Sarah où la quête d'une identité
Chapitre 4 : Un accord
-J’imagine que si je te présente des excuses tu ne les accepteras pas.
Il y eut un temps de silence éloquent.
-Tu étais une si petite chose, enfin, j’avais quatorze ans et je ne savais même pas que tu existais. Je voulais, enfin, je devais les libérer et repartir. Je leur devais ça mais rien d’autre. Je … tu … ça ne sert à rien ! Il s’embrouillait et les yeux verts profondément étrécis de sa sœur lançaient des éclairs de plus en plus violents. Sa silhouette toute entière dégageait un ressentiment qui lui suggérait de changer de sujet.
-Bon, il doit y avoir des choses que tu veux savoir avant tout, et comme je préfère essayer de ne pas te froisser, que je n’ai pas un temps infini à y consacrer et que j’ai du mal à replonger dans le passé, je pense que ce serait plus simple si tu me posais des questions.
-Comment tu t’appelles ? demanda-t-elle froidement, non sans une certaine ironie.
Il ouvrit des yeux ronds et se rendit compte de la profondeur du vide à combler et de son implication personnelle dans ce gouffre immense. Il soupira :
-Mathias, je m’appelle Mathias et j’ai vingt-deux ans.
-Merci, pour l’âge j’avais fait le calcul. C’est toi qui m’as donné mon nom ?
-Tu es le fils de Meita et Line ?
-Pourquoi n’étais-tu pas avec eux ?
-Par hasard, on…je n’étais pas là quand ils les ont pris.
-Qui est « on » ?
-Tu as dit : « on n’était pas là ».
-C’était une erreur, je parlais de moi, répondit-il d’un ton neutre et froid.
-Si tu commences à me mentir on peut s’arrêter ici, lança sa sœur d’un ton négligent, mais il y a des renseignements que je veux et sans lesquels je ne pourrai pas donner une réponse satisfaisante à ta demande.
-Je ne t’ai rien demandé, fit-il remarquer toujours sur le même ton.
-Pas encore c’est vrai, mais moi je t’ai demandé quelque chose.
Un silence butté s’installa des deux côtés. Toujours assis sur le sol, Mathias ne bougeait pas. Son immobilité le rendait plus impressionnant et accentuait ses traits déjà marqués par la fatigue et une sorte de vieillesse précoce. Moins svelte que huit ans plus tôt, il avait gagné en masse musculaire, et ce qu’il avait certainement perdu en nervosité et en agilité s’était transformé en calme et en puissance. Tout du moins pour ce qui était de l’aspect extérieur. Il semblait assez maître de lui-même en général, mais toute cette conversation le perturbait. Elle faisait ressortir à la surface de sa vie cette vieille histoire, celle de sa vie, de son passé, qu’il avait profondément enfouie sous les couches superposée d’une vie entièrement tournée vers l’instant et vers l’action.
Il ne pouvait pas y replonger comme ça, d’un seul coup. Le temps pressait et tout devenait de plus en plus compliqué. Il fallait qu’il la convainque de venir avec lui, d’abandonner le temple. Aucun endroit n’était moins sûr pour elle a présent.
Sarah le regardait du haut de ses treize ans. Elle en faisait au moins quinze. De taille moyenne, elle arborait la même chevelure marron chatoyante que son aîné et était coiffée à la garçonne, de la même manière que lui.
Rien d’autre, hormis la forme particulière de leurs oreilles – ni l’un ni l’autre ne possédait de lobe –, ne semblait les rapprocher. Elle était vêtue de violet, d’une tunique courte portée par les sœurs et taillée dans un but d’élégance mais aussi de liberté et de rapidité de mouvement. Mathias portait un ensemble sombre, élastique et passablement usé par la pluie et les années. Le nez de Sarah était petit et retroussé, constellé de taches de rousseur. Celui de Mathias était droit et long et sa peau était tannée par le soleil.
Ils s’observèrent ainsi pendant quelques minutes : Mathias perdu dans ses pensées, hésitant à remettre en question plus d’un tiers de sa vie ; Sarah observant l’inconnu qui lui faisait face avec rancœur, mais aussi un soupçon de pitié qu’elle refusait de laisser percer le blindage de son ressentiment.
-Si je te promets de te raconter tout ce que tu veux savoir, tu repartiras avec moi dès ce soir ? se décida brusquement Mathias.
-Ça dépend… répondit Sarah perplexe. Elle n’avait pas pensé arriver si vite à ce genre de résultat. Elle était absolument mauvaise en négociations orales. À son sens rien ne valait une discussion rapière au poing.
-Je te raconterai tout, pas en une seule fois parce que ce sera difficile pour moi et parce que ce sera de toute manière très long, mais tu viendras avec moi. Cet endroit n’est plus sûr pour toi. Il aurait voulu rajouter qu’elle n’était qu’une enfant, mais il se retint, incertain du caractère judicieux de la remarque.
-Tu te soucies de ma santé ? Comme c’est délicat, ricana-t-elle. Et je devrais te faire confiance et partir avec toi sans aucune garantie que tu tiennes ta parole ?
-Tu n’as pas le choix, la coupa Mathias, je n’ai rien de plus à t’offrir et je ne resterai pas ici pour vérifier que l’endroit n’est pas sûr. Ce qui me traque, en fait qui nous traque, n’a rien de rassurant je t’assure.
-Tu resterais parce que tu as besoin de moi et que je te sers à quelque chose que j’ignore mais qui doit être vital sinon tu ne te serais pas rappelé brutalement de ma présence.
-Soit. Alors, qu’est-ce que tu décides ? demanda-t-il.
-Je viens, mais tu as plus qu’intérêt à tenir parole.
-Bien, alors je peux d’ores et déjà te confier que le Lord Agaraf, le régent des douze royaumes, a lancé à nos trousses tous ses meilleurs assassins, probablement dans le but de nous capturer pour le moment. Ce qu’il ignore c’est que nous ne lui serons d’aucune utilité, mais quand il le saura, il mettra notre tête à prix et nous aurons après nous bien pire que ses sbires surentraînés. Je te laisse une heure pour faire tes bagages et tes adieux.
-C’est sympathique de voyager avec toi.
-Je pensais que les sœurs apprenaient à leurs pupilles à tenir leur langue, visiblement ce n’est pas le cas.
Sarah haussa les épaules et sortit de la pièce.
Elle se mit en quête de la mère supérieure qu’elle ne trouva pas.
Mathias profita du court répit pour se procurer un deuxième cheval et des frusques moins facilement identifiables pour sa sœur, plus sombres et plus chaudes. Ils partaient vers le nord.
Sarah arriva la première dans sa chambre, récupéra son baluchon et sortit de la pièce. Sur le seuil, elle avisa un paquet qu’elle n’avait pas remarqué en entrant. Elle sourit et, l’enfournant dans son sac, s’avança vers son frère qui entrait dans la cour.
-Voici Tashia, une jument de trois ans. Elle est à toi, déclara-t-il en lui tendant les rennes.
Sarah sourit à nouveau en attrapant les rennes de l’animal. Elle fixa son sac sur la selle et Mathias l’aida à se hisser sur le dos du cheval, encore un peu haut pour une aussi jeune fille. Manifestement elle n'était pas du tout impressionnée et savait monter à cheval ce qui soulagea Mathias qui avait eu peur de devoir le lui apprendre en cours de route.
Lui aussi souriait. Ils avaient au moins en comment la passion des chevaux, c'était visible.
Ils prirent la route côte à côte en direction de la vallée de Suitshatsko, la nuit allait tomber dans peu de temps et ils devaient mettre de la distance entre le temple et eux. L'été touchait à sa fin et les feuilles des arbres commençaient à prendre leur éclat d'automne. Le temple les salua au passage de tout son bruissement céleste et des échos des dernières prières de la journée. Le vent était frais. Sarah frissonna en abandonnant pour la deuxième fois tout ce qui faisait son univers.