Petit guide du touriste de Silla
Chapitre 1 : Chapitre 1 : Comment tout a commencé
Novembre, dans une forêt obscure, nappée de givre. On distingue, là, sur le chemin à demi caché par les feuilles mortes, une jeune personne à la chevelure brune et bouclée qui avance, son nez mutin rougi par la froidure. Malgré sa haute taille, sa forte stature et son pas décidé, elle n'a pas l'air rassurée, serrant contre elle deux livres et un cahier, traversant le bois de conifères. Un œil avisé peut la voir claquer des dents, elle a oublié de bien se couvrir, ce matin. Du haut de ses dix-sept ans, elle scrute inutilement l'horizon, attendant de voir les lumières de la maison. Pourvu que la chaudière ait été remise en route ! Un bain de dix degrés n'aurait pas été le bienvenu...
Un craquement. Dû sûrement à la chute d'un cône. Mais, malgré cette certitude, elle frissonne davantage et presse le pas. Cela fait tressauter un petit objet qu'elle a au cou et que les rayons mourants du Soleil font briller d'une lueur dorée.
Une gourmette aux lettres joliment calligraphiées qui forment le nom de Pauline.
Elle rentrait du lycée, situé à quelques kilomètres d'ici. Orpheline, elle vivait, d'aussi loin que sa mémoire se souvienne, chez une vieille dame du nom du Mangalaga, qui l'avait élevée jusqu'alors. Elles n'avaient jamais établi de relation très forte, la jeune fille vouvoyait toujours sa tutrice, et cette dernière n'avait jamais été maternelle. Une politesse froide avait distancé trop tôt la femme et la petite gamine. Cette dernière avait toujours regretté la tendresse qui régnait dans le foyers de la plupart de ses amis.
Pauline, toujours aux abois, perçut un nouveau craquement, intensifié par la frayeur et le silence. Le réflexe de l'adolescente fut de songer à une ribambelle de créatures plus féroces les unes que les autres. Une boule commençait à se former au creux de son estomac. Elle trotinnait à présent, et, proportionnellement, les craquements augmentèrent. Passant, du *snap* discret au CRRAC lourd et retentissant. Depuis qu'elle avait entamé sa course, la jeune fille n'avait osé jeter un seul coup d'œil derrière elle, de peur de remarquer quelque chose. D'habitude, cette forêt la mettait déjà mal à l'aise ; à présent elle se rendait compte qu'elle était isolante, dangereusement isolante.
Cette fois, ce n'était plus une simple craquement imaginaire, mais un grognement, sourd. Il vint de la gauche, un peu en arrière.
" Il n'y a plus de loups, depuis longtemps dans cette forêt ", tenta de se rassurer Pauline qui sentait ses jambes s'engourdir. " De toutes les manières, le Petit Chaperon Rouge, ça n'a jamais été prouvé… "
Mais un second grondement, plus fort, un bruit de gorge, vint imposer le doute. C'était sûr : une bête suivait l'adolescente.
" … enfin, j'espère ! "
Celle-ci accéléra de nouveau le mouvement. Au troisième grognement, elle n'y tint plus, lâcha ses affaires et courut du plus vite qu'elle le pouvait. Il lui sembla alors entrer dans un de ces cauchemars qui vous font vous réveiller fiévreux, où vous croyez patauger sur place. La bête qui la talonnait avait l'air de garder exactement le même rythme qu'elle, la respiration râlante. Plus d'hypothèses : un danger plânait.
Voulant tromper son poursuivant, elle s'engagea brutalement dans un chemin sensé être un raccourci. Ce ne fut qu'au moment où elle se disait qu'elle ne pourrait peut-être pas faire demi-tour qu'elle se rendit compte que c'était une erreur d'avoir emprunté ce "raccourci"… Un immense soulagement s'empara alors d'elle : une silhouette massive, dissimulée par le brouillard se profilait au boût du chemin broussailleux. De l'aide ! Pauline fit un geste de la main, mais ne put lancer d'au secours ; elle courait toujours et avait le souffle hâché. Lorsqu'elle fut assez proche pour distinguer l'inconnu, elle se rendit compte que ce n'était pas un être humain. Elle se dirigeait droit vers un animal, immobile. On aurait dit une hyène. Même face hargneuse et foncée, même corps fort, la créature était plus haute sur pattes et avait l'arrière-train plus élevé. La toison de la bête était brune, longue et sale. Mais le plus impressionnant était sa taille : l'espèce de hyène arrivait à un mètre cinquante au garrot.
Pauline pila net, se retourna, et s'aperçut que quatre de ces animaux se trouvaient derrière elle, plus petits, mais tout aussi horribles. Les jambes flageolantes, la jeune fille parvint à calmer sa tension artérielle lorsqu'elle ne nota aucune attaque de la part des bêtes. Elles tournaient lentement autour d'elle sans même feindre une morsure. Ne voyant rien venir, l'adolescente tenta une sortie, ce qui déclencha un concert de feulements et de rugissements. Les mâchoires des pseudo-hyènes claquèrent, de la bave dégoulinait de leurs babines, ce qui n'était guère engageant, à vrai dire. Le sang de la jeune fille ne fit qu'un tour, elle sentit la tension monter dans la meute aboyante. La plus grosse des bêtes poussa un jappement bref et se jeta dans les jambes de Pauline, qui se sentit vaciller dangereusement, sous le choc. Instinctivement, elle porta sa main derrière et se rattrapa à la fourrure sèche d'un autre animal qui couina de surprise. Terrifiée, l'adolescente sentit des crocs percer son jean, elle donna un violent coup de pied sur la tête de la bête qui l'agressait. Cette dernière ne demanda pas son reste, et recula en geignant d'un ton aigu.
Il y eut un troisième cri, celui de la grosse hyène. Apparemment, elle s'était enfoncée un bâton dans le museau. Elle secoua sauvagement la tête, projetant une gerbe de gouttelettes vermillon autour d'elle. Les autres se mirent à geindre et se désintéressèrent de Pauline pour se disputer le droit de lécher les blessures de la bête blessée. L'adolescente commença à reculer, se demandant comment la hyène avait fait pour se ficher aussi gravement ce bout de bois dans le museau.
N'en attendant pas plus, elle prit ses jambes à son coup, pour la énième fois de la soirée.
La nuit était complètement tombée à présent, et Pauline ne devait son salut que grâce à la lune, pleine ce soir. Malgré cela, elle rencontrait des difficultés à se diriger à travers les épais rubans de brume qui s'épaississaient.
Elle cessa, après quelques minutes, de courir. Elle n'entendait pas un bruit. Ni les halètements, ni les aboiements furieux des hyènes. Pauline se retourna, et constata qu'il n'y avait plus rien. Avait-elle rêvé ? Elle fit quelques pas, en arrière, scrutant toujours le chemin silencieux et immobile comme une peinture, Elle passa une main moite sur son front. Un vent glacial se leva, agitant les branches basses. La jeune fille fit un geste brusque, les nerfs à vifs, mais se calma lorsqu'elle s'aperçut qu'il n'y avait pas de danger imminent. Elle reprit haleine, recouvrant son calme ; la furtive vision de ses cahiers et de ses livres éparpillés dans un fossé humide lui passa devant les yeux mais elle la chassa rapidement. Il lui semblait qu'il fallait savoir donner un certain sens à ses priorités. Essayant de se souvenir du chemin de retour, elle essuya ses doigts terreux contre sa chemise trop grande et tressaillit. De larges cercles écarlates maculaient le tissu blanchâtre. Alarmée, la jeune fille glissa sa main sous cette chemise pour palper son ventre. Elle fut tranquillisée au moment ou il lui apparut qu'il ne s'agissait que du sang de la hyène estropiée. Pauline eut un haut-le-cœur mais conserva son self-contrôle. Elle inspira une grande bouffée d'oxygène et s'efforça de remettre ses idées au clair à haute voix :
- Bon, reste zen ma vieille. Il y a forcément une explication. Ce sont peut-être les chiens du voisin ? Il paraît qu'ils sont vraiment…
À nouveau, son cœur manqua quelques battements : des roulements de tambour résonnaient dans la forêt, derrière elle. Les jambes clouées au sol par la frayeur, elle s'aperçut que ce n'étaient pas des roulements de tambour, mais le rythme du galop d'un cheval. De plusieurs chevaux à en juger par les tressautements des minces feuilles mortes et des brindilles. Cela résonnait tout autour, comme une secousse sismique. Ne cherchant plus à comprendre, la jeune fille choisit de suivre son instinct et plongea dans un fossé rempli à ras bord d'une eau bourbeuse. Elle s'y immergea jusqu'au cou et attendit, transie d'un froid polaire. La terre tremblait de plus en plus sous l'allure de ce qui se rapprochait. Le brouillard était de plus en plus dense. Impossible de discerner quoi que ce soit.
Pauline avait à présent presque arrêté de respirer. Stupéfaite, elle vit les antérieurs d'équidés stopper leur course juste devant son nez. Dans le silence nocturne, elle constata que quelqu'un était descendu à bas de sa monture. Du cavalier, elle ne distinguait que les bottes en cuir, et une cape qui tombait jusqu'aux chevilles du nouvel arrivant. La faible clarté lunaire ne lui permit pas de voir avec plus de netteté.
- C'est bon, ils sont partis, vous pouvez sortir, maintenant.
Une voix jeune caressa les oreilles de Pauline. Elle était rassurante. Le garçon à qui appartenait cette voix tendit la main à la jeune fille, dégoulinant de vase.
- Merci, le remercia-t-elle en s'aidant du bras tendu avec charité, je... Qu'est-ce que c'est ?
Elle ne s'était pas attendue à ce genre de chevaux. Ou plutôt leur matière. N'accordant aucune attention à celui qui lui avait prêté main-forte, elle observa avec curiosité ces étranges créatures. D'une hauteur de deux mètres cinquante au moins, elles semblaient avoir été taillées dans du granit noir. Si elles ne renaclaient pas en clignant de leurs yeux jaunes, Pauline aurait pu jurer qu'il ne s'agissait que de simples sculptures équestres.
- Des Clélios, lui répondit naturellement le jeune homme, et moi, si cela aurait la chance de vous intéresser, je suis Sifriam, pour vous servir.
Il était vêtu d'une manière peu commune, enroulé d'une cape bleutée et les jambes bottées de cuir, on pouvait distinguer un blason qui luisait sur sa tunique, son visage était ouvert et son regard smaragdin accueillant. Ses cheveux blonds étaient rattachés à l'arrière du crâne en un catogan. Sifriam s'inclina en posant une main sur son cœur, un sourire amusé en coin. Apaisée, Pauline lui rendit ce sourire – plus sous la forme d'une grimace qu'autre chose. Elle remarqua que, sur les chevaux de pierre, d'autres chevaliers, au visage masqué et au regard beaucoup moins jovial attendaient. Ils étaient au nombre de six et montaient à cru.
- Vous siérait-il, mademoiselle, proposa Sifriam en tendant la main à l'adolescente, que nous vous escortions jusqu'à votre maison ?
- Je... oui, je préférerais, remercia Pauline en prenant la paume du cavalier. Merci, bafouilla-t-elle lorsque le jeune homme la hissa sans peine sur le Clélio avant de l'enfourcher lui même.
Passant de surprise en surprise, elle nota que la monture, au lieu d'être froide comme du marbre, dégageait la même chaleur qu'un animal commun. En revanche, sa peau était aussi dûre que ce que Pauline avait prévu. Elle prit place sur une selles suffisamment épaisse pour assurer au coursier un voyage confortable. Un peu le genre de celles que les bédouins placent sur leurs chameaux pour les touristes. Les autres cavaliers ne bénéficiaient pas de ce genre de siège.
Vue de cette hauteur, la forêt était bien moins effrayante. Il n'y avait pas l'ombre d'une hyène. Sifriam, qui était en tête, leva soudain le bras, et tira sur les rênes du Clélio, qui se débattit un peu avant de s'arrêter totalement. Pauline se rendit compte qu'ils étaient arrivés devant la petite maison où elle habitait. Le chevalier sauta à bas de sa monture et engagea la jeune fille – un peu déçue de voir achevée cette courte, mais fantastique, odyssée – à l'imiter, le regard rieur, pétillant de petites étincelles dorées. Les lumières étaient allumées dans la demeure, dans toutes les pièces, ce qui étonna grandement Pauline, car la vieille dame chez qui elle vivait avait l'habitude de ne pas gaspiller l'électricité.
- Est-ce que cela vous dérangerait d'attendre que j'aille chercher Mme Mangalaga, ma tutrice ? demanda l'adolescente en se tournant vers les chevaliers.
- Aucun souci, l'assura Sifriam. Nous avons tout notre temps ! ajouta-il en se tournant vers ses compagnons, qui conservèrent leur inexpressivité.
Ils patientèrent près d'une demi-heure dans la brume glacée de la nuit, discutant à voix basse, assis dans l'herbe qui bordait la clôture défraichie entourant le jardinet. Passé ce laps de temps, Pauline ressortit. Sifriam, qui conversait avec l'un de ses amis d'un sujet visiblement risible, fronça les sourcils en voyant que la jeune fille était accompagnée d'un homme en costume. Celui-ci adressa à l'adolescente quelques mots, lui tapota l'épaule, lui serra la main, monta dans une Mercedes luisante et partit en trombe sur le chemin accidenté, ce qui abima quelque peu les amortisseurs du véhicule. Pauline suivit la voiture du regard, jusqu'à ce qu'elle disparaisse dans l'obscurité. Le regard dans le vague, elle rejoignit le groupe des garçons, que l'homme en costume n'avait pas remarqué. Sifriam la devança et lui entoura les épaules de sa propre cape.
- Quelque chose ne va pas, mademoiselle ? s'enquit-t-il d'un ton inquiet. Avez-vous besoin de...
- Elle est morte, lâcha Pauline à brûle-pourpoint. Madame Mangalaga, ma tutrice. L'homme qui devait venir réparer la chaudière l'a trouvée étendue dans son fauteuil, devant la cheminée allumée. D'après l'agent qui est venu constater le décès, elle est partie dans son sommeil. Il m'a dit qu'elle n'a pas souffert.
- Oh, je suis navré, lui dit Sifriam d'un ton contrit.
Malgré sa peine, Pauline ne pleura pas. La mort de sa tutrice n'évoquait en elle qu'une amertume et une mélancolie lointaines. C'était étrange... Sans doute était-ce dû au fait qu'elles deux n'avaient jamais entretenu de rapports chaleureux.
- Avez-vous quelqu'un qui vous attend, ici ? interrogea soudainement le chevalier, les traits tirés.
- Non, rétorqua la jeune fille sans avoir pris le temps de réfléchir, personne. Il n'y avait qu'elle. Comme je suis encore mineure, je vais retourner dans un établissement et...
- J'ai une proposition à vous faire, suggéra Sifriam, vous n'avez plus rien à attendre, ici. Et, à vrai dire, personne ne vous attend non plus. Accompagnez-nous dans notre Royaume.
- Quel Royaume ? se méfia Pauline. Où est-ce ? De quoi est-ce que vous...
Sifriam échangea un regard de connivence avec ses compagnons. L'adolescente sentit une vague inquiétude lui pincer le cœur.
- Voyez-vous, commença-t-il en se mordant furtivement l'extrémité de l'index, vous allez tout d'abord nous prendre pour des fous et je vous accorderais qu'il n'est pas aisé de nous faire confiance avec ce que je suis sur le point de vous expliquer. Mais par pitié, sourit-il, promettez-moi de m'écouter jusqu'au bout. Je vous propose de vous emmener au Royaume de Silla. Attention ! Je ne parle pas d'un banal pays, un de ceux que vous pourriez désigner sur l'une de vos cartes de géographie. Non, je vous parle d'une Silla cachée. Une sorte de monde parallèle à celui-ci.
- Vous êtes fou, marmonna l'interpellée. Rentrez chez vous, où que ce soit, et prenez des calmants. Merci de m'avoir aidée à retrouver mon chemin.
Alors qu'elle reprenait la direction de sa maison, Sifriam, souriant toujours, la retint par le poignet.
- Vous ne me croyez donc vraiment pas, mademoiselle ? Laissez-moi au moins une chance de vous prouver mes dires.
- Personne ne vous croirait, Monsieur. Partez, maintenant, la vie n'est pas un jeu, j'ai perdu tout ce que j'avais au monde et vous me proposez de me rendre dans un monde imaginaire ? Évitez à l'avenir de vous moquer des gens comme vous le faites. Vous n'êtes pas amusant, et personne ne serait suffisamment crédule pour vous suivre. Repartez dans votre Silla Impériale, vous, vos chevaux bizarroïdes et vos hyènes enragées, car, je suppose, elles viennent de votre royaume également ?
- Oui, c'est la vérité, je ne vous le cache pas, avoua Sifriam, accordez-moi votre confiance, je vous en prie.
- Mais je ne vous connais même pas !
Elle tira son bras de la poigne du garçon, qui pinça les lèvres. Celui-ci capitula :
- Tant pis ! À bientôt, j'espère... ?
- C'est ça, le renvoya froidement Pauline, gardez espoir, il paraît que ça permet de vivre.
Elle tourna le dos au petit groupe, passa le portail en bois de sa maison.
Avant de claquer derrière elle la porte de la bâtisse, elle ne put s'empêcher de se retourner en direction de l'étrange compagnie.
- Là, elle laissa échapper un cri d'ahurissement : il n'y avait plus personne. Ni les Clélios, qui font trembler le sol au moindre pas, ni leurs cavaliers silencieux, ni Sifriam, l'étrange Sillan au sourire moqueur. Elle traversa le jardin en sens inverse et balaya des yeux le chemin gelé. Aucune trace de sabot. Elle jeta un coup d'oeil à la chemise qu'elle portait. Aucune tache de sang. Interloquée, elle sentit de nouveau ses jambes trembler sous l'effet du choc nerveux, elle n'avait pas pu tout inventer. Non. D'ailleurs, elle n'avait jamais aimé les romans d'héroïc-fantasy.
Sur ces entrefaites, elle le vit. Un disque, parallèle au sol. De six mètres de diamètre, il couvrait le champ d'en face. Il paraissait empli d'une substance laiteuse, nuageuse. Comme de la neige carbonique. Prudente, elle s'approcha à petits pas de ce cercle parfait, qui illuminait les alentours d'un halo bleuté. Les contours de ce cercle étaient définis par une frontière en glace. On aurait juré du cristal.
- Et ça y est, marmonna Pauline, j'ai droit à la rencontre du troisième type.
Pauline s'avança précautionneusement, veillant à ne pas basculer dans le disque. Elle s'accroupit tout contre cette étrange chose qu'elle n'aurait su définir. Après deux ou trois minutes d'observation, la jeune fille n'y tint plus et effleura du bout des doigts la substance nuageuse. Peut-être aurait-elle sû s'abstenir, peut-être pas, à vous de juger, car elle fut séance tenante aspirée – sans avoir pu se retenir aux bords trop glissants – dans l'inquiétante ouverture. Le disque fut comme absorbé par le sol et, quatre secondes après les faits, il n'en restait plus rien.
Ajoutons à tout cela que Pauline avait oublié d'éteindre la lumière dans la maison.
Chapitre 2 : Chapitre 2 : Comment coller une baffe à quelqu'un qui vous énerve
Sans qu'elle comprenne pourquoi ni comment, Pauline se retrouva debout, les deux pieds sur un dallage en marbre. Elle se rendit compte qu'elle se trouvait dans une immense salle tapissée de scènes chevaleresques ou champêtres, remplie par des hommes et des femmes stupéfaits. À sa gauche, il y avait deux trônes en acajou aux motifs silvestres sur lesquels siégeaient un roi et une reine aux yeux ronds. À sa droite, elle vit les jeunes hommes qu'elle avait quitté une minute plus tôt, montés sur des chevaux tout à fait normaux, ne portant aucun masque, un fin sourire était suspendu aux lèvres de Sifriam... Pauline déglutit difficilement, ne sachant que dire et que faire. Au plafond était suspendu un incroyable lustre tout en or. Il portait plus de cent bougies mais on aurait pu dire que seule sa dorure éclairait la salle. Des arbres étranges avoisinaient de massives statues. Surplombant la salle, les bustes d'anciens monarques fixaient d'un air sévère les convives. Des colonnes en marbre rose et blanc soutenait le plafond fait d'une pierre bleue qui donnait l'impression de se trouver au fond d'un lagon. Pauline entendit le murmure de la foule bourdonner. La monture bai de Sifriam s'approcha de la jeune fille, le cavalier retint son rire en aspirant une longue goulée d'air.
- Bienvenue, damoiselle… Pauline, c'est bien cela ? demanda-t-il en lui tendant le bras. Pour un peu, j'ai cru que vous m'aviez oublié !
Il lui glissa à l'oreille, discrètement :
- Vous êtes ma cavalière pour le bal, dans trois jours. Glissez-vous par la porte de derrière, une femme de chambre va vous accueillir. Au fait, fit-il ironiquement en la retenant quelques instants supplémentaires, merci infiniment de nous avoir rejoints, j'avais parié sur cela avec l'un de mes amis. Il me semble que j'ai gagné beaucoup plus que ce que j'espérais, ce soir...
Pauline, évitant tous les regards passa par la petite porte en bois. Cette porte était cachée par une tapisserie ornée d'une vouivre blanche. Derrière se trouvait une femme plutôt agée, dont la carrure forte et le visage bourru masquaient une tendresse infinie. Elle était accompagnée de trois jeunes filles vêtues d'une simple robe noire et d'un tablier blanc. Sur ce tablier, on pouvait distinguer les mêmes armoiries qui se trouvaient au-dessus des trônes de la grande salle – une blason de gueules chargé d'un écureuil et d'une couleuvre d'argent. La plus vieille des domestiques parcourut Pauline de haut en bas, en un regard circonspect.
- Alors, comme ça, c'est toi, la cavalière de Sifriam ? Heureusement qu'il m'a fait passer un message dès son arrivée, sinon, jamais nous n'aurions été prêtes à temps ! Bon ! continua la femme. Avant tout, les présentations : elle, c'est Jilnia, voici Kaalina et enfin Opalena.
Chacune des servantes fit une petite révérence quand leur nom était prononcé.
- Moi, je m'appelle Mamakakunatshipalu, mais tout le monde dans le Palais me surnomme Mama, y compris leurs Altesses… glissa-t-elle avec un sourire en coin. C'est moins formel, et sans doute plus pratique ! Allez, suis-moi que je t'arrange. Foi de Mama, jamais tu ne te présenteras au bal dans cet attirail !
- Mais...
- Pas de roupétances !
- Ce n'est pas ça... je croyais juste que le bal avait lieu dans trois jours.
- Bien sûr, sourit la vieille, mais nous n'allons pas nous y prendre à la dernière minute ! Allez, allez, en avant, mon poussin !
Pauline fut entraînée jusqu'à une petite porte sur laquelle étaient gravés d'étranges hiéroglyphes. Cette porte donnait sur une salle de bains dont le luxe dépassait tout ce que l'adolescente aurait pu imaginer. La baignoire tenait plus d'une petite piscine que du bassin d'un mètre cube usuel. Cette baignoire imitait un bassin naturel en pierre, de la mousse avait même été ajoutée ça et là. Quant à la générique pomme de douche, elle avait été remplacée ici par une chute d'eau miniature. Les essences parfumées et sels de bain s'obtenaient en tournant des poignées au dessus de l'eau, et les murs étaient couverts de splendides glaces. Il y avait tant de choses sur les étagères que l'on ne pouvait les utiliser toutes en une seule année. Il semblait même que le carrelage en malachite chauffait de l'intérieur. Chaque femme de chambre avait une tâche bien définie et s'en acquitta avec efficacité. Mama finit par congédier ses trois auxilliaires. Commençant à peigner les cheveux de la jeune fille, elle engagea la conversation :
- Alors, tu viendrais du Monde Corrompu ? Cela se voyait à tes habits, mais maintenant, je comprends pourquoi Sifriam a tant tenu à te ramener. De tous les chevaliers du Prince, c'est le plus passionné de ce Monde. Ils n'y vont que pour s'amuser, lui et ses amis. Je trouve juste cela étrange que les cavaliers t'aient rencontrée, toi, précisément… Enfin !
- Excusez-moi, la coupa Pauline, où est-ce que je suis ?
- Mais tu es à Silla, mon chaton ! se récria Mama comme si la question était stupide. À la cour du Roi Anfried II et de la Reine Llieda ! Et tu es la cavalière de Sifriam pour le grand bal, dans trois jours.
- Enfin, Mama, je ne suis pas à Silla ! s'étonna Pauline.
- C'est une histoire de mondes parallèles, ou je ne sais quoi... Sifriam s'y connaît mieux que moi. Là, c'est bon, passons à la robe.
Elle en choisit une vert émeraude, aux bordures dorées. Un voile jade pâle pendait derrière. Après l'habillage, Mama fit approcher Pauline d'un grand miroir.
- Ouaouh ! Je ne me reconnais même plus ! Cette robe doit couter les yeux de la tête !
Mama, admirant son chef-d'oeuvre avec fierté, ne se rendit pas compte que les rideaux avaient bougé, comme si un violent courant d'air les avait parcourus. Petit bémol : aucune fenêtre et aucune porte n'était ouverte. La jeune fille se détacha du reflet du miroir pour observer ce qui aurait pu ainsi agiter les rideaux.
- Mama ! s'exclama-t-elle. Mama ! Il y a quelque chose près de la fenêtre ! Mama ! C'est une bête, non ? C'est dangereux ?
Surprise, la vieille femme se retourna et alla sans précautions soulever le tissu. À la grande surprise de l'adolescente, une créature de la taille d'un enfant de cinq ans déboula de derrière les rideaux. C'était une espèce de boule de poils rouge montée sur ressorts. Ses jambes courtaudes ressemblaient en effet à des tortillons de feu, et sa tête était surmontée de deux oreilles en pinceau. Le regard malicieux, la créature gazouillante s'approcha des deux femmes en émettant des petits sons. L'animal semblait plein de curiosité à l'égart de Pauline. Cette dernière, en revanche, se montrait peu confiante.
- De quoi s'agit-il ? s'enquit-elle. Est-ce que c'est dangereux ?
- C'est un Azuki, répondit Mama. Ce n'est pas dangereux du tout, mais c'est le genre de créature qui chamboule tout sur son passage et qui est toujours prête à te jouer un tour. Il vit au palais depuis belle lurette ! Il s'appelle Anko.
L'Azuki sourit et répéta d'une voix fluette :
- Anko ?
Il ferma les yeux très fort et se ramassa sur lui-même. On aurait cru voir une bombe prête à exploser. En un gloussement ravi, Anko se propulsa en l'air et fit jaillir de ses oreilles un feu d'artifice miniature. L'Azuki battit des mains, et disparut de la pièce en trois bonds et demi.
Mama se rendit soudain compte, sur la grande horloge murale qui cliquetiquait dans un coin, que l'heure avait tourné plus vite que prévu.
- Oye ! sursauta-t-elle. Je devrais déjà être en train de donner des ordres pour l'accueil des invités ! Dès qu'on doit préparer un fête, qui est-ce qui se retrouve toujours débordée ? C'est Mama ! Je devrais vraiment le faire remarquer à leurs Majestés, elles ne se rendent pas compte ! Ma chérie, ça ne te dérange pas si je te laisse te débrouiller seule ? Sifriam m'a dit que tu étais quelqu'un de dégourdi, il ne devrait pas y avoir de problème. Je vais te montrer ta chambre, suis-moi.
La vieille femme se déplaçait rapidement dans les dédales de couloirs. Il y faisait chaud, et les couleurs ocre et or ne faisaient qu'accentuer cette impression de chaleur et de confort. Mama passa devant plusieurs portes sur lesquelles étaient gravés des animaux fabuleux.
- Voilà le couloir des Iréels, expliqua la femme de chambre, c'est ici que nous recevons les invités. Beaucoup de célebrités ont dormi dans ces pièces : il y a cinq cent ans, Obéron – le Roi Sylphe – est venu se reposer dans cette chambre-ci, déclara Mama en s'arrêta quelques instants devant la dite-chambre. La chambre du Chromacorne.
Pauline observa la gravure : c'était un cheval papillon. Elle l'effleura du boût des doigts, et les lignes qui formaient la créature merveilleuse s'animèrent. Le cheval agita ses ailes et sembla galoper sur place. Surprise, Pauline se recula. Mama eut aussi l'air assez étonné :
- Tiens, c'est amusant, d'habitude, il ne fait que remuer la tête. C'est la première fois que je le vois aussi excité. Il doit bien t'aimer.
Sans plus prêter attention à la gravure qui semblait plus que vivante, elle avança.
- C'est incroyable ! s'exclama Pauline en rejoignant Mama.
Elle était restée un peu en retrait pour admirer le chromacorne.
- Comment est-ce que ça fonctionne ? interrogea la jeune fille. C'est un écran tactile ?
- Je te demande pardon, mon poussin ? Un... quoi ? C'est du bois hayat. Il s'agit d'un matériau très rare dont les ébénistes les plus doués se servent pour créer des gravures animées. Certains arrivent même à créer de véritables fresques murales. Il y en a trois au Palais. Elles ont toutes été créées par Bill-Boquay.
- Où peut-on les voir ? s'intéressa aussitôt l'adolescente, fascinée.
Il y en a une dans la grande bibliothèque. Je dois avouer que c'est ma fresque favorite : elle représente la mer. Lorsque tu t'assieds dans l'un des fauteuils de la pièce, tu as l'impression de te trouver sur un navire. Il arrive parfois que la tempête se lève, ou que des dauphins apparaissent. La deuxième représente un décor de montagne, quand à la troisième... ah, voici ta chambre.
Elles venaient de s'arrêter devant une porte sur laquelle était gravé un chat qui balançait nonchalamment sa queue comme un panache. Son regard particulièrement malin le rendait presque humain.
- Nous y voilà ! souffla Mama. C'est la chambre de l'Ovinik.
- Je vous demande pardon ?
- L'O-vi-nik, mon poussin, articula la vieille femme, regarde, il est en train de faire sa toilette. Si nous pouvions l'entendre, je suis sûre qu'il serait en train de ronronner à qui mieux mieux !
- Et pourquoi l'appelle-t-on un "Ovinik" et pas tout simplement un "chat" ? s'enquit Pauline alors que la femme de chambre ouvrait la porte.
- Et bien... Ah ! Il a pensé à entretenir la braise, je suis bien contente. Entre donc, mon chaton ! Tu es dans ta chambre, Sifriam a demandé à la Reine l'autorisation de t'héberger. Celle-ci est très belle, n'est-ce pas ?
En effet, dans des tons ocres, la grande pièce était meublée d'acajou ; on pouvait voir un bureau aux pieds ornés d'espagnolettes en forme de sphinx, ainsi qu'un miroir doré à mouluration en chapeau. Le lit à baldaquin paraissait si confortable ! Dans la cheminée ronflait un bon feu.
- Merci beaucoup pour la chambre, mais je... je ne peux pas rester ; en fait je n'ai pas de quoi payer, je suis désolée !
- Payer ? Payer ? Mais, trésor, tu es invitée ! Sifriam est l'un des plus importants chevaliers du Prince, l'un de ses plus proches amis, surtout.
- Il y a un Prince ?
- Oui, le Prince Mark. Il est un peu, oui, c'est ça : un peu plus âgé que toi. C'est une personne qui ressemble beaucoup à son père : très strict. Mais c'est un bon cœur, je n'ai aucun doute là-dessus. Ouh ! Mais que le temps file ! s'exclama Mama en ayant ausculté une horloge murale. Je dois aller donner des ordres en cuisine pour ce soir. Mets-toi à l'aise, mon petit. Si tu as besoin de quoi que ce soit, demande à Annayidjoh. Et puis méfie-toi de Quettshi, il est sournois comme un drag !
Elle ferma la porte, laissant Pauline la tête emplie d'interrogations et d'émerveillement. De l'Ovinik à Quettshi, en passant par Annayidjoh, elle n'avait aucune idée de la véritable nature de ces choses...
- Et puis je me demande quel est le taux de sournoiserie d'un "drag". Si ça se trouve, je suis en plein délire. Ou alors je rêve, vu qu'il y a un prince et un lit à baldaquin.
Elle alla se réchauffer les mains après du foyer. Un homme aurait pu tenir debout dans la cheminée.
« Ils ne doivent pas avoir trop de mal à faire croire les enfants au Père Noël. »
L'adolescente se dirigea ensuite vers la grande armoire – ciselée d'arabesques et de palmettes – qui couvrait tout un pan du mur à gauche du lit, puis l'ouvrit. Elle y découvrit des affaires qui devaient avoir été oubliées ici par le prédécesseur ; des vêtements d'homme : une tunique, des chausses, des bottes et une cape.
- Bon. Il va falloir signaler ça à Mama. Ou à ce Annayi... chose. D'ailleurs elle est gentille, Mama, mais comment veut-elle que je sache où trouver "Anna" ?
- Mais qu'elle est impertinente !
La voix, masculine, sèche et nasillarde avait fusé dans la pièce comme un pétard imprévu. Pauline, saisie de surprise bondit sur le couvre-lit et se cramponna à l'une des quatre colonnes torsadées.
- Qui c'est ?
- Qui c'est, qui c'est... répéta la même voix nasillarde d'un ton moqueur. Si vous aviez été convenablement élevée, vous sauriez qu'il faut dire "Qui est là ?" et non pas "Qui c'est ?" ; de plus, apprenez qu'il est tout à fait inconvenant de fouiller partout dans une pièce aussi noble alors que l'on n'est qu'une vulgaire marelk.
- Je ne sais ni qui vous êtes, ni où vous êtes, mais je ne vous permets pas de m'insulter !
- Ah, mais je ne fais que dire la vérité. Et pour votre information, je suis le seigneur Quettshi. Devant vous. Descendez de ce noble lit, vous allez l'abimer.
- Vous êtes invisible ? Vous êtes un fantôme ?
Pauline ne voyait rien : devant elle, il n'y avait que du vide.
- Invisible ? Quelle grossièreté... Dites plutôt que vos yeux ne pourraient pas soutenir mon regard fulgurant.
- C'est souvent ce que les gens disent lorsqu'ils craignent de se montrer au public...
- Bien dit, jeune fille ! complimenta une voix de femme.
Nouveau sursaut de l'adolescente. La voix provenait du bureau.
- Ne te laisse pas faire par ce vieux ronchon de Quettshi, il n'aime pas les étrangers, c'est dans sa nature. Mais il n'est pas méchant, il ne ferait pas de mal à une mouche. D'ailleurs, il ne pourrait pas, railla la voix féminine.
- Je ne vous permets pas, vilaine bête ailée !
La surface du miroir doré se troubla alors, comme si elle avait été faite d'eau, et une espèce de lutin pas plus haut qu'une lampe de chevet en jaillit. Le miroir se solidifia juste après son passage. Il portait un costume blanc et noir à rayures tout à fait hideux, et les choses qui lui enrobaient le pied ressemblaient davantage à des copies de la lampe à huile d'Aladdin qu'à des chaussures règlementaires. Un rubis de la taille d'une noisette lui servait de couvre-chef. La minuscule créature, en quelques bonds, fut sur le sol. Elle traversa la pièce avec rapidité, ses petits pas résonnaient sur le parquet lustré comme ceux d'un rongeur. Le lutin s'arrêta devant l'un des pieds du bureau, foudroyant l'espagnolette comme si elle était son ennemi mortel.
- Annayidjoh ! l'invectiva-t-il. Venant de la part d'une tête de bois, je trouve votre intervention tout à fait inconvenue.
« Bon, à présent, j'imagine que le bureau va lui répondre... »
Le sphinx sculpté sur l'espagnolette détacha sa tête du bois pour surplomber le lutin d'un air majestueux.
- Bien moins inconvenue que ta conduite envers notre convive, humain miniature. Bienvenue, damoiselle, quelles que soient tes origines. Quel est ton nom ?
Le ton rendu par ses cordes vocales était tout à fait singulier : ses phrases étaient à demi psalmodiées et sa voix ne pouvait être associée à aucun âge. On aurait à la fois dit celle d'une petite fille et celle d'une très vieille femme. Le cerveau de Pauline mit un certain temps avant de s'enclencher – il faut l'excuser : admettez qu'il n'est en effet pas naturel de s'adresser à un pied de bureau.
- Pauline. Oui, c'est ça, s'assura la jeune fille pour qui le prénom était enfin un élément familier, je m'appelle Pauline.
- Et bien, Pauline...
- C'est ridicule ! Depuis quand appelons-nous les marelks par des noms ? coupa Quettshi.
- Il me semble que tu trouveras une robe de nuit dans l'armoire à ta gauche, l'ignora Annayidjoh avec un sourire. Pour le cas de ce petit kobold de Quettshi, tu n'as qu'à ne prêter aucune attention à ses dires, il se lassera beaucoup plus vite que tu ne le penses.
- Merci, madame, répondit l'adolescente en dénichant en effet une longue robe rouge de l'armoire.
- Il n'y a pas de quoi. Et tu me ferais un rare plaisir en m'appelant Ann et en ne me vouvoyant pas. Leçon numéro un, avant de te coucher : à Silla, le tutoiement est de rigueur. Excepté pour la famille royale, ou les ministres.
- Je... je m'en souviendrais, Ann. Merci de vos... de tes conseils. Bonne nuit.
- Que la nuit te soit douce, jeune Pauline.
Les lumières s'éteignirent d'elles-même, seul le feu nimbait la pièce d'une douce lueur, projetant ses ombres chinoises sur les murs.
- Hé ! Humaine ! Je n'en ai pas fini avec toi !
- Merci, Quettshi, on avait presque failli t'oublier...
La nuit fut longue : Pauline dormit plus de douze heures. Il faut avouer que le confort des lieux se prêtait au sommeil. Bien sûr, ce fut la voix du lutin qui la révéilla. Au moment où la jeune fille s'apprêtait à lancer le bougeoir en direction du géneur, Mama fit son apparition, les bras encombrés de draps et de vêtements en tout genre.
- Quettshi veux-tu bien finir ? Mon chaton, je te laisse t'habiller, je dois m'occuper des chambres pour la fête. Il y a des habits dans l'armoire, pourquoi ne pas visiter Kholm et le Palais, aujourd'hui ? suggéra-t-elle. Tu seras seule, cela ne t'ennuie-t-il pas trop ?
- Pas du tout, mais...
- Très bien. Les gardes savent qui tu es, il n'y a aucun souci, et les salles où tu ne peux pas aller sont indiquées.
- Merci, mais je...
- Sifriam m'a dit de ne pas t'inquiéter si tu ne le croises pas ce jour-là : il se charge de superviser la protection et la surveillance. Tu as des khouls – c'est la monnaie locale – dans la bourse rouge, sur le bureau, ne serais-tu pas dérangée de manger dehors ce midi ? Il fait un temps splendide ! Ce soir, le repas te sera servi dans ta chambre à six heures précises. Tu sauras retrouver le chemin ? Bah... de toutes les manières, tu peux demander à n'importe qui du Palais. Répète-moi le nom de ta chambre ?
- De... l'Onivik ?
- L'Ovinik, c'est très bien ! Oye ! Qu'il est tard.
- Je...
- Bon, allez, je te laisse ! Passe une bonne journée !
La femme de chambre qui, tout en tirant les rideaux, ouvrant les fenêtres, époussetant le bureau et rajoutant deux bûches dans la cheminée, venait d'exposer le programme à un débit plus que rapide, posa un baiser sur la joue de Pauline et sortit de la chambre.
- Merci beaucoup, Mama, répéta l'adolescente avec un large sourire en s'adressant à la porte désormais close, c'est très gentil de me proposer tout cela, mais je ne compte pas rester et m'établir dans ce monde ; je ne veux pas m'établir dans le pays d'Harry Potter avec tous les nains, les elfes et les meubles qui parlent ; je veux retourner sur la planète Terre ; je veux reprendre ma routine ; je veux m'assurer que mes facultés mentales sont au point et j'en ai marre que toutes les personnes ayant de bons sentiments envers moi qu'il m'arrive de croiser décident de tout pour moi à ma place ; j'en ai marre de ne pas avoir mon mot à dire ; j'en ai marre, marre, marre, MARRE !
Assise en tailleur sur le lit, elle tenta de recouvrir son calme.
- Allez, souffla-t-elle, zen ma fille. Tu peux le faire. Tu PEUX le FAIRE.
Elle pesa bien dans sa conscience la dernière phrase puis se leva pour s'habiller.
- Mais pourquoi il faut toujours que les filles portent des robes ? Raaahh ! Il n'existe pas une histoire d'héroïc-fantasy potable où les filles portent autre chose que des robes ? Une paire de jeans, un bon vieux sweat et des Converse, ça paraît quand même plus pratique que ça...
Pourtant, Mama avait choisi des vêtements simples, elle n'avait pas oublié que Pauline n'appartenait pas à ce monde, et avait tout arrangé pour que sa garde-robe l'aide à se fondre dans la masse. Comme toute héroïne digne d'une histoire d'héroïc-fantasy potable, donc, notre jeune contestataire s'habilla de la robe règlementaire et s'engagea dans les couloirs du grand Palais.
Elle ne pensait qu'à une chose : sortir dehors, là où elle pourrait enfin réfléchir à la situation au calme. En suivant le dédale jalonné d'immenses statues de stuc et de décors enchanteurs, la jeune fille déboucha bientôt sur une cour de graviers. Elle reconnut cette cour après quelques tours sur elle-même : c'était le lieu sur lequel les fenêtres de sa chambre donnaient. Elle repéra le gigantesque portail doré, au boût de cette cour. La sortie. Elle prit le temps de se féliciter :
- Et voilà. Qui a dit que les femmes n'avaient aucun sens de l'orientation ?
Les écuries du Palais longeaient le mur d'enceinte. Très simples comparées au reste du bâtiment, elles donnaient sur la Grande Cour Royale. Ainsi situées, il était plus aisé aux visiteurs de marque d'y installer leurs montures. La grande majorité des animaux étaient des chevaux mais certaines bêtes, cloîtrées dans de grandes cages aux parois renforcées de métal, émettaient des sons autres qu'un banal hennissement. Dans la partie sud de ces écuries se trouvaient deux jeunes hommes de haute caste. Il n'y avait personne d'autre aux alentours, pas même de palefrenier. La discussion qui les animaient ne pouvait tomber que dans les grandes oreilles des équidés. Le premier, qui semblait revenir à la charge sur un sujet contrariant le second, avait les cheveux d'un albinos. Ses yeux en amande évoquaient ceux d'une panthère tant ils étaient envoûtants, tant on pouvait y voir luire la menace. Il dépassait de peu son compagnon. Ce dernier tentait de garder son calme et s'exprimait d'une voix calme. Mais de son regard fusait une envie physique d'en découdre. Un éclat de colère passait et repassait sur ses prunelles, comme deux obsidiennes sur lequel le Soleil se reflète.
- DeYeew, j'ai été patient jusqu'à présent, mais tu dépasses les limites de la convenance. Il m'avait semblé pourtant que le Roi, en te reprenant au Palais, donnait de cette manière une nouvelle chance à ta famille et à ton nom.
- Le Roi, comme tu dis, était bien obligé de réintégrer un seigneur aussi puissant que mon père. Tu sais que Anfried n'a plus aucun crédit dans les contrées du Sud de Silla... et que les DeYeew sont maîtres là-bas.
- Bien sûr qu'ils y sont maîtres ! Voilà pourquoi ce sont des régions désertées par les gens de mon peuple, des régions pauvres, où ton cher père laisse le mal fleurir.
- Les gens de notre peuple, corrigea DeYeew, ne désertent pas le Sud, au contraire. Je crois que tu es au courant des certaines rumeurs qui courent au sujet du Roi Anfried...
- Des mensonges. Toi et les tiens se félicitent de les répandre.
- Il n'a pourtant pas été démenti que notre bon Roi souffre de crises de démence singulièrement poignantes. Mais toi qui est proche de lui...
- Surveille ta langue !
L'autre ne prêta aucune attention à l'avertissement, sa voix se fit plus sibilante que jamais et il se rapprocha du partisan d'Anfried – dont les doigts s'était refermés sur le poinçon glissé à sa ceinture.
- ... toi qui es proche de lui, tu as bien dû le voir, n'est-ce pas ? Le voir proférer grossièretés, injures, perdre la tête, manquer de tuer sa propre femme... Ces histoires retentissent partout, même ici, à Kholm, même dans le Palais !
Il éclata d'un rire mauvais :
- Et dire qu'il se permet encore de s'asseoir sur le trône de Silla ! Que c'est pitoyable... Oh, mais les Seigneurs qui revendiquent son abdication sont de plus en plus nombreux... Tu sais, bientôt viendra l'heure où les DeYeew retrouveront leur gloire d'antan et leur place dans le Palais de Kholm...
- Cesse. Immédiatement.
- ... ce sang écoeurant qui coule dans ses veines.
À cet instant, l'autre jeune homme qui s'était contenu jusque là dégaîna sa dague et la glissa sur les côtes de DeYeew. Ce dernier resta immobile, il savait que le moindre geste pouvait inciter son aggresseur à lui percer les entrailles. Un geste n'eût peut-être pas été nécessaire, mais leur conversation fut interrompue par l'arrivée d'un lad. Aussitôt, le poinçon effilé retrouva sa gaîne et le garçon aux yeux d'obsidienne s'écarta de son adversaire pour sortir en coup de vent des écuries. Avant de se retrouver à l'air libre, il lança un sec :
- Je m'arrangerai pour que tu puisses retourner compter les marelks avec ton père dès ce soir.
Il avançait droit devant lui d'un pas vif, ce qui faillit occasionner une collision avec Pauline. Ne s'excusant pas, il poursuivit son chemin après avoir lâché un grognement exaspéré. L'adolescente, surprise, se tordit le cou pour suivre la marche de cet inconnu à l'air si hautain et pour le moins mal élevé. Elle ne remarqua donc pas un second obstacle.
- Hors de mon chemin, peste !
DeYeew l'avait brutalement repoussée sur le bord du chemin de graviers. Il écumait de rage et une once de folie furieuse se lisait dans tous ses mouvements. Il suivit de peu le premier garçon et le Palais les avala tous deux, eux et leur rancoeur. Ils devaient avoir l'âge de Sifriam. Pauline, d'après leurs habits – une cape, une tunique et des chausses taillées dans des tissus précieux – leurs bottes de cavalier et l'arme passée à leur ceinture, devina qu'ils faisaient partie des "chevaliers du Prince". Elle en conclut que le Prince ne devait pas être une personne de très bonne composition pour avoir des amis aussi grossiers. Elle haussa les épaules et s'engagea dans la ville, Kholm.
La jeune fille crut vivre un véritable voyage dans le temps. Entre les marchands de couleur, les artisans qui vantaient les mérites de leurs produits sur le pas de leur boutique, les enseignes obscures – qui proposaient des articles étranges –, les musiciens ambulants, les saltimbanques et les passants pressés ou flâneurs, le tout dans un décor de rues pavées et de maisons à colombages, Pauline se retrouvait projetée dans une ville médiévale. Cette ville avait la particularité cependant de comporter quelques anomalies. Les voitures qui y circulaient, par exemple, n'avaient pas de cocher. Notre amie ne vit pas le temps passer, et faillit même oublier qu'elle désirait rentrer dans ''son'' monde. Le soir même, elle voulut en toucher un mot à Mama, mais le repas était déjà posé sur le bureau, et il n'y avait ni trace de Mama, ni de Sifriam.
Elle faillit se mettre en colère et sortir du Palais pour ne plus y revenir, mais se ravisa lorsqu'elle entendit la voix sèche de Quettshi :
- Il y a une lettre pour toi, humaine.
- Ah ouais ? Et où est-ce que je peux la trouver ? De quelle manière extraordinaire va-t-elle me parvenir ? Elle va apparaître par miracle dans les airs ? Licorne-Express va venir me l'apporter ou le texte va s'écrire sur le mur en caractères de feu, c'est ça ? Non, parce que je connais, hein, ne croyez pas me faire rester ici avec tous vos effets spé...
- Ouvre les yeux, Marelk impudente, l'enveloppe est posée sur la table.
Une très légère déception dans le regard, Pauline saisit le rectangle de papier, le déchira et déplia la lettre de façon si enthousiaste que la feuille se déchira au milieu.
« Très chère Pauline,
je suis sincèrement navré de n'avoir pu te rejoindre depuis hier. J'ai cependant pris le temps de t'écrire ces quelques lignes pour t'expliquer les raisons qui m'ont poussé à te ramener ici... »
- Me ramener ? s'intrigua la jeune fille.
« Oui, te ramener. Ce terme n'est en aucun cas innapproprié, car il me semble que tu appartiens à ce monde. J'aime beaucoup voyager dans le monde dans lequel je t'ai trouvée, et lorsque je t'ai vue, j'ai remarqué que certains de tes traits m'étaient familliers : tu sembles appartenir à l'un des peuples du Royaume de Silla. Il se peut que je me trompe, mais après tout, tu n'as plus d'attache dans ton ancien monde, n'est-ce pas ?»
- Non mais qu'est-ce que tu en sais ?
« Il est pourtant possible que je me trompe, ou bien que tu ne désires pas rester. Dans ce cas, passé le bal, je te raccompagnerai séance tenante où tu le voudras. Il ne tient qu'à toi de rester ou de partir. »
- Pour ça, pas de souci, le choix est vite fait...
« Je te prie simplement de prendre le temps de découvrir le Royaume, mon pays. Pourquoi ne pas faire un peu de ''tourisme'' ? »
Le chevalier semblait avoir eu de la peine à rédiger ce mot.
« Sache qu'il y aura toujours une place pour toi ici, je m'y engage personnellement. De plus, si tu décides de rester, il y aura toujours une possiblité pour toi de rentrer, tandis que si tu décides de partir, tu auras très peu de chances de revenir. Je me doute que mon discours te semble subjectif. Il l'est. Je t'assure que dans ton bien, tu ferais mieux de rester.
Mais je le répète, tu es libre. D'ailleurs, pour te prouver que tu es la bienvenue ici, je t'invite au bal royal (mais Mamakakunatshipalu... »
- Je vois, il aime bien se compliquer la vie, lui...
« ... te l'a déjà dit, me semble-t-il). Si tu acceptes, rends-toi simplement au bal. Cela ne t'engage à rien.
En espérant vivement que mes manières ne te semblent pas trop cavalières... »
- Non, non, jusque là, ça va. Tu m'as juste kidnappée, mais tout va bien, pas de problème. R.A.S.
« ... bien à toi, Sifriam. »
Deux jours durant, notre voyageuse intermonde découvrit les attraits de Kholm. Si elle goûta quelques plats typiques surprenants comme la tarte au diyoulp ou encore le Ch'tazn, elle nota également que les Kholmèques lui montraient bien peu d'aménité, mis à part une poignées de commerçants qui n'avaient d'yeux que pour ses khouls. Elle eut également l'occasion de visiter la salle des cartes en compagnie d'un petit hommes à moustaches à l'air guindé. Cette salle était immense et le petit homme – qui s'avéra être un précepteur – décrivit la géographie des Cinq Royaumes méticuleusement. Il employa une bonne centaine de termes que la jeune fille ne put rentenir, mais il joignit de bonne grâce quelques anecdotes amusantes. Il sembla qu'il parlait à un groupe de touristes et non à une personne seule. L'après-midi précédant le bal, Pauline rejoignit la salle de bains ; Opalena l'aida à se préparer. Mama entra au moment où la servante s'appliquait à lacer les derniers cordons de la robe.
- Tout va très bien se dérouler ! rassura la vieille femme. Tu es ravissante !
- Mama, je ne pense pas que ça soit une bonne idée. En fait, ce n'est même pas nécessaire que j'y aille. Et puis je...
- Allez, allez, pas de sottises ! Dépêche-toi ! Le bal a déjà débuté ! C'est par là… Prends la grande porte, après ! Bonne chance, ma chérie ! Bonne chance ! Amuse-toi bien !
Elle propulsa l'adolescente hors de la salle de bains par la porte sur laquelle étaient incrustés d'étranges hiéroglyphes. La jeune fille, s'avançant d'un pas rapide, perdit de vue la figure ronde et avenante de Mama. L'adolescente sentit soudain son ventre se nouer sous une bouffée d'angoisse. Les évènements semblaient se précipiter tout en se jouant d'elle avec malice. Avait-elle au moins une place dans ce monde fabuleux ?
Elle emprunta un couloir, puis un autre, plus grand. Elle ne reconnaisait pas les lieux, mais avançait sans y prendre garde, ralentissant peu à peu, pensive.
Perdue dans ses pensées, Pauline finit par se perdre littéralement dans le Palais. Paniquée, elle cherchait la salle de bal lorsque Sifriam apparut au bout du couloir :
- Enfin ! Mais qu'est-ce que tu fais ? Je t'attendais !
- Je… j'étais perdue, balbultia la jeune fille.
Un autre garçon de l'âge de Sifriam arriva sur ces entrefaites, il ne sourit pas, ne hocha même pas la tête en guise de salutation. Pauline reconnut cet air hautain, ce regard aussi froid que la banquise arctique. C'était le garçon qui avait manqué de la bousculer sans s'excuser, près des écuries. Un autre chevalier du Prince. Celui qui était mal élevé. Le chevalier mal élevé la jaugea de pied en cap, d'un air suffisant, saturé de mépris. Ses fines lèvres ne semblaient avoir jamais connu l'ombre d'un sourire. Sifriam lui lança, tentant de détendre l'atmosphère :
- Tu vois, Mark ? Jamais elle ne m'aurait délaissé au dernier moment. Je t'avais bien dit qu'elle avait accepté.
Le jeune homme jaugea Pauline du regard et lui dit, sans rire, glacialement :
- Vous auriez pu vous soigner. C'est d'un bal royal qu'il s'agit.
La remarque fit rougir la jeune fille.
- C'est amusant, je me suis dit la même chose en vous voyant, se moqua-t-elle en fixant la chevelure noire terriblement désordonnée de ce Mark. Maintenant, excusez-moi, mais mon cavalier et moi allons au bal. Au déplaisir de vous revoir, conclut-elle en lui écrasant un orteil au passage.
Le couple arriva dans la grande salle sans que personne ne les remarque dans la foule, tout le monde bavardait.
- Tu sais, fit soudain Sifriam d'un ton géné, tu n'aurais peut-être pas dû…
Mais l'Annonceur, tout en s'inclinant légèrement, frappa trois coups de sa canne dorée sur le sol pour obtenir le calme. Ce fut dans un silence total, et devant une centaine de sujets qu'il annonça posément :
- Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs... le Prince !
Et Mark entra, tandis que tout le monde s'inclinait.
Lorsqu'elle vit qui était Mark, Pauline eut le souffle coupé. Une gène s'empara d'elle au moment où elle se rendit compte que, dès ses premières heures passées à Silla, elle avait réussi à manquer de respect à un Prince, un homme de sang royal. La jeune fille se mordit les lèvres lorsqu'elle s'aperçut - un peu tard - qu'elle ne savait pas grand chose sur Silla. Avoir insulté un personnage aussi important lui vaudrait-il d'être pendue par les pieds au lustre qui surplombait la salle ?
Des excuses, en revanche, n'étaient pas envisageables. Le Prince traversa la salle à grandes enjambées, suivi de près par cinq chevaliers qui avaient tous la main posée sur le pommeau de l'épée, et qui portaient leur noblesse sur leur visage.
- Ce sont les chevaliers du Roi, indiqua Sifiram. Ceux du Prince, comme moi, ne sont pas censés avancer jusqu'au trône.
- D'accord, passionnant.
Le timbre sec de la jeune fille dut faire comprendre au garçon qu'elle n'était pas nantie des meilleurs sentiments à son égard. Il afficha pendant quelques secondes un air sombre :
- Je vois, tu refuses de rester... Il n'y a aucun souci ! fit-il soudain en adressant à sa cavalière le plus radieux sourire. Tu seras chez toi dès demain. Je m'en vais d'ailleurs organiser tous les préparatifs de départ. J'en profiterai pour donner quelques ordres...
Il s'éloigna.
« D'accord, songea Pauline, là, ma vieille, tu es en train de te faire jeter en toute beauté. Bien. Excellent. Parf... »
Sifriam revint sur ses pas, et se pencha pour lui faire un baise-main, un petit sourire en coin :
- J'essaierai de revenir le plus vite possible, ne t'inquiète pas. Le buffet est là-bas. Tu n'as qu'à demander, on te servira. Tu es sous ma protection.
Il disparut, et cette fois, pour de bon. Disons que sa galanterie avait anesthésié les facultés critiques de Pauline...
La jeune fille prit alors conscience de la taille de la salle, du nombre incalculable de convives, et du vacarme qui en résultait. Elle avait l'impression d'être un bateau en pleine tempête dont la dernière amarre vient de céder ; pour occuper ses mains moites, elle se rendit près des tables où étaient disposés les mets. C'étaient des tables en bois nappées d'ocre, ce qui n'était pas sans rappeler les tapisseries qui couvraient le mur voisin, brodées dans des teintes automnales. Sur ces tables étaient disposés avec art des sculptures d'amuse-gueule. Certaines représentaient des animaux fantastiques, d'autres des palais ; les statues comestibles étaient grandioses de finesse, on avait presque de la peine en les entamant. On pouvait aussi admirer des plateaux de fruits juteux et de verdure savamment agencés pour donner l'illusion de jungles luxuriantes. Une table était réservée aux coupes de boissons variées, qui formaient un échiquier à quatre teintes : ceux qui avaient dressé la table s'étaient appliqués à répartir les verres dans un certain ordre. C'était un véritable festival de couleurs ! Un délice pour les yeux et les papilles… Saisissant une coupe de cristal emplie d'une liqueur dorée, Pauline regarda virevolter les gracieux danseurs à travers la salle. La musique provenait d'un groupe d'instrumentistes. Ceux-ci étaient installés en hauteur, dans une niche que l'on ne remarquait pas tout de suite, au dessus du manteau de la cheminée. La jeune fille remarqua que certaines personnes murmuraient en la regardant. Des femmes de la haute société adoptèrent un air de mépris pour la dévisager. Une autre fois, l'adolescente aperçut une fille de son âge éclater d'un rire ironique en la regardant après que l'une de ses compagnes lui eut glissé quelque chose à l'oreille. L'adolescente se sentait de plus en plus mal à l'aise.
Ce fut alors qu'un jeune homme coiffé comme Sifriam, sûr de lui, vint s'incliner devant elle en lui demandant :
- Auriez-vous la très grande obligeance de m'accorder cette danse, mademoiselle ?
Tandis qu'il disait cela, un sourire au coin des lèvres, l'interpellée remarqua qu'il avait glissé un regard ironique à un groupe d'hommes et de femmes de son âge qui pouffaient. L'adolescente comprit qu'elle était la cible d'une moquerie, ou bien d'un genre de pari mais, prise de court, elle ne réussit pas à refuser l'offre. Elle voulut dire qu'elle ne savait pas danser, mais, déjà, le Sillan l'entraînait à sa suite. Elle n'eut que le temps de reposer sa coupe.
Heureusement, le rythme restait lent, et la danse imposée était simple. À la grande surprise du garçon qui l'avait engagée, Pauline s'employa au mimétisme, imitant du mieux qu'elle pouvait les figures des danseuses qui tournoyaient avec grâce dans la salle. Petit à petit, ses mouvements se faisaient moins maladroits. Les pans de sa robe l'acompagnaient dans ses gestes. Elle commençait à peine à prendre de l'assurance lorsque soudain, au moment où elle lâchait la main de l'homme, la musique s'arrêta, et Pauline se rendit compte que tout le monde avait cessé de valser et s'était rangé sur les côtés, avec une rapidité effarante. Tous se tenaient immobiles dans une sorte de pieux recueillement. L'adolescente se trouvait au centre de la salle, sous un grand silence. Elle jetait des coups d'oeil un peu partout, jusqu'à ce que sa main heurte une surface rigide. Surprise, elle se retourna et tomba nez à nez avec Mark, les bras croisés. Le jeune homme avait un mélange de froid amusement et de colère sur ses traits. Jamais Pauline n'avait vécu pareille situation. Elle aurait voulu se retrouver six pieds sous terre. Lentement, le Prince s'avança d'un pas en direction de la jeune fille qui ne recula pas.
- Tu as appris à danser, je vois, la félicita froidement Mark, j'ai même pu constater que certain avait eu suffisamment pitié pour t'accorder son bras… continua-t-il en foudroyant du regard l'ancien cavalier de Pauline – qui tenta visiblement de rentrer dans les boiseries. Mais si par un hasard extrême… hem… par une impudence extrême, devrais-je dire, rectifia-t-il, tu comptais rester en ces lieux, il faudra acquérir la finesse qui sied à une femme, et non pas celle d'une...
Pauline n'avait pas eu le temps d'apprendre toutes les subtilités de l'étiquette. Excédée, elle ne put retenir sa main. La gifle claqua bruyamment et retentit durant ce qui sembla être des heures entières. Un "OH !" horrifié agita l'assistance choquée. Sans que personne ne la retienne, la jeune fille s'enfuit par la petite porte à la vouivre blanche qui lui avait déjà servie de sortie de secours auparavant. Le regard embué par des larmes de rage.
Chapitre 3 : Chapitre 3 : Comment se faire des milliers d'ennemis en une soirée seulement
Mama était de l’autre côté, l’air profondément attristé. Elle ouvrit grand ses bras, dans lesquels Pauline alla se blottir, comme un oisillon dans le duvet de sa mère.
Elle lâcha alors tout ce qu’elle avait sur le cœur depuis qu’elle s’était vue arrachée à son univers :
- Mama ! Je ne comprends rien ! Qu’est-ce que c’est que ce monde ? Je ne connais personne et pourtant… j’ai l’impression qu’eux me connaissent. Ils ont tous l’air de me… de me détester ! Et puis ce… ce… ce type, là ! Mark… – je veux dire : le Prince – c'est quoi cette attitude ?! J’ai tué quelqu’un ou quoi ?! s’exclama-t-elle, en colère.
- Mon poussin, calme-toi, je vais tout te dire, viens…
La vieille femme, tout en berçant tendrement Pauline, l’entraîna jusqu’à sa chambre et fit la fit asseoir sur le lit qui craqua légèrement.
- Vois-tu, ma puce, tu ne le sais peut-être pas, mais tu es d’origine Marelk. Les Marelks sont un peuple qui vit au sud de Silla. Ils ne sont pas officiellement en guerre contre nous, mais organisent des razzias destructrices en passant dans les villages du Sud, ils sont dangereux, ils nous haissent plus que tout, sais-tu ? Nous... enfin, fit Mama en se mordant les lèvres, ici, les Marelks sont considérés comme des vauriens, des incapables des êtres mauvais. Chacun ici, dit qu'un Marelk n'a aucune considération de sa famille. De telles ignominies circulent... J'ignore quel est le vrai et quel est le faux : Sillans et Marelks se haïssent depuis la nuit des temps. Ton peuple soutient que Silla leur appartient, que nous la leur avons volée… c’est très compliqué. Et toi, tu as du sang Marelk qui coule dans tes veines, c'est flagrant, et ce doit être pour cela que Sifriam a tenu à te ramener.
- Mais il savait que je serais malheureuse ici ! Non ?
- Sifriam ne fait jamais rien d’inconsidéré sans avoir élaboré quelque chose avant, mon chaton. Il a toutjours une idée derrière la tête. Fais-lui confiance, s’il te plaît, ajouta Mama devant le regard incrédule de la jeune fille.
Elle se leva et, avant de sortir, termina :
- Je te laisse dans ta chambre. Quettshi et Annayidjoh doivent s'être querellés toute la soirée, on ne les entend pas. Bien. Passe une bonne nuit, et ne te tourmente donc pas tant, d’accord ? Demain, tu y verras plus clair.
Pauline songea, alors que la porte se refermait, qu’elle n’avait pas sa place ici, qu'elle appartienne à ce peuple Marelk ou non. Elle décida de conserver ses positions, et de partir le plus tôt possible. Elle se demanda même si elle ne devait pas courir immédiatement après l’adorable femme de chambre pour lui dire adieu et lui demander le chemin le plus court pour le “Monde Corrompu”. Peut-être que certaines vies n’auraient pas été bouleversées si elle s’était ruée à la suite de Mama. Peut-être même que sa propre vie aurait été plus tranquille si elle s’était dépéchée.
Toujours est-il que, quelques minutes après la sortie de la vieille domestique, le feu qui flambait dans la cheminée mourut très rapidement, comme si on avait posé une coupole dessus pour l’étouffer. La chambre ne se trouva éclairée que par deux chandeliers, l’un sur la table de chevet, l’autre sur le rebord de la fenêtre. Inquiète, Pauline s’immobilisa. Il y eut un bruit comme un lourd rocher que l’on tire sur un sol de pierre. La jeune fille comprit que c’était le fond de l’âtre qui coulissait, ce qui fit tomber de la suie jusqu’à ses pieds.
“ Qu’est-ce que… ”
Un personnage voilé et enveloppé d’une grande cape noire apparut. Pour passer de la cheminée à la pièce, il n’eut pas à se baisser tant le manteau était haut. Alarmée, Pauline voulut crier, mais l’étranger lui coupa la parole d’une voix grave :
- Chut ! Tais-toi ! Je ne suis pas là pour te faire du mal. Juste une proposition. Maitenant, tu sais que tu es une Marelk ? Bien ! Tu sais alors que Sillans et Marelks s’entretuent et que tu n’as donc pas ta place ici, certes non. Tu n’avais pas compris ? Et bien maintenant, tu es prévenue. Tu…
- Que voulez-vous ? trancha Pauline qui se demandait si un seul coup de chandelier parviendrait à assommer l’importun.
- Que tu fasses en sorte que les Marelks vainquent une fois pour toutes les Sillans… Tu dois cela à ta famille, à ton peuple ! Qui sait, peut-être des chevaliers qui t’ont côtoyé ce soir ont égorgé sans merci ton frère, ta sœur ou tes parents ? enchaîna rapidement l’homme d’un ton rauque. Tu as devant toi une opportunité sans précédents ! Je vais jouer avec toi cartes sur table : aide-moi à éliminer les personnages importants de Silla en te faisant leur proche… je te dirais comment…
- Non ! se récria la jeune fille indignée. Vous avez pris un coup sur le crâne ou quoi ? Je ne serais jamais à l’origine du meurtre de quelqu’un, roman d'héroïc-fantasy ou non.
L’homme sembla réfléchir quelques instants, puis lança à son interlocutrice, d’une voix qui semblait un peu trop assurée au goût de Pauline :
- Tant pis, tu ne me seras d’aucune utilité. Adieu, donc.
« Et ça y est... Qui c'est qui va passer à la casserole ? J'aurais dû insister auprès de Sifriam pour qu'il me ramène avant le bal, il n'aurait pas dit non. Oh, là, là, il bouge, qu'est-ce qu'il va faire ? Il va fabriquer une boule de feu ? Invoquer un dragon à trois têtes ? »
Les craintes de la jeune fille ne se trouvèrent pas avérées. L'inconnu sortit par l’endroit d’où il était venu sans aucun autre commentaire. Alors que la cloison en pierre se refermait, elle entendit l’homme jeter très clairement :
- … mais apprends qu’il ne faut jamais dire jamais, mon chaton…
Le ''mon chaton'' rendit à la Marelk son caractère spontané :
Ouais, c'est ça, va-t-en avant que je te mette par terre ! Pauvre...
Le crissement de la pierre cessa quelques instants.
« Bien joué, parfait, bingo. Là, si je m'en sors, je me fais évêque. »
Mais l'homme resta où il était. Il ne fit que parler, et Pauline perçut nettement l'ironie sous le ton attristé de l'inconnu :
Ah, oui... Et je m'étais laissé dire que tu aurais peut-être eu l'envie de serrer tes propres parents dans tes bras... Mais tant pis...
Non ! Attendez ! Mes parents ! Vous... Non !
Le pan de pierre se referma complètement. La Marelk resta pantoise. Elle n'avait pas pu imaginer que ses parents puissent être encore vivants. Elle s'était toujours juré de ne jamais bâtir de tels scénari. Et là, à présent que quelqu'un lui laissait entrevoir un infime espoir...
La jeune fille changea alors d'avis. Elle resterait à Silla.
***
Pauline poussa une lourde commode devant la cheminée avec une vigueur qui la surprit elle-même, elle vérifia que le verrou sur sa porte était bien poussé. Bien entendu, les vibrations provoquées par l'ouverture du passage avaient réveillé ce râleur de Quettshi et la "Marelk" dut s'excuser du dérangement en employant une foule d'épithètes flatteurs et – à la demande expresse du kobold du miroir – en faisant quatre fois à cloche pied le tour de la chambre. Avant de se coucher, plus exténuée encore, elle ouvrit les armoires ouvragées qui bordaient les murs. Elle s’habilla “au cas où” des vêtements d'homme qui n'avaient toujours pas été débarassés, et se blottit ainsi dans les chaudes couvertures qui couvraient le lit.
Tard dans la nuit, elle fut réveillée par une explosion. Effrayée, elle se leva, et se demanda pendant un petit moment où elle se trouvait. Elle reconnut les lieux, mais cela ne parvint pas à la rassurer. Elle vit de la lumière filtrer sous sa porte et entendit des voix furieuses, des voix d’hommes :
- C’est une Marelk ! Il n’y a qu’elle pour avoir fait cela !
- C’est impossible ! Il s’agit d’une jeune fille qui ne savait rien de ses origines jusqu’à aujourd’hui ! Elle est innocente ! Elle n’a rien fait !
Ça, c’était Mama.
- Alors, allons vérifier. La Reine Llieda est sur son lit de mort !
En entendant cette discussion, Pauline sut immédiatement où était sa place : le plus loin possible d’ici…
Elle chaussa les deux bottes de cuir, s’attacha les cheveux et rabattit sa capuche, avant de se recouvrir les épaules de la grande cape. Puis, elle sauta par la fenêtre - ce qui est très déconseillé lorsqu’il fait nuit noire - entendant encore Mama qui s’époumonnait pour retenir les gardes. Elle atterrit dans une sorte de petit jardin sans se faire trop de mal. Elle entendit soudain à sa droite un hennissement très bref. C’était un cheval noir, richement arnaché. Il était gardé par un jeune chevalier, mais celui-ci avait le dos tourné et regardait en direction de l’aîle ouest du palais. Un panache de fumée noire s’échappait d’une des chambres du troisième étage.
Sans hésiter, Pauline détacha l’animal, bondit sur sa croupe et lui enfonça ses talons dans les postérieurs. Piquant des deux, le cheval fila à la vitesse de l’éclair, ce qui déséquilibra la cavalière novice. Perdant les étriers, elle dut traverser l’allée centrale en se maintenant comme elle pouvait sur sa monture, ce qui n'était ni très gracieux, ni très confortable.
Lorsqu’elle arriva devant le grand portail de sortie - devant lequel étaient postés une vingtaine de gardes. Pauline paniqua, mais - une fois de plus - elle n’eut pas le temps de comprendre vraiment ce qui lui arrivait : le portail s’ouvrit en grand sans un seul couinement. Les soldats se mirent au garde-à-vous et l’équidé traça sa route devant eux, tandis que leurs voix résonnaient, sonores malgré l’heure avancée :
- Longue vie au Prince !
Pauline n’attendit pas la suite et son cheval l’emporta à travers les routes froides de Silla. Il faisait nuit noire. Après quelques heures de chevauchée, la jeune fille s’arrêta dans un petit village et entra dans une auberge.
Chapitre 4 : Chapitre 4 : Comment sauter d'une falaise à cheval en toute sécurité
Il n’y avait pas beaucoup de monde, elle s’assit à une table. Elle trouva de l’argent dans l’une de ses poches. Il y en avait une bonne somme. Éreintée par la course - presque autant que son cheval -, Pauline ne chercha pas à savoir si c’était mal ou bien de se servir de cet argent providentiel. En revanche, elle se laissa penser que celui qui avait laissé traîner autant de monnaie dans ses habits ne devait pas être bien malin. Ou alors était-il seulement distrait ?
L’aubergiste arriva et demanda :
- Que vous faut-il, mon jeune monsieur ?
Pauline, avant de s’indigner et de rectifier, se souvint qu’elle était vêtue comme un homme. Elle garda donc son sang-froid et s’efforça de prendre une voix grave.
- Hem, hem, se racla-t-elle la gorge. Je voudrais à manger. Ce que vous avez euh… de plus nourrissant. Et un pichet d’eau, s’il vous plaît.
Disant cela, elle posa cinq khouls piochés au hasard au fond d’une de ses poches. Elle vit le regard terne de l’aubergiste luire quelques instants à la vue de la somme. Pauline ne s''était pas montrée prudente lui en montrant ostensiblement sa fortune. Peu bavard - le silence est d’or - l’homme ramassa l’argent et apporta ce qu’elle avait commandé sans poser plus de questions.
Soudain, la porte s’ouvrit à la volée et entrèrent deux garçons que la jeune fille reconnut presque immédiatement. C’étaient deux des cavaliers qu'elle avait vu escorter Mark durant le bal. Ils prirent chacun un verre d’une boisson cousine de notre bière, en plus sucrée et qui semblait très populaire. Ils entamèrent une discussion avec l’aubergiste.
- Est-ce que vous auriez vu une fille Marelk ? Elle a tenté de tuer le Roi et la Reine.
- C’est pas vrai ! s’exclama l’interpelé. Comment c’est possible ?! Ces sales chiens sont donc allés jusque là ?
- Oui, et on a retrouvé une seconde bombe toute prête à l’usage dans la chambre de cette Marelk, expliqua le premier jeune homme.
- Il faudra qu’elle s’explique, et qu’elle paye ! gronda le second d’une juste colère. Le Roi n’a rien eu, mais la Reine… Elle a expiré deux heures après l’explosion… Le Prince est complètement...
- La Reine est morte ?! s’égosilla la femme de l’aubergiste qui était arrivée sans crier gare. C’est impensable !
- C’est pourtant la vérité, madame.
- Sans la Reine, qu’allons-nous devenir ? s’inquiéta la femme. Sans elle, le Roi risque de…
- Plus un mot ! ordonna alors son mari.
La femme pinça les lèvres et s’en retourna, non sans avoir jeté un regard éloquent autour d’elle.
Un silence accablé tomba dans la salle qui parut plus obscure encore. Il y eut quelque secondes de calme respectueux. La Reine Llieda était aimée de son peuple. L'aubergiste grommela des malédictions inaudibles et se détourna pour essuyer des verres crasseux. Il écrasa une grosse larme qui avait débordé de ses paupières.
Puis les deux arrivants sortirent, laissant la pauvre Pauline nerveuse et affolée. Elle eut alors une idée, se leva brusquement et passa la porte juste après eux.
Les voyant remonter en selle, elle leur cria :
- Attendez !
Surpris, ils se retournèrent. Elle ôta la capuche de sa tunique et ils la reconnurent.
- Toi !
Ils tentèrent de se jeter sur Pauline, mais elle les retint de la voix, à un rythme plus que rapide.
- Écoutez-moi ! Si je ne m’enfuis pas et que je viens à vous, c’est parce que je n’ai rien à me reprocher, non ?
Sceptiques, les deux cavaliers se dévisagèrent.
Ce fut alors qu’un troisième sortit de l’ombre :
- Alors, il ne l’a pas vue non plus, cet aubergiste-là ?
Stupéfaite, Pauline reconnut Mark.
Lorsque Mark s’aperçut que Pauline était avec ses amis, il sursauta, mais resta très calme ; son visage ne reflétait aucune émotion. Il demanda :
- Tu dois te demander pourquoi c’est moi qui te cherche, et non les soldats.
- Alors ça, tu vois, je m’en… commença la Marelk, dont la hargne pour le Prince n’avait pas diminué.
- Tais-toi ! ordonna Mark, dont les yeux semblèrent rougeoyer de haine. Tu n’es qu’une Marelk, et je ne comprends toujours pas pourquoi Sifriam a tenu à te ramener. “Elle n’avait pas sa place dans le Monde Corrompu.” : voilà l’unique excuse qu’il a pu me servir ! Quoi qu’il en soit, ma mère dictait les clauses son testament que tu étais déjà loin, insouciante et ravie d’avoir réussi ! Elle est morte par ta faute ! cracha le Sillan qui commençait à trahir sa fureur montante. Et tu sais quelles ont été les dernières paroles qu’elle m’a adressées ? Elles étaient pour toi, juste après que tu quittes la salle de bal ! “Ne la traite pas ainsi, Mark. Sache que tu m’as beaucoup déçue, ce soir.” Ma mère est morte en emportant de moi un souvenir déçu, lança-t-il avec amertume, et ce à cause de toi encore ! Oh ! Bien sûr, je pourrais te capturer et te rendre à la justice, mais la peine capitale n’existe plus. Ma mère trouvait cela inhumain… La seule erreur de sa vie ! Alors en conséquence, c’est moi qui me chargerais de faire la loi. Mais, évidemment, je te donne ta chance !
D’un air moqueur, Mark lança à Pauline une longue épée d’argent. L’adolescente se demanda comment elle pourrait s’en servir autrement qu’en punaise géante. Son adversaire se retourna vers les deux autres et intima :
- Je vous remercie, mais laissez-moi seul. Retournez au palais, mes amis, et ne dites rien de ce qu’il s’est passé. Je vous fais confiance.
Les deux jeunes hommes tentèrent de dire quelque chose, mais le Prince lança un “Allez ! ” sec qui ne permettait aucune réplique.
Mark attendit qu’ils disparaissent dans la pénombre avant de sortir sa propre épée, brillant sous l’éclat du croissant de lune.
- Écoute-moi… voulut dire Pauline.
Mais déjà le jeune homme l’attaquait. Apparemment, il était dans la phase terminale de sa colère.
- Tu as oublié qui j’étais ? interrogea froidement Mark en se fendant.
- Je t’en prie… il faut vraiment que tu m’écoutes ! insista son adversaire qui para tant bien que mal. Je n’ai…
- Je suis un Prince, Marelk, l’ignora-t-il en la poussant contre le mur d’une maison. Tu me dois le respect !
Et il désarma l’adolescente, avant de lui poser sa lame sur le cou. Elle voyait briller dans son regard beaucoup de rancœur, de haine, mais aussi de désespoir.
- Tu es un être trop fier et arrogant pour pouvoir entendre la vé…
- Ne t’avais-je pas prévenue ? siffla le Prince en appuyant de plus en plus son arme sur la peau de la jeune fille. Ne t’ai-je pas déjà dit que je suis un…
- Tu es sur le point de faire la plus grosse erreur judiciaire de toute ta vie, là, fit remarquer Pauline.
- Ferme-la ! aboya Mark, dont les yeux rougissaient véritablement.
- Et toi, écoute-moi ! s’exclama la jeune fille.
Elle le repoussa d’un brutal coup de genou dans le ventre.
Le jeune homme perdit l’équilibre et tomba, lâchant son épée. Sans se relever, il dévisagea longuement son ennemie qui - elle - avait désormais la pointe de sa lame enfoncée dans la poitrine du garçon.
- Arrête de te vanter de ta noblesse, Silla, car tu n’as de Prince que le titre. Et ce n’est pas un compliment.
Les yeux étincelants, Pauline appuya un peu plus, mais elle finit par balancer son arme loin d’elle après avoir déclaré à Mark, stupéfait :
- Vois : si j’avais voulu la chute du Royaume de Silla, je t’aurais tué. Et si j’avais vraiment l’habitude de commettre des meurtres, je t’aurais aussi tué, parce que ça, j’en mourais d’envie ! Seulement je ne suis pas assez stupide pour me croire, comme certains, maîtresse de la Mort !
- Je ne te crois pas, fit Mark en essayant de se redresser.
Mais Pauline avait récupéré l’arme du Sillan et parait à toute possibilité de se relever.
- Tant pis, soupira-t-elle. J’ai toujours dit quel les hommes n’étaient qu’une source de soucis.
Avant de s’élancer sur son cheval pour disparaître dans le brouillard…
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Le cheval de Pauline s’était emballé. Il avait pris le mors aux dents. Une écume blanchâtre mâculait sa robe et de la bâve dégoulinait de ses lèvres. La monture allait si vite que sa cavalière dut fermement se cramponner à son cou robuste plutôt qu’aux rênes. Le sol filait sous les sabots à une rapidité telle qu’elle donnait la nausée à la cavalière. Celle-ci commençait même à croire qu’il aurait mieux fallu mourir par le fil de l’épée. Elle ne parvenait même plus à hurler.
Le grondement du galop effréné du cheval résonnait si fort dans la tête de la jeune fille qu’elle n’arrivait plus à percevoir le moindre son autour d’elle. Soudain, entre les deux oreilles rabattues de l’équidé, Pauline distingua dans la pénombre un grand vide.
Le cheval se ruait droit vers un ravin.
Terrifiée, l’adolescente n’eut pas la réaction de se jeter à bas de sa monture, mais au contraire celle de s’aggripper encore plus à la crinière, ce qui est une réaction parfaitement humaine, je vous l'accorde. Au moment où le cheval perdait pied dans le précipice, Pauline sentit une brutale traction à l’arrière de son cou, et elle alla s’étaler juste au rebord de la falaise. Rapide, elle se releva et se pencha au-dessus de la profonde vallée.
Et elle y vit, non pas un, mais deux chevaux tomber… L’un blanc, l’autre noir. Malgré les ténèbres, la jeune fille distingua parfaitement un cavalier sur la monture blanche.
Un jeune homme, à en croire la carrure, qui lui avait sauvé la vie.
Avec horreur, incapable de faire quoi que ce soit, elle vit les deux chevaux tomber lourdement en contrebas et s’écraser sur le sol. Les parois du ravin firent résonner le bruit mat de la chute.
Sur une ronce, près de son coude, Pauline constata alors qu’un morceau de la cape du garçon était restée accrochée à une ronce. Oh, ce tissu, elle le reconnut presque aussitôt : il appartenait à celui contre qui elle avait combattu. Il appartenait à un garçon à qui elle avait écrasé un orteil.
Pour être plus précis, il appartenait à Mark.
Sans se soucier des écorchures ni des glissades périlleuses, Pauline se hâta de descendre. Le cheval noir était mort, le blanc également. Les battements du cœur de la jeune fille s'accélérèrent lorsqu’elle arriva près du corps inerte de Mark. Il avait été éjecté de sa monture après le choc. Dans l’obscurité, elle tâtonna, avant que ses mains ne heurtent la poitrine du Prince. Elle les posa avec précautions et attendit.
Un grand sourire illumina son visage lorsqu’elle perçut une très faible respiration. Un chuchotis brisa le silence. Elle pencha son oreille près de la bouche de Mark et entendit :
- Laisse-moi… sale… Marelk… !
- Je suppose, lâcha l’adolescente, que si je te laissais là, on m’accuserait de non-assistance à prince en danger ? continua-t-elle sur un ton sardonique, mais soulagé.
- Fiche-moi la paix ! essaya-t-il de crier. Retourne dans ton pays de sauvage !
- Ferme-là sale Sillan, mon pays, je ne sais pas où il est ! cracha soudain Pauline. Vous êtes tous dingues ou quoi, dans ce pays ?! C’est incroyable ! On m’accueille ici, puis on m’ordonne de détruire Silla. Je refuse, parce que, personnellement, je trouve ça très immoral, et l’instant suivant je suis à deux doigts de me faire étriper par un résidu pas très appétissant de Prince. Lequel Prince, soit dit en passant, est totalement taré, étant donné qu’il me sauve la vie par la suite. Franchement, dans Disney, les Princes sont vingt fois plus serviables. Bien entendu, dès qu’il s’agit de moi, on s’arrange toujours pour me refiler des trucs de troisième démarque. Merci l’auteur, et vivent les illusions perdues de l’enfance !
Soufflé comme il l’eut été par une explosion sous une telle décharge de paroles, Mark grogna :
- Tu n’es pas obligée de me torturer, non plus.
- Ah, tais-toi ! Et d’abord, qu’est-ce que tu t’es cassé, et où est-ce qu’on peut trouver un médecin dans ce trou perdu ?
Sous les lueurs de l’aube naissante, Pauline, le souffle court, vit que Mark la dévisageait avec des yeux ronds…
Tous deux échangèrent un regard provocateur. Le garçon, retrouvant peu à peu l’usage de sa voix, dit en remuant ses jambes l’air rassuré :
- Non, je n’ai rien de brisé. Juste des ecchymoses, j’ai eu de la chance.
- Mais, enfin ?! Comment ? s’étonna l’adolescente.
- Le cheval a dû amortir ma chute, c'est lui qui a tout pris, répondit le jeune homme en désignant du menton le cadavre blanc.
- Bon, et bien je vais me dépêcher de filer avant que tu ne retrouves l’usage de tes membres… commença Pauline en faisant mine de se relever.
Mais Mark la retint fermement par la manche.
- Attends ! Je crois que tu me dois des explications, Marelk.
- D’accord, fit Pauline, mais à condition que tu n’essayes pas de m’étrangler à chaque mot, ta Majesté.
Son interlocuteur fit signe qu’il l’écoutait et elle lui exposa tout ce qui s’était passé depuis qu’elle avait pris place dans sa chambre. Après qu’elle eut fini son histoire, elle chercha sur le visage du Prince un air compréhensif. Mais non, elle se heurta à une septicité accrue. C’était toujours préférable à de la haine, mais Pauline aurait préféré plus de crédulité. En fait, le jeune homme avait l’air de ne pas tout comprendre, de ne pas tout croire.
Puis, silencieux, il se releva lentement, chacun de ses muscles ankylosés, avant de se tourner vers la Marelk. Une expression vague flottait sur son visage.
- Si ce que tu dis est vrai, une puissance désire donc unifier à son profit Marelks et Sillans.
- Où bien tout simplement les détruire et les asservir ? suggéra Pauline. Cela me semble plus logique. D’ailleurs, ça s’est passé comme ça dans le Seigneur des Anneaux… !
- Pardon ? demanda Mark qui n’avait rien compris à la dernière phrase de la jeune fille. Qui est ce nouveau Seigneur ? Tu essaies de me mentir à nouveau !
- Tu ne peux pas comprendre, oublie, c’est une référence culturelle de mon monde.
- D’accord, fit le jeune homme d’une voix à peine rassurée. Donc, d’après toi, il y aurait une sorte de puissance voulant soumettre les Sillans et les Marelks, d’accord… répéta-t-il toujours aussi songeur. C’est ce que tu penses.
- D’après toi, est-ce qu’on peut unir ces deux peuples contre…
Le rire de Mark se répercuta dans la vallée. Apparemment, c’était impensable.
- Passons à autre chose, grogna Pauline, vexée, est-ce que l’armée de Silla est assez puissante pour…
- L’armée de Silla est la plus puissante de l’Orient à l’Occident ! la coupa orgueilleusement le Prince.
- Et est-ce qu’on pourrait prévenir à temps les Sillans d’une guerre ? interrogea enfin Pauline.
Un sourire sans joie se peignit sur les traits de Mark.
- Pour l’instant, ils sont tous occupés à te rechercher, tu sais, et, dans les villages où je suis passé, les Sillans sont tous montés contre toi. Aucun crédit ne sera accordé à ton témoignage.
- Réjouissant, commenta la jeune fille. Oh ! J’ai une idée : vu que je suis une Marelk, je pourrais…
- Oui, je vois ce que tu veux dire. Le problème, c’est que…
- Il n’y a pas de problème, ta Majesté, intervint Pauline, on va aller en territoire Marelk et…
- Pauline !
- Quoi ? Laisse-moi finir !
- Pauline, écoute-moi, c’est important, lui dit Mark de ce ton nerveux qui dérangeait Pauline depuis que la conversation avait commencé.
- Bon, vas-y, soupira-t-elle.
- Tu es habillée comme une Sillane…
- Je me changerais avant d’arriver.
- Tu as réponse à tout à ce que je vois. Il a seulement une dernière anicroche.
- Quoi, encore… !
- Il fait nuit, les falaises sont plutôt abruptes et nous nous trouvons actuellement en territoire Marelk, ce qui fait planer sur nous une menace de mort. Voilà le problème !
Chapitre 5 : Chapitre 5 : Comment nettoyer des taches de gras
" Nous nous trouvons actuellement en territoire Marelk. "
Cette phrase résonna cent fois entre les deux oreilles de Pauline, telle une chauve-souris qui tournoie autour de quelqu'un sans jamais vraiment le toucher.
Elle se leva, voulut marcher, mais trébucha : elle n'avait ni mangé ni dormi depuis…
La jeune fille n'eut même pas le réflexe de mettre les mains en avant et tomba comme une masse droit vers le sol. Mark n'eut pas le temps de la rattraper et ne prit d'abord pas la peine de vérifier que tout allait bien - il devait penser qu'elle avait juste trébuché.
- Nous allons nous mettre à l'abri. Ce plateau est percé de trous, comme du gruyère, il faut que nous trouvions rapidement une grotte, exposa-t-il en se relevant, grimaçant de douleur. Je demanderai à un médecin du Palais de m'examiner, je ne suis pas sûr d'être en un seul morceau…
Sans se soucier de la Marelk qui n'avait plus remué un cil, le Prince avança vers le pied de la paroi. Il se massa les côtes, et pointa du doigt une cavité rocheuse :
- Tiens ! Là ! Nous avons de la chance. Tu viens, Marelk ? Marelk ! Je ne plaisante pas, nous risquons… Pauline ? Allez, debout ! Je ne vais tout de même pas te porter jusqu'à…
Il faut croire que si. Mark retint de cette expérience qu'il n'est pas utile de converser avec une personne endormie comme une souche.
Lorsqu'elle se réveilla, Pauline entendit un glou-glou de source. Le son était amplifié. Elle était dans une grotte. Seule. Elle se releva vivement et ses cheveux, déjà bien emmêlés, se prit dans les branches d'un buisson. Elle se trouvait sous des arbustes touffus, protégeant des regards ennemis. Ce ne fut que lorsque ses yeux se furent suffisamment accoutumés qu'elle vit, à ses pieds, une épée à demi cachée par des feuilles. Une épée d'argent aux armes de Silla. Pauline s'en saisit et sortit de la grotte. Discrètement. Bien lui en prit. À moins de cent mètres en contrebas, des tentes brunes étaient dressées.
Le campement des Marelks.
En rampant, la jeune fille se glissa près d'un abri. Au milieu du camp, il y avait un poteau de bois surmonté de la tête d'un lion. Le félin semblait encore vivant, figé dans un ultime rugissement. Il avait la gueule grande ouverte, ce qui laissait voir d'immenses canines, trois fois plus longues que celles des félidés communs.
Le petit problème, c'est que Mark était lié à ce poteau, inanimé. Le front du jeune homme était couvert d'une pellicule de sang caillé, noirâtre, signe qu'on lui avait porté un coup au crâne, et sa tunique était déchirée, tachée, elle aussi, d'une trainée sombre. Un tressautement agita soudain les paupières du Prince : il n'était pas mort.
La Marelk songeait qu'il serait de bonne guerre de lui prêter main forte lorsque soudain, deux mains s'abattirent sur ses épaules.
- Qu'est-ce que tu croyais ? Qu'on ne te voyait pas ? Par ici !
Pauline se retourna et se retrouva nez à nez avec un homme d'une trentaine d'années, basané, l'air grave. Un tic nerveux fit sursauter sa joue lorsqu'il dévisagea la jeune fille.
- Mais... ! Ça alors ! Tu es Marelk !
Pauline plaça maladroitement l'épée de Mark entre elle et l'inconnu.
- Il y a des chances, oui, souffla-t-elle, ne sachant quelle contenance adopter. Pourquoi avez-vous capturé… hem... ce Sillan ?
- Les Suédois viennent tout détruire ici, tu n'es pas au courant ? grogna le Marelk en arborant une grimace méprisante. Ce sont des...
- J'ai pourtant entendu dire que c'est vous qui voliez dans les cités sillanes, non ? fit Pauline qui était soudainement submergée par un sérieux doute.
- Pardon ? Mais tu es folle ! Ce sont ces chiens qui font des razzias par ici et je ne suis pas un menteur ! Que fais-tu ?
Son interlocutrice commençait à prendre la direction du poteau où Mark était attaché, sans se soucier des explications du guerrier.
- Je dois l'aider, il va attraper des coups de soleil et se déshydrater, c'est mauvais pour la santé.
- Non ! ordonna l'homme en retenant de justesse Pauline. Il faut que je te mène devant le roi Melchior. Lui seul peut te permettre de...
- Peut-être, mais apprenez qu'une déshydratation prolongée peut entraîner le coma, puis la mort, ce qui est assez embarrassant. On ne va quand même pas le laisser là tout seul !
- Viens.
Après une courte hésitation – le Marelk faisait deux têtes de plus qu'elle – Pauline choisit de suivre le guerrier. Ils traversèrent un campement désert fait de tentes en peau. L'aridité consignait les familles dans leurs abris, en attendant une température plus clémente, le soir. L'homme conduisit l'adolescente devant une tente plus ornementée et plus grande que les autres. Avant d'y pénétrer, elle jeta un dernier regard en direction de Mark, abandonné sous un violent soleil.
Contrairement à ce qu'elle pensait, Pauline ne trouva pas l'air de l'intérieur du chapiteau étouffant. Au contraire, une agréable fraîcheur y régnait, ainsi qu'une lumière tamisée. Seuls un vieillard, assis sur un trône en bois et un garçon, qui était en train de lire à haute voix un imposant ouvrage s'y trouvaient.
- Bienvenue, jeune fille, l'accueillit le Roi d'une voix douce et calme. Comment t'appelles-tu, mon enfant ? Si mes yeux me font parfois défaut, je sais encore reconnaître une fille de mon peuple lorsque j'en vois une. Mais il me semble que je ne t'ai jamais rencontrée auparavant et que tu es vêtue bien étrangement. Quel est ton nom ? Que revendiques-tu ?
- Je... je m'appelle Pauline, se présenta la jeune fille à qui le vieil homme imposait un immense respect. Monsieur... je veux dire : votre altesse, il faut que je vous dise... Le garçon que vous avez... je veux dire : il est… non, ce n'est pas le plus... enfin, euh... Excusez-moi, je ne sais pas par quoi commencer.
- Par le plus simple, l'encouragea amicalement Melchior. Ton nom.
- Merci, votre Altesse. Je m'appelle Pauline, et voilà ce qui nous amène ici : les Sillans et les Marelks sont sur le point de se faire écraser pas une force qui...
- Cela suffit, l'interrompit le Roi d'un ton sévère, je refuse d'entendre parler d'une quelconque alliance. Après tout le mal que les fils de Silla ont fait à mon peuple, je ne peux rien accepter. Tu perds ton temps, mon enfant.
- Alors vous préféreriez tous mourir parce que vous avez refusé de pardonner plutôt que de pardonner et vivre ? demanda Pauline qui sentait bien que sa cause était perdue par avance. Je n'ai jamais compris cette mentalité...
- Nous avons notre fierté.
- C'est bien ce que je dis, vous êtes complétement obtus, murmura la Marelk sans que Melchior puisse l'entendre. Une dernière chose, et cela ne concerne que moi : pourriez-vous m'accorder la libération du jeune homme, dehors ?
- C'est un Sillan ! jeta le Roi en hochant négativement la tête. Un fils de roi, qui plus est... Un descendant de l'un de ces chiens qui ont massacré, opprimé mon peuple. Il est hors de question qu'il parte, il paiera pour ceux qu'il représente.
- Si ça se trouve, il représente des gens sympas comme tout, qu'est-ce que vous en savez ? Je suis sûre que vous ne lui avez même pas…
- Suffit. Nous avons décidé qu'il serait exécuté demain. Lorsque le soleil sera à son zénith.
- Mais il est trop jeune ! Beaucoup trop jeune ! Bon, d'accord, il n'a pas très bon caractère ; mais il sait être aimable quand il veut ! C'est un charmant personnage, ajouta Pauline, il a de la prestance et...
- Tu peux rester dormir ici pour sept lunes. Après, il te faudra partir, trancha Melchior en levant brusquement la main pour faire cesser la plaidoirie. Mon petit-fils te conduira. Emradin, vaanach barlimra, yoralo, lança-t-il à l'adresse du garçon qui reposa l'énorme lourd livre sur le sol.
Sans un regard pour l'adolescente, Melchior se plongea dans une profonde réflexion, les sourcils froncés.
Dans la petite tente qu'on lui avait accordée, Pauline n'hésita pas à percer deux trous dans le cuir, de manière à observer le lieu où Mark était lié. Il n'avait toujours pas repris conscience.
Lors de la journée, la Marelk s'aperçut que le Prince restait sans surveillance aux moments du repas. Elle mangea et but ce qu'on lui apporta, cachant une partie de sa nourriture et une outre d'eau sous le tapis en fourrure. Une fourrure blanche, molle et chaude.
La nuit tombée, juste après qu'on lui eut apporté son repas du soir, elle sortit et se rendit auprès du prisonnier, une épée à la main et un sac de l'autre. Mark était éveillé, avait les yeux entrouverts, entourés d'une croûte de sable. Il regarda longuement la nouvelle arrivante avant de lancer :
- Alors, on vient profiter du spectacle ? J'étais sûr que tu préparais un piège, vermine… Sale…
- Tu as beaucoup de chance que je ne frappe pas les gens sans défense, marmonna Pauline en le regardant de haut.
Mark ouvrit la bouche, furieux, mais se tut d'exténuation. La jeune fille posa alors la main sur son visage et crut qu'elle plaquait les doigts sur un poêle. À la lueur de la lune, elle se rendit compte que le Prince avait les yeux brûlants non seulement de colère, mais aussi de fièvre. Avec rapidité, elle le détacha, puis l'aida à marcher jusqu'à un corral où broutaient quelques chevaux. Là, elle vola un cheval blanc, le premier qui se présenta à elle. Cet animal portait une étoile noire sur le front et semblait paisible.
Craignant de voir à tout moment débarquer un garde marelk, Pauline hissa Mark, le sac et enfin l'épée sur la monture, avant de l'enjamber à son tour. Empoignant résolument la crinière de l'équidé, elle lui donna une légère tape sur les flancs. Le cheval s'enflamma alors sans prévenir, et défonça la barrière pour s'enfuir dans la nuit, emportant les deux fugitifs. La jeune fille dirigea l'équidé dans une direction au hasard.
" Bien, pour une fois que l'un de mes plans fonctionnent ! songea la Marelk. J'espère que nous allons nous en sortir, et que sa majesté va se réveiller, parce que je compte sur lui pour réchapper vivants de cet enfer ! "
Peu à peu, le sable du désert laissa place à une herbe jaune, puis bientôt une végétation de plus en plus envahissante. Le soleil darda ses premiers rayons sur la terre, et Pauline décida de diriger sa monture en nage vers un bois qui paraissait relativement calme.
Après avoir allongé Mark sur un lit de fougères, la jeune fille trempa des morceaux de pain dans de l'eau pour le faire plus facilement ingérer au blessé. Celui-ci avait la respiration sifflante et de la sueur, mêlée au sang, coulait jusque dans ses yeux. Patiemment, la Marelk s'employa à faire manger et boire le Sillan, elle ne put boire une seule goutte du breuvage : le garçon n'avait pas étanché sa soif que l'outre était déjà vide.
Plongé dans une forte fièvre, Mark délira, criant des paroles incohérentes, s'exprimant dans un langage inconnu parfois. Ne sachant que faire, Pauline resta à ses côtés, embarrassée, priant pour que les délires du jeune homme finissent. Elle épongeait de temps à autre ses tempes, à l'aide du tissu du sac. La jeune fille, durant une acalmie, voulut s'allonger pour se reposer juste quelques secondes... et s'endormit comme une masse.
Elle fut éveillée par un oiseau nocturne, hululant après un mulot au dessus d'elle. Il faisait nuit noire. Prenant appui sur ses poignets, elle se releva en baillant à s'en décrocher la mâchoire, et sentit une cape de velours lui tomber des épaules sur ses jambes. Elle frissonna, il faisait humide.
Une démangeaison désagréable la picota entre les épaules. Elle se retourna vivement et remarqua un regard posé sur elle. Mark était debout - ayant visiblement retrouvé une partie de sa santé - appuyé contre le tronc d'un arbre, les bras croisés. Il attendait. Pauline se releva et lui rendit sa cape.
- Je te remercie, fit-elle, très diplomate.
- Il n'y a pas de quoi, répondit le Prince sans rien ajouter.
Il accrocha la fibule qui maintenait la cape. Ceci fait, il soupira :
- Tu nous as perdus, félicitations.
- Dis donc ! s'énerva aussitôt la jeune fille. Je trouve que tu vas un peu loin, tu...
- Chut. Écoute !
Oui, Pauline aussi avait entendu... Mark posa un doigt sur ses lèvres pour faire signe de ne rien dire. Un grognement sourd brisa le silence de la nuit, et un profond halètement se fit entendre.
La Marelk ne bougeait pas d'un cil. Le Prince, quant à lui, plissa les yeux à la manière d'un chasseur à l'affût, et sortit très lentement une dague effilée, sans émettre le moindre son. De nouveau ce grognement.
La jeune fille lut sur les lèvres du Sillan :
"Bai-sse-toi !"
Voyant que Pauline ne réagissait pas, il recommença, hurlant, cette fois-ci :
- BAISSE-TOI !
Au moment où un formidable rugissement retentit, Mark bondit au-dessus de sa compagne, qui se jeta à terre. Lorsqu'elle se retourna, poings brandis, ce fut pour constater que le Prince achevait une sorte de petit lion aux canines proéminentes. Il se releva et essuya sa lame dans l'herbe, fier de sa personne, arrogant à un degré insupportable.
- Tu pourrais au moins me remercier ! grinça-t-il en moment où il bouscula Pauline.
Celle-ci prit la mouche.
- Ah oui ? Et de quoi, je te prie ?
- Mais de t'avoir sauvé la vie, très chère !
- Parce que moi, rappela la jeune fille, je n'ai pas sauvé la tienne, peut-être ?
- Ça m'étonnerait ! ricana Mark, ce qui provoqua l'indignation de la Marelk. Où alors je dormais... Et puis... quand on sait que tu n'aurais même pas été capable de te tirer des griffes d'un Saber, fit-il en désignant du menton la bête morte.
- Peuh ! Je reconnais bien là un homme : in-ca-pable de reconnaître ses torts ! C'est tout simplement...
- Oui ? demanda ironiquement le jeune homme en voyant que l'adolescente avait perdu ses mots. Prends ton temps, surtout, avant de réfléchir, parce qu'il paraît que c'est fatal, chez certaines personnes de la gent féminine. Mais ça ne serait pas une grosse perte.
- C'est petit, pour quelqu'un qui se dit prince ! Tu es puéril, Sillan !
- Cet épithète s'adapte davantage à toi, ma chère, argua Mark, toi qui ne veut pas admettre ton infériorité.
- Et voilà ! se lamenta faussement Pauline. Ça hérite d'un royaume et ça se prend pour...
- J'ai en horreur les filles qui désirent toujours avoir le dernier mot, la coupa Mark.
- Et moi, j'exècre les hommes suffisants, rétorqua aussitôt Pauline.
- Le problème, vois-tu, fit le Prince, c'est que je déteste par dessus tout avoir tort !
Pour mettre un terme à cette discussion qui l'engageait sur une pente un peu trop glissante, le Sillan prit la Marelk par les épaules et la fit taire d'une manière peu conventionnelle.
Lorsque le Prince se recula, il souriait, moqueur ; Pauline amorça une sévère gifle, mais le Prince bloqua son bras. Quand elle voulût le frapper de son autre main, il l'en empêcha de la même manière.
- Je sais, je sais, soupira-t-il, mais c'était vraiment une occasion de te clouer le...
Pauline, à laquelle ne s'offrait que peu de solutions pour retrouver l'honneur, plagia les techniques de Mark, qui parut un brin surpris :
- J'avoue... commenta-t-il. J'avoue que, là, tu m'as si bien ôté les mots de la bouche que je ne sais plus du tout ce que je voulais dire.
Et il se baissa pour épousseter furtivement la terre collée au cuir de ses bottes.
Il ajouta soudain, comme si cela était d'une importance capitale :
- J'imagine que tu n'as pas lavé les loques que tu portes depuis un nombre incalculable de semaines ?
- C'est parce que tu n'as pas encore inventé le pressing.
- Si je ne l'ai pas fait, c'est que je n'en ai pas encore eu le temps ; mais très sincèrement, je crois qu'un plan d'eau claire suffira pour éliminer une grande partie de la crasse qui macule tes habits.
- Si ça marche avec mes habits, penses-tu qu'avec les tiens... ?
Les deux jeunes gens se retrouvèrent à frotter énergiquement les habits de l'autre avec un morceau de savon, au bord d'un grand lac dont l'eau miroitait sous le soleil couchant.
- Je savais que les hommes étaient négligents, se moquait Pauline, mais à ce point ! Non, mais tu as vu cette énorme tache ? Elle est carrément incrustée dans le tissu, cela fait presque une demi-heure que j'essaye de l'ôter sans qu'elle s'éclaircisse seulement.
- Beurk, ne parlons donc pas de tes vêtements ! s'exclama Mark en mettant sous le nez de la jeune fille une tunique constellée de boue, de traces d'herbe, et couverte d'accrocs plus ou moins visibles. Et elle était neuve, me semble-t-il !
- J'ai des excuses, protesta la jeune fille, j'ai dû m'échapper, me cacher, me battre, et sans aucune aide, alors mes taches à moi n'ont rien de honteux. Ton énorme tâche est une salissure faite au cours d'un repas, j'en mettrais ma main à couper. Regarde-moi ça, c'est tout simplement... Mark ! Qu'est-ce que c'est ?
- Alors ceci... il me semble que c'est une tache de gras, marmonna Mark en étudiant une traînée brune sur l'une des manches de la tunique dont il s'occupait.
- Non, souffla Pauline. Ça.
Le garçon releva la tête. L'autre bord du lac, à présent plongé dans une semi-pénombre, s'était illuminé. De minuscules lumières jaillirent des buissons. On eut cru que de minuscules clochettes tintaient en même temps.
- Ce sont des nymphes. Il paraît que, de près, elles ressemblent à de petites filles ailées extrêmement fines. Amusant.
Alors que la Marelk restait subjuguée par ce phénomène très particulier, son compagnon continuait à frotter avec vigueur sa tunique – au risque de la déchiqueter. Tout à coup, les nymphes disparurent, fendant les airs si vite qu'on ne remarquait d'elles qu'une traînée lumineuse. Un craquement parvint aux oreilles des jeunes gens. Mark se désintéressa subitement de la tunique de son amie : quelqu'un - ou quelque chose - marchait de l'autre côté du lac. Quelque chose de pesant.
- Cela, sauf erreur de ma part, glissa le Prince, ce n'est pas une nymphe.
La suite devait lui donner raison.
Les pas cessèrent. Les nerfs à bloc, les compagnons se rapprochèrent l'un de l'autre. Il n'y avait plus un bruit, Pauline avait cessé de respirer, et Mark était prêt à dégainer son épée. Le regard de ce dernier passait et repassait sur l'autre rive. Pas un buisson ne bougeait. Sans prévenir, les taillis de la berge opposée s'agitèrent et la tête d'un énorme bouc blanc émergea d'entre les feuilles. Ses yeux étaient entièrement jaunes, il n'avait pas de pupilles. De gigantesques cornes enroulées sur elles-même surmontaient son front et sa barbiche était tressée. L'animal ne bougeait pas d'un centimètre, fixant les deux jeunes gens avec une intensité effrayante.
- Attention, ne fais aucun geste brusque, prévint Mark du bout des lèvres.
- Pourquoi ? Tu vas me dire qu'il s'agit d'un nouveau monstre, une sorte de bique cannibale, c'est ça ?
- Je n'en sais rien, et c'est tout le problème, murmura le Prince. C'est bizarre, il reste vraiment immobile.
Comme s'il n'avait attendu que ces mots, le bouc se leva.
En réalité, l'étrange créature possédait des bras et un torse humain. Il avait en revanche des jambes caprines. Il se tenait debout comme un homme et portait une grande toge rouge aux liserés blancs. Le bouc humanoïde mesurait à peu près deux mètres de haut. Son anthropomorphisme ajoutait à l'effroi qu'il provoquait chez les deux amis.
- C'est effrayant ! chuchota Pauline. Mark, on s'en va.
- Non, attends, ça ne sert à rien. Ils courent trop vite.
Inquiète, la Marelk lut de la curiosité dans les yeux de son compagnon. La créature s'avança alors sur la surface du lac. Il marchait sur l'eau avec une majesté surprenante, en ne provoquant que quelques ondulations sur la surface.
- Bon, là, je me…
- Attends, je te dis ! Je crois savoir ce que c'est…
- Tu réfléchiras en courant, viens !
- Je sais : c'est un fougre ! s'exclama le Sillan.
Le cri fit sursauter le dit fougre qui laissa échapper un grognement. Son pelage blanc comme neige se mit à noircir. Mark était à présent aussi impressionné que sa compagne. Incapables de faire le moindre geste, les deux amis assistèrent à un phénomène peu courant. La créature tendit la main au-dessus de la surface du lac, et des jets translucides se mirent à jaillir du plan d'eau pour former une canne liquide. Cette crosse peu commune alla se poser entre les doigts du fougre. Dès que ce dernier eut effleuré la masse transparente, la canne se rigidifia, elle avait pris l'apparence du cristal. Au sommet de cette canne flottait une petite sphère d'eau. Rien ne la maintenait, elle semblait être en apesanteur.
Le fougre tourna son museau vers Mark. Celui-ci fronça les sourcils, l'air anxieux :
- Mais, je…
- Qu'y a-t-il ? s'enquit Pauline.
- Il me demande de vous laisser. Tous les deux. Il dit qu'il ne te fera pas de mal. Écoute, je vais m'éloigner un peu. Je vous surveillerai du coin de l'œil. S'il y a le moindre problème, j'accourrais. Ne t'inquiète pas.
Le fougre attendit que Mark se soit évanoui dans les fougères, puis il se rapprocha de Pauline, qui n'osait pas bouger d'un millimètre. Le pelage de la créature était redevenu blanc. Il leva la main avec solennité et appuya son index et son majeur au beau milieu du front de la jeune fille, et celle-ci sentit une vague de chaleur la submerger comme les rouleaux de l'Océan. Elle entendit distinctement une mélopée, des mots. Des mots d'un autre langage, mais qu'elle comprenait parfaitement. Lorsque le fougre retira ses doigts rugueux, Pauline fut envahie d'un froid et d'une peur intense, et sombra dans un trou noir...
Chapitre 6 : Chapitre 6 : Comment régler une situation conflictuelle avec un Toowano
Un clapotis réveilla Pauline. Il faisait jour, mais le Soleil était encore bas dans le ciel. Clignant paresseusement des yeux, elle se releva, et vit Mark dans l'eau limpide du lac.
- Viens, dépêche-toi ! lui cria-t-il. Nous avons de la route à faire. Tu ne t'es pas lavée depuis trois moins... au moins !
Bien décidée à noyer le jeune homme, Pauline ôta ses bottes et voulut plonger de manière gracieuse. En fait de grâce, elle glissa sur un tapis d'algues et tomba comme une pierre dans le lac, sous le rire amusé du Prince.
L'eau était gelée.
- Aaaaaah ! Mais tu es dingue ! Pourquoi ne m'as-tu pas dit qu'elle était glaciale ?
- Parce que ce n'est pas très confortable de voyager avec quelqu'un dont l'odeur couvre celle de son cheval, riposta le Sillan.
En grelottant Pauline se rua sur lui dans le but de réaliser les projets dont nous avons parlé plus haut. Mais il nageait si vigoureusement qu'il la distança bientôt. Soudain, la jeune fille sentit que quelque chose l'entraînait par le fond. Sa tête s'éloignait de la surface à une rapidité folle, comme si on avait attaché des boulets à ses chevilles : elle coulait à pic. De l'eau s'engouffra dans sa gorge, provoquant une sensation de brûlure. Pauline battit des pieds et des mains pour tenter de se défaire de la chose qui allait la noyer. Des tâches vives pétillèrent sous ses yeux, ça faisait mal. Au moment où le froid et le manque d'oxygène en venait à lui faire mal, une poigne puissante la rattrapa de justesse et la hissa à l'air libre. Lorsqu'elle put remplir enfin ses poumons, hors d'haleine mais hors de danger. Elle croisa le regard sombre de Mark. De toute évidence, il venait de lui sauver la vie. Les lèvres violacées et tremblant comme une feuille,Pauline posa sa tête sur le torse chaud du Prince,
Sans bouger, celui-ci calma son amie d'une voix tranquille :
- Il n'y a rien, Pauline, ce n'est rien. Ne t'en fais pas, je suis là, il n'y a plus de danger.
Tout en la rassurant, il atteignit le bord en quelques brasses et réussit à la faire asseoir sur la berge. La jeune fille vibrait encore de terreur et de froid.
Encore une fois Mark enroula les bras de Pauline de sa cape chauffée par le Soleil. Puis, il s'étendit de tout son long pour que les rayons le réchauffent à son tour.
- Que s'est-il passé ? interrogea-t-il soudain. Tu avais l'air de savoir nager, pourtant !
- Je... je... j'ai senti quelque chose qui m'entraînait. C'était gluant, visqueux. Je... n'ai pas réussi à m'en défaire ou à remonter... c'était beaucoup trop fort pour moi !
La jeune fille, claqua des dents, et Mark paraissait tendu, et nerveux.
- Ça ne peut pas être un Ondin. Tu ne faisais rien de mal, essaya-t-il d'expliquer, mais je ne connais pas tous les Irréels de cette forêt... Loin de là !
Un grognement, suivi d'un vacarme épouvantable de branches cassées lui coupa la parole. Les deux compagnons se dévisagèrent, s'interrogeant mutuellement du regard. Mark se rua sur ses vêtements, les enfila et prit Pauline par le bras :
- Cours !
Sans attendre, la Marelk détala dans les bois, suivie de près du Prince. La peur décuplait ses forces. Elle entendait derrière elle le jeune homme qui courait et, encore derrière, elle percevait la course lourde, plus lointaine d'une créature, qu'elle ne parvenait – ni ne cherchait – à voir.
Ce fut alors qu'un juron et une chute firent s'envoler quatre Kasukus aux couleurs vives. C'était Mark. Il s'était pris les pieds dans une racine et était tombé.
Pauline avait le choix entre se sauver ou aider le Prince. Elle se précipita vers le Sillan, le remit sur ses pieds puis l'entraîna en lui déboitant à moitié l'épaule.
Alors, quand elle sentit la créature se rapprocher nettement, l'adolescente se mit à voler, sans qu'elle se l'expliquasse. Mark l'emportait dans les airs. Les deux amis se retrouvèrent perchés sur une branche, suspendus à une liane. Pauline voulut parler, mais la main libre du Prince vint se plaquer sur sa bouche. Il restait parfaitement immobile, tout les sens en éveil. On entendit la créature s'arrêter, gratter la base du tronc, puis parcourir chaque centimètre carré à moins de deux pas de l'arbre, soufflant, grognant. Il y eut une sorte d'aboiement rauque, comme le cri d'un corbeau... puis plus rien.
Lentement les nerfs des adolescents se relâchèrent...
Et un hurlement inhumain retentit, deux branches au-dessus de leur crâne !
C'était une immense bête, carrée, trapue, le poil rêche, couvert de taches bordeaux. Elle avait les pattes courtes, mais portait les mêmes doigts que ceux d'un primate aux antérieures. Ses yeux rougeâtres et luisants observaient nos héros d'un air malveillant et affamé. Un filet de bave dégoulina de son menton et alla s'écraser au sol, manquant de peu le coude de Mark.
Un petit problème était venu s'ajouter aux autres : le monstre venait de se mettre debout.
- Pauline, tu vas courir loin, le plus vite que tu pourras, lorsque je te...
- Écoute-moi bien, ta majesté, je ne suis pas un domestique qui obéit au moindre de tes ordres, c'est bien reçu ?
- Voudrais-tu que je formule ma demande de manière plus convaincante ? menaça sourdement le Sillan.
- Oh, là, là, j'ai peur ! répliqua Pauline. Mais viens ! Je t'attends ! C'est quand tu...
Et la créature se jeta sur eux.
La bête sembla être stoppée net dans son élan, comme si elle s'était heurtée à un mur invisible. Elle s'écrasa au sol, pour enfin s'enfuir en gémissant dans la forêt.
- Je l'ai eu !
Un groupe de petits personnages de la taille d'enfants investit alors les lieux. Ils étaient tous vêtus de vêtements cousus dans des feuilles ou des lambeaux d'écorces. Tous, hommes et femmes, étaient badigeonnés d'une teinture rouge sombre ; leurs immenses oreilles velues encadraient un visage néandertalien ; de plus, leur arcade leur conférait cet aspect primitif, et une des particularités de leur long nez était de pouvoir s'orienter jusqu'à un angle de cent quatre-vingt degrés. Ils sautillaient sur place, piaillant, et désignant le chemin qu'avait emprunté la créature sauvage. Ils entourèrent les deux jeunes gens, tirant sur leurs habits, examinant leurs armes, trépignant et échangeant des propos incompréhensibles de par leur flux accéléré. Pauline jeta un coup d'œil intrigué à Mark. Ce dernier avait un regard déprimé.
- Ce sont des Toowanos. Ils ne sont pas méchants, mais…
- Mais quoi ?
- Je dirais qu'ils sont bêtes comme leurs pieds, pour ne pas être déplacé.
- Tu dois bien t'entendre avec eux, alors.
Ce fut alors que le calme s'installa. Les petits personnages se rangèrent, formant une sorte de haie d'honneur, solennels. Un autre Toowano apparut alors. Il portait une cape en fourrure à moitié râpée, une couronne de baies rouges était posée sur ses cheveux hirsutes, et il tenait à la main une grossière crosse en os. L'un des petits hommes rompit les rangs pour s'incliner.
- Ô, grand Roi !
- Lui, un Roi ? chuchota la Marelk.
- Chut, attention, marmonna le jeune homme.
- Gloire et Honneur au Roi des Marmottes ! s'égosilla le petit homme qui s'était écarté des autres.
Et tous de reprendre avec entrain :
- Gloire et Honneur au Roi des Marmottes !
Ils poussèrent des cris de joie en sautant un peu partout, et ce dans l'anarchie la plus totale. Le "Roi des Marmottes" – qui ne s'était pas déparé de son air grave – leva la main, ce qui eut pour effet immédiat de calmer la foule en délire. Un sourire factice se peignit sur ses traits :
- Un peu de calme ! Nous avons des hôtes.
Sa voix suraigüe surprit tant Pauline qu'un rire étranglé s'échappa de ses lèvres.
- Quelque chose t'amuse, petite femelle ?
- Ô grand Nivek ! intervint aussitôt le Toowano qui avait accueilli le Roi des Marmottes. Ne fait pas attention à cette femelle humaine, elle...
- Dis-donc, Mark, ils vont encore m'appeler comme ça pendant longtemps ? siffla Pauline à l'oreille du Sillan.
- Je ne vois absolument pas en quoi cela te gène, ce n'est ni une insulte ni une calomnie, ils...
- Et toi, misérable ver puant ! s'écria le Roi Nivek. Si je ne t'ai pas autorisé à parler, tu ne parles pas !
- Je ne suis pas né dans le même cloaque que toi, cracha l'insulté, ne me manque pas de respect.
- Mark, voyons, le reprit son amie, philosophe, je ne vois absolument pas en quoi cela te gène, ce n'était ni une insulte, ni une calomnie.
- Marelk, je ne souhaite pas perdre mon temps avec des êtres aussi stupides que des Toowanos. Nous... ouch !
Le Roi Toowano venait de donner un coup de sa canne en os dans l'estomac de Mark. Celui-ci se cassa en deux, mais lorsqu'il se releva, il tenait dans chaque main une dague. Sa Majesté Nivek s'éloigna précipitamment de plusieurs pas. Sa Cour recula aussi comme un seul homme, jetant un cri de surprise.
- Je te conseille de ne plus jamais me toucher si tu ne veux pas embrasser ceci... menaça le Prince en agitant une des dagues.
Mais le Roi Nivek n'était pas le Roi des Marmottes pour rien. Il épousseta le morceau d'écorce qui lui couvrait la poitrine en retroussant la lèvre supérieure – ce qui accentua encore sa ressemblance avec une espèce simiesque. La voix plus aigüe que jamais, il appela le Toowano qui l'avait accueilli :
- Benminja !
- Oui, ô Roi Nivek ?
- Tiens ! Voilà ma crosse ; je te donne l'honneur de corriger cet humain puant pour moi.
Il était évident que Benminja aurait pu se passer de cet honneur – surtout face à un adversaire de deux fois sa taille – mais il s'inclina bien bas et saisit la crosse qui lui était offerte. La troupe entière de Toowanos n'avait d'yeux que pour Benminja, ce qui lui donna quelque peu d'assurance. Mark – passablement énervé par l'ennuyeuse tournure que prenaient les évènements – fit sauter une dague entre ses doigts. Benminja le guerrier avançait millimètre par millimètre, le regard rivé sur l'éclat de l'acier. Au moment où le Sillan simula une brève attaque, Pauline laissa échapper un :
- Non ! Ne fais pas ça !
- Je vais me géner...
- Il est trois fois plus petit que toi, tu n'as pas honte ?
- Toi, la femelle aux cris de putois ! l'invectiva alors Nivek. Tais-toi, ne gène pas nos guerriers !
La figure de la Marelk s'allongea, elle croisa alors les bras et s'adossa à un arbre.
- Tout bien pesé, vas-y Mark, défoule-toi.
- Mes frères ! s'égosilla soudain le Roi Toowano. Cette humaine puante vient de nous insulter ! Vengeons-nous, mes frères ! Vengeons-nous !
- Non mais il est malade ? Je n'ai jamais fait ça !
Le Roi Nivek trépignait sans tenter une seule offensive, mais sa Cour commençait à se diriger vers les deux humains ; leur agressivité semblait avoir été exacerbée par le petit tyran qui bondissait sur place, hurlant diverses imprécations.
- Là, Marelk, il va falloir trouver autre chose que des sentiments de pitié pour nous en sortir.
- Mais pourquoi ? Tu les dégommes et on s'en va, ce n'est pas ce qui était prévu au programme ?
- À la base, ils étaient un. Maintenant, il faut faire diversion. Et surveille ton vocabulaire, nous ne sommes pas dans une taverne.
- Diversion ? Pas de problème, ta Majesté, il suffisait de le demander tout de suite !
La jeune fille pointa la cime des arbres du doigt, au-dessus de leur tête. Tout le monde suivit des yeux la direction qu'elle indiquait – y compris Mark.
- Euh... Mais... mais oui ! On dirait... En effet, je ne me trompe pas : il s'agit bien d'un hamster arboricole géant rose à pois verts ! Une espèce rarissime dans ces contrées hostiles ! Il faut l'appeler ! Appelez-le ! Il faut absolument qu'il descende ! C'est une race descenditoire, elle descend si on l'appelle. Hé-oh ! Le hamster !
- Marelk, je t'en prie, tu es ridicule.
- Monsieur Hamster !
À la grande surprise de Mark, le Toowanos n'hésitèrent pas une seconde à appeler le hamster. Pauline les encourageait avec entrain :
- Monsieur Hamster – cours – ou-hou ! Cours. Descendez, s'il vous plaît ! Oh, là, là – cours – il est é-norme ! Cours, je te dis ! Hé-ooooh, ouhoou ! Cours !
Tandis que de petites créatures bas de plancher s'évertuaient à faire descendre un hamster arboricole géant rose à pois verts d'un arbre, on put voir une paire d'humains s'éloigner à vitesse grand V entre les palétuviers. Peut-être étaient-ils allergiques aux poils de hamsters arboricoles géants roses à pois verts.
Lorsqu'ils n'entendirent plus les appels des Toowanos, les deux jeunes gens cessèrent de courir. Ils reprirent leur souffle. Pauline confia au Prince :
- C'est étrange, mais Nivek avait un faux air d'un homme politique de mon mon... du Monde Corrompu. Où est-ce que... ?
Mark tirait Pauline par le bras dans les sous-bois, il marchait vite et semblait passablement exaspéré.
- Mais... mais attends ! Où est-ce que tu nous entraînes ? interrompit la jeune fille en se dégageant.
- Il faut partir d'ici, c'est dangereux, répliqua le Sillan sans cacher un soupir, horripilé.
- Tu ne sais même pas où tu vas !
- Et toi, tu le sais sans doute mieux que moi ? C'est mon pays, Marelk !
- Et le mien, puisque je suis, justement, une Marelk !
Pauline croisa les bras, victorieuse. Mark se passa une main dans les cheveux et lui tourna le dos, soupirant pour la dixième fois de la journée. La jeune fille crut entendre un "Ça continue très fort...", mais lorsqu'il se retourna, le Prince avait recouvert son sang-froid.
- Je vais essayer d'être bref, Ma... Pauline. La créature qui nous a poursuivis, tu t'en souviens ?
- Quelle créature ? demanda naïvement Pauline. Mais bien sûr que je m'en souviens, cesse un peu de prendre tous ceux qui ne sont pas chevaliers pour des crétins, ton altesse !
- Bien, ce fauve est un saka, je sais qu'il s'agit d'un monstre utilisé par Athor. Il a des origines démoniaques, compris ?
- Oui, Professeur.
- Cesse un peu de te moquer de moi...
- Ça, ça promet d'être simple !
- Tais-toi ! s'imposa finalement le Prince. Un saka est plus une machine à tuer qu'un animal, et s'il était là au moment où nous sommes passés, ce n'était pas anodin, il n'y avait aucune coïncidence si nos chemins se sont croisés.
- Compris, Majesté, ce gros machin préhistorique est envoyé par Athor pour nous tuer ?
- Exact.
- Ce qui voudrait signifier que notre ami Athor sait où nous nous trouvons actuellement ?
- Il y a des chances.
- En conséquence et sans vouloir te montrer fatidique, tu es en train de me démontrer que nous allons finir par mourir égorgés dans cette horrible forêt ?
- Horrible forêt ? se récria Mark. C'est la forêt des Irréels, Marelk ! La plus mystérieuse et mer...
- Dans laquelle on retrouvera peut-être nos cadavres, Sillan, lui fit noter Pauline.
Son compagnon avait pressé le pas de bonne grâce.
Ce fut alors qu'un grondement parvint à leurs oreilles des tréfonds de la terre.
Les deux compagnons s'arrêtèrent net. Juste devant eux, sur le flanc d'un rocher, était percée l'entrée d'une grotte, qui s'enfonçait dans les entrailles du monde. Pauline fit un pas , puis un second en direction de cette entrée.
- Je ne sais pas si c'est une excellente idée, Pauline, hésita le jeune homme, d'après moi, nous ne devrions pas entrer dans une obscure cavité, d'où sort un grognement peu rassurant.
- Mark, soupira Pauline, nous sommes perdus et nous devons demander notre chemin à quelqu'un. Il s'agit là de notre unique chance. Peut-être que, dans cette grotte, se trouve des gens aimables, prêts à nous tendre une main secourable... ?
Elle marcha encore quelques mètres en direction de la grotte. Un grondement plus puissant que les autres refroidit ses ardeurs. Elle se retourna vers le Sillan et lui adressa un sourire grimaçant :
- ... ou pas, conclut le Prince.
- Qui ne tente rien n'a rien, hem...
Voyant que Mark ne la rejoignait pas, elle insista :
- Sillan, tu viens ou tu te dégonfles ?
- Je ne risque pas ma peau dans de stupides défis.
- Parfait. Tu me regardes marcher vers la mort sans sourciller. Quel ami tu fais. C'est for...
- Qui a dit que nous étions amis ?
- Écoute !
- Qu'y a-t-il, encore !
Le grognement s'est arrêté. Peut-être que c'est pour nous inviter ?
- D'après moi, il n'y a eu qu'une seule invitation, et elle ne m'était pas destinée.
- Si je trouve quelqu'un pour me sortir de là, ne compte pas sur moi pour faire les présentations.
- Je commence à douter de ta longévité.
- Froussard !
- C'est ça ! Va mourir et oublie-moi !
Mark s'éloigna alors de la grotte, tandis que Pauline, outrée, s'engageait dans l'ouverture caverneuse.
"Et pourtant", songea-t-il,"c'est elle le personnage principal..."
Chapitre 7 : Chapitre 7 : Comment sortir d'une grotte en un temps record
Il y eut un hurlement, Pauline était paralysée de surprise et d'effroi. L'instant suivant, Mark se ruait dans la grotte.
- Ça, j'aurais dû le parier ! Mais comment peut-p, être aussi illogique ?
Il resta une fraction de seconde immobile et muet face au spectacle qui l'attendait, puis il empoigna la Marelk de toutes ses forces, tentant de l'éjecter du boyau souterrain.
- Va-t'en ! criait-il dans sa direction, faisant face au danger. Va-t'en ! Cours prévenir mon père ! Dis-lui tout ! Vite ! Cours ! Va-t'en ! Cours ! Cours !
Une flèche lui transperça l'épaule. Pauline voulut le secourir, mais le Prince lui décocha un formidable coup de poing, dégainant en même temps une longue dague.
- Va-t'en ! hurla-t-il. Je les retiens !
Seconde flèche. Second coup de poing. La Marelk sentit le sang mousseux lui inonder la bouche.
- Va prévenir le Roi ! Dis-lui ce que tu as vu ! Il comprendra ! VA-T'EN, JE T'AI DIT !
En un dernier horion, Pauline fut expulsée de la caverne et atterrit dans les fougères qui bordaient le sous-bois. Elle se mit à courir, ses jambes la portant à peine, des larmes salées venant se mêler au liquide baveux qui envahissait sa gorge. Sa main se porta à son visage pour essuyer ses joues, et la substance chaude vint engluer ses doigts.
Alors qu'une douleur lancinante lui traversait la tête, Pauline, courant toujours, eut un étourdissement et alla rouler dans les ronces, évanouie.
Lorsque la jeune fille se ranima, elle avait un toit au-dessus d'elle, et un linge humide sur son front brûlant. Elle se trouvait dans la pénombre d'une chambre, allongée sur un matelas qui sentait la lavande séchée. Une voix vieille et douce la sortit peu à peu de ses limbes.
- Tu vas mieux ? N'aie pas peur... Tu n'as pas à avoir peur... Il n'y a aucun danger, ici.
Danger, ce mot éveilla les souvenirs de Pauline. Ce qu'elle avait découvert dans la grotte lui était familier. Elle l'avait autrefois vu dans des songes, des cauchemars. Alors même qu'elle vivait chez Mme Mangalaga, dans le Monde Corrompu. Elle voulut se relever, entrevit la lueur d'un feu de cheminée. Un petit âtre. Mais celle qui l'avait secourue la força à se rallonger. Pauline ne lutta pas plus. Elle sentit que l'on ôtait le linge de son front, et perçut le clapotis de l'eau. Le linge revint poser ses ailes rafraîchies sur le visage de Pauline, qui ferma les yeux et sombra dans un sommeil sans rêves.
Après un temps impossible à évaluer, la jeune fille finit par se réveiller. Il faisait jour, la fenêtre était ouverte, mais aucun oiseau ne chantait. Avec lenteur, la Marelk se redressa et se cala contre le mur. Le feu, dans la petite cheminée, brûlait toujours, il faisait bon.
- Raconte-moi tout, fit une voix fatiguée.
Pauline sursauta et se retourna vers la droite. Une vieille femme était assise, caressant un chat tigré au regard d'émeraude, sur une espèce de rocking-chair. Inconsciemment, l'adolescente se sentit rassurée par sa présence.
Son esprit embrumé rassembla tout les éléments, sous le grincement du bois du rocking-chair. Elle se releva un peu plus contre le mur et dévisagea son hôtesse. Malgré son visage à la peau plus ridée que celle d'un abricot sec, la femme semblait conserver une certaine vigueur. Ou bien étaient-ce ses yeux vifs ou son sourire calme et aimable qui lui conféraient cette force. Le chat tigré sauta de ses genoux pour venir se frotter contre le bras de Pauline, comme pour la mettre davantage en confiance. Pour laisser la jeune fille se remémorer les évènements passés, la vieille dame, se balançant sans relâche sur la chaise, dit :
- Bankosi a l'air de bien t'aimer. C'est bon signe... D'habitude, il crache sur les étrangers. J'ai soigné ton nez avec l'onguent des Trois-Maries. C'est bon pour toutes les blessures, ce remède-là.
- Me... merci, madame, je ne sais pas comment je pourrais...
Ce passage sans transition d'un sujet à l'autre avait décontenancé, Pauline.
- Il n'y a pas de quoi ! se dépêcha de dire la femme en se levant. Et appelle-moi Androma. Goûte-moi ceci ! s'exclama-t-elle soudain en posant un bol de soupe fumante entre les mains de la jeune fille. Bois-le vite. En plus d'être très bonne, sans me flatter, cette soupe est utile. J'y ai ajouté une décoction d'arimines.
- Merci, répéta Pauline.
D'un trait, elle vida le bol. Aussitôt, Androma lui en servit un deuxième, puis un troisième. Puis, sans qu'elle sache bien pourquoi, la Marelk lui raconta tout, depuis sa vie dans son monde natal, jusqu'à son entrée dans la grotte. Là, elle marqua un temps d'arrêt et se lança :
- ... au beau milieu de cette caverne, il y avait... il y avait... hésita-t-elle, il y avait un grand... homme, tout couvert de noir. Il avait un voile sur le visage, on ne voyait rien de lui. Le voile représentait un crâne gris. Il avait des bottes en fer, noir, et une cape de soie, lourde... et noire, et un grand manteau, noir, aussi, et un grand motif sur l'armure... un motif encore plus noir que tout. Je vous jure ! C'est vrai ! s'inquiéta la jeune fille, craignant qu'Androma n'accorde pas crédit à son discours.
- Je te crois, mon enfant, la rassura la vieille dame.
- Ah... et puis, j'ai vu... j'ai vu... essaya-t-elle de se souvenir en plissant les paupières. Deux yeux rouges sous le voile, alors qu'ils n'y étaient pas avant. C'était étrange, frissonna-t-elle. Et... autour de... de lui, j'ai vu des hommes habillés en écarlate,avec le même motif. Ils étaient fous, ça se voyait dans leur regard. Ils... ils ont commencé à nous tirer des flèches. De grosses flèches. Avec des arbalètes, je crois que ça s'appelle comme ça. Et ce... cette chose... leur chef, je pense... il riait. Il est dément. Mark m'a forcée à partir et... voilà.
Androma resta songeuse un instant, réfléchissant. Enfin, elle se déplaça jusqu'à une bibliothèque qui couvrait tout un pan de mur, et en extirpa un livre au cuir fripé, aux relents de moisissure, et dont on distinguait à grand peine les dorures.
- Tu dis que tu as déjà vu ce personnage dans tes rêves ? interrogea-t-elle en faisant glisser les pages parcheminées de la pointe des phalanges. Étrange... étrange... Ah ! Je l'ai !
Sur cette exclamation, elle posa son index en haut de l'une des pages, les caractères étaient serrés, rédigés à toute vitesse. L'encre violette luisait encore sous la lumière d'une des chandelles posées sur la cheminée, comme si l'écrivain venait tout juste de reposer sa plume. Androma articula :
- "Athor est l'un des Treize Démons. Ces Treize régnaient il y a plusieurs siècles en maîtres sur le continent des Cinq Royaumes, chacun d'entre eux a été finalement pourchassé, à la suite d'une rébellion provoquée par les Guildes de chaque Royaume. Leurs Joyaux maléfiques se trouvent au sanctuaire de Klosh, ils y sont conservés par un sort. Athor a été détruit par le premier Roi Sillan, Soleriam de la lignée des Saperio, mais son Joyau n'a jamais été retrouvé. Une ancienne légende dit qu'il est censé renaître et se servir du peuple Karesh – il s'agit du peuple vivant dans le Cinquième Royaume – pour décimer les terres de Silla du Nord au Sud et de l'Ouest à l'Est. C'est devant le roi Soleriam lui-même qu'il a fait cette promesse. Mais, rien n'a jamais prouvé qu'il ait survécu, jusqu'à maintenant." Il est bel et bien écrit "jusqu'à maintenant", Pauline.
- Mais êtes-vous certaine qu'il s'agisse de cet Athor ? demanda Pauline avec empressement.
- Pas du tout, rectifia Androma, mais le motif que tu m'as décrit, ne ressemble-t-il pas à ceci ?
Elle indiqua alors, en marge de la page, ce qui aurait pu ressembler à une enluminure, si le dessin n'avait été tracé qu'à l'encre noire.
- Je pourrais me tromper... Mais... il me semble bien que c'est ça, fit la jeune fille.
- Cela veut donc dire que le Mal s'est réveillé, conclut l'aïeule comme si c'était la chose la plus banale du monde.
- Oui ! s'exclama Pauline. Il faut tout de suite prévenir le Roi de Silla ! Il saura quoi faire. Où est Mark ? interrogea aussitôt la jeune fille en se tordant le cou pour tenter d'apercevoir la silhouette du Sillan. Il faut qu'il m'accompagne, sans quoi personne ne me croira.
- Le jeune homme, le Prince ? demanda doucement la vieille femme.
- Mais oui ! s'exaspéra Pauline. Qui d'autre, enfin ?
- Il ne t'a pas suivi, lâcha tristement Androma.
Pauline reçut cette nouvelle comme un coup de fouet. Elle ne concevait pas encore que Mark soit...
- Très bien ! s'écria la Marelk. Est-ce que vous avez une arme ? S'il vous plaît.
Androma s'exécuta, dénichant une légère épée empoussiérée de derrière les livres de sa bibliothèque. De la tristesse voilait ses traits.
- Ce n'est peut-être pas la meilleure solu...
- Il a dû prendre Mark en otage, c'est un Prince. Et tout est de ma faute. Ça ne serait jamais arrivé si je n'avais pas insisté pour que nous rentrions dans la grotte. J'ai été stupide ; je dois l'aider.
Elle sortit en trombe de la chaumière qui l'avait abritée, oubliant sa fièvre.
- Je vous remercie ! lança-t-elle à l'adresse de son hôtesse. Pour tout ce que vous avez fait pour moi.
Androma crut même l'entendre grogner :
- Il va avoir droit à un billet retour pour l'Enfer, ce sale démon...