« Festival 2012 » par CadavrExquis

Festival 2012

Chapitre 1 : L'affaire minouche

    Avez-vous entendu ? Cette affaire incroyable. Un couple de longue date. Entretués.
    On ne sait pas pourquoi. On n’en saura rien.
    Les histoires comme celle-ci, je ne sais pas vous, mais moi, elles me font frémir.
    Qu’est-ce qui peut bien passer par la tête de ces gens-là ?

    Le liquide blanc lécha une nouvelle fois le bord de l’assiette de lait, alors que le vieux lui imprimait un mouvement de rotation. Il espérait qu’un reflet velouté du nectar de pis attirerait l’œil aigu du chat. Il laissa l’offrande posée sur la grande table, au banc de laquelle il était assis. À ses côtés, tous prêts, attendaient les ciseaux. L’animal, lui, feula depuis le haut du placard ; il ne marchait pas dans la combine.
    L’homme se retourna, tendit deux bras tremblants vers autant de barres d’aluminium et, par gestes calculés avec une précision aussi redoutable qu’obligatoire, se hissa sur son déambulateur. Les caoutchoucs heurtèrent le sol ; les semelles de tissu y glissaient presque sans bruit. Il lâcha un soupir machinal une fois arrivé à destination. Le chat souffla depuis son repaire, trop furieux pour tolérer une telle intrusion. Le vieux leva un bras, et tapota le bois du placard en guise d’invitation.
    Le chat bondit vers le sol. Il se terra dans un coin de la cheminée. Les caoutchoucs précédèrent encore une fois les semelles. L’homme, sur son banc, récupéra les ciseaux, les fit claquer dans l’air une fois ou deux, les rangea dans la poche de sa robe de chambre puis reprit sa marche. L’animal cracha un cri d’avertissement. Outre ses yeux phosphorescents, des éclats rosés ou rougeâtres transparaissaient sur son pelage de nuit.
    — Il est temps d’en finir avec cette diablerie, dit le vieux.

    Oui. Oui, c’est ça. Un point d’appui pour la dispute meurtrière.

    Dans sa chambre, assise le dos bien calé sur son fauteuil préféré, la vieille lisait un livre à travers le brouillard de lunettes à double foyer. Ses binocles mal adaptées la gênaient tant qu’elle en venait à oublier parfois la phrase précédant celle qu’elle lisait. Pas que ce fait la dérangeât : elle appréciait sa lecture, et les actions ou discussions des protagonistes la renseignaient sur des morceaux d’histoire oubliés.
    Par contre, impossible de donner envie de le lire au vieux. Chaque fois qu’il lui demandait d’en parler, elle demeurait muette, embrouillée dans sa propre pensée. Mais enfin, ne pouvait-il lui faire confiance et accepter l’idée que le bouquin était tout simplement bon ? L’indifférence de son mari confinait à la méchanceté.
    Non, en fait, il était méchant. Il n’avait plus toute sa tête, il fallait bien le reconnaître. En plus, depuis le matin, il cherchait après minouche. Ce pauvre chat ! Il ne lui avait rien fait, et lui courait partout dans la maison.
    Maintenant qu’elle y repensait, ce fait l’inquiétait. Elle posa son livre, qu’elle avait de toute façon cessé de lire, sur la table de chevet, puis attrapa sa canne. À tous petits pas glissés, elle rejoignit la cuisine.
    Au fur et à mesure du trajet, une voix profonde se fit entendre, celle du vieux, mais plus atténuée encore que d’habitude. Sa femme tendit l’oreille, inquiète.
    — Chut… Tout va bien, minouche. Tout ira bien.
    Le chat lâcha un miaulement étranglé. La peur au ventre, la vieille accéléra. Un cisaillement déchira le silence consécutif.
    — Gentille minouche. Sage…
    Les larmes aux yeux, elle maudit intérieurement son mari cruel.

    Oui. Oui, de l’incompréhension, de la trahison. C’est comme ça que ça marche.

    Le chat restait calme, à présent, blotti au creux de son bras. Un sourire creusa d’antiques ravins sur le visage de l’homme. Il leva les yeux vers le haut, là où son esprit situait un plan plus pur et plus glorieux du monde, un lieu de paix, de droit et de respect. Il tendit son compagnon au bout de ses bras, et, d’une voix forte, déclama :
    — Minouche, habillée…
    La susnommée remua et miaula, signes qu’elle n’appréciait pas le geste. De toute manière, l’effort exigeait trop du vieux. Il ramena le chat contre lui. Celui-ci reprit un ronron de machine bien huilée. L’homme reprit :
    — Minouche, humiliée…
    L’animal bâilla, leva ses yeux vers lui, puis quitta ses bras, direction l’assiette de lait.
    — Mais minouche, libérée !
    Les ciseaux tombèrent du banc. Adhérait encore à leur lame un petit morceau de ruban rougeâtre. Un cri déchirant retentit dans le couloir attenant à la cuisine ; la vieille apparut sur le seuil, catastrophée.
    — T’as coupé la petite robe de minouche ? La belle petite robe que j’ai faite à la machine pour ma minouche, que j’ai eu un mal fou à lui mettre ?
    Le vieux baissa le regard, à la fois honteux et triste. Ce n’était la faute de personne si sa femme avait perdu la tête et agissait n’importe comment.
    — Monstre ! Une si jolie petite robe rose !
    Rouge de colère et armée de sa canne, elle paraissait soudain beaucoup moins pathétique à son mari, et bien plus dangereuse. Avec prudence, il agrippa les poignées du déambulateur.
    — T’en va pas, mon salaud ! Je m’en vais te couper ta robe de chambre, tiens !
    Aluminium, caoutchouc et vieux os débutèrent une danse lente autour de la table. Au paroxysme de la crise, la femme se saisit d’un rouleau à pâtisserie qui tomba aussitôt, trop lourd pour ses doigts. Tentant de le ramasser, elle sentit son dos se plaindre comme il n’avait plus fait depuis bien longtemps. Le vieux l’aida à se redresser, elle l’assit ensuite sur le banc. Ils en rirent. Elle fit le café.

    Non. Non, en fait, je ne comprends pas ces affaires-là. Je ne vois pas ce qui peut conduire à tuer le partenaire de toute une vie. Ceux du journal ont dû tomber dans les escaliers.