« Festival 2012 » par CadavrExquis

Festival 2012

Chapitre 1 : L'affaire minouche

    Avez-vous entendu ? Cette affaire incroyable. Un couple de longue date. Entretués.
    On ne sait pas pourquoi. On n’en saura rien.
    Les histoires comme celle-ci, je ne sais pas vous, mais moi, elles me font frémir.
    Qu’est-ce qui peut bien passer par la tête de ces gens-là ?

    Le liquide blanc lécha une nouvelle fois le bord de l’assiette de lait, alors que le vieux lui imprimait un mouvement de rotation. Il espérait qu’un reflet velouté du nectar de pis attirerait l’œil aigu du chat. Il laissa l’offrande posée sur la grande table, au banc de laquelle il était assis. À ses côtés, tous prêts, attendaient les ciseaux. L’animal, lui, feula depuis le haut du placard ; il ne marchait pas dans la combine.
    L’homme se retourna, tendit deux bras tremblants vers autant de barres d’aluminium et, par gestes calculés avec une précision aussi redoutable qu’obligatoire, se hissa sur son déambulateur. Les caoutchoucs heurtèrent le sol ; les semelles de tissu y glissaient presque sans bruit. Il lâcha un soupir machinal une fois arrivé à destination. Le chat souffla depuis son repaire, trop furieux pour tolérer une telle intrusion. Le vieux leva un bras, et tapota le bois du placard en guise d’invitation.
    Le chat bondit vers le sol. Il se terra dans un coin de la cheminée. Les caoutchoucs précédèrent encore une fois les semelles. L’homme, sur son banc, récupéra les ciseaux, les fit claquer dans l’air une fois ou deux, les rangea dans la poche de sa robe de chambre puis reprit sa marche. L’animal cracha un cri d’avertissement. Outre ses yeux phosphorescents, des éclats rosés ou rougeâtres transparaissaient sur son pelage de nuit.
    — Il est temps d’en finir avec cette diablerie, dit le vieux.

    Oui. Oui, c’est ça. Un point d’appui pour la dispute meurtrière.

    Dans sa chambre, assise le dos bien calé sur son fauteuil préféré, la vieille lisait un livre à travers le brouillard de lunettes à double foyer. Ses binocles mal adaptées la gênaient tant qu’elle en venait à oublier parfois la phrase précédant celle qu’elle lisait. Pas que ce fait la dérangeât : elle appréciait sa lecture, et les actions ou discussions des protagonistes la renseignaient sur des morceaux d’histoire oubliés.
    Par contre, impossible de donner envie de le lire au vieux. Chaque fois qu’il lui demandait d’en parler, elle demeurait muette, embrouillée dans sa propre pensée. Mais enfin, ne pouvait-il lui faire confiance et accepter l’idée que le bouquin était tout simplement bon ? L’indifférence de son mari confinait à la méchanceté.
    Non, en fait, il était méchant. Il n’avait plus toute sa tête, il fallait bien le reconnaître. En plus, depuis le matin, il cherchait après minouche. Ce pauvre chat ! Il ne lui avait rien fait, et lui courait partout dans la maison.
    Maintenant qu’elle y repensait, ce fait l’inquiétait. Elle posa son livre, qu’elle avait de toute façon cessé de lire, sur la table de chevet, puis attrapa sa canne. À tous petits pas glissés, elle rejoignit la cuisine.
    Au fur et à mesure du trajet, une voix profonde se fit entendre, celle du vieux, mais plus atténuée encore que d’habitude. Sa femme tendit l’oreille, inquiète.
    — Chut… Tout va bien, minouche. Tout ira bien.
    Le chat lâcha un miaulement étranglé. La peur au ventre, la vieille accéléra. Un cisaillement déchira le silence consécutif.
    — Gentille minouche. Sage…
    Les larmes aux yeux, elle maudit intérieurement son mari cruel.

    Oui. Oui, de l’incompréhension, de la trahison. C’est comme ça que ça marche.

    Le chat restait calme, à présent, blotti au creux de son bras. Un sourire creusa d’antiques ravins sur le visage de l’homme. Il leva les yeux vers le haut, là où son esprit situait un plan plus pur et plus glorieux du monde, un lieu de paix, de droit et de respect. Il tendit son compagnon au bout de ses bras, et, d’une voix forte, déclama :
    — Minouche, habillée…
    La susnommée remua et miaula, signes qu’elle n’appréciait pas le geste. De toute manière, l’effort exigeait trop du vieux. Il ramena le chat contre lui. Celui-ci reprit un ronron de machine bien huilée. L’homme reprit :
    — Minouche, humiliée…
    L’animal bâilla, leva ses yeux vers lui, puis quitta ses bras, direction l’assiette de lait.
    — Mais minouche, libérée !
    Les ciseaux tombèrent du banc. Adhérait encore à leur lame un petit morceau de ruban rougeâtre. Un cri déchirant retentit dans le couloir attenant à la cuisine ; la vieille apparut sur le seuil, catastrophée.
    — T’as coupé la petite robe de minouche ? La belle petite robe que j’ai faite à la machine pour ma minouche, que j’ai eu un mal fou à lui mettre ?
    Le vieux baissa le regard, à la fois honteux et triste. Ce n’était la faute de personne si sa femme avait perdu la tête et agissait n’importe comment.
    — Monstre ! Une si jolie petite robe rose !
    Rouge de colère et armée de sa canne, elle paraissait soudain beaucoup moins pathétique à son mari, et bien plus dangereuse. Avec prudence, il agrippa les poignées du déambulateur.
    — T’en va pas, mon salaud ! Je m’en vais te couper ta robe de chambre, tiens !
    Aluminium, caoutchouc et vieux os débutèrent une danse lente autour de la table. Au paroxysme de la crise, la femme se saisit d’un rouleau à pâtisserie qui tomba aussitôt, trop lourd pour ses doigts. Tentant de le ramasser, elle sentit son dos se plaindre comme il n’avait plus fait depuis bien longtemps. Le vieux l’aida à se redresser, elle l’assit ensuite sur le banc. Ils en rirent. Elle fit le café.

    Non. Non, en fait, je ne comprends pas ces affaires-là. Je ne vois pas ce qui peut conduire à tuer le partenaire de toute une vie. Ceux du journal ont dû tomber dans les escaliers.


Chapitre 2 : Amour, escaliers et petit moustachu

    — Ceux du journal ont dû tomber dans les escaliers.
    Mélanie faillit terminer en soupirant un « encore » des plus évocateurs, mais elle fut prise de court par l’autre occupant de la pièce, qui se chargea de prononcer le mot à sa place.
    — Encore ? s’exclama Sven. Va falloir leur expliquer que monter à l’étage avec leurs chaussures de ski, c’est pas une idée formidable, hein ! Non mais j’te jure, j’ai l’impression d’être leur mè…
    La jeune femme l’intima au silence d’un geste de la main, tendant l’oreille pour percevoir les jurons qui émanaient du couloir. Elle y devina une longue litanie de Scheisse et autres joyeusetés, égrénées dans un allemand irréprochable.
    — On dirait qu’ils se sont fait mal, cette fois, commenta-t-elle placidement.
    Les yeux de Sven partirent pour un tour de manège – plafond, sol, plafond, porte – avant qu’il ne se décide à porter secours à leurs hôtes. Mélanie, elle, demeura sagement assise sur le canapé au coin du feu, et reprit sans broncher la lecture du roman interrompue par le fracas dans les escaliers.

    « Ceux du journal » – Mélanie refusait d’accorder le titre de journaliste à cette bande de rigolos – étaient arrivés deux heures plus tôt, armés d’assez de valises pour simuler un tétris géant dans le coffre du minibus de Sven, d’appareils photo dernier cri à en faire pâlir de jalousie le plus assidu des touristes japonais ainsi que d’une inusable bonne volonté. N’ayant sans doute jamais mis les pieds hors de leur métropole, ils débarquaient avec l’enthousiasme bienheureux des gens pour qui la neige évoque surtout l’espèce de couche de verglas blanchâtre qui crée des embouteillages à la sortie des bureaux.
    Et évidemment, ils venaient pour réaliser un Reportage. Pas un petit article pour combler la rubrique des chiens écrasés, attention ! Un vrai Reportage avec un beau R majuscule, qui, avec un peu de chance, ferait même la page cinq de l’édition du dimanche. Une aubaine pour une petite station de ski alléchée à l’idée de voir débarquer sur ses pentes les hordes de lecteurs dudit journal. L’office du tourisme n’avait pas réfléchi longtemps avant de dépêcher deux baby-sitters auprès des précieux journalistes, afin que « leur séjour se déroule de la meilleure des manières et qu’ils puissent profiter de notre belle région dans des conditions optimales, regarde-moi quand je te parle, Mélanie ».
    Ainsi, s’étaient retrouvés promus au poste de larbins, Sven, professeur de ski sexy de son état, qui présentait l’avantage non-négligeable d’être bilingue, et Mélanie, employée de l’office du tourisme et accessoirement nièce du patron, qui ne s’était portée volontaire pour la corvée que dans l’optique d’un rapprochement stratégique avec Sven.

    Ce dernier finit par revenir, se retourna une dernière fois pour adresser un Guten Abend poli à leurs hôtes, puis referma la porte derrière lui. Son sourire de façade disparut alors pour laisser place à une expression fatiguée.
    — Le petit moustachu, soupira-t-il tout en mimant un mouvement de strangulation avec ses doigts. Tu sais, souvent les touristes qui prennent des cours avec moi, ils sont enthousiastes et ont envie d’apprendre. Mais les deux-là… Ils sont trop enthousiastes ! Le petit moustachu, il refuse obstinément d’enlever ses chaussures de ski, parce qu’il veut les former à ses pieds, il dit. Je te parie qu’il prend même la douche avec !
    Mélanie esquissa un sourire et haussa les épaules en signe d’impuissance.
    — Heureusement que tu es là, ajouta Sven en se laissant tomber sur le canapé à côté d’elle. Je serai pas tout seul à souffrir, demain.
    Mélanie songea que le moment était bien choisi pour passer à l’attaque – seule au coin du feu en compagnie d’un charmant jeune homme vaguement désespéré. Elle posa son livre et tourna une mine candide vers lui, se permettant même de poser une main sur son bras comme pour le réconforter.
    — On s’en sortira, tu verras. Et si la journée se passe vraiment mal, on ira boire des verres pour oubli…
    Un nouveau fracas ébranla les escaliers, rapidement suivi d’un chapelet de Scheisse. Sven et Mélanie échangèrent un regard découragé qui ne voulait dire qu’une chose : « encore ». Ils se levèrent ensemble pour aller constater les dégâts.


Chapitre 3 : Yacks et rendez-vous galants ne font pas bon ménage

    Lorsqu'ils arrivèrent à la cuisine, James ne put retenir une exclamation horrifiée. Il était pourtant loin d'être un maniaque de la propreté, mais là... Entre les plats renversés, le sachet de farine éventré dont le contenu s'était répandu dans toute la pièce – ou peu s'en fallait –, les champignons éparpillés par terre et les assiettes cassées, l'endroit évoquait davantage le champ de bataille que l'antre domestique. Quant à l'odeur...
    « On dirait qu'un troupeau entier de yacks a été malade dans cette pièce, fit-il remarquer en tentant de retenir sa respiration.
    — Ouais, eh bien... Crois-le ou pas, cette infection provient d'un seul et unique chat. Celui de ta sœur, pour être précise.
    — Je ne savais même pas que ma sœur avait un chat.
    — Elle l'a adopté la semaine dernière, expliqua Jessie. Elle l'a baptisé Sundance. Elle aurait mieux fait de l'appeler Satan ou Belzébuth ! »
    Joignant le geste à la parole, la jeune femme désigna une minuscule boule de poils blanche qui s'était roulée en boule dans un coin.
    « Quelle sale bête, fulmina Jessie. En plus, il me nargue, regarde-le ! »
    Aux yeux de James, la bestiole avait surtout l'air profondément endormie. Difficile, d'ailleurs, de croire qu'un animal d'apparence aussi innocente avait pu causer un tel chaos. Comme les jolis yeux noisette de Jessie s'étaient dangereusement étrécis, il choisit cependant de garder cette réflexion pour lui, et préféra changer de sujet.
    « A quelle heure ton rencart est-il censé arriver ? », demanda-t-il avec désinvolture.
    Grave erreur tactique. Elle se tourna vers lui avec la vivacité d'un serpent prêt à mordre.
    « S'il est ponctuel, je dirais qu'il sera là avant même que j'aie fini de ranger ce chantier !
    — Dans ce cas, il ne te reste plus qu'à prier pour qu'il soit affreusement en retard ! »
    James se mordit la langue et rentra la tête dans les épaules, s'attendant à une réplique cinglante, mais Jessie se contenta de lui lancer un regard abattu.
    « Je savais depuis le départ que c'était une mauvaise idée, déclara-t-elle d'une voix un peu trop aiguë. Je n'arrive pas à croire que Cassidy ait réussi à me convaincre d'accepter un rendez-vous arrangé.
    — Un rendez-vous arrangé ? »
    James n'en croyait pas ses oreilles.
    « C'est pathétique, hein ?, déclara-t-elle avec un pauvre sourire. Ça fait quoi ? Deux ans que j'ai rompu avec Emmett, et ma vie sentimentale est un tel désert que ta sœur a décidé de prendre les choses en main et de m'organiser un rendez-vous avec un ami de Billy. »
    James se demandait surtout comment une jeune femme aussi charmante que Jessie ait besoin de l'aide de sa sœur pour se trouver un homme. Il était cependant prêt à parier que s'il lui en faisait la remarque, elle trouverait le moyen de se vexer. Il demeura donc coi.
    « Je ne suis pas prête, James ! », avoua-t-elle soudain.
    Elle lui semblait au bord de la panique, et il doutait fort que cela ait quoi que ce soit à voir avec l'état de la cuisine.
    « Écoute, déclara-t-il d'une voix ferme en passant un bras autour de ses épaules et en l'entraînant vers le salon, c'est le chat de ma sœur qui a causé ce désastre, c'est donc à elle de réparer les dégâts. Toi, tu vas aller te préparer. Si ton rencart arrive en avance, je serai là pour lui ouvrir.
    — Tu es sûr ? »
    Jessie le fixa d'un air hésitant, se mordillant la lèvre. Elle avait vraiment une jolie bouche.
    « Certain, affirma-t-il avec un aplomb qu'il était loin de ressentir. Je dois de toute façon attendre l'arrivée de ma sœur, et tu sais aussi bien que moi que ça risque de durer. En plus, j'ai toujours entendu dire qu'il était important pour une dame de se faire désirer.
    — Mais pour le dîner ?
    — Le dîner ?
    — Cassidy lui a tellement vanté ma cuisine qu'il s'attend sûrement à manger un bon petit plat. »
    À en juger par son expression, elle était convaincue qu'il n'aurait pas accepté de la rencontrer autrement. Cela chagrinait James, mais il ne voyait pas comment la rassurer. Il ne tenait pas le petit-ami de sa sœur en très haute estime et, pour ce qu'il en savait, son ami pouvait fort bien être taillé dans le même moule.
    « Dis-toi que ça te fera une anecdote amusante pour briser la glace. D'ailleurs, s'il est un tant soit peu galant, il proposera de t'inviter au restaurant.
    — Et s'il ne l'est pas ?
    — Je connais trois excellents chinois, deux italiens et un indien qui livrent à domicile. Tu n'auras que l'embarras du choix. »
    Jessie lui adressa un sourire radieux et se hissa sur la pointe des pieds pour déposer un baiser sur sa joue, avant de filer en direction de la salle de bains. James la suivit un instant d'un regard rêveur avant de se reprendre et de s’asseoir dans le canapé. Il essaya de lire l'un des magasines qui traînaient sur la table basse, mais se sentait étrangement nerveux et avait du mal à se concentrer. Se traitant d'idiot – après tout, ce n'était pas lui qui avait rendez-vous avec la jeune femme –, il alluma la télé.
    Environ un demi-épisode de sitcom plus tard, la sonnerie de la porte d'entrée retentit. Priant mentalement pour que sa sœur ait une fois de plus oublié ses clés, il alla ouvrir la porte.
En apprenant que Cassidy avait arrangé un rencart entre sa colocataire et un ami de Billy, il avait plus ou moins supposé que l'homme ressemblerait à ce dernier : grand, costaud, et pas grand-chose dans le crâne. Or, l'homme qui lui faisait face mesurait une bonne tête de moins que lui et était taillé comme une crevette. Avec son long nez, ses yeux globuleux et son expression mi-craintive mi-méfiante, il ressemblait à une fouine. En plus, il portait un costume miteux et avait manifestement forcé sur l'eau de Cologne.
    « Hum, bon-bonjour, déclara l'homme d'une voix haut perchée. Je... Je... j'ignore si je suis au bon endroit. Je suis F-F-Frank Dalton. Je travaille avec Bill Ketchum. Rendez-vous avec... Je... je veux dire, j'avais un rendez-vous avec made... moiselle J-Jessica Starr. »
    James envisagea un instant de lui claquer la porte au nez.
    Franchement, qu'est-ce qui avait bien pu passer par la tête de sa sœur ? Comment avait-elle pu imaginer, ne fût-ce qu'une seconde, que ça pourrait coller entre Jessie et ce clown, voilà ce qu'il ne parvenait pas à comprendre. Certes, elle avait un goût très discutable en matière d'hommes, mais quand même...
    « Je suis James, le frère de Cassidy, expliqua-t-il en tendant la main, les bonnes manières l'emportant temporairement sur son envie de voir disparaître le quidam au fond d'un trou. Jessie est en train de se préparer, elle ne va sans doute plus tarder. »
    Il ne fut guère surpris de constater que la poignée de main de Frank Dalton était à la fois molle et moite. Il aurait sans doute dû lu proposer un verre, mais sa réserve d'amabilité était épuisée. Il se rassit donc, bras croisés, pour attendre le retour de Jessie. Après être resté planté quelques secondes les bras ballants, Frank Dalton s'assit dans le fauteuil le plus proche de l'entrée, raide comme un piquet.
    « Votre... euh... sœur.. m'a-m'a dit que m-m-made... moiselle Star était une ex... cellente cuisinière.
    — Oh, elle l'est, mais elle a malheureusement rencontré quelques soucis avec un troupeau de yacks et un fauve enragé, déclara James d'un ton désinvolte. Je crains donc que vous ne puissiez goûter à sa cuisine ce soir. »
    Et si j'ai mon mot à dire, tu n'y goûteras jamais, ajouta-t-il in petto.
    L'homme le fixa un instant de ses yeux ronds, ne sachant visiblement comment interpréter ses paroles. James n'étant guère enclin à lui faire la conversation, ils demeurèrent dans un silence pesant jusqu'à ce que Jessie fasse finalement son entrée.
    James crut que les yeux de Frank Dalton allaient jaillir de leurs orbites, à la manière des personnages de Tex Avery. Il ne pouvait toutefois guère l'en blâmer car Jessie avait troqué son vieux jean troué et son pull informe contre une petite robe noire ajustée qui épousait à merveille sa jolie silhouette. Avec ses longs cheveux brun-roux relevés en un chignon élaboré, elle était tout simplement à croquer.
    Jessie regarda Frank Dalton et, quoiqu'elle eût toutes les raisons du monde de ne pas être favorablement impressionnée, elle eut la bonne grâce de ne pas le laisser paraître et lui adressa un charmant sourire.
    « Monsieur Dalton, déclara-t-elle gentiment, j'espère que je ne vous ai pas trop fait attendre.
    — Non, non, pas du tout, affirma celui-ci avec un sourire crispé.
    — Je vois que vous avez rencontré James », ajouta-t-elle avec un haussement de sourcils interrogateur.
    Frank Dalton opina du chef. Son regard alternant entre Jessie et James laissait clairement sous-entendre qu'il était impatient de voir ce dernier débarrasser le plancher pour se retrouver en tête-à-tête avec la jeune femme.
    « Tout à fait, déclara James avec un sourire carnassier. J'espère que cela ne vous dérangera pas que je me joigne à vous en attendant l'arrivée de ma sœur ?
    — Oh non, pas du tout, répondit Jessie. N'est-ce pas, Monsieur Dalton ? »
    Celui-ci opina du chef avait un grommellement, mais James ne s'y trompa pas une seconde. Si les yeux de l'homme avaient été des revolvers, il serait déjà passé dans l'autre monde depuis longtemps.


Chapitre 4 : Le Règne animal ou la Décadence de l'homme

    Si les yeux de l’homme avaient été des revolvers, il serait déjà passé dans l’autre monde depuis longtemps.
    Le serveur aurait volontiers reniflé de dédain, mais il eut été malpoli de répondre aux provocations du client. Il tenait bien plus à son boulot qu’à l’idée que se faisait de lui un type quelconque.
    Lorsque le ruminant se fut éloigné grâce à son génial regard-foudroyant-qui-effraie-les-imbéciles, l’homme reporta son attention sur la demoiselle qui lui faisait face. Il lui servit le cocktail de fleurs que le serveur avait apporté, mais incapable de les servir – et il avait bien fait de ne pas essayer, avec ses énormes sabots.
    La demoiselle hocha la tête en guise de remerciement, et l’homme lui sourit – il en profita pour lui lancer son génial regard-mielleux-qui-fait-fondre-toutes-les-filles. Elle ne résisterait plus bien longtemps !
    Impassible, la demoiselle s’empara de son verre et l’approcha de ses mandibules. A vrai dire, l’homme lui avait déjà servi son discours sans queue ni tête, qui ne l’intéressait pas du tout. Face à ce genre de personnage, elle aurait bien voulu être une mante religieuse, histoire d’effrayer un peu. Mais de toute façon, elle était une demoiselle, et méritait ce nom. Plus fine qu’une libellule, elle ne leur enviait absolument pas leurs couleurs chatoyantes et irisées.
    — Alors, qu’en pensez-vous ? demanda l’homme.
    Pauvre de lui ! S’il n’était pas né humain, il n’aurait jamais pensé à ces choses sordides…
    — Je m’excuse, mais ça ne m’intéresse pas, siffla le zygoptère.
    L’homme se prit l’équivalent d’un coup de marteau sur la tête. La demoiselle avait refusé ?! Comment était-il possible de refuser une proposition pareille ? Sans aucun doute, ce mufle de serveur yack y était pour quelque chose.
    — Vous en êtes sûre ? Vous ne voulez vraiment pas ?
    La demoiselle posa sa fine patte d’insecte sur la table, les yeux (supposément) rivés sur son interlocuteur, qui lui renvoya son génial regard-profond-qui-sonde-l’esprit.
    — Absolument.
    — J’espérais pourtant…
    — Je ne sais pas ce que vous espériez, mais vous pouvez laisser tomber, coupa net l’insecte. Je ne suis pas faite pour ça.
    L’homme regarda son interlocutrice d’un air surpris. Elle enchaîna pour éviter les questions :
    — Vous devriez savoir qu’à l’origine, je vis dans les zones humides : marécages, marais… Vous m’avez déjà tirée de chez moi, et désormais je joue le facteur entre qui envoie encore du courrier. Je ne voie pas ce que je pourrais faire de plus, pardon, ce que j’accepterais de faire de plus.
    
    L’homme apprécia l’effet de son génial regard-étonné-qui-questionne-sans-parler. Il en avait enfin appris plus sur la demoiselle ! Il n’ajouta rien, persuadé que parler l’empêcherait de délier la langue au zygoptère.
    — Je n’ai rien à ajouter, c’est ainsi et ça le restera, dit la demoiselle.
    Voyant que l’homme restait silencieux, les yeux braqués sur elle de son génial regard-patient-qui-incite-à-continuer, la demoiselle ajouta :
    — C’est sans conteste de la faute de votre espèce si les choses sont ainsi.
    Le zygoptère sirota son jus de roses – un goût particulièrement parfumé, bien qu’il préférât le cocktail de pensées sauvages. La demande de l’homme lui passait carrément au-dessus de la tête, et l’insecte n’en avait rien à faire. D’ailleurs, elle s’était clairement exprimée sur ce point.
    L’homme semblait encore attendre des explications, mais il pouvait toujours rêver. Elle avait sorti son argument le plus frappant, et ne reviendrait pas sur sa décision.
    La demoiselle n’avait jamais réellement réfléchi à ce qu’il était advenu depuis la nouvelle loi qu’avait décrété l’espèce humaine. Seulement, elle trouvait bien stupide que le prédateur ultime se soit abaissé de cette manière ! Cette loi avait même failli éveiller un sentiment étrange en elle : la jalousie !
    Eh oui, on l’appelait toujours demoiselle, comme ces jolies jeunes femmes humaines, mais elle n’était pourtant toujours qu’un insecte. Magnifique, certes, mais un vulgaire insecte sans grande importance dans la société. Elle aurait voulu être courtisée comme elle avait vu, une fois…
    Heureusement, la demoiselle avait surmonté cette épreuve et était resté elle-même jusqu’à la pointe des ailes. Fidèle à sa nature, elle n’avait pas d’autre choix que de refuser. Aussi idiot que cela puisse paraître à l’homme, c’était la réponse logique.
    Ses immenses yeux globuleux sondèrent l’homme de la pointe du plus fou de ses cheveux aux ongles de ses mains (le bas du corps étant caché par la table). Celui-là n’avait aucune idée de ce dans quoi il s’était engagé. Il ne le saurait peut-être jamais, paix à son âme, si jamais il en possédait une. Franchement, mais n’importe quoi ! La demoiselle ne parvenait même plus à trouver les mots pour exprimer sa crédulité.
    L’homme attendit que la demoiselle finisse sa coupe de cocktail de fleurs pour parler à nouveau, mais celle-ci coupa court à la conversation en se levant après avoir vidé son dernier verre l’un trait.
    — Tout cela ne mènera à rien.
    Et elle sortit du bar de sa démarche caractéristiquement feutrée d’insecte, laissant en plan l’homme. Il aurait voulu qu’elle se retourne pour pouvoir lui jeter son génial regard-triste-qui-en-dit-long, mais elle n’en fit rien, et s’en alla définitivement de la vie de l’homme.
    Il remarqua quelques longues minutes plus tard qu’elle était partie en lui laissant l’addition. Vraiment, aucun savoir-vivre… Il héla le serveur pour prendre une autre commande ; tant qu’à faire, autant en profiter seul.
    Il le regretta lorsqu’il vit le yack approcher à pas lourds.
    
    En sortant du bâtiment, la demoiselle remarqua que le soleil enflammait le ciel. Elle était restée en compagnie de cet illuminé jusqu’à l’aube !
    Sans plus attendre, elle s’envola en faisant vibrer ses quatre ailes cent mille fois plus vite que le battement d’un cœur de mammifère. Elle se rendit au point d’eau le plus proche aussi vite que possible. Elle ne vivait plus depuis longtemps dans son environnement naturel, mais détestait être séparée trop longtemps d’un lieu qui s’en approchait.
    L’insecte aperçut le lac à peine quelques dizaines de mètres avant de l’atteindre : contrairement aux oiseaux, sa condition ne lui permettait pas de voler à de hautes altitudes.
    La demoiselle se posa sur ses berges, tout près d’un volatile qui semblait mélancolique.
    — Qu’y a-t-il, l’ami ? demanda-t-elle, certaine que cette espèce d’oiseau ne représentait pas de danger pour elle.
    — Cette eau n’est pas bonne pour la nage, ma pauvre dame, répondit l’animal. Et nous sommes bien trop loin la mer…
    — Tu pourrais bien t’y rendre à tire d’ailes, tu es bien plus rapide que moi, fit le zygoptère, condescendant.
    L’oiseau leva ce qui lui servait de membres antérieurs. Soudain, la demoiselle comprit son erreur : c’était un manchot.
    — Je suis incapable de voler dans les airs… Je vole dans l’eau, moi ! Mais la bonne eau me manque… J’en ai assez de cette situation !
    — Que veux-tu, mon ami, soupira la demoiselle. Tout ça, c’est de la faute des hommes.
    Elle s’éloigna, laissant l’oiseau dans ses tristes pensées. C’était comme ça, il n’y avait rien à faire.
    Pour penser à autre chose, elle entreprit de danser au-dessus des eaux calmes du lac, bientôt rejointe par un papillon coloré. La beauté de celui-là ne lui venait que de ses ailes, mais elle apprécia être à nouveau en compagnie de l’un de ses semblables de la classe des Insectes.
    L’homme buvait verre sur verre. Pas encore ivre, il entendait l’être bientôt, « pour oublier ». Ce monde était vraiment devenu du pur délire, depuis que toutes les espèces du règne animal avaient pris taille humaine – à la demande de cette dernière espèce, de surcroît ! L’homme ignorait comment les hautes instances s’y était prises pour finir ce projet. Avaient-elles fait appel à des scientifiques fous, ou à des magiciens ?
    De toute façon, le résultat était là, et ça ne changerait rien. Il y avait bien quelques voix de protestation par-ci par-là, mais jamais de parti unanime pour le retour des choses à la normale. Et même, existait-il un moyen de revenir en arrière ?
    L’homme versa la fin de la bouteille dans son verre à pied, et le but cul sec.
    Quelle idée d’avoir voté pour un monde sans frontières ni différences…


Chapitre 5 : Libre de se soumettre

    « Quelle idée d'avoir voté pour un monde sans frontières ni différences... »

    Cette phrase pourtant si simple ne cessait de tourner dans l'esprit du jeune RT42-4. Le général St Cloud l'avait prononcé avec un ton suffisamment moqueur pour saisir sans difficulté ce qu'elle pensait de la planète Freedom.

    RT42-4 faisait partie de la quatrième génération d'homme à avoir vu le jour sur cette planète. Pendant des millénaires elle était restée inhabitée, à l'exception de quelques races animales locales. Puis, certains ont décidé de vivre libre sur cette terre promise. Beaucoup de Stormtrooper ont rapidement apprécié cette idée lancée par un des leurs.
    Les premières années n'avaient pas été faciles, de nombreux conflits faisaient suite à la chute de l'empire. Les non-clones d'ailleurs prenaient souvent les armes pour l'un ou l'autre des protagonistes. C'est ce qui poussa les clones restant, à s'isoler sur un monde qui resterait neutre. Un monde entièrement sans frontières et sans différences entre les habitants. Voilà ce qui avait été décidé, et qui était soumis tous les cinq ans aux votes des habitants.
    Aucune voix ne s'élevait contre cet état de fait, tous semblaient contents de vivre sans différences avec ses voisins. Nul crime n'était commis car aucune jalousie, aucune rivalité, aucune peur ne séparaient deux habitants.
    La planète comportait une capitale de très grande taille nommé Urbem-1 ainsi que quelques villages éparpillés sur toute la surface du globe. La vie ne changeait pas beaucoup d'un point à l'autre de la planète, et chacun pouvait choisir le lieu qu'il préférait.

    De nombreuses âmes avaient rapidement agrandit les rangs des clones, en provenance de toutes les planètes de la galaxie. Cela dans un même et unique but : fuir les combats, les discriminations et vivre en paix. Et durant de longues années, ce fut ce qui se passa sur Freedom. Rien ne perturbait l'harmonie qui régnait ici bas.
    RT42-4 descendait en droite ligne d'un des clones qui avait posé les fondations de cette société, et cela se ressentait jusqu'à son nom qui épousait encore la tradition des appellations des Stormtroopers. Il avait grandit dans un monde où il faisait bon vivre, mais il avait vu cette situation changer petit à petit.

    Lorsqu'il était encore jeune, de nombreux échanges étaient réalisés avec l'extérieur. Ce n'était pas une pratique très courante ni bien vue par la totalité des habitants, mais cela permettait d'avoir certaines ressources rares sur Freedom ainsi que des nouvelles de la galaxie. Certains avaient toujours des liens avec des membres de leur famille qui n'avaient pas voulu vivre loin de tout.
    Mais ces visites de l'extérieur s'étaient raréfiées jusqu'à en devenir inexistantes. L'une des raisons principales mais non avouée officiellement était la froideur de la plupart des habitants envers les étrangers. Car en parallèle de cette diminution des visites, une rumeur, elle ne faisait que grandir. Celle d'une attaque qui ne saurait tarder.
    Bien que la peur du voisin n’existait plus, Il restait dans les cœurs et dans les mémoires, les souvenirs de la guerre entre l’empire et la rébellion, puis celle opposant la nouvelle république et les différentes nations qu’avaient fui une grande partie des habitants. Et par un cercle vicieux, la raréfaction des visites de l’extérieur alimentait d'autant plus cette rumeur.

    Sans que personne ne s'en rende compte, une personne tirait les ficelles dans l'ombre : Alto Coronel. Celui-ci ne faisant rien pour que le système libre et égalitaire change, nul ne pouvait se douter qu'une telle personne existait. Et de cette manière il restait dans l'ombre sans aucune difficulté.
    Freedom fini par devenir entièrement autonome et coupée du monde extérieur. Plus aucune communication n'entrait ou ne sortait de la zone appartenant à la planète. Du moins pas officiellement, certaines personnes gardaient chez eux un vieux modèle de communication interplanétaire datant d'avant l'interdiction ou fabriqué par soi-même en secret. RT42-4 possédait pour sa part le télé-communicateur de son ancêtre Stormtrooper. Et il l'avait utilisé pour prévenir un grand danger.
    La planète avait commencé par développer plusieurs types de défense air-sol et sol-sol pour se protéger d'une éventuelle attaque par une flotte extérieure. La méfiance était retombée après la mise en place d'un tel dispositif de protection. Au bout d'une demi-douzaine d'années pourtant, la peur reprit possession des habitants grâce à une petite flotte de pirates qui avaient attaqué Freedom et réussi à piller un petit village éloigné d'Urbem-1.
    Ce problème conduisit à une augmentation des défenses de la planète ainsi qu'à un développement de modules de combats afin d'arrêter les ennemis avant qu’ils n’atteignent la surface et ceci plus efficacement que les systèmes de défenses précédents.

    Alto Coronel choisit de sortir de l'ombre, au moment où la peur avait accompli une partie de son travail. Il participa activement au développement de nouveaux vaisseaux capables de défendre la planète mais aussi de voyager loin. Ses travaux lui conférèrent une certaine notoriété qui alliée à son charisme, fit que la plupart des habitants le crurent capable de protéger leur mode de vie face aux agressions extérieures.
    Et quoi de mieux, pour protéger un monde sans différences, que de rendre les potentielles menaces à notre image ? Bien évidemment, l'idée n'était pas d'Alto directement. Il avait attendu qu'elle fasse son propre chemin au sein de la population, avant de se montrer publiquement ouvert à une telle mesure. Cependant, d'un point de vue externe il est évident que c'est ce qu'il désirait depuis le début.
    L'uniformisation des planètes limitrophes fut soumise au vote du peuple, et pour la première fois dans l'histoire de la planète, la décision ne fut pas unanime. Seuls 89,07 % de la population avaient accepté l'idée. La phase de conquête allait désormais commencer, mais la planète n'était plus désormais sans frontières ni différences.

    RT42-4 avait fini par entrer en contact avec l'extérieur pour les prévenir de ce qui allait se passer. Mais il ne le fit pas immédiatement  après le vote de l'uniformisation des planètes voisines : il le fit uniquement lorsqu'il vit que rien n'allait arrêter cette folie. La situation spatio-politique de la galaxie ne lui était pas familière à cause de la fermeture de la planète sur le reste du monde, mais à force de persévérer, il avait fini par obtenir une communication avec une planète assez proche, qui disait vouloir aider le peuple de la planète.
    Pour passer son appel à l'aide, il était sortit d'Urbem-1 afin de ne pas être découvert par un concitoyen. Aussi fut-il surpris lorsqu'il entendit une voix s'adresser à lui.
    « Es-tu RT42-4, le jeune homme qui nous a contacté ? »
    Lorsque RT42-4 se retourna il fut encore plus surpris par le groupe qui se trouvait face à lui. Trois hommes et une femme, dans des tenues qui se ressemblaient mais qui pouvaient passer aisément pour celles d'habitants de la planète. Pourtant ces quatre là n'étaient pas du même monde que RT42-4, il n'avait aucun doute là dessus.
    « Comment êtes-vous arrivé jusqu'ici ? Demanda le jeune homme incrédule.
    — Tout simplement avec un système de camouflage et en atterrissant dans une zone déserte, lui répondit la femme du groupe.
    — Bien, où se trouve ce fameux Alto Coronel qui prépare une attaque contre les planètes environnantes afin de les soumettre à votre mode de vie ?
    — Dans le laboratoire des nouvelles technologies ou alors dans ses appartements. Les deux bâtiments sont aux abords de la place principale. Vous ne pouvez pas vous tromper. »
    RT42-4 leur indiqua ensuite le chemin le plus rapide pour accéder à cette fameuse place ainsi qu'un autre chemin où ils pourraient passer plus inaperçu.
    « Dirigez vous vers le Sud jusqu'à notre vaisseau. Attendez nous y, vous y serez en sécurité si jamais tout ne se passe pas dans le calme. »
    Écoutant la jeune femme, RT42-4 se dirigea vers le vaisseau alors que le quatuor prenait la direction de la ville. Une fois sur place, il fut accueilli par un robot qui le conduisit jusqu'à une pièce de détente où il se fit enfermer.
    Alors qu'il allait demander ce qu'il se passait, il entendit deux explosions provenant du nord et vit plusieurs vaisseaux de combat arriver à basse altitude dans l'atmosphère de sa planète. Ainsi le général St Cloud ne comptait pas offrir à Freedom l'égalité qu'elle possédait par le passé.
    Comment avait-il put croire que d'autres puissent embrasser le même désir de liberté que les habitants de sa planète. Désormais ils allaient vivre gouvernés par une autre planète. Leurs idéaux ne vivraient plus que dans certains livres et dans les mémoires.
    RT42-4 se maudit alors lui-même ainsi que le général. On dit que l'enfer est pavé de bonnes intentions, il venait juste d'apporter sa contribution.


Chapitre 6 : Calme, avant la tempête

    On dit que l'enfer est pavé de bonnes intentions, il venait juste d'apporter sa contribution.

    Raoul remonta dans sa camionnette après avoir chargé tout son matériel. La journée de travail avait été rude, et il avait fait particulièrement chaud. La cadence n’était pas si infernale, mais avait tout de même réveillé quelques vieilles douleurs au bas du dos ; ses bras se remettaient tout doucement du supplice qui leur avait été imposé.

    Se délasser dans le fourgon de l’entreprise, à côté du chantier, une fois le boulot terminé était un plaisir irremplaçable à ses yeux. Rien de tel que de gouter à une quiétude bien méritée, avec un petit fond sonore délicat et une bonne bière, pas spécialement fraîche, mais délicieuse tout de même.

    Le morceau que diffusait cette station était vraiment du feu de Dieu, et il monta le son. Ses épaules le faisaient un peu moins souffrir à présent, mais sa nuque restait encore endolorie. Il transpirait à grosses gouttes, pas moyen de se rafraîchir ! Et la climatisation de la voiture était hors service. Son patron était bien un peu avare, mais de telles réparations n’avaient rien d’extraordinaires et il avait largement les moyens de les prendre en charge. Il n’en faisait rien cependant. Ça avait toujours été comme ça.

    Son patron.

    Raoul n’aimait pas le voir, et devait faire des efforts surhumains pour le regarder dans les yeux pendant leurs conversations – qui, Dieu merci, étaient suffisamment concises et espacées dans le temps. Quand il soutenait son regard, il se sentait presque mourir, comme si son cœur s’arrêtait de battre. Son pouls ralentissait et il était littéralement tétanisé. De dimensions imposantes, on le voyait et on l’entendait arriver de très loin. On le sentait, aussi.

    Car l’autre problème, c’était l’odeur. Raoul s’était toujours débrouillé pour être propre sur lui, présentable, irréprochable quant à son aspect et à sa tenue. Il prenait, quand il le pouvait, deux douches par jour, se rasait systématiquement le matin, prévoyait toujours une tenue convenable, repassée et immaculée. Pour un ouvrier du bâtiment, ça tenait probablement de l’excès de zèle, mais il n’en avait cure.

    Son patron, lui...C’était une autre paire de manche. Il puait. Certaines personnes ont des tics, des tares, des défauts : d’aucuns se grattent le nez en permanence, d’autres concluent toutes leurs phrases par des petits mots ridicules. Il y a ceux qui voient mal, ceux qui chantent faux, et ceux qui sentent mauvais. Son employeur traînait partout avec lui, et à toute heure du jour (et probablement de la nuit) un relent affreux, mélange de cendres, de feu de bois, et de soufre. C’était absolument insoutenable.

    Bien entendu, le patron était si sadique que personne, mais personne, n’avait jamais osé lui faire la moindre remarque – c’était un coup à brûler pour l'éternité dans les plus grandes flammes de l’Enfer.


    A l’abri dans sa camionnette, Raoul regardait le chantier alentours. C’était titanesque, on n’en voyait pas le bout. Un appel d’offre décroché par sa boîte, pour faire des travaux d’aménagements et de voirie, principalement. D’un terrain aux traits escarpés, anguleux, secs et cassants, il fallait faire une chaussée accessible au plus grand nombre. Pendant des années déjà, bien avant que Raoul n’arrive dans le coin, on passait tout le coin à la raboteuse, pour bien aplanir tout le toutim – sans que ça n’ait jamais l’air d’avancer. Oui, Raoul n’hésitait pas à critiquer, en son for intérieur, la très mauvaise gestion et l’encore plus mauvaise efficience des services de travaux publics, dont l’inefficacité dépassait ici l’entendement. Mais que pouvait-il faire ? Il était lui-même une pièce de ce répugnant puzzle.

    Une nouvelle chanson. Des grésillements se firent entendre de plus en plus distinctement. « Le poste a du prendre un bon coup de chaud », se dit-il. Poussant encore un peu plus le volume, il n’entendit pas son téléphone sonner, une fois, deux fois…

    Perdant complètement le morceau dans un océan de bruit blanc et d’interférences diverses (publicités avides, messages sataniques, interviews soporifiques), il finit par entendre la sonnerie. Un bref coup d’œil lui appris que son patron tentait de le joindre. Il expira fort, toussota un brin, tenta de se donner un minimum de consistance, prit le téléphone dans une main, son courage dans l’autre, et décrocha – inutile d’essayer d’échapper à ce genre de situation.

    « Allô ?
    — Monsieur Permnisch, enfin vous répondez ! »

    La voix était rauque mais surpuissante, et chaque mot résonnait comme un coup de canon. Raoul déglutit et parvint difficilement à articuler :

    « Oui. J’étais très pris, désolé.
    — Oh, à d’autres, Monsieur Permnisch. Comment ont avancé les travaux aujourd’hui ? Wilkins m’a dit que vous arriviez à bout de votre tâche, est-ce vrai ?
    — C’est exact, Monsieur.
    — Après toutes ces années, vous devez être satisfait.
    — Tout à fait, Monsieur.
    — Très bien, très bien. Vous ne verrez donc aucune objection à être nommé chef de travaux dans le secteur numéro quatre ? »

    Silence un court instant, le temps d’une réflexion.

    « Le...Monsieur ? Le secteur numéro quatre ? Je n’en ai jamais entendu parler, où se...
    — Oui, c’est une nouvelle circonscription de notre jolie cité. Il vous incombera d’en faire une belle surface, prête à accueillir les nouveaux arrivants – de plus en plus de personnes choisissent notre ville pour s’installer, il faut que les infrastructures soient au niveau !
    — Bien, Monsieur.
    — Nous vous ferons parvenir prochainement les matériaux nécessaires aux travaux. Pour commencer, vingt tonnes de bonnes volontés devraient amplement suffire, la surface à paver sera relativement restreinte au début.
    — Bien, Monsieur.
    — Ai-je votre confiance, Permnisch ? Faites-moi du bon boulot, une fois de plus ! »

    Raoul soupira. Il se sentait pris au piège, mais ne pouvait rien y faire.

    « Bien, Monsieur Satan. Monsieur ?
    — Oui, Raoul ?
    — Comment vont vos enfants ?
    — Oh vous savez, à cet âge là, ils sont intenables : de vrais petits diablotins ! »

    La conversation prit vite fin. Raoul souffla, soulagé mais amer. Il se prépara, fit craquer ses articulations : il y allait avoir du sport !


Chapitre 7 : Abracadavresque

    Il se prépara, fit craquer ses articulations : il allait y avoir du sport !
    Cela faisait bien longtemps qu’il n’avait pas préparé de potion digne de ce nom, mais c’était comme monter à balai, on n’oubliait jamais. Enfin à ceci près que seule les sorcières montaient à balai. Lui n’avait jamais pu avouer à sa famille ou ses proches de la confrérie des sorciers qu’il s’adonnait à la pratique. Et à vrai dire, confectionner des potions était aussi un art magique féminin. Mais peu importait ! Il était fier de son balai et de son chaudron !
    Il commença donc à verser doucement l’urine de lapereau sur la morve déshydratée de couleuvre en poudre. Tout en remuant de sa grosse cuiller en ivoire, il veillait à ce qu’aucun grumeau ne se formât. Quand il eut versé un seau entier du liquide jaunâtre, il alluma le feu qui avait été préparé sous la marmite.
    Quand le liquide fut assez chaud pour lui brûler le doigt, il versa la suite des ingrédients.
    Le jus d’œil de crapaud macéré en marécage lui rappela des souvenirs. Il avait dû passer un mois à faire des allers-retours jusqu’au marais proche de sa demeure, bravant les créatures gluantes jaillissant visqueusement des profondeurs fangeuses. Quelle déception quand il devait retirer un œil à moitié grignoté de la nasse immergée. Telle une grappe d’œufs en gestation, ils étaient un peu sa progéniture pour qui il espérait un glorieux avenir putride et avarié. Le jus avait une texture gélatineuse, mais se dissolvait bien dans les liquides chauds.
    Il passa malgré lui ses doigts crochus sur une série de cicatrices courant le long de son bras quand il vida le contenu d’un pot de confiture de courgette carnivore. Ces plantes parsemées de ronces savaient où frapper pour faire mal.
    Mais l’ingrédient qui lui donnait encore des sueurs froides et des cauchemars la nuit était le placenta vomi de kraken. Il s’était juré de ne jamais expliquer à quiconque comment il se l’était procuré. Il n’en utilisait chaque miette qu’en cas d’extrême nécessité.
    Il attendit que le mélange fût bien homogène avant d’ajouter la dernière touche qui figerait la potion. Un verre entier de condensé d’haleine de troll serait suffisant.
    Puis, alors que la mixtion mijotait doucement, le sorcier dut pendant soixante-six minutes précisément imiter le cri du cochon d’inde. Cette dernière opération était essentielle si l’on souhaitait que la potion ne caillât pas.
    Il remplit une fiole de la dose nécessaire qu’il allait disséminer dans les réserves d’eau alentours. Une infection visant l’intégralité des rongeurs s’étendrait et règlerait son problème de manière radicale. Il n’en pouvait plus qu’on dévorât toutes ses réserves de fromage !
    Il mit la main sur son balai, ces maudits rats ne lui échapperaient pas cette fois !


Chapitre 8 : Réinitialisation

    Sa poigne se referma sur le manche, et il abattit un coup sec et net droit vers le sol. Deux rats furent tués en même temps, mais les autres s'étaient écartés au dernier moment, sauvant ainsi leurs vies. Mais il fut bien surpris de la suite des événements : de nombreux autres rongeurs accoururent et formèrent bientôt une véritable marée grise et mouvante, se dirigeant vers lui. Pris de panique, il enchaîna les frappes avec son balai, mais il fut bien vite submergé, et la masse grouillante de la vermine le força à fuir. Les premiers rats atteignirent bientôt sa jambe dans un concert de couinements frénétiques, et il tomba à terre, lâchant une exclamation de dégoût. Il voulut appeler à l'aide, mais son corps fut aussitôt recouvert de rongeurs et il subit de toutes parts un nombre incalculable de morsures.
    La douleur et le désespoir le saisirent alors : il se sentait sombrer dans l'inconscience tandis que ses sens s'évanouissaient dans un vertige inquiétant...Était-ce cela, mourir ?



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    Je resserrai ma prise sur le bâton, et fus intrigué par son apparence : de curieux symboles y étaient gravés, sur toute la longueur du bois, et je ne pouvais en comprendre la signification. Tout autour de moi, des voix scandaient un son confus, comme dans un chant guerrier, ce qui me poussa à examiner mon environnement. J'étais au centre d'une sorte d'arène, un espace circulaire défini par des murs de pierre blanche, dont la hauteur s'étendait à perte de vue. Derrière moi, une ouverture avait été pratiquée, et menait vers un couloir si obscur que je n'aurais su dire ce qui s'y trouvait. Quand je voulus m'en approcher, le mur gronda sourdement et vint refermer cette sortie, apparemment la seule qui me restait.

    Immédiatement, les voix se turent, et plongèrent le lieu dans le plus absolu des silences. Je fis volte-face, et constatai un changement : à une dizaine de mètres au-dessus du sol était suspendue une cage de fer, dans laquelle se tenait...une jeune femme. La situation me semblait surréaliste, mais à cet instant une idée envahit toutes les fibres de mon être : aller la chercher. Je devais la tirer de cette cage à tout prix, même si je n'aurais su dire pourquoi.

    Alors, sous la cage, une nouvelle ouverture se fit dans le tonnerre du roc en déplacement, accompagné du retour des voix, qui cette fois-ci semblaient chanter quelque chose d'autre...Quelque chose comme un nom, que je ne pouvais entendre distinctement. Une ombre passa furtivement dans le couloir ainsi ouvert, dessinant une silhouette...Non, ça ne pouvait pas être possible. Et pourtant :

    Gueule cornue, ailes de membranes translucides, griffes et crocs, queue hérissée de piquants : c'était bien un dragon noir, en chair et en os, qui sortait de cet antre. Je ne pouvais y croire, mais malgré ça il prit son envol sur une courte distance, remonta en altitude et fit demi-tour pour poser ses griffes sur le bord de la cage, comme un oiseau de proie prend appui sur la main de son dresseur.

    "Je me nomme Asphyx.", déclama le dragon, "Quelle est ta requête, rampant ?"

    Déglutissant lentement, je pensai aussitôt : "Un dragon qui parle ?". Mais ce n'était pas la priorité : incapable de prononcer un mot tant ma surprise était grande, je désignai simplement la cage de la pointe de mon bâton.

    "Un rampant trop sot pour parler ?", s'étonna ironiquement la créature, "Personne ne convoite ma Dulcinée, si ce n'est moi-même. Trépasse donc, subis mon ire !"

    A ces mots, Asphyx plongea en piqué vers moi, et ma seule défense fut mon arme, que je ne pressentis pas être d'une grande aide. Arrivé à mi-chemin, le dragon cracha un jet de flammes qui arrivait sur moi à une vitesse affolante. D'instinct, je sus qu'il fallait réagir : je fis tournoyer le bâton avec aisance, et quand la chaleur devint insupportable, je le relâchai dans un coup qui frappa le vide avec force. Les runes inscrites dans le bois s'illuminèrent d'un bleu turquoise, tandis qu'une onde de puissance fut déversée, formant une sphère d'air complètement imperméable au feu, qui embrasa le sol à mes pieds en me contournant. Une lueur de surprise passa dans les yeux du dragon noir, mais il poursuivit son attaque en accélérant encore, ouvrant grand ses crocs vers moi...

    Le bâton tournoyait toujours quand la créature parvint à mon niveau, et je lui assénai une fantastique frappe sur le cou. Cette fois-ci, les runes brillèrent d'un vert émeraude, et je pus entendre quelques os craquer dans le squelette du dragon. La force de l'enchantement détourna l'attaque d'Asphyx, et celui-ci glissa sur le sol sur plusieurs mètres, puis s'arrêta, complétement immobile. Je crus que je l'avais tué, mais il m'adressa à nouveau la parole :

    "Quelle est cette magie, rampant ? Je ne puis même pas la détecter..."

    Je décidai de l'ignorer, et de me re-concentrer sur mon objectif : la cage. Je pointai à nouveau le bâton dessus, espérant que les incroyables pouvoirs de l'objet m'aideraient à atteindre cet endroit hors de ma portée, mais je fus à nouveau surpris : cette fois-ci un éclair d'énergie jaune fut envoyé vers les chaînes qui retenaient la prison improvisée en l'air. Une pluie d'étincelles fusa d'un maillon, indiquant que je l'avais bien touché. Mais le dragon me ramena à la réalité : il s'était relevé sur ses deux pattes de derrière, et me faisait face de toute sa hauteur tout en poussant un terrible grondement rauque. Je fis quelques pas en arrière, effrayé, et je fus surpris de ce qu'il m'annonçait :

    "Sur ta dextre, rampant !"

    Et en effet, il abattit sur moi côté droit une griffe tranchante, que je parai d'un rapide blocage avec le bâton, qui contint la puissance du choc grâce à sa magie. J'en eus mal au bras, mais j'étais content d'avoir repoussé l'attaque...une joie qui ne dura pas : l'air siffla sur ma gauche, et j'eus juste le temps de voir ce qui allait me frapper : sa queue parsemée de piques, qui m'envoya voler une dizaine de mètres plus loin, me désarmant au passage, m'arrachant la peau de mon bras.

    "A moins que ce ne soit ta senestre, pardonne-moi...", se gaussa Asphyx, fier de sa ruse.

    Je jetai un dernier regard vers la cage dans laquelle se trouvait toujours cette pauvre femme, et comprit en constatant ma vision se troubler que je vivais mes derniers instants...La panique me saisit tandis que je sombrais dans les méandres de l'inconscience : était-ce cela, mourir ?



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Chapitre 9 : N°423

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    Les yeux de N°423 s'ouvrirent et elle resta ainsi immobile, attendant les commandes. La jeune femme en blouse blanche continua à pianoter sur son clavier, et bientôt, l'automate se leva. Le professeur lui jeta un regard par-dessus ses lunettes, hésita un instant, puis, sous l'œil mécanique d'une caméra, alla se poster face au robot à l'apparence vaguement féminine.

    — N°423 ?

    Elle reçut pour toute réponse un clignement de paupières métalliques. La jeune femme leva le bras et claqua des doigts à un rythme régulier.

    — Pulsation ? demanda-t-elle, en levant un sourcil.

    — Approximativement quatre-vingt six à la noire, répondit une voix atone.

    La jeune femme hocha la tête, retourna derrière son bureau et, après quelques clics, de la musique jaillit des hauts-parleurs. C'était une fugue au clavecin de Bach.

    — Pulsation ? répéta-t-elle.

    — Cent quatorze à la noire. Allegro.

    La jeune femme alla se rasseoir et retourna derrière son ordinateur. Elle pianota de nouvelles commandes et N°423, sous la lueur blafarde des néons qui dessinait des ombres mouvantes sur ses joues froides et figées d'indifférence, se déplaça jusqu'au fond de la salle où l'attendaient déjà N°421 et N°426. N°267, quant à lui, était sagement assis de l'autre côté, sur une chaise. Il n'avait jamais servi à rien, étant un modèle largement moins performant, mais le professeur l'avait toujours gardé là, avec pour seule qualité une certaine valeur sentimentale.

    La jeune femme continua de taper de plus en plus frénétiquement sur son clavier, la lumière de l'écran se reflétant, se déformant, prenant presque un aspect liquide dans le verre de ses lunettes. Elle cherchait une sorte de perfection, gravé au fond d'elle même. Elle savait, elle sentait de quoi il s'agissait, et était certaine de pouvoir y parvenir. Enfin, pas de façon directe. Mais ces petites merveilles qu'elle avait mises au point y parviendraient pour elle...

    Elle s'arrêta un instant, prit ses lunettes, mordilla l'extrémité de l'une des branches, observant d'un œil distrait les robots qui restaient immobiles, inexpressifs et silencieux. Tout à coup, le doute saisit la jeune femme, tandis qu'elle contemplait ces visages impassibles, dont les traits inertes, par un malheureux jeu de lumières, se transformèrent en masques à l'expression sardonique. Elle resta un instant figée, ne sachant que faire, tentant de se persuader que c'était là le résultat de la fatigue qui s'accumulait sur ses épaules, et de la lumière grisâtre que répandaient les néons.
    La jeune femme se retourna, resserra son élastique à cheveux, et reprit son travail avec un frisson.
    Les minutes s'égrenèrent ainsi, dans un silence seulement troublé par le bruit saccadé des touches de l'ordinateur qu'elle continuait à marteler avec acharnement et les couinements des souris blanches dans leur cage, un peu plus loin. De temps en temps, le professeur se retournait, jetait un regard aux robots qui ne bougeaient toujours pas d'un pouce. Cependant, elle nota avec un effroi grandissant qu'ils arboraient des expressions différentes. Elle tenta de se convaincre que c'était impossible : la lumière lui jouait encore de sales tours...

    Bientôt, une heure passa. Puis deux. Puis trois. La jeune femme n'avait aucune idée du moment de la journée (ou de la nuit) qu'il pouvait être lorsqu'elle constata qu'elle avait enfin fini. Elle se retourna avec un sourire, observant les trois machines qui attendaient, toujours aussi sagement. Et qui étaient brusquement redevenues inexpressives.

    Le professeur enleva ses lunettes, se passa les mains sur le visage, avec une étrange quiétude. Elle n'arrivait pas à croire qu'elle avait enfin réussi. N°423 lui avait posé quelques problèmes, ils étaient maintenant réglés. Du moins l'espérait-elle. Elle les avait tous programmés de manière à ce que son plan fonctionne, et qu'enfin, ils puissent atteindre la perfection, la vérité Divine pour elle. Elle avait mal au dos, à la tête, aux yeux. Ses orbites lui semblaient avoir été chauffées à blanc et brûlées jusqu'au cerveau. Et tout lui paraissait comme dans un rêve, irréel. Pourtant, la lumière sale des néons se crashant sur le carrelage, les couinements des souris blanches et le visage de N°267 restaient les mêmes.

    La jeune femme se leva, fit un instant le tour de son bureau. Elle mourait de fatigue, mais elle avait envie de savoir, la perfection ne pouvait attendre. Soudain prise d'une fébrilité qui l'en aurait presque fait trembler, elle reprit place devant son PC et tapa quelque chose. Elle dut s'y reprendre à deux fois, commettant des erreurs stupides de ses doigts fatigués.

    Ceci fait, elle se retourna, observant les yeux grands ouverts son chef d'œuvre.
    N°423 prit place au piano, tandis que N°421 se munit de la contrebasse et que N°426 attrapa le saxophone.
    La jeune femme retint son souffle, figée dans la lueur grisâtre des néons. Mais lentement, ses traits s'affaissèrent, puis se transformèrent en une grimace mi consternée mi horrifiée.
    N°423 plaça ses trois premiers accords parfaitement en rythme, mais la suite se gâta à tel point que l'automate finit par se claquer la tête contre le clavier, insensible aux touches qui volaient dans la pièce avec bruit.
    N°421 qui attaquait des pizz, se coinça les doigts entre les cordes de la contrebasse, si bien qu'ils finirent par s'envoler dans la pièce. Il continua à agiter la main au-dessus des cordes sans plus pouvoir en tirer aucun son.
    Seul N°426 joua sa partie, imperturbable, parfaitement calé malgré les nombreuses touches de piano qui le percutèrent de plein fouet.

    La jeune femme poussa un soupir et se prit la tête entre les mains. La perfection, la vérité divine ne serait décidément pas atteinte aujourd'hui. Elle n'avait plus qu'à tout reprendre à zéro.


Chapitre 10 : Madame est joueuse

    « Alors tu vois, c’est le Conseil européen qui détermine les grandes orientations » recommença-t-elle en espérant que son air abruti allait finir par disparaître.
    « Donc ce sont tous les chefs d’État et de gouvernement des pays de l’UE. Mais il présente pas de texte, seule la Commission a le droit d’initiative. Enfin, dans la règle. Après, la Commission présente son texte, il est analysé par différentes personnes, par exemple le Comité des Régions, qui donnent un avis…
    — Ouais tout ça c’est des gens qui servent à rien et qui représentent rien mais on les paye à rien foutre quoi. »
    Ohlala, mais quelle plaie ! Pourquoi s’acharnait-elle ? Et puis d’ailleurs que faisait-elle là, ce n’était même pas elle, qui parlait, là ! Quand elle s’était dite qu’elle n’avait plus qu’à tout reprendre à zéro, elle ne pensait pas à ça… Elle laissa donc la pauvre attachée à ses explications et revint à ses moutons…

    Elle ne savait pas ce qu’elle avait aujourd’hui mais non, elle ne revint pas à ses moutons. Le décor de cour de récréation ne laissait aucun doute là-dessus. Elle avait, bizarrement, toujours à l’idée qu’elle n’avait plus qu’à tout reprendre à zéro, et la peur de ne pas s’être trompée… Mais elle ne savait même pas sur quoi. Elle fut soudain prise dans un flash-back.
    « Haribo ! », cria un adolescent en train de muer. Que raconte-t-il ? Comme pour lui expliquer, il se rapprocha d’elle.
    « Bin alors Haribo, tu réponds plus quand on t’appelle ? C’est ta nouvelle tactique, tu penses qu’elle va marcher ?
    — Mais non, mais… »
    Elle s’arrêta en plein milieu de sa phrase. Depuis quand était-elle un garçon ? Vraiment n’importe quoi. Et que lui voulai... ent-ils ? Rapidement, un petit groupe s’était formé autour d’eux. Autour d’elle pour être exact. Sans même qu’elle s’en rende compte, elle s’était retrouvée dans un coin, les autres autour d’elle en arc de cercle. Elle les regarda et ne put retenir un hoquet de surprise : elle pouvait être l’un d’eux. Peut-être même l’avait-elle été. Tous participaient, c’était au moins très démocratique…
    « Ah, ah, il va bientôt commencer à pleurer.
    — Oh bin non, il faut pas, le pauvre ! » ajouta un autre sur un ton moqueur.
    Tout se succédait, sans raison, ils lançaient juste ce qu’ils savaient fonctionner. Soudain elle comprit, l’humiliation quotidienne pendant des années, la seule solution qui était de fuir ces gens, parce que de toute façon ils ne pourraient jamais reprendre de zéro, alors c’était à soi de le faire… Elle se souvint qu’il y en avait un comme ça dans sa classe, comme dans toute classe… Qu’était-il devenu ? Quelle échappatoire avait-il trouvé ? Ses pensées se mélangeant toujours avec celles du souffre-douleur dont elle occupait le corps, elle eut la pensée diffuse d’Internet comme une bouée, alors que d’imbéciles ignorants le traitait comme une cause du problème…

    Et puis petit à petit elle sentit un poids partir. Elle était toujours triste, mais elle sentait que c’était passager. Elle était toujours aux bords des larmes… Ah non, elle pleurait vraiment. Et manifestement, dans ce grand n’importe quoi depuis qu’elle avait tout recommencé, elle était au moins redevenu une femme. Pourquoi pleurait-elle ? Il l’avait quittée. Pff, débilité, elle avait toujours refusé ces réactions. Elle, elle préférait toujours respirer un grand coup et repartir de zéro – en général, ça ne se passait pas aussi bizarrement que là… Elle décida donc de sécher ses larmes, et, doublement, de repartir de zéro.

    Pleine d’espoir, elle monta la passerelle du gros paquebot. Elle avait un sourire béat fixé au visage : elle n’avait plus qu’à tout reprendre à zéro… Non mais n’importe quoi ! Elle se croyait dans Titanic ?

    Non, vraiment, elle n’avait plus qu’à tout reprendre à zéro. Il. Raté, elle était de nouveau un homme. Sa vie d’avant n’était plus, il avait tout perdu, mais au moins était-il libre. Libre. Il n’y croyait pas. En prison, il rêvait presque chaque nuit de la liberté. D’être un oiseau. « Il est comme l’oiseau, il vole naturellement », plaisanteraient certains. Mais ce n’est pas pour ça qu’il avait perdu 20 ans de sa vie en prison. Il manquait un « i » pour désigner son crime.
    Il chassa ces idées noires. Il n’avait plus qu’à tout reprendre à zéro. Ce quartier était vraiment sympa. Très familial. Des enfants jouaient dans la rue… Et soudain… Tout lui revint. Il ne pouvait pas y échapper. Il ne serait jamais libre – les cris de l’enfant le hanteraient à jamais. Il n’en pouvait plus. Il se mit à courir, courir à perdre haleine, et courir encore après…

    Elle finit par retrouver ses esprits quand elle avait perdu tout le reste, son souffle, son orientation et… Non, elle en était sûre, ce paysage n’était rien de ce qu’elle avait connu. Il faut dire qu’elle n’avait connu que le vaisseau, comme plusieurs générations avant elle, et quelques images de la Terre. C’était le principal de leur éducation : ils avaient détruit leur maison commune, avaient dû la fuir, plus jamais ça… C’est parce qu’elle les avait particulièrement bien assimilé qu’il lui revenait de tout recommencer à zéro. Non, pas à zéro, sinon ils referaient les mêmes erreurs. En tout cas, cette planète semblait convenir. Les premiers explorateurs avaient rapporté une flore très développée, une faune relativement sommaire. Il faut dire qu’elle était plutôt jeune.
    Elle était contente d’arriver, en tout cas. La communauté était relativement petite, l’équivalent d’un gros village, elle ne pouvait pas se permettre que les divisions existantes, entre ceux qui voulaient le plus vite possible trouver une nouvelle planète et ceux qui considéraient ça comme secondaire, ceux qui insistaient sur le devoir de mémoire et ceux qui trouvaient qu’on traumatisait les enfants avec, ceux qui remettaient en cause la séparation entre l’élite des pilotes et les autres … De ces trois gros débats, seule la question du devoir de mémoire restait.
    Elle était d’avis qu’il fallait le garder à l’esprit. Peut-être pas le marteler comme c’était le cas, mais que leur Histoire n’aie pas été en vain. C’est cet entre-deux qui lui avait permis d’être élue. Elle n’y pouvait rien, elle avait toujours la position consensuelle.
    Mais c’est maintenant qu’elle allait vraiment pouvoir se rendre utile. Pas de sentiers balisés, là, seulement l’improvisation permanente. Enfin, elle allait arrêter de se sentir lisse, sans relief. Plusieurs milliers d’œufs congelés attendaient d’être fécondés, et il fallait déterminer de quelle manière : devait-on s’en tenir à la règle du vaisseau, où il s’agissait d’entretenir une diversité génétique sans influer sur la population ? Fallait-il au contraire l’augmenter, et si oui, à quelle vitesse ? Que faire des œufs d’animaux qui, eux aussi, attendaient la fécondation ? Ne fallait-il pas plutôt laisser cette planète comme elle était ?
    Les questions ne manquaient pas, tellement qu’elle s’éloigna du campement de base. Il fallait qu’elle soit plus prudente, ce n’était pas comme le vaisseau, tout n’était pas domestiqué, cultivé, inoffensif. À peine avait-elle pensé cela qu’elle entendit un grognement et reçut un violent coup sur la tête.

    Quand elle se réveilla, elle dut se rendre à l’évidence : elle n’avait toujours pas trouvé la pierre philosophale. Au mieux, un bon gaz somnifère. Elle n’avait plus qu’à tout reprendre à zéro. Mais elle ne perdait pas espoir : elle allait leur montrer, aux moqueurs !
    Allons bon, voilà qu’elle était savante folle maintenant ! De mieux en mieux… Enfin, elle avait toujours aimée jouer au petit chimiste. Elle était incapable de réussir une expérience, mais ça l’avait amusée. Elle s’empara d’une fiole au contenu douteux et la versa dans un bécher au hasard. Elle alluma un bec bunsen, joua un peu avec quelques mélanges, se rendit compte qu’elle avait tout oublié de ses cours « si-c’est-de-telle-couleur-ça-veut-
dire-ça », quand soudain, BOUM !

    Le bâtiment commença à s’écrouler, et elle en sortit de justesse. Comme toujours, pensa-t-elle. Elle était une survivante de justesse. Mais au moins allait-elle pouvoir participer à la reconstruction. Elle qui avait toujours été révolutionnaire avait une occasion de construire un monde nouveau et les lendemains qui chantent. Mais y croyait-elle encore ? C’était d’un côté ce qui l’avait sauvé, dans le camp, ne jamais perdre espoir, mais comment vouloir encore s’engager ? Comment vouloir encore du bruit et de la fureur ? Elle n’en pouvait plus, elle était fatiguée.

    C’est vrai ça, ça commençait à bien faire ! Elle voulait juste recommencer à zéro, pas tout changer ! Quel était ce bogue ? Qui était-elle, comment retrouver le fil de l’histoire ? Eh, les gens, vous m’aidez ?


Chapitre 11 : Exquise Médecine Légale

    Sous le soleil d’une localité ensoleillée, un policier vêtu plutôt pour une sortie en boîte de nuit que pour une collecte d’indices s’avançait vers un ruban jaune frappé d’un noir Do not cross. Il le franchit ; non par rébellion contre le système mais parce que, comme il était policier, ça ne comptait pas pour lui.
    — Alors, qu’est-ce qu’on a ? demanda-t-il à son collègue, qui était en train de se recoiffer.
    — Deux secondes, j’ai pas fini de me recoiffer.
    — … Et la propreté de la scène du crime ?
    — On s’en fout, si on trouve des cheveux à moi, on saura que c’est les miens.
    — Oh. Pas bête. Ça tombe bien, je ne savais pas quoi faire de cette boîte remplie de mes peaux mortes.
    Le policier ouvrit le récipient susdit et le tapota au-dessus du macchabée, histoire d’en bien répandre tout le contenu. Il hocha la tête d’un air satisfait, puis demanda de nouveau :
    — Alors, qu’est-ce qu’on a ?
    — C’est très mystérieux. Regardez plutôt…
    Le policier risqua un regard sur les formes avachies des précédents techniciens qui s’étaient risqués à approcher le mort.
    Ann O’Wann. Marmonnait en bavant, les yeux dans le vague, une histoire d’escaliers.
    Susie Petruchka. Cherchait à aligner les brins d’herbe par terre pour « réparer les dégâts ».
    Cathy Mils. Foudroya dans la seconde le policier du regard en criant « meurs, meurs, meurs, je te tue ! »
    Rébecca Fridaye. Proposait d’une voix atone, allongée dans l’herbe, que tout le monde soit dissemblable et inégal, et que ce soit elle la patronne.
    Eric Dove. Observait le sol et murmurait « regardez, nous sommes en enfer, regardez les pavés, regardez… »
    Woody Stock. Paraissait moins atteint, mais la façon dont il sautillait en criant « c’est parti, hein ! Allez coco, on y va, c’est parti ! » n’inspirait pas confiance.
    Gunter von Drach. Tremblant, il rampait par terre, pour fuir « les rats, les rats, partout… »
    Hu Dren*. Demandait à ce qu’on lui réinitialise la mémoire.
    Eilen Wen. Chantonnait qu’il faudrait tout, tout, tout, tout reprendre de zéro, ro, ro.
    Kevin Tino. Suppliait qu’on l’aide, parce que « je suis piégée dans un corps de garçon, au secours ».
    Le policier les trouva très très mystérieux.
    — Tous des stagiaires, en plus ?
    — Oui, mais aucun n’avait encore signé sa convention, c’est bon.
    — Hein ? Je me souviens l’avoir fait pour ces deux-là au moins…
    — Oui, mais les exemplaires existants ont mystérieusement disparu, alors c’est tout comme, pas vrai ?
    — Oh. D’accord. Et sinon, des idées ?
    — Overdose, j’imagine ; la drogue se sera répandue dans tous les tissus, d’où leurs réactions.
    — Hein ? Vous voulez dire que…
    — Oui, ils ont… Goûté le mort.
    Le policier contint poliment un haut-le-cœur. Son collègue reprit :
    — Je… Je dois vous avouer… Moi aussi j’ai… C’était trop tentant… Et… Euh…
    — Quoi ?
    — Le… Le macchabée… Il est délicieux, chef… Je sais pas comment…
    Il fondit en larmes. Le policier renifla.
    — Eh bien je crois qu’on peut dire que ce cadavre était…
    Il mit ses lunettes.
    — … Exquis.
    Dans le lointain, une voix dit : « yay ».