Deux Âmes
Chapitre 1 : Prologue
« Plus que pour vous, il fut présent pour moi. Dorénavant, a jamais présent en moi. Et maintenant, regardez son œuvre, souillée par vos mains tachées de sang. Non le leur, mais le vôtre. Vous avez détruit ce qu’il a construit, bafoué sa confiance en vous, brisé votre honneur. Voilà pourquoi maintenant il repose en moi, voilà pourquoi je ne vous le rendrai pas. Vous n’êtes ni dignes de sa bonté, ni de sa beauté, et encore moins de son amour. Non, plus jamais il ne reviendra, il m’appartiendra et je le protégerai. Il sera pour vous ce que le soleil est à la lune, ce qu’un ruisseau limpide est au ciel s’il tente de le rattraper. Hors de votre portée, le Lumineux mon bien-aimé. »
Il avait une voix douce. Si douce…et limpide, limpide comme le cristal. Comme dans mes souvenirs. Est-il dément aujourd’hui ? Devrai-je, comme eux jadis, me délier de lui en labourant ses entrailles ? Est-ce donc là la seule façon de faire, tuer pour assouvir un désir égoïste de liberté ? Ou alors, ces question glanées au fil de ma conscience fragile ne sont elles-mêmes les élucubration de la folie que je m’efforce de lui attribuer ? Je me torture, je le torture lui aussi de mes pensées, inutilement, et à quoi bon ? Tant qu’il aura ce désir de me protéger, je ne pourrai m’éloigner de lui. Je me suis fait prisonnier de ce corps.
Mais il ne m’en veut pas, le voilà qui tente de m’apaiser, encore une fois. Et il me raconte cette histoire, notre histoire, jour après jour comme il la voit, belle et pleine de mes sacrifices. Mais ce n’est pas ainsi que je la perçois, et moi seul connais cette vérité. Elle n’a rien de plaisant, elle est le résultat inévitable d’un chemin que j’ai choisi par obligation, poursuivant ce désir inassouvi d’accomplir la destinée qu’on m’a fait miroiter. J’ai choisi de m’offrir et me suis damné.
Lorsque toute cette histoire a débuté, je n’étais guère qu’un enfant, avec tout les espoirs et l’assurance des plus jeunes. J’étais évidemment persuadé que mon royaume de Farnèse était le centre de l’univers et que ma tâche était de l’y garder, et ce qu’on m’a enseigné par la suite a confirmé mes idées. Mais le monde est grand, les rencontres, hasardeuses et pas toujours bienfaisantes…Si je sort vivant de mon entreprise, ce dont je doute fort, ma dernier projet sera de coucher sur papier nos mémoires, afin que mon existence, qui nous a brisé, serve de leçon à d’autres esprits débridés. De même qu’à moi, qui pas une seconde n’ai cessé de m’apitoyer de sur mon sort, au lieu de regarder la vie en face.
Chapitre 2 : I - Kurda
Kurda
Je m’étais échappé à nouveau.
Derrière moi, j’entendais les exhortations chargées de colère de mes précepteurs, la voix tonitruante de maître Medas me sommer de revenir et les éternels cris indignés de dame Lilas…mais peu m’importait ; j’avais amplement mérité mon après-midi. Ils refusaient de se taire, mais au moins, ils restaient à la lisière des arbres tandis que je m’aventurais toujours plus profondément dans le boisé qui bordait la Montagne. Mon crâne me lançait, et depuis la disparition de Méthée et Ethan, je n’avais eu que très peu de temps à moi. On essayait de rattraper plus de quinze ans de cours sur l’Épée, le maintien, la sournoiserie et l’histoire en quelques jours, maître Medas avait une voix désagréable, sire Damien était lent d’esprit et le parfum de dame Lilas m’écorchait l’odorat. J’avais besoin de paix. Et cette paix, je savais que je ne pourrai la trouver qu’une fois seul, loin des difficultés et des exigences de la cour…
Essoufflé, je débouchai au ruisseau glacé qui courait au milieu de la large bande de terre séparant la forêt et les Montagnes. D’une suite de mouvements secs, je retirai ma cape de soie rouge, la pliai et, la posant près du ruisseau, me laissai tomber sans aucune grâce dessus. Faire le point…Où en étais-je, désormais ? Il y a moins d’une semaine, je pouvais sans peine me présenter comme étant le prince Kurda Teherall, troisième de la lignée de succession au Trône de Farnèse. Avant moi venaient le sage héritier Méthée, aimé de tous, diplomate renommé, et Ethan, le gracieux, celui dont tous, et surtout toutes, recherchaient la compagnie. Tous deux étaient les enfants adultérins du roi Dewill, et tant qu’ils ne s’affirmaient pas trop souillés pour parvenir au Trône, (ce qui semblait invraisemblable, de toute façon), ils pouvaient y accéder. Mais ils scandalisèrent le royaume tout entier en se déclarant illégitimes lors du banquet de fiançailles de Méthée. Et, de pire en pire, disparurent la nuit même de leur proclamation, sans plus laisser d’indices sur leur destination…s’ils en avaient une. Les recherches allaient bon train, mais voilà ; ayant attesté de leur souillure, il n’avaient plus droit de prétendre au Trône.
Et me voilà déclaré héritier royal sans aucune autre forme de procès.
Je n’ai même pas droit de refuser sous prétexte de bâtardise, je suis enfant légitime.
Je ne peux pas non plus abdiquer, sous peine de me voir mis à mort.
Je n’ai aucun échappatoire. Je suis le prince héritier Kurda, de la lignée Teherall.
Voilà, me dis-je. Le point est fait. Tu n’as plus le choix. Un jour, tu porteras la couronne. Autant te faire tout de suite à l’idée, de suivre tous les cours qui te montreront le chemin vers la royauté.
Soupirant comme un mis à mort, je pris je chemin pour retrouver Maître Medas et mes autres professeurs. Intérieurement, je récitai le précepte qui me valait l'abîme dans lequel je venais de me retrouver :
« Un homme étant imparfait, ses erreurs {adultère, chap. trois par. trois du Livre} doivent être pardonnées. Ce point de vue est celui d’Archia elle-même, bien que souvent bafoué. Chaque être de Farnèse se doit de le respecter {adultérin, droit d’hériter, chap. trois, par. deux du Livre}. Le sang d’or {royauté, chap. un par. 2 du Livre} ne fera point exception {adultérin, droit de succession, chap. trois, par. deux du Livre}. Mais, si malgré la bonté l’erreur la choisit, le pardon sera interdit {succession au trône, chap. 1 par 1 du Livre}… »
*
Dame Lilas faisait les cent pas dans la salle de pierre. Elle parlait, parlait, mais je ne l’écoutais pas, trop absorbé par ma contemplation de la salle pour daigner lui prêter l’oreille. Je regardais, détaillai et analysai les composantes du décor, encore et encore, sans m’en lasser. Il y avait même quelque chose de rassurant à connaître la Salle d’Études comme le fond de ma poche… J’embrassai les environs du regard, à nouveau : les pierres qui composaient les murs avaient été taillées dans le roc de la Montagne, je le savais à leur blancheur immaculée. Là, une tapisserie représentant le chevalier Mathias pendant la guerre du détroit d’Anidd. Et là encore, des draperies rouges aux trois fenêtres, sinistres, qui avaient la hauteur et la largeur d’un homme de taille adulte. Un soldat, non un noble freluquet…Ah, comme je détestais ces nobles ! Ces dames qui me courtisaient dans l’espoir de devenir reines, ces hommes qui m’ensevelissent sous une montagnes de cadeaux pour entrer dans mes bonnes grâces… Ils ne connaissent que la fourberie, et je sais qu’ils n’hésitent pas à me poignarder dans le dos dès que je détourne le regard. Ils sont l’infection même de la cour, ceux qui en ont fait une marmite bouillante de complots divers, que seul Père a la capacité d’endiguer, et ce…
Non.
Je ne veux pas que mes pensées s’égarent. J’aurais alors l’air rêveur et dame Lilas viendrait me gratifier d’un charmant coup d’éventail au milieu du crâne. Le décor. Un air concentré…Voilà. Alors donc, qu’y avait-il d’autre ? Oui, le tapis en laine bleu roi de Steptris qui couvrait parfaitement toute la surface du sol. Les meubles en bois noir. Un vase, rouge, posé au coin gauche supérieur de la pièce…
Non.
J’en avais assez.
D’un geste vif, je me levai, faisant ainsi taire dame Lilas. Je me fendis d’une révérence sans reproche et lançai d’un ton suave :
- Si vous voulez bien m’excuser, ma dame…
…avant de traverser d’un pas leste la pièce, d’atteindre la porte et de l’ouvrir. Je me retournai un instant pour voir l’expression mi médusée, mi indignée dont me gratifiai ma professeur d’histoire, puis refermai la Salle derrière moi et m'élançai à la course dans les dédales sinueux du château de Neiva.
Voilà la seule chose qui était intéressante dans le fait d’être le prince héritier des Teherall : je pouvais commettre n’importe quel affront, personne n’avait ni l’envie ni le droit de m’en tenir rigueur.
Mais je savais que mon règne à venir n’allait pas être des plus calmes ; Père m’a appris que le peuple s’agitait…
Chapitre 3 : 1- Valérian
Valérian
Blanc.
Tout de blanc vêtu. De sa chemise et ses chausses en lin jusqu’à son long manteau de soie muni d’un capuchon, en passant par les bottes de fourrure qui lui montaient aux genoux…et la bande de tissu brillante qui lui ceignait la tête, couvrant ses yeux. La même pâleur se retrouvait dans sa peau, lisse, parfaite comme celle de l’enfant nouvellement né… Mais, tranchant violemment avec tout le reste, une chevelure noire comme les ailes d’un corbeau reposait dans son dos, jusqu’au creux de ses reins, habilement nattée et entrelacée de fils écarlates. Assise sur le rebord de son lit, Catherine observait, le saisissement la disputant au ravissement et à la peur, son maître venu la voir. Il se tenait très droit devant elle, les bras croisés, ses mains aux longs doigts fins tenant ses coudes. Il était là depuis quelques minutes déjà, et, même si cela semblait idiot, elle le sentait qu'il l'observait. Il avait ouvert la porte avec ses propres clefs (comment avait-il celle de sa chambre, d’ailleurs ?) et, sans sembler avoir un quelconque but, s’était planté devant elle, lui donnant la bizarre impression de la dévisager… Finalement, se ressaisissant quelque peu, la jeune servante se racla la gorge et demanda d’une voix mal assurée :
- Que puis-je pour vous, Lord Renley ?
Il ne répondit pas, se contentant de la toiser avec plus d’instance. La jeune femme sentit le malaise l’envahir devant cet homme silencieux, celui-là même qui était normalement d’une volubilité déconcertante. Se rappelant soudain les règles de la bienséance, Catherine se leva promptement et se planta devant son maître, croyant deviner dans son impolitesse le silence de son visiteur. Mais il n’eut aucune réaction.
- Lord Renley ? demanda-t-elle encore, insistante.
Il ne se passa rien pendant une seconde, mais soudain, se déplaçant d’un pas léger, Renley se retrouva penché à quelques millimètres du visage de sa servante. Si près de lui, saisie, elle ne put s’empêcher de remarquer la perfection de son nez fin, la minceur et la pâleur de ses lèvres, qui entrouvertes, découvraient des dents blanches et brillantes comme des perles. Une odeur de menthe se dégageait dans son haleine, et Catherine, hypnotisée, rougit sans s’en rendre compte. Jamais elle n’avait pu approcher autant le lord, et, elle devait l’avouer, il était sans aucun doute le plus bel homme qui lui ait jamais été donné de voir. Si seulement il avait encore ses yeux… Abîmée dans sa contemplation, elle s’en oublia, et sa bouche s’ouvrit mollement. Renley eut soudain un sourire torve, et se redressa, la dominant de deux bonnes têtes.
- Je vous charme, Catherine ? fit-il soudain d’une voix de velours. Son interlocutrice sursauta, comme soudain tirée de sa transe. Puis, rougissant de plus belle, elle parvint à répondre, sans bafouiller :
- Peut-être bien, Milord. Que puis-je pour vous ?
- C’est l’envie de charmante compagnie, assura-t-il. Le désoeuvrement. Lord Valérian Renley doit jouer le rôle de nobliau édifiant et d’hôte dévoué, et il n’a guère le loisir de se détendre…Vous me suivez ?
« Pas du tout » se dit la servante, mais elle acquiesça tout de même, curieuse. Renley s’approcha encore d’elle, et, décroisant les bras, il caressa d’un geste désinvolte la longue chevelure d’or de la jeune femme. Cette dernière frissonna, saisie, mais elle se reprit rapidement et regarda le bandeau qui couvrait le regard, sûrement constitué de deux orbites vide de son maître.
- Lord Renley, à quoi rime cela ?
Si le baiser dont la gratifia tout spontanément le jeune homme à cet instant lui causa une surprise sans borne, la nuit qui en découla, sa première, resta à jamais gravée dans sa mémoire. Trop stupéfaite pour s’y opposer, elle laissa Renley la prendre délicatement dans ses bras, et, d’une main légère, défaire la ceinture de sa robe, puis lui retirer son accoutrement de domestique, puis son corsage, et atteindre finalement sa peau laiteuse. Et ses mains, douces comme de la soie, la touchèrent, firent réagir son corps d’une manière inattendue…Inattendue, mais, oh ! Infiniment plaisante. Force était de constater que les nuits d’amour dont parlaient les ménagères plus âgées avec des sourires entendus valaient bien la peine d’être vécues… Elle s’abandonna à l’étreinte, sachant déjà qu’elle ne le regretterait jamais.
La nuit s’était avancée, durant les ébats des deux jeunes gens. Catherine dormait depuis longtemps déjà lorsque Renley se leva. Se dégageant des couvertures, il frissonna. La pièce était glaciale…Se disant qu’il devrait demander qu’on déplace la jeune servante, il se revêtit lentement, prenant garde à ne pas faire de bruit, car réveiller la femme qu’il venait de prendre, l’entendre demander des raisons pour ses actes ne l’enchantait guère. Avec ce que l’on pourrait appeler un dernier regard en arrière, il ouvrit la porte de bois et la ferma doucement derrière lui. Une ultime pensée lui vint pour la pureté de Catherine qu’il venait de lui ôter, mais il chassa résolument de ses pensées toute forme de culpabilité. Il y a longtemps qu’il s’était résolu au fait que seule la virginité des femmes pouvait le protéger, le garder en vie. Depuis la première fois.
*
Les brumes du sommeil commençaient à l’envelopper, mais il ne désirait pas dormir. Pas maintenant. Il avait besoin de ressasser encore une fois le choix qu’il avait fait, de sentir que cette fois, c’était bien une décision qui venait de lui, pas quelque chose qu’il faisait par nécessité. Pas parce que telle était sa destinée. Pas à cause d’Elle. Pas cette fois. Cette fois, c’était bien Valérian Renley qui agissait de son propre chef, selon ses propres convictions… L’impression de bien-être que lui conféra cette pensée, se dit-il, était presque jouissive. Il sourit, passa la langue sur ses lèvres sèches et renversa sa tête sur le dossier de la chaise. Il ferma les yeux, sentit l’odeur de Catherine sur sa peau, une douce odeur de roses, emplie d’innocence. La même innocence qu’il lui avait prise cette nuit, goulûment. Mais ce n’était pas sa faute. Cela, ne relevait pas d’un choix. Cela lui fut imposé à cause des désirs d’une autre…
Une autre à laquelle il n’avait absolument aucune envie de penser, désormais. Sa vie lui appartenait. Il en ferait ce qu’il voudrait, ou presque, mais elle, elle ne s’en mêlera plus. Elle en a d’ores et déjà assez fait ainsi. Elle l’avait utilisé…Utilisé, manipulé, menti, détruit, piétiné… Les souvenirs se succédaient, le nombre de fois où il avait fait confiance au lieu d’agir, naïf. Valérian au cœur d’or, le garçon doux, dont le sourire faisait fondre son entourage, des gens que ses yeux n’effrayaient pas…Des gens qui lui étaient bons, morts, tous. Parce qu’il était ce qu’il était. Et Valérian au cœur d’or avait disparu, ne laissant la place qu’à un homme noyé dans l’amertume de jours anciens…
Le sourire torve de Renley fut démenti par les larmes qui lui piquèrent brutalement les yeux. Nostalgie, dangereuse nostalgie. Destructrice. Il prit une longue respiration, se frotta les paupières et quitta son siège rembourré de plumes. S’étirant, il se dirigea vers la fenêtre et s’y accouda, l’air rêveur. La lune était pleine cette nuit là, l’herbe du jardin scintillait, presque argentée à sa lumière. Ainsi donc, il pleuvait… Le ciel pleurait pour lui, puisqu’il avait juré que plus jamais une larme ne quitterait ses yeux. Jamais, en aucun cas. « Tant de romantisme me perdra » se tança le jeune homme, finalement amusé par ses propres pensées. Décidement, la fatigue lui jouait des tours, mais il savait que s’il s’endormait dans cet état d’esprit, des cauchemars allaient pourrir sa nuit. Non, dans un cas comme celui-là, il avait besoin de Myca. Lui seul lui apporterait un quelconque réconfort… Souriant, Renley quitta sa chambre et se dirigea vers celle de son confident, de l’autre côté de la résidence.