alexandrin bien formé, ça a de la gueule. Merci pour ce rappel de règles un jour sues, mais qui depuis, avaient pris la poussière.
À votre service
StocKo# Posté le 03/03/2010 à 16h10 - Citer
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En effet, c'est un chouette travail de synthèse tout à fait digne de notre LJ national que nous tenons là Et qui d'ailleurs, (attention ceci est un message appuyé aux modérateurs) mériterait d'être placé en post-it dans ce forum !

Et puis, si un jour l'envie vous prenait, n'hésitez-pas, rajoutez plein de trucs, c'est toujours utile !
Vous voici enfin, sires,
La fête bat son plein.
Messieurs, voici venir,
Le deuxième point.

Csame# Posté le 03/03/2010 à 17h17 - Citer
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Tu as raison, StocKo.
À votre service
Nataniel# Posté le 04/03/2010 à 09h45 - Citer
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Personnellement, l'éventuel débat entre style libre et style classique me fait penser à un épisode de Kamelott où le prêtre ne supporte par un certain style de chant.


Enfin, c'était pour l'anecdote et ceux qui voient de quoi je parle.
Mes histoires:
A l'Auberge des Plaines du Nord
Pourquoi ?
Ma fic HP
Laurent Jerry# Posté le 05/03/2010 à 15h34 - Citer
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Deuxième partie

J'avais oublié quelques règles non négligeables, et, sur ma lancée, je continue donc.

Note pour Nataniel : il ne s'agit pas que d'un débat entre styles “libre” et “classique” : on le verra dans la partie historique, il y a autant de “styles libres” que d'époques écoulées depuis Malherbe... et même avant.
Le vers “libre” connaît également des contraintes que ne connaît pas la versification du Grand Siècle : toute la question étant de parvenir à le distinguer de la prose. Si l'on fait des vers qui ne riment pas, qui n'ont pas de métrique imposée ni de périodicité, il faut être particulièrement attentif à d'autres éléments particulièrement travaillés pour que cela reste un texte en vers.




Si on en reste aux vers dits “classiques”, quelques points sont à éclaircir.

Les cas faisant débat
Dans un certain nombre de situations, on débat de la forme du vers, qui peut prêter le flanc à la critique. Le premier cas est le plus fréquent : il s'agit de la diphtongue.

Synérèse et diérèse
La diphtongue 1 est une suite de deux phonèmes de voyelles, qui peut être en français produite par deux voyelles (ou plus) ou par une consonne et une voyelle. Dans d'autres langues, et en particulier en anglais, une diphtongue peut être produite par une seule voyelle. Quelques exemples :
  • Le “oi” [wa] de “roi”, “trois”, “poix”, “fois”... est une diphtongue
  • Le “ui” de “buis”, “puits”, “cuit”... également
  • Le “ié” [ie] de “premier”, “pieds”, “prier”, “familier” est aussi une diphtongue
  • En anglais, le “i” (ou “y”) [ai] de “I” (le pronom personnel de la première personne du singulier), de “my”, de “try”, de “fight”... est une diphtongue
  • Dans “poulailler”, “tailler” [aie], “oyat” [oia], on a affaire à des triphtongues.
  • Dans “piailler” [iaie], “noyé” ou foyer [uaie], ce sont quatre sons de voyelles à la suite. J'avoue ne pas savoir comment on nomme cet enchaînement. Y a-t-il un orthophoniste dans la salle ?
Ces sons posent un problème en français : faut-il les prononcer comme une ou comme deux syllabes ? Cela influe évidemment sur la longueur du vers. Quelques exemples pour illustrer, tous tirés du« Sacre de la femme » (La légende des siècles, de Victor Hugo) :
  • Vers II : « D’éblouissement, vaste, insondable, sublime ; » : ici, “ou-i” ne peut être lu que comme une diérèse, c'est-à-dire comme deux syllabes.
  • Vers X : « Embrasait les lointains splendides de la vie ; » : ici, “oin” , par contre, est une synérèse, c'est-à-dire considéré par le poète comme une seule syllabe.
  • Vers XIII : « Luisaient comme le songe et comme le vertige, » : ici, “ui” est une synérèse.
  • Vers XIII : « La prière semblait à la clarté mêlée ;» : ici, “iè” est une diérèse.
  • Vers XIII : « Pas un être qui n’eût sa majesté première ; » : ici, “iè” est une synérèse.
De manière générale, on ne peut pas affirmer qu'il y ait de véritable règle en versification française concernant la prononciation des diphtongues et triphtongues. Contrairement à d'autres langues, surtout aux autres langues latines, qui ont servi de référence lors de la création de la poésie francophone, et en particulier contrairement au latin et à l'italien, le français n'a pas de véritable règle de prononciation à cet égard. Des tentatives ont été faites aux XVIème et XVIIème siècles pour systématiser la prononciation, mais elles ont subi tant de dérogations qu'elles sont peu considérées aujourd'hui.

La seule règle un peu valable est l'usage : en effet, on verra quand on parlera de l'historique de la versification française que la poésie avait un but particulièrement politique aux aux XVIème et XVIIème siècles : dans une monarchie absolue en constitution, et centrée sur l'Île-de-France, il fallait réduire les velléités autonomistes des provinces, et pousser les élites littéraires de ces provinces à prononcer “à la parisienne” en était un des vecteurs employés. Il fallait donc que l'usage de tous les poètes devînt celui de la Cour, ce à quoi Boileau en particulier s'employait.
C'est également pour cette raison que les poètes et les théoriciens versificateurs d'alors étaient si rigoureux quant à la rime, et que la coutume exigeait une rime non seulement “phonique” (à l'oreille) mais “orthographique” (à l'œil), afin d'être certain que la prononciation serait la même 2.

Néanmoins, on peut distinguer certaines tendances :
  • Les diphtongues se terminant par “i” et dans lesquelles ledit “i” modifie la prononciation de la voyelle la précédant (“oi”, “ai”, “ei” et leurs dérivées nasales “oin”, “ain”, “ein”) se prononcent presque systématiquement en synérèse, c'est-à-dire comme une seule syllabe.
  • Les diphtongues se terminant par “a” ou “o” se prononcent presque systématiquement en diérèse, c'est-à-dire comme deux syllabes.
  • Une diphtongue dans laquelle la dernière lettre est un “E” accentué (“é”, “è”, “ê” ou “ë”) ou un “ï” se prononce presque systématiquement en diérèse. Si la dernière voyelle (autre que “E”) porte un accent circonflexe ou même un accent grave ou des trémas, normalement la diphtongue est une synérèse.
Syllabes longues et courtes
Depuis que la poésie française tente de s'émanciper de celle issue du latin, une des principales interrogations auxquelles elle a été soumise est celle de la métrique accentuelle. Dans ce cas, on ne compte plus en syllabes mais en pieds, les pieds étant un regroupement de syllabes ayant une rythmique particulière, fondée sur la durée des syllabes.
Par exemple, le pied iambique est la succession d'une syllabe brève (notée “U”) et d'une longue (notée “—”) : “U—”. Le pied anapestique, quant à lui, est “UU—” (brève brève longue).
Selon cette théorie, un alexandrin anapestique sera : “UU—/UU—/UU—/UU—”.

La recherche d'une poésie française à pieds, donc à métrique rythmique, est une constante mineure mais persistante de l'histoire de la poésie ; elle bute cependant contre une particularité de la langue française : il n'y a pas vraiment de distinction marquée en français entre syllabes longues et courtes, au contraire des langues latines et surtout anglo-germaniques. Il est donc très difficile de discerner en métrique française, sauf à être arbitraire, des rythmes autres que les rythmes syntaxiques, voulus par la structure de la phrase.




Le mode de composition
Les strophes ou stances
On groupe les vers, à l'intérieur d'un poème, en strophes ou stances. Celles-ci sont bien entendu de taille variable, comprenant la plupart du temps entre deux (le minimum car, comme on l'a vu, le vers n'est jamais vers seul — certaines exceptions peuvent advenir à la toute fin d'un poème) et douze vers, même si en pratique les strophes de plus de huit vers sont assez rares.
On nomme :
  • “distique” la strophe de deux vers
  • “tercet” la strophe de trois vers
  • “quatrain” la strophe de quatre vers
  • “quintil” la strophe de cinq vers
  • “sizain” la strophe de six vers
  • “septain” la strophe de sept vers
  • “huitain” la strophe de huit vers
  • “neuvain” la strophe de neuf vers
  • “dizain” la strophe de dix vers
  • “onzain” la strophe de onze vers
  • et “douzain” la strophe de douze vers
À partir de ces strophes il est loisible de composer un grand nombre de formes poétiques différentes, dont on ne présentera ici que les deux plus célèbres (pour les autres, consulter le portail “Poésie” de Wikipedia) :

Le sonnet
Le sonnet est né au XIIIème siècle et arrivé au XVIème en France, sous l'influence en particulier de Clément Marot. Il est particulièrement au genre courtois et au registre amoureux.
Il est composé de quatorze vers répartis ainsi :
- de deux quatrains ABAB ABAB (ou ABBA ABBA)
- de deux tercets finaux (ou parfois) d'un sizain qui peuvent rimer en CDC CDC ou (plus fréquemment en français) en CCD CCD.
Une bonne démonstration valant mieux que de longues explications, je laisse la parole à Théophile Gautier.

La ballade
Également née au Moyen-Âge, mais plus vite tombée en désuétude, car utilisée en particulier pour conter les hauts faits d'une personne, elle fut remise au goût du jour par les romantiques, et, de manière magistrale, par Edmond Rostand dans son Cyrano de Bergerac. Laissons ce dernier présenter la forme de la ballade :
Cyrano a dit :La ballade, donc, se compose de trois
Couplets de huit vers ... Et d'un envoi de quatre.
Ce qui est exact mais réducteur, mais nous excuserons le cadet de Gascogne dont le cours était sans cesse interrompu par un cancre sans gêne.
Ce que présente Cyrano est la “petite ballade” (3 huitains et un quatrain). La “grande” compte trois dizains et un quintil, et rime de manière très encadrée (en ABABBCCDCD). Par ailleurs, la ballade fait revenir en fin de couplets et d'envoi un court “refrain”, généralement d'un vers (« À la fin de l'envoi, je touche ! »). Une des plus célèbres ballades est celle des dames du temps jadis, petite ballade en octosyllabes dont le refrain célèbre (« Mais où sont les neiges d'antan ? ») fut repris par Georges Brassens.




1 Mes très faibles connaissances en orthophonie m'empêchent d'y voir clair dans les subtiles distinctions entre digrammes et diphtongues, si quelqu'un peut m'éclairer, ce sera avec plaisir que je recevrai cette leçon éclaircissante.
2 Cependant, la langue française présente un très faible lien entre orthographe et phonétique : une orthographe similaire ne présage donc en rien d'une prononciation semblable. Un exemple extrême est le poème satirique Rime riche à l'œil, où
Alphonse Allais a dit :L'homme insulté qui se retient
Est, à coup sûr, doux et patient.
Par contre, l'homme à l'humeur aigre
Gifle celui qui le dénigre.
Moi, je n'agis qu'à bon escient :
Mais, gare aux fâcheux qui me scient !
Qu'ils soient de Château-l'Abbaye
Ou nés à Saint-Germain-en-Laye,
Je les rejoins d'où qu'ils émanent,
Car mon courroux est permanent.
Ces gens qui se croient des Shakespeares
Ou rois des îles Baléares !
Qui, tels des condors, se soulèvent !
Mieux vaut le moindre engoulevent.
Par le diable, sans être un aigle,
Je vois clair et ne suis pas bigle.
Fi des idiots qui balbutient !
Gloire au savant qui m'entretient !

Modifié le 09/03/2010 à 09h16 par Laurent Jerry

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A świstak siedzi i zawija je w te sreberka
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filoupette# Posté le 05/03/2010 à 18h35 - Citer
Statut : membre Non bêta-lecteur


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messages : 516

Différences digramme et diphtongue :

Tout d'abord, pour l'étymologie :
- diphtongue est apparu au XIIIème : du latin "diphthongus" et du grec "diphthongos" = double son.
- digramme apparaît bien plus tard : seulement au XIXème signifiant double caractère.

Pour le sens :
Au XIIIème, le diphtongue est l'association de deux voyelles qui ne forment qu'un son.
Depuis le XIXème, le diphtongue est le fait de ditinguer le son de deux voyelles accolées. Actuellement, il existe peu de mots français : chaos, extraordinaire, coaguler, Chloé, Noémie, Siméon, Noël, Nathanaël...

Le digramme correspond plus à l'ancienne définition du diphtongue d'où la confusion fréquente. Mais ce n'est plus la jonction seule de deux voyelles mais la jonction de deux lettres formant un seul son donc : ai, ei, an, en, au, ch, en, eu, œu, gn, in, ll, oi, on, ou, ph, qu, ss, un,...


« Sur un pré de nuages, allons donc au plus tôt
Rendre le dernier souffle avec le dernier mot».
Sur un pré de nuages, allons donc sans nous taire
Rendre le dernier souffle avec le dernier vers.
Kventino# Posté le 06/03/2010 à 23h06 - Citer
Statut : membre


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messages : 1923

Très bonne deuxième partie. Trois remarques toutefois
- Si je puis me permettre, Brassens n'a pas fait que reprendre le refrain ...
- D'ailleurs, très bons exemples de diérèses/synérèses dedans
- Mamma Mia et Waterloo, ce sont des sonnets ? (oui, j'ai honte, mais à un moment dans un sujet sur la versification, il fallait que je le case à un moment ou un autre)
"Si la philosophie est l’air pur de l’esprit, ça ne peut t’empêcher de vivre parfois en paix…"
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