« Se souvenir du lendemain » par SimonF

Se souvenir du lendemain

Chapitre 1 : Acte 1

Préambule (Chronodège)
Le convoi du temps : Un homme, « Chronodège », pénètre seul sur scène. Il est vêtu d’une longue cape blanche. Il porte un masque de théâtre. Les couleurs se reflètent sur la cape ce qui lui donne la couleur du Temps.

«Bonjour, vous êtes confortablement assis dans vos fauteuils, sans conscience ! Pourtant, c’est de vous que je viens vous parler, ou plutôt de l’un d’entre vous, qui partage notre destin commun. Je viens vous raconter l’histoire exemplaire de Joël Moussaillon, un homme exceptionnel malgré une apparente simplicité.
Mais avant tout je dois me présenter. Je m’appelle Chronodège, vous m’appelez « le Temps » parce qu’il donne cette teinte si particulière à ma cape. Mais vous vous trompez, vous ignorez tout de ma nature et je vous comprends bien, car, comme vous, moi-même, je ne sais pas très bien ce que je suis. D’où venons-nous ? Où allons-nous ? Quand tout cela a-t-il commencé ? Quand tout cela finira-t-il ? Ce n’est pas moi qui pourrais vous le dire. Nous sommes tous emportés dans un courant furieux, aux multiples accidents, aux chutes vertigineuses et parfois même nous traversons des accalmies aussi paisibles qu’éphémères.
Cette furie qui rugit tout autour de nous, vous n’en avez pas conscience. Mais moi je la ressens car, non, je ne suis pas le Temps, notre puissant maître à tous, je ne suis que le conducteur du convoi qui nous transporte à travers ses tourbillons. Et quand je dis que je suis le conducteur, c’est bien une emphase, car je n’ai que peu de manettes à ma disposition, et surtout pas de frein pour diriger ce convoi fou. Si jusqu’à présent j’ai pu maîtriser notre course, rien ne prouve, qu’un obstacle, ne va pas, soudainement, se dresser devant nous, infranchissable, alors ...
Non je n’ai aucun pouvoir au-delà de celui de nous conduire vers le futur, notre possible avatar immatériel, qui fuit devant nous et que nous ne rattraperons jamais.
Tant que je veillerai, vous voyagerez et vous me devrez la vie. Mais vous n’éprouvez aucune reconnaissance, et je ne peux pas vous en tenir rigueur car, que vous montiez à bord, à la volée, quand vous nous rejoignez, ou que vous soyez expulsés quand vous êtes arrivés à destination, vous aussi n’avez que peu de choix. Tout juste pouvez-vous répondre par oui ou par non, de temps en temps, rester assis ou déambuler dans les longs couloirs, ou encore sauter du convoi, prématurément, quand vous ne supportez plus cet enfermement.
Mais, ce n’est pas pour vous apitoyer sur notre sort que je m’adresse à vous. Bien au contraire, je pense pouvoir vous rendre l’espoir en vous présentant Joël Moussaillon qui a su trouver la parade, le chemin de traverse pour, contre toute logique, infléchir le destin d’ordinaire si peu souple.
Et maintenant, ensemble, découvrons Joël : il n’en est qu’au début, alors qu’en se frottant les yeux, hésitant, il voit déjà, mais il n’en a pas encore conscience. »
La lumière s’éteint.


Scène 1 (Joël et Marianne)
Le salon des Moussaillon : Un homme, entre vingt et trente ans. Au mur, le portrait ancien, jauni par le temps, d’un couple « Célestin et Anicette Moussaillon » (Leurs noms sont écrits sous leur portrait, bien lisibles, avec une date : 1902. Il y a une ressemblance frappante entre notre homme et Célestin). Debout devant la cheminée dont le tablier est surmonté d’un grand miroir, il scrute son image comme pour comprendre quelque chose, pour voir au-delà. Sur le même tablier, il y a une pendule. Il semble un peu soucieux. Il jette un coup d’œil sur sa montre, puis pose son regard sur un guéridon au milieu de la pièce. Il prend le vase sur le guéridon et le pose à l’écart, par terre. Il s’assoit sur une chaise à côté d’une table, met la tête entre ses mains et ferme les yeux. Soudain, il relève la tête et tourne son regard vers la porte. Il se lève précipitamment et se dirige vers elle, au passage, il renverse le guéridon. Il ouvre la porte. De l’autre côté la femme, qui apparaît, s’apprêtait à ouvrir. Surprise, elle retire sa main et esquisse un geste de recul. Elle entre.

Joël : Marianne ! Ma chérie, j’allais t’ouvrir, tu es pile à l’heure. Ah ! Je suis impatient de connaître le secret pour lequel tu fais tant de mystère depuis une semaine.

Marianne : Eh ! Attention, n’ouvre pas la porte si brutalement, tu m’as fait une sacré peur. En réalité j’ai un bon quart d’heure d’avance, ta montre doit être en avance, elle aussi.
Ils rigolent tous les deux en comparant leurs montres.

Joël : Et pourtant nous avons la même heure ! J’ai dû rêver, comme l’autre fois.
Marianne redresse le guéridon et repose le vase dessus. Elle inspecte les lieux et s’arrête devant le tableau des ancêtres. En enlevant son manteau, curieuse, elle l’examine.

Marianne : Tu as rêvé ? … L’autre fois ? … Qu’est-ce que c’est que ce tableau ? Tu viens de l’accrocher ? C’est toi sur ce tableau ? Tu t’étais déguisé ?

Joël : non, pas du tout, ce sont mes arrière-grands-parents, Célestin et Anicette Moussaillon. Je l’ai retrouvé cet après-midi en allant fouiller dans le grenier.

Marianne : C’est fou cette ressemblance avec ton aïeul !


Joël : Je sais, on me l’a déjà dit …

Marianne : On te l’a déjà dit ? Tu viens juste de me dire que tu l’avais trouvé dans le grenier … cet après-midi …

Joël : C’est vrai, tu as raison … C’est bizarre, cette impression … Je croyais que quelqu’un m’avait déjà dit que je lui ressemblais.

Marianne : Tu tiens à le laisser accroché là, longtemps?

Joël : Oui, oui, c’est mon arrière-grand-père, je crois que je vais avoir besoin de lui …

Marianne : Tu vas avoir besoin de lui ? Mon pauvre Joël, moi je crois qu’il ne peut plus faire grand-chose pour toi, là où il est …

Joël : C’est une impression … Je croyais .... Sinon, c’est bien ça que tu mijotes ? … la soirée au Diable vert … un spectacle de magie. Ah ! J’adore les magiciens … et tout le reste, … toute la bande. On m’a dit qu’ils seront tous là ? Il y en a, cela fait plus de dix ans que je les ai pas vus. Je suis très touché que tu aies pensé à moi.

Joël décroche le téléphone et le porte à son oreille.

Marianne (très surprise): Mais enfin ! C’est pas possible, qui a vendu la mèche ? Pour une surprise, c’est raté ! Je t’avais seulement dit que pour ton anniversaire nous irions au restaurant. Rien d’autre, je t’assure ! Jamais je t’ai parlé des autres. J’ai eu tellement de mal à tous les contacter, sans que ça se sache, du moins c’est ce que je croyais. Et le Diable vert … et la magie. C’est qui ce « on », qui t’en a parlé ? Le même qui t’avait parlé de ta ressemblance avec ton aïeul ? Et puis arrête de décrocher ce téléphone sans arrêt. Tout le monde se plaint de ne pas pouvoir nous joindre, ça sonne toujours « pas libre ».
Après une minute, sur un signe d’agacement  de la tête de Marianne, Joël raccroche.

Joël : Tu m’avais bien dit que c’était ce soir, la surprise? Juste le jour de mon anniversaire, alors, c’est pas très difficile à deviner. Et qui que ce soit qui aurait vendu la mèche, c’est vraiment gentil de ta part. Rien n’est gâché, je t’assure. Et Anne qu’en fait-on ? À cinq ans, elle est bien trop petite pour veiller si tard. Bien sûr il y a ton amie Josette, elle pourrait la garder ? Elle a une fille du même âge, Anne et elle s’adorent.
Le téléphone sonne, Marianne se précipite et décroche

Marianne : Allo ? Josette ? Ah oui, d’accord … on parlait justement de toi. Non, non, c’était à propos d’Anne : nous sortons ce soir et … Oui pourquoi pas, c’est une bonne idée, nos deux filles ont l’air de plutôt bien s’entendre … Ecoute, on te la dépose en passant … oui, dans environ une demi-heure ... Oui, c’est ça … à tout de suite.
Elle raccroche.
Bon, on va déposer Anne chez Josette.

Joël : Sinon, j’ai rêvé de nous deux. Je nous voyais tous les deux, comme aujourd’hui, dans cette pièce, mais nous parlions d’une chose grave. Ça m’inquiétait mais j’ai pas gardé de souvenir précis, je crois qu’il s’agissait de l’actualité. Ou quelque chose comme ça… Joël fait mine de décrocher le téléphone.

Marianne : Arrête Joël ! Laisse ce téléphone tranquille, Allez ! C’est peut-être assez comme ça, non ?… Passons aux choses sérieuses et surtout bon anniversaire !
Sur l’injonction de Marianne, Joël repose le téléphone à regret. Marianne met une main dans le dos de Joël, et le pousse vers la sortie. ils attrapent leur manteau sur la patère, en passant et l’enfile. Ils quittent la pièce en refermant la porte derrière eux … Le téléphone sonne.


Scène 2 (Joël et Marianne, Timothée Garrigole et Anne Moussaillon puis Pierre Saint-Ventoux)
La chambre des Moussaillon : ils sont dans leur lit. Chacun avec un livre. Après un moment, Marianne ferme son livre, embrasse Joël qui, absorbé par sa lecture, détourne à peine la tête. Marianne se retourne, éteint la lumière, de son côté, et s’endort … Finalement, Joël lève les yeux de son livre.

Joël : Marianne chérie, tu as raison nous avons une petite fille merveilleuse. Bon, je crois que je vais dormir. De toute façon, je n’arrive plus à me concentrer, je sens une migraine qui s’annonce. Il faut que je dorme avant qu’elle soit là.
Il se tourne vers Marianne et constate qu’elle dort déjà.

Joël : Tiens ! Elle dort déjà, elle aurait quand même pu m’embrasser avant de s’endormir.
A son tour il ferme son livre, éteint la lumière, s’allonge et s’endort.
Un halo de lumière faible et diffus s’allume et éclaire les deux silhouettes endormies. Après un temps, l’ombre fantomatique de Joël quitte la silhouette couchée et se lève, éclairée par un halo lumineux, qui le suit. Il fait quelques pas et se tourne vers le centre de la scène. A côté, dans le lit, dans l’ombre, les deux silhouettes de Joël et de Marianne continuent à dormir profondément.
Le halo lumineux se déplace en se renforçant pour éclairer le centre de la scène, mettant dans l’obscurité, l’ombre de Joël, qui observe, découvrant, dans le salon des Moussaillon, une femme. Anne est seule, Timothée entre et s’approche. Il saisit le bras d’Anne. Celle-ci recule et d’un geste brusque libère son bras. Emportée par l’élan, elle percute la pendule, posée sur le tablier de la cheminée, qui tombe et se casse.

Anne (se frottant le bras et ramassant la pendule): Eh bien Timothée ! Qu’est-ce que tu as ? Tu es bien énervé … par ta faute je viens de casser la pendule de mes parents …

Timothée : Anne, ma chère Anne, je suis venu te voir, je n’y tiens plus, il faut que je te parle …. Je t’aime, Anne. Je t’aime comme je n’ai jamais aimé jusqu’à ce jour.

Anne (gênée) : Timothée, moi aussi je t’aime, comme on aime un ami avec qui on a partagé toute son enfance. Pour moi, tu seras toujours cher à mon cœur, comme un frère …

Timothée : Mais non Anne, je ne suis pas ton frère, ni même ton cousin. Mon aïeule, Michèle Michalon a été adoptée par les parents de la tienne, Anicette Michalon. Nous n’avons pas du tout les mêmes gènes. Anne, je veux t’épouser.

Anne (de plus en plus gênée, le repousse quand il se fait plus pressant) : Non, non, Timothée ce n’est pas possible.
La pénombre revient, Timothée recule, mais observe la scène suivante, dissimulé derrière une cloison. Anne rejoint un autre homme, éclairé à son tour, dans un autre lieu. Lui est à quatre pattes, il semble chercher quelque chose par terre. Elle s’avance. Son pied écrase quelque chose qui se brise. Elle soulève le pied et découvre qu’elle vient de casser une montre.

Pierre (à genoux) : ça tombe bien, je cherchais justement ma montre. Mais il semble que tu l’aies trouvé avant moi.

Anne : Ah ! Désolé Pierre, je ne l’avais pas vue …
Elle ramasse la montre cassée et la tend à Pierre. Il se relève, s’en saisit  et prend Anne dans ses bras. Ils  s’embrassent. Lui, a les cheveux noirs d’encre. Au mur la photo encadrée d’un couple, jaunie par le temps (Les prénoms sont inscrits, nettement visibles, sous chacun des personnages : Charles-Henri Saint-Ventoux et Angèle Michalon, qui elle a les cheveux noirs d’encre, comme ceux de Pierre. Il y a aussi au milieu le chiffre 1900).

Pierre (il pose la montre): Et tant pis pour ma montre …

Anne : Pierre, … je suis venue …

Pierre et Anne (ensemble): Je voulais te dire …

Pierre : Tu veux me dire ?

Anne : Parle, toi !

Pierre : … Je t’aime, Anne. Je veux t’épouser…

Anne : Oh ! Pierre … merci Pierre. Je t’aime tant !
Ils s’embrassent à nouveau.

Pierre : Nous aurons des enfants, beaucoup d’enfants, et une grande famille …

Anne : Et un grand mariage, avec toute la famille…

Pierre, un peu nostalgique, désigne le tableau.

Pierre : Anne, ce sont mes aïeux, Charles-Henri Saint-Ventoux et sa femme, la belle Angèle Michalon. Elle avait la réputation d’être très belle et ses cheveux noirs y étaient probablement pour quelque chose. Dans sa famille tous avaient des cheveux noirs et j’en ai hérité. C’est là ma seule famille, pour cela je ne suis pas encombrant. Á part ma grand-mère qui m’a élevé, mais qui est partie il y a quelques années, aujourd’hui, je n’ai plus personne.

Anne : Oh ! Pierre, je le savais. Excuse-moi, je pensais pas à toi, excuse-moi. Je suis trop heureuse

Pierre : T’en fais pas, Anne, j’y suis habitué. Même si c’est parfois un peu douloureux, j’arrive à vivre comme ça … Grâce à toi. Et  je vais peut-être avoir une vraie famille… Si ta famille m’accepte ?

Anne : C’est fou ce que tu lui ressembles à ton aïeul ! Mais ne t’inquiète pas, tu vas adorer mes parents, autant qu’eux t’adoreront. Mon père est un peu spécial, comment te dire ? Il est pas toujours avec nous, il a son monde à lui. Mais quand il revient, c’est le meilleur des pères.

Pierre : Et ils savent pour nous ?

Anne : Non, je leur ai encore rien dit, mais je vais te les présenter et quand ils sauront que nous allons nous marier, ils seront fous de joie.
La lumière s’atténue et se déplace vers l’ombre Joël qui observe la scène, abandonnant Timothée, toujours dissimulé, et les deux amoureux qui, à nouveau enlacés, disparaissent dans l’obscurité. Joël rejoint son lit. Il reste juste assez d’éclairage pour permettre de distinguer l’ombre de Joël se fondre dans sa silhouette endormie. Puis la lumière s’éteint complètement.


Intermède (Chronodège)

Le convoi du Temps : Les lumières du temps se rallument et Chronodège est à nouveau sur scène…
« Ce simple rêve n’est pourtant pas un rêve ordinaire, et ces images se sont profondément gravées dans la mémoire de Joël. Même s’il n’en a pas conscience, cette scène va l’accompagner et l’interroger tant qu’il n’en verra pas l’accomplissement …
Passons sur les longues années d’hésitations et d’apprentissage de Joël. Rejoignons le, vingt ans plus tard, alors qu’il a finalement maîtrisé ses troubles et prit conscience de son pouvoir. Maintenant, il a appris à mettre un peu d’ordre dans l’accumulation de toutes ses prémonitions. »
La lumière s’éteint.


Scène 3 (Joël et Marianne un peu plus vieux puis Anne)
Le salon des Moussaillon. Il n’y a plus de pendule sur le tablier de la cheminée.

Joël : T’as rien remarqué ces temps-ci ? … Anne ?

Marianne : Si, j’ai remarqué, moi aussi, elle a cassée la pendule … Mais sinon, c’est vrai qu’elle est rayonnante. Je ne l’ai jamais vu aussi heureuse.
Joël décroche le téléphone. Mais cette fois Marianne se précipite, se saisit du téléphone et raccroche.

Joël : Ah oui ? Moi, c’est un très vieux rêve qui m’obsède, il y a au moins vingt ans de ça ... et justement j’y ai vu Anne casser la pendule …
Le téléphone sonne. Marianne, qui était resté à côté, décroche.


Marianne : Allo, … Oui c’est moi ma chérie … bien sûr, … au contraire, nous sommes là ton Père et moi, nous t’attendons.
Elle raccroche.
C’est curieux on parle d’Anne et hop ! … elle appelle.
Moi, je te parlais d’Anne, notre fille, aujourd’hui, pas de tes vieux rêves. Je l’ai jamais vu aussi heureuse.

Joël : Ça m’étonne pas puisqu’elle va se marier.

Marianne : Quoi ? Qu’est-ce que tu me racontes ? Elle t’a dit qu’elle allait se marier ? Je te crois pas !

Joël : Non, non, elle m’a rien dit du tout, c’était dans mon rêve d’il y a vingt ans, qu’un jeune homme la demandait en mariage.

Marianne : Bon, c’est ça, tu rêves, ça a rien d’étonnant, encore un de tes rêves bizarres, j’ai toujours du mal avec ça. Comme moi, tu serais très heureux que notre fille se marie, mais entre le rêve et la réalité ...

Joël : Je te l’ai déjà dit, mes rêves me montrent le futur.

Marianne : Ton rêve doit pas être si vieux que ça puisque tu as vu Anne avec un amoureux.

Joël : Si, justement, et je m’en souviens très bien. J’avais vu Anne telle qu’elle est aujourd’hui et à l’époque elle n’était qu’un bébé, je l’avais pas reconnue. Maintenant j’en suis sûr, c’était elle.

Marianne : Allons ! Tu viens seulement de rêver, que tu avais rêvé il y a vingt ans !

Joël : Non, je me souviens parfaitement d’un rêve fait il y a vingt ans. J’ai même conservé une image précise de son amoureux : il avait des cheveux très noirs.

Marianne : Il y a vingt ans ? … Non Joël, c’est pas possible ! Arrête, j’y crois pas ! Et pourquoi m’en as-tu pas parlé à l’époque ?

Joël : Il y a vingt ans, je savais pas encore que mes rêves me montraient le futur. Et je te l’ai dit, je n’avais pas reconnu Anne, qui alors, n’avait que cinq ans. Hélas, j’ai reconnu une autre personne dans ce rêve : Timothée.

Marianne : Timothée ? Notre cher Timothée ? Pourquoi hélas ? L’ami d’enfance d’Anne, tous les deux sont très liés.

Joël : Dans mon rêve, il n’était pas celui qu’on connait. Lui aussi déclarait son amour à Anne et elle le repoussait. J’espère que ça n’aura pas de conséquence ni pour l’un ni pour l’autre …
Il se tourne vers la porte et commence à s’en approcher en tendant le bras pour ouvrir.
La porte s’ouvre et Joël, qui était derrière, la  reçoit dans le nez. Anne entre. Elle sourit et embrasse ses parents avec chaleur.

Joël (en riant et en se frottant le nez): Bonjour ma fille, quelle énergie ! Tu as l’air en pleine forme.

Anne (voyant son père se frotter le nez): Oh excuse-moi papa … Oui, ça va très bien, j’ai quelque chose à vous dire.

Joël jette un coup d’œil complice en direction de Marianne.

Anne : Je vais me marier, Pierre et moi nous avons décidé de nous marier.
Marianne : Ma chérie, c’est merveilleux ! Qui est Pierre ? Raconte-nous, comment est-il ?
Anne : Il s’appelle Pierre Saint-Ventoux, il est très beau. Il a un beau regard, des yeux magnifiques et des cheveux noirs, très noirs.
Joël rejette un coup d’œil appuyé en direction de Marianne, qui mime l’indifférence.

Joël : C’est drôle Pierre, … Pierre Saint-Ventoux, ça me dit quelque chose…

Anne : Il est dans la police, c’est un inspecteur. C’est Timothée qui me l’a présenté, c’est son collègue. Ils sont tous les deux, inspecteurs, dans le même commissariat. Mais il faudrait que vous le rencontriez, ce serait mieux… Non ?

Marianne : Bien sûr, ma chérie, tu vas nous le présenter, je suis très impatiente de le connaitre.

Joël : Nous sommes tous les deux très impatients.

Anne : Ah oui ? Je vais l’appeler tout de suite !

Anne compose un numéro sur son portable et attend. Elle tombe sur un répondeur.

Anne : … Bonjour Pierre, comme convenu je t’appelle, je suis avec mes parents, ils souhaitent te rencontrer, rappelle-moi … Il répond pas, je lui ai laissé un message … On va attendre un peu, il devrait pas tarder à rappeler.
Le temps passe sans aucune réponse.

Anne : Je suis déçue, on avait convenu que je l’appellerai.

Marianne : écoute, ma chérie, t’en fais pas, tu vas aller le voir et vous vous arrangerez.
Anne triste, sort.

Joël : Alors Madame, qu’est-ce que vous en dîtes ?

Marianne : J’en dis qu’Anne était heureuse et que maintenant, elle est triste. J’espère qu’il s’est rien passé.


Joël : Allons ! Notre fille va se marier, c’est ça qui compte… Non ?

Marianne : J’espère que tu as raison.
Joël : Mais sinon,  j’avais prévu ce qui allait se passer, non ? Enfin, j’ai aussi une petite inquiétude moi aussi : elle nous a parlé de Timothée … Je ne sais pas pourquoi, je suis un peu inquiet.


Scène 4 (les terroristes et l’otage)

Le salon des Moussaillon. Joël est assis dans un grand fauteuil, il lit le journal. Marianne l’appelle mais elle n’est pas sur scène. Il s’arrête de lire, relève la tête et tourne son regard vers la porte intérieure.

Marianne : Joël ? Quand Anne …

Joël (lui coupant la parole): Je crois qu’elle a parlé du week-end prochain, pour le week-end de la pentecôte.

Joël se lève et s’approche précipitamment du guéridon. Marianne entre. Bute sur le guéridon. Joël rattrape le vase au vol.

Marianne : Ah ! Ce guéridon, toujours dans le passage, il commence à m’énerver … J’espère que Pierre l’accompagnera.

Joël : Oui, oui, il sera certainement là. C’est un peu pour ça qu’elle vient, pour nous le présenter.

Marianne : Ah bon ? Tu le sais ? Tu l’as vu ?

Joël : Non, non, j’ai rien vu. Je dis ça uniquement parce qu’il n’y a pas de raison pour qu’elle vienne sans lui ...

Marianne : Bon, je sors, j’ai quelques courses à faire. J’en ai pas pour longtemps.

Joël : tu n’as pas oublié ton porte-monnaie ?

Marianne fouille dans ses poches ... Elle retourne dans la pièce d’à côté ... Elle revient, exhibant le porte-monnaie puis le met dans sa poche. Elle sort.

Joël : à tout à l’heure !

Joël se rassied et reprend la lecture du journal.

Joël : Cette histoire d’otage, de terroristes, c’est terrible. Ça y est, je sens mon mal de crâne qui me reprend.
Petit à petit, il s’endort. Il lâche son journal qui tombe par terre. La lumière baisse pour n’éclairer que le fantôme rêveur de Joël qui se lève et qui, dans l’ombre, suit la scène qui se déroule devant lui.
La ferme des terroristes : Au milieu de la cour, il y a des hommes masqués et armés, ils entourent un homme attaché sur une chaise, la tête recouverte d’un sac. L’un d’eux filme la scène.

Le chef, le seul non masqué, s’avance et se met à côté de l’homme attaché sur la chaise, de façon à être filmé avec lui. Il regarde l’heure à sa montre. Celle-ci, qui était mal accrochée tombe et se casse… Il la ramasse, hausse les épaules et la met dans sa poche. Il fait signe de commencer à filmer. Il fait un discours devant la caméra.

Le chef des terroristes : « L’heure est venue. Voilà un mois, nous vous avions demandé de libérer notre frère, injustement emprisonné dans vos geôles impérialistes, mais depuis vous n’avez rien fait, vous n’avez même pas daigné nous répondre. Nous sommes le 1er juillet, date que nous vous avions fixée pour cet ultimatum. Vous avez eu tort de ne pas croire en notre détermination. Vous êtes donc les premiers responsables de ce qu’il va se passer. »
Il tire une balle dans la tête de l’otage qui s’écroule.

Le chef des terroristes: Et maintenant vous savez de quoi nous sommes capables, plus rien ne nous arrêtera. Vous avez un mois supplémentaire pour répondre enfin à nos exigences, sinon...
Souvenez- vous bien de ce 1er juillet, car c’est le premier jour de la grande révolution.
Le chef prend la cassette du film et s’éloigne, en la brandissant.

Le chef des terroristes (à ses complices): Je vais leur envoyer, et cette fois c’est parti !
Il se retourne vers ses complices  et désigne le mort.

Le chef des terroristes: Lui … vous n’avez qu’à le balancer dans le puits.
Fin du rêve, la lumière se rallume. Joël se réveille en sursaut, il est pâle et en sueur. Marianne entre.

Marianne : Ça y’est, je suis revenue…. Mais qu’est-ce que t’as ? T’es tout blanc. Ça va pas ?

Joël : Quel jour on est?

Marianne : On est mardi bien sûr, c’est toi-même qui m’as parlé du week-end prochain, le week-end de la pentecôte.

Joël : Alors, on est pas encore en juillet ?

Marianne : Mais non, enfin, la pentecôte c’est pas en juillet.

Joël : Je viens de faire un cauchemar horrible ! Horrible …

Marianne : raconte.

Joël : Oh non ! C’était bien trop horrible.

Marianne quitte la pièce en haussant les épaules, laissant Joël seul. Il se lève et tourne en rond, très excité.

Joël : le 1er juillet …J’ai encore un peu de temps. Du temps ? Du temps, pour faire quoi ? Et après tout, c’était peut-être pas un rêve prémonitoire... Pourtant si ! Ça y ressemble trop. Les rêves habituels, je les oublie. Cette fois, je me souviens de tous  les détails : la ferme, le puits, cette girouette bizarre sur le toit, le buisson sur la droite, les champs, le petit bois, le petit village tout au fond.
Il se dirige vers la table. Il fouille dans le tiroir et en sort une feuille de papier et un crayon. Il s’assoit et se met à dessiner puis il regarde le résultat.

Joël : C’est ça ! Oui, c’est ça ! Ah ! Les salauds, il faut pas les laisser faire. Et moi qu’est-ce que j’ai à faire dans cette histoire ? Pourquoi j’ai vu ça ? Je sais rien, j’ai jamais entendu parler de prise d’otage, ni d’aucun groupe terroriste. Et après tout, le 1er juillet c’est peut-être pas cette année. Et si ça arrive, ils vont pas faire de publicité, c’est sûr. Comment savoir ? Qu’est-ce que je dois faire ?

Joël range le dessin dans le tiroir d’où il avait sorti la feuille.


Scène 5 (Joël et Marianne puis Anne)
Le salon des Moussaillon.

Joël : Aujourd’hui, je suis passé à l’état civil, je devrais bientôt recevoir la copie des documents. 1902, la date sur le tableau des ancêtres, c’est la date de leur mariage : décembre 1902. Il y a aussi Timothée et son aïeule : Michèle Michalon, qui a épousé Justin Garrigole en 1903. J’en ai profité pour voir s’il y avait quelque chose sur la généalogie de notre futur gendre.

Marianne : T’as pas fait ça ? T’as peur pour ta fille ?

Joël : Non, pas du tout, mais quand Anne nous a parlé de Pierre Saint-Ventoux, cela m’a rappelé quelque chose. Et je me suis souvenu : dans mon vieux rêve, tu sais, je t’en ai parlé ? c’est un Pierre Saint-Ventoux qui demandait la main d’Anne. J’en suis sûr.

Marianne : Oui, enfin, c’est quand même Anne qui nous a donné le nom de son fiancé…

Joël : Oui, mais dans mon rêve il y avait un tableau de ses ancêtres, un peu comme celui des miens. Anne et Pierre en ont parlé et lui a dit : « Saint Ventoux », j’en suis sûr. Tout en parlant Joël décroche le téléphone.

Marianne : Joël, tu raccroches, s’il te plait ?

Joël repose le téléphone
Tu es quand même un peu indiscret et là-bas, ils t’ont donné des renseignements sans te poser de questions ?
Le téléphone sonne. Marianne qui s’en était approchée décroche.

Marianne : Oui, ma chérie, on est là, Qu’est-ce que tu as ? Ça va pas ? À tout de …. C’est bizarre : elle a raccroché … C’était Anne, elle arrive.

Joël : J’ai presque dit la vérité : j’ai dit que c’était notre gendre et ça a suffi. Pierre est le dernier représentant de sa famille. Il avait un aïeul contemporain de Célestin, qui était parisien lui aussi. Il s’appelait Charles-Henri Saint-Ventoux et, il s’est marié avec une certaine Angèle, en 1900, et ça aussi c’était dans mon rêve. Et tu devineras jamais son nom de famille, à elle ? Elle s’appelait Angèle Michalon, comme Anicette Michalon mon aïeule, comme Michèle Michalon, l’aïeule de Timothée. C’est incroyable toutes ces coïncidences. Tu trouves pas ? Il n’y avait pas deux sœurs mais trois : Anicette et Michèle Michalon et maintenant Angèle. Monsieur Dudras, l’employé m’a promis qu’il allait continuer les recherches et qu’il m’enverrait un courrier avec ce qu’il trouvera. Il doit pas avoir grand-chose à faire, le pauvre, il s’est précipité sur ma demande … 

Marianne : Bon, maintenant tu es content, tu sais tout sur notre futur gendre. Encore faudrait-il qu’ils arrivent, ils sont en retard.
Joël qui s’était rapproché de la porte et se recule prudemment. La porte s’ouvre violemment, Anne entre seule.

Marianne : Bonjour ma chérie, tu es venue seule ?
Anne s’écroule en pleurant dans les bras de sa mère. Marianne jette un coup d’œil inquiet vers Joël qui lui renvoie un regard d’entendement

Anne : Maman, Papa, c’est affreux !

Marianne : Que se passe-t-il, Anne ?

Anne : C’est Pierre … Il a disparu.

Marianne : Comment ça, il a disparu ?

Anne : Il a disparu, c’est tout ! D’habitude, on se voit tous les jours et là plus rien. Ça fait plus d’une semaine qu’on s’est pas revus. J’ai beau l’appeler, lui laisser des messages, rien ! Il répond jamais.

Joël : Tu sais, il est dans la police, il est peut-être en mission et il a pas pu te prévenir. Il a pas eu le temps, ou il a pas pu, par discrétion. Dans la police, on fait pas ce qu’on veut. Quand il reviendra, il t’expliquera tout. Un policier, ça disparaît pas comme ça, surtout quand il a des projets de mariage.

Anne : Oh, Papa ! Maman ! Je suis si inquiète.

Marianne : Ton père a raison, Anne, t’en fais pas, il va revenir. Tu restes ? Je crois que ce serait mieux. Il faudrait en parler à Timothée. Il sait peut-être quelque chose, lui ?

Anne : Je préfère pas. Depuis quelques jours je l’évite, il a pas très bien réagi quand il a su que Pierre et moi nous allions nous marier. Alors il vaut mieux le laisser à l’écart de tout ça.
Joël ouvre les bras et Anne se précipite à nouveau dans ceux de sa mère en pleurant.


Scène 6 (Joël et Timothée)
Le salon des Moussaillon, Joël. Timothée entre et embrasse Joël. Son attention est attirée par le tableau des ancêtres.

Timothée : Salut Joël ! Dis donc, c’est fou ce qu’il te ressemble, Célestin. Chaque fois que je regarde ce tableau je suis frappé par cette ressemblance.

Joël : Oui je sais, on me l’a déjà dit … Timothée, merci d’être venu, j’ai besoin de tes conseils. J’ai personne à qui parler. Je peux rien dire à Marianne et surtout pas à Anne.

Timothée : Qu’est-ce qu’il y a ? Tu n’as pas l’air en forme.

Joël : Oui, j’ai un gros problème. Je fais des rêves prémonitoires, tu le savais ?

Timothée : Euh ! Un peu. Anne m’en a vaguement parlé, mais c’est tout ! Et alors, t’as fait un rêve et l’avenir ne te convient pas ?

Joël : Mon dernier rêve était un horrible cauchemar. J’ai vu une ferme isolée dans la campagne, il y avait un commando de terroristes, ils ont exécuté un otage.

Timothée : Ouf ! C’est vrai que c’est pas drôle, et alors ?
Joël se dirige vers la table, il ouvre le tiroir, en retire son dessin et le tend à Timothée qui le prend et l’examine.

Joël : Eh bien, dans les journaux, ils parlaient d’un policier, enlevé par un commando terroriste.
Joël désigne le dessin qu’il vient de donner à Timothée.

Joël : Ça c’est dans mon rêve : le dessin de la scène de l’exécution, j’en ai gardé un souvenir très précis. Tu me le rendras … Tu es dans la police, tu sais peut-être quelque chose ?

Timothée : Oui, je ne devrais pas te le dire mais je suis au courant de cet enlèvement. Ils cherchent à faire sortir de prison un des leurs.

Joël : J’ai vu la photo de l’otage. C’est un policier. Et bien…je l’ai reconnu ... Le dessin : non pas dans ta poche, il faudra me le rendre …

Timothée (tenant le dessin dans sa main et regardant Joël d’un air interrogateur): Mais, bien sûr Joël, que je vais te le rendre, ton dessin. Tu connaissais ce policier ?

Joël : Non, pas personnellement mais je l’avais vu dans un rêve, il y a vingt ans. Il demandait Anne en mariage. C’était lui, j’en suis sûr, c’était un des premiers rêves prémonitoires dont je me souvienne. Comme pour ce cauchemar, j’en ai gardé un souvenir très précis.

Timothée : Tu te rends compte, il y a vingt ans ! Comment peux-tu être sûr que c’était lui ?

Joël : Il a les cheveux très foncé, noir, exactement comme l’homme que j’ai vu dans mon rêve, il y a vingt ans. J’en suis sûr, je te le dis, ces rêves je les oublie pas. Et puis, il y a Anne, elle aussi était dans ce rêve, elle aussi je l’ai reconnue et elle vient de nous apprendre qu’elle allait se marier …

Timothée : Tu as rêvé, il y a vingt ans, de quelque chose qui se passe Maintenant ? Mais si ta fille va se marier, alors tout va bien ?

Joël : Non ça va pas ! Son fiancé, s’appelle Pierre Saint-Ventoux et il vient de disparaître. Elle nous a dit qu’il était ton collègue.

Timothée : Tu as été au commissariat ?

Joël : Moi non, mais Anne si. Elle a rencontré le commissaire, ton chef, Jules Vigneron. Il lui a rien dit de précis. Il a quand même confirmé la disparition de Pierre. Tu parles, c’est normal, ils en disent le moins possible. Ah ! La pauvre Anne, si tu la voyais.

Timothée : Mais pourquoi n’est-elle pas venue me voir ? Et alors, dans ton rêve, que se passe-t-il ?

Joël : Dans mon rêve, il est assassiné, je suis sûr que c’était lui l’otage. Mais si mon rêve est vrai, il n’est pas encore mort. La scène d’exécution c’était le 1er juillet. Je crois qu’il faut que j’aille voir ce commissaire pour lui montrer ce dessin.

Timothée : Tu veux voir le commissaire et lui montrer ton dessin ? Tu vas arriver en lui disant : « Bonjour Monsieur le commissaire, j’ai fait un rêve prémonitoire et j’ai vu l’endroit où les terroristes se cachent. Regardez ce dessin, c’est là qu’ils sont ». Au mieux, il te prendra pour un fou.

Joël : Oui, c’est vrai que c’est pas évident et c’est pour ça que je t’en parle. Qu’en penses-tu ? Tu connais le commissaire, toi !

Timothée (il met le dessin dans sa poche) : Mais tu te rends compte de ce que tu me dis ? Oui je connais le commissaire, et c’est sûr, il ne croira pas cinq minutes à ton histoire de rêves, et pour lui l’évidence, ce sera que tu es complice des terroristes, alors il va tout faire pour que tu parles. Le dessin, ça lui suffira pas, que veux-tu qu’il en fasse ? Il voudra tout savoir.

Joël : Oui, tu as peut-être raison ... Je vais réfléchir. Tu peux me rendre le dessin, s’il te plait ? Je vais le mettre de côté, en attendant … Il faut que je le montre … Mon père …

Timothée : Il faut que tu le montres à ton père ?
Joël (en tendant la main): Euh, non, pas à mon père … au commissaire …
Timothée sort le dessin de sa poche et le rend à Joël qui le glisse dans la sienne.

Marianne (elle appelle, elle n’est pas dans le salon) : Joël, tu es encore là ? … C’est pas aujourd’hui que tu devais aller voir ton père ?

Joël : Ah ! Oui c’est ça, c’est aujourd’hui que je vais voir mon père … c’est ça.
En criant
Oui, oui, tu as raison j’y vais tout de suite.
Puis s’adressant à Timothée
Merci, Timothée. Maintenant il faut que je parte. J’avais oublié, mais je dois aller voir mon vieux Père. Il est pas très bien en ce moment. J’y vais régulièrement, il m’attend, je ne peux pas rester plus longtemps.


Scène 7 (Joël et son Père)

Un vieil homme est assis dans un fauteuil. Il a l’air fatigué. Il lève la tête et appelle.

Le père de Joël : Françoise, s’il vous plait, vous voulez bien aller ouvrir à mon fils ?
Une femme entre, regarde la porte d’entrée, puis le vieil homme, d’un air dubitatif …  Elle ouvre la porte … regarde sur le palier … Elle hausse les épaules et referme la porte. Elle revient vers le vieil homme …  Celui-ci l’observe.

Le père de Joël : La chaise, Françoise, la chaise …
L’aide-ménagère, prend une chaise dans un coin et la pose devant le vieil homme. On sonne à la porte, l’aide-ménagère se précipite pour aller ouvrir. Joël entre, la salue en souriant  et va embrasser le vieil homme.

Joël : Mon cher papa, me voilà de retour. Je suis content de te voir, Comment ça va aujourd’hui ?
Le père de Joël : Ah, c’est toi Joël, j’avais complètement oublié que tu venais aujourd’hui … Mais ça tombe bien. Je vais pas très bien mon fils, plutôt mal, même.

Joël : Allons Papa, je t’ai toujours entendu dire ça et tu es toujours là, solide comme un roc.

Le père de Joël (en désignant la chaise qui lui fais face) : Merci mon fils pour ces encouragements, mais je sais de quoi je parle et je sais que ça ne va pas fort. Je me fais vieux et personne n’y peut rien. Mais assieds-toi donc, Il faut que je te parle, j’ai quelque chose à te dire.

Joël (s’asseyant): tu sembles bien grave tout à coup, ce que tu as à me dire est-il si important ?

Le père de Joël : Non, pas vraiment, mais j’ai toujours pensé que je devrais t’en parler, un jour, et je crois que le moment est venu.

Joël : …

Le père de Joël : j’ai un secret …

Joël : Oui ?

Le père de Joël : je voyais l’avenir. Je dis, je voyais car depuis quelques années mes rêves ne sont plus aussi nets. J’y vois encore mais un peu moins bien. Ce doit être l’âge.

Joël : Eh bien ! Mon cher père, si ça peut te rassurer, je crois que tu m’as légué ce don.

Le père de Joël : Ah toi aussi tu vois ? Alors tu me crois ? Ça me soulage, tu vas pouvoir me comprendre et ça va être plus facile pour t’en parler. Je ne sais pas pour toi, mais pour moi, ça a été plus une souffrance qu’un don. D’abord des migraines et ensuite j’ai vu des choses qui ont plutôt assombri ma vie.

Joël : Je dois avouer que c’est difficile et troublant, c’est vrai que moi aussi ce que je vois n’est pas toujours réjouissant. Ça dépend des fois, et moi aussi j’ai des sacrées migraines.

Le père de Joël : J’ai fait plusieurs rêves prémonitoires, tous commençaient par le temps qui se cassait.

Joël : Le temps se cassait ?

Le père de Joël : Oui enfin, c’est symbolique mais c’est comme ça que je distinguais mes rêves prémonitoires des autres. Il y a plusieurs années j’ai fait un rêve horrible, J’ai vu un homme  poser une bombe et, toi mon fils, tu passais dans la rue, au moment de l’explosion. Il y avait une horlogerie, toute la vitrine était éventrée. Tu étais très gravement touché. Et peut-être même que tu mourrais. Je ne t’ai pas reconnu tout de suite, car tu étais jeune quand j’ai fait ce rêve, mais en grandissant tu ressemblais de plus en plus nettement à la victime de cet attentat. Ce rêve me hantait, alors je n’y ai plus tenu, j’ai mené mon enquête et j’ai retrouvé le terroriste de mon rêve. Je l’ai reconnu sans hésitation. Il habitait non loin de la rue dans laquelle l’attentat de mon rêve avait lieu. Les jours passaient et ce rêve me hantait. Sans la connaître exactement, je voyais l’heure du drame s’approcher et je ne pouvais pas t’empêcher de passer dans cette rue au moment exact où la bombe exploserait. Et de toute façon, tu n’étais pas la seule victime, dans la rue j’avais vu plein de blessés. Il fallait que je fasse quelque chose mais je ne savais pas comment m’y prendre. Finalement, j’ai choisi la méthode la plus simple mais pas la plus élégante : j’ai envoyé une lettre anonyme au commissariat du quartier. Je crois que l’homme a été arrêté. En tout cas, je ne l’ai plus jamais revu et il n’y a pas eu d’attentat et tu es toujours là. Ils ont dû trouver des preuves suffisamment convaincantes pour faire de lui un terroriste qui s’apprêtait à commettre un attentat. Mais ce rêve ne m’a pas quitté pour autant, et depuis je traîne la culpabilité d’avoir dénoncé un homme de la manière la plus lâche qu’il soit : anonymement. Personne ne saura ce qu’il se serait vraiment passé si je n’avais pas envoyé cette lettre.

Joël : Papa, tu dois retrouver la paix maintenant. Comme toi, je sais ce qu’il se passe, quand on voit l’avenir et je peux t’assurer que comme toi, si je vois des choses, quand il faut agir je me sens très désarmé, impuissant. Tu as bien fait d’envoyer cette lettre, il n’y a pas de mauvaise manière de sauver des innocents. J’en suis sûr, tu as sauvé beaucoup de vies. Tu as fait ce qu’il fallait.

Le père de Joël : Mais ce n’est pas la seule histoire comme ça et tu te rends compte qu’on ne saura jamais ce qu’il se serait réellement passé. Cette idée m’obsède : Ai-je vraiment changé quelque chose ? Peut-être que cet homme, qui pourrit en prison, est innocent, lui aussi ?

Joël : Ecoute, en ce moment même, un groupe terroriste a enlevé un policier et menace de le tuer. La revendication de ces terroristes est qu’on libère un des leurs qui est emprisonné. Ton prisonnier, pourrait être ce complice, que tu as fait arrêter, il y a quelques années. Quel est le commissariat auquel tu as envoyé ta lettre ?

Le père de Joël : En réalité, je ne l’ai pas envoyé au commissariat, mais au domicile d’un inspecteur de ce commissariat, l’inspecteur Jules Vigneron.

Joël : Tu n’as plus à te faire du souci, il s’agit bien du même homme. Et si l’homme que tu as envoyé en prison n’a pas commis de crime c’est bien grâce à toi. Et maintenant, j’en suis sûr, tu m’as sauvé la vie, comment pourrais-tu t’en vouloir pour cela ?
Et si ça ne suffisait pas, j’ajouterais que ton inspecteur est maintenant commissaire et c’est peut-être à toi qu’il doit sa promotion, pour cette arrestation. … Mais c’est peut-être aussi pour ça que les terroristes se sont attaqués à ce commissariat-là, en y choisissant leur otage. Oui, ça doit être pour ça, plus j’y pense plus ça me paraît évident. Mais cette fois tu n’y es pour rien papa, je te l’assure.
Le père de Joël : Mon cher fils, merci pour ce réconfort. Si tout ce que tu me dis est vrai, tu ne peux pas savoir combien ça me fait du bien. Je vais y réfléchir et tu vas m’apporter tout ce que tu as sur cette affaire, peut-être que ça arrivera à me rassurer définitivement.

Joël : Je te le promets papa, je reviendrai avec toutes les coupures de presse que je trouverai. Et  je crois que c’est maintenant à moi de prendre le relais dans cette affaire, à moi de faire aussi bien que toi, pour contrer les odieux projets de ces fous. Décidément tu ne m’as pas transmis que le don de prémonition, j’ai reçu en supplément les soucis qui vont avec.
Sinon, as-tu connu ton grand-père, Célestin Moussaillon ? J’avais retrouvé le tableau qui le représente avec sa femme,  Anicette. Tout le monde me dit que je lui ressemble.

Le père de Joël : Non je ne l’ai pas connu, il était déjà vieux quand je suis né. Je me souviens du tableau dont tu parles et maintenant que tu me le dis, je dois reconnaître que c’est peut-être vrai que tu lui ressembles. Ce tableau était au grenier avec d’autres papiers le concernant.
Joël embrasse son père et le quitte.

Joël : A la prochaine fois, papa. Je repasserai la semaine prochaine et cette fois j’espère que tu auras la pêche !
Joël sort.


Scène 8 (Joël et Marianne)

Le salon des Moussaillon. Le guéridon, avec le vase, est poussé dans un coin non fréquenté. Joël feuillette un vieux carnet. Il est poussiéreux avec des restes de toiles d’araignées dans les cheveux.

Joël : Marianne, Marianne viens voir, vite !
Marianne entre.


Joël (se passant la main dans les cheveux et époussetant sa chemise): Oui je sais … je viens du grenier ! J’ai retrouvé un carnet qui a appartenu à mon arrière-grand-père : Célestin Moussaillon. Ça ressemble à une sorte de journal mais ça à l’air d’être limité à quelques années seulement. Je l’ai trouvé dans le grenier, là où il y avait le tableau des ancêtres.
Marianne (voyant Joël poussiéreux): Beurk ! (elle toussote) Ah oui, le grenier ? … C’est intéressant, de quoi parle-t-il ? (elle toussote …)

Joël (feuilletant le journal et le commentant): Il y a pas mal d’allusions à un amour impossible … C’est drôle, il parle d’Angèle Michalon et pas d’Anicette, sa femme. Ils se sont mariés en 1902, Angèle Michalon et Charles-Henri Saint-Ventoux eux c’était en 1900. Tu te souviens, c’est ce qu’ils m’ont dit à l’état civil … Charles-Henri et Célestin se connaissaient bien. Remarque avec des femmes portant le même nom, c’est pas étonnant. Célestin en parle comme d’un grand ami.
Eh, dis donc ! Il parle de ses visions, il parle du futur. Comme moi, il dit qu’il voyait dans le futur. C’est ce qu’il écrit. Il parle d’une fois où il aurait vu Timothée Garrigole, en rêve. Il écrit : « il faut se méfier des Garrigole et pas uniquement moi, je dois absolument en parler à mes amis». Dans un autre rêve il a vu un homme l’appeler par son nom, avec celui d’Anicette, il dit que dans son rêve il s’adressait à lui. Il écrit, qu’après ça, il est allé voir Charles-Henri pour le mettre devant ses responsabilités : « je lui dirais : ou tu abandonnes cette folle idée, ou tu vas nous perdre tous les deux, moi ton meilleur ami et Angèle que tu dis tant aimer. Je sais tout Charles-Henri, entre toi et Anicette et si tu ne renonce pas je vais en parler à Angèle. A toi de choisir ! ». Quel chassé-croisé amoureux !
Joël tourne les pages et commente en lisant.

Joël : Je crois me souvenir de quelque chose sur Charles-Henri, dans mon vieux rêve, avec Anne et Pierre : un tableau de ses ancêtres, comme celui des nôtres, avec Angèle, justement  … Dans mon rêve, je crois que c’est Pierre qui parlait de Charles-Henri, son aïeul et de la belle Angèle…. Tiens, finalement on dirait que Célestin s’est décidé à déclarer son amour. Il dit son intention d’aller voir Angèle pour lui demander sa main … Angèle ? Et, il a l’air décidé.... Et il semble qu’il y ait eu un problème avec son ami Charles-Henri.

Marianne : Saint-Ventoux, comme Pierre, le fiancé d’Anne ?

Joël : Oui, justement, c’est ça ! Comme dans mon vieux rêve. Tout se recoupe, tu sais je t’en ai parlé l’autre jour … Et il termine par une discussion avec ce Charles-Henri … Il parle d’un duel ? Non j’y crois pas …

Marianne : C’est bizarre ton histoire, entre Célestin, Charles-Henri et les filles Michalon… t’es sûr ?

Joël : Bon, t’as qu’à lire.
Il tend le journal ouvert à Marianne en lui désignant un passage. Marianne le prend et lit.

Marianne : … « Il faut absolument que j’écrive ce qui vient de se passer. Demain il sera peut-être trop tard. C’est affreux, ce matin, Charles-Henri, mon cher ami Charles-Henri, m’a défié en duel. Il m’a giflé à deux reprises pour me provoquer. C’est insensé, je ne le connaissais pas aussi violent, aussi peu raisonnable. En cinq minutes il a effacé des années d’une longue et profonde amitié. Il a même dit qu’Angèle serait au vainqueur, il n’a pas le droit de décider ainsi du sort d’Angèle. Et puis un duel, à notre époque, il est fou. Je ne veux pas le tuer, je ne veux pas mourir. Mais lui a l’air vraiment décidé à aller jusqu’au bout. Il n’a rien voulu entendre. J’étais passé le voir pour lui annoncer mon espoir de mariage avec Angèle, notre amie à tous les deux. Enfin, amie, en ce qui me concerne, car auparavant, Charles-Henri, lui, semblait plutôt la traiter avec mépris. L’autre jour, il a eu des mots blessants envers elle, il s’en est moqué, elle qui pourtant n’a d’yeux que pour lui. Il s’est moqué de sa naïveté et de sa confiance excessive. Il ne se rend même pas compte que c’est parce qu’elle l’aime qu’elle est comme cela avec lui. J’ai essayé de lui dire mais il n’a pas semblé comprendre.
Et puis comme je commençais à lui dire que j’avais demandé à Angèle de m’épouser, il m’a coupé la parole et il m’a annoncé qu’il était amoureux d’elle. Il disait que je l’avais trahi. Pourtant, jamais nous n’en avions parlé, c’était la première fois. Il faisait semblant de croire que je savais qu’il aimait Angèle. Mais la dernière fois, quand il s’est moqué d’elle, je me suis senti libéré. Alors j’ai décidé d’aller voir Angèle, pour lui déclarer mon amour, sinon j’aurais continué de me taire. Je me serais sacrifié pour leur bonheur, à tous les deux, mes amis si chers. Angèle ne m’a pas répondu tout de suite. J’en ai déduit qu’elle se donnait du temps pour réfléchir mais elle paraissait bienveillante à mon égard. Elle m’avait souri chaleureusement et j’avais bon espoir.
C’est normal qu’elle réfléchisse, un mariage ce n’est pas anodin et c’est normal que j’ai voulu en parler à Charles-Henri, mon meilleur ami. Il a dit que lui aussi, il demanderait la main d’Angèle, et qu’il allait le faire tout de suite, car, disait-il, Angèle devait passer le voir. Je suis sorti et j’ai croisé Angèle dans l’escalier. Je lui ai raconté ce qui venait de se passer, la colère de Charles-Henri, son amour pour elle et le duel. Angèle est devenue toute pâle, je ne l’avais jamais vu dans un tel état. Elle a monté les escaliers quatre à quatre. Elle disait qu’il n’était pas question que nous nous battions pour elle, que si ce duel avait lieu, quoi qu’il arrive, aucun de nous ne l’épouserait, elle disparaitrait.
Je suis resté en bas, dans la rue, en attendant le retour d’Angèle. Ce ne fut pas long, quelques minutes plus tard, je l’ai vu repasser en trombe. Elle a à peine pris le temps de me regarder, juste pour me dire : « je compte sur toi Célestin ! ». Elle semblait effrayée. Alors je suis remonté, mais Charles-Henri a refusé de m’ouvrir. Il criait que nous nous battrions à mort. Plus rien ne pourrait s’y opposer. J’étais désespéré alors je lui ai dit que je préférais renoncer à Angèle. Que je lui laissais le champ libre, il pourrait l’épouser si elle voulait encore de lui. Il s’est tu et n’a plus rien dit … Je suis parti.
Je suis anéanti, j’ai rendez-vous à cinq heures, demain matin, à la porte de Boulogne, pour ce duel insensé. Charles-Henri m’a envoyé ses témoins pour me confirmer le rendez-vous. Je vais y aller pour tenter, encore une fois, de le raisonner. J’espère qu’après une nuit de repos, et surtout l’intervention d’Angèle, il va revenir à la raison.»
C’est incroyable cette histoire. Mais pourtant, c’est Anicette que Célestin a épousé. Après, il y a plus rien. Son journal s’arrête là.
Marianne rend le journal à Joël qui feuillette les dernières pages.


Joël : C’est inquiétant : que s’est-il passé ? J’espère qu’ils ne se sont pas battus. Tu te rends compte, si Célestin meurt, il n’était pas encore marié à Anicette quand il y a eu cette histoire de duel. Ils n’avaient pas encore eu d’enfant. Je suis inquiet, il va se passer quelque chose, je le sais, je le sens, je suis terriblement inquiet…

Marianne : Que veux-tu qu’il se passe ? C’est toujours ton cauchemar ?

Joël : Non, non ça n’a rien à voir. Je sais pas vraiment, mais j’ai peur. J’ai mal au crâne, J’ai vraiment peur …
Joël glisse le journal dans sa poche.


Chapitre 2 : Acte 2

1er Intermède (Chronodège)
Le convoi du Temps

« Cette fois, tout est en place, les fils sont noués. Ce duel : le voilà, le redoutable obstacle, que je craignais tant. Un écho du passé qui est maintenant devant nous. Si son ancêtre, Célestin, meurt qu’adviendra-t-il de Joël ? Et quel sera le sort de Pierre, si c’est Charles-Henri qui est touché ? Certes, pour lui, la situation n’est déjà pas des plus enviables. Pourtant, lui aussi est face à ce même obstacle, comme tous les acteurs de ce drame. Le temps s’est-il inversé pour permettre aux Moussaillon de voir l’avenir ? Est-ce une absurdité temporelle ? Est-ce un naufrage qui a provoqué la tempête ? Est-ce un nœud qui s’est formé avant même que la corde ne soit tressée ? Et qui se dénouera avant d’être formé ? Est-ce le néant qui engloutit tout ? Mais qu’importe après tout ? Que peut faire Joël qui voit les ancêtres menacés de mort avant même que leur descendance ne soit assurée ? Là, est la question ! »

Scène 1 (Joël et Timothée)
Le salon des Moussaillon

Joël : Timothée, je suis toujours plus seul et le temps presse. J’ai personne à qui parler, j’ai besoin de toi. J’ai retrouvé le journal de mon aïeul, Célestin Moussaillon, c’est un petit carnet. Il écrit qu’il allait se battre en duel avec son ami, un certain Charles-Henri Saint-Ventoux, qui est l’ancêtre de Pierre.

Timothée : Allons, qu’est-ce que tu me racontes ? Ton ancêtre se battrait, euh,… se serait battu … avec celui de Pierre ? Tu vois des morts partout !

Joël : Quand j’ai rêvé, j’ai vu Pierre demander Anne en mariage, derrière eux, il y avait un tableau représentant un couple, un peu comme celui de mes ancêtres et l’homme s’appelait Charles-Henri Saint-Ventoux. Il ressemblait énormément à Pierre et la femme s’appelait Angèle Michalon, « la belle Angèle ».

Timothée : Michalon ? Elle aussi.

Joël : Oui elles sont trois sœurs : Anicette, Michèle et Angèle.

Timothée : Nous sommes donc tous reliés par ces trois femmes. Bon, tu es là, tu discutes avec moi, c’est donc que quoi qu’aient fait les ancêtres, ce qui devait arriver est arrivé, et maintenant, eux pas plus que toi, ne peuvent plus rien y changer.

Joël : Hélas, comme j’aimerais que tu aies raison. Mais je ne sais pas … Si mon ancêtre est mort au cours de ce duel, je ne peux pas avoir existé. Et si c’est l’ancêtre de Pierre qui meurt, Anne n’aura plus de fiancé. Depuis que j’ai lu ce journal, je suis très mal à l’aise, je ressens une grande angoisse.

Timothée : Mais enfin que crains-tu ? Tu es là, et Pierre est encore vivant, c’est toi-même qui me l’a dit. C’est donc qu’aucun de vos ancêtres n’est mort. Calme-toi Joël, ce n’est qu’un délire.

Joël : Si je vois l’avenir, c’est qu’il existe un lien entre moi et les événements du futur. J’ai lu des trucs à propos du déterminisme de notre monde, des possibilités de bifurcations de l’histoire, des ruptures de temporelles. Enfin, j’ai pas tout compris, mais j’ai peur, je sens des choses proches, il va se passer quelque chose, j’en suis sûr. Tu ne peux pas m’en dire un peu plus sur cet enlèvement ? Je voudrais tellement pouvoir faire quelque chose.

Timothée : Pierre a été enlevé par une bande de terroristes et ils demandent la libération d’un de leurs complices qui pourrit en prison depuis plusieurs années. Nous avons quelques pistes, nous espérons aboutir prochainement et, dans tous les cas, avant la fin de l’ultimatum. Il le faut !

Joël : Oui, c’est ce que j’avais déjà compris, C’est quoi vos pistes ?

Timothée : Vraiment Joël, je suis désolé, je ne peux pas t’en dire plus, sans aller à l’encontre des ordres reçus.

Joël : Je crois qu’il faut que j’aille quand même voir le commissaire Vigneron.
Timothée : Encore une fois, Joël, je te le déconseille. En ce moment au commissariat on est sur les dents, le commissaire, il n’est pas à prendre avec des pincettes et des témoignages, farfelus comme le tien, il y en a des centaines par jour. Il faut tout vérifier, on sait plus où donner de la tête.

Joël : Oui, mais je suis le seul à pouvoir faire quelque chose, je le sais. Il faut absolument que Charles-Henri renonce à ce stupide duel. Si Célestin voit dans le futur, qu’il me voit et qu’il m’écoute … s’il sait que Pierre est le fiancé d’Anne, … s’il sait que Pierre est le descendant de Charles-Henri … s’il sait que la vie de Pierre est menacée … s’il sait que moi aussi, je vois dans le futur,… et s’il sait que j’ai vu le lieu de détention de Pierre. J’ai l’impression que si je sauve Pierre, les ancêtres me seront reconnaissants.

Timothée : Si, si, si …Tu vois bien, il y a bien trop de si, ça ne marchera jamais. Tes ancêtres, ils sont morts Joël, les morts ne peuvent rien faire pour toi. Et si tu vois dans le futur, tu sais aussi comment le commissaire va te recevoir, ça ne fait aucun doute.

Joël : Tu as peut-être raison. Mais je sais aussi que si un malheur arrivait à Pierre, je m’en voudrais toute ma vie, de n’avoir rien tenté.

Timothée : Bien sûr que j’ai raison ! Non Joël, tu n’y es pour rien dans toute cette histoire, vraiment tu n’as rien à te reprocher. Fais confiance à la police, fais-nous confiance. Nous on est là pour ça. Laisse-nous faire, c’est notre boulot. Je dois rencontrer prochainement leur complice emprisonné, celui dont ils demandent la libération. Cela permettra certainement de confirmer la piste sur laquelle nous travaillons.  Mieux que ton dessin, lui va nous le dire à nous où ils se cachent, les bougres»
Timothée sort

Scène 2 (Joël)
. Joël semble éprouver une grande fatigue. Il se masse le crâne et s’écroule dans le fauteuil.

Joël : Vous faire confiance ? Vous faire confiance … Ah ! Timothée tu me fais peur. Toi et ton commissaire, vous me faites peur.
Il ne tarde pas à s’endormir. Un sommeil agité. La scène du rêve se reproduit. Une cellule. Un homme se morfond dans un coin. Dehors il y a de l’orage. L’homme se lève et regarde par la fenêtre à travers les barreaux. Au-delà des murs de la prison, il y a un clocher qui sonne les heures. Un éclair illumine le ciel et frappe le clocher. L’horloge s’arrête foudroyée. Sur la droite la porte : l’œilleton s’ouvre, puis la porte. Timothée pénètre dans la cellule, la porte se referme derrière lui.

Timothée : Salut Bonhomme, je suis venu te voir. J’étais curieux de voir ta gueule d’abruti. Tes complices, ceux qui sont encore en liberté, ils nous causent beaucoup de soucis et il faut absolument que ça cesse, et rapidement. Tu m’entends ? Il va falloir que tu nous dises où ils se cachent. C’est une question de vie ou de mort et je ne parle pas uniquement de celle de l’otage qu’ils menacent d’exécuter, si tu me comprends bien. L’homme se tait.

Timothée : Je n’ai pas beaucoup de temps et je t’assure que je ne partirai pas d’ici sans avoir résolu le problème d’une manière ou d’une autre. Donc, tu as le choix : tu parles et tu me dis où je peux les trouver, sinon … L’homme continue de se taire.

Timothée : Tu joues avec le feu, bonhomme ! Je sens que je vais perdre patience. Je ne suis pas venu ici pour une simple visite. Tu vas me dire ce que tu sais, et tout de suite !

Timothée saisit brutalement le prisonnier par le bras et l’immobilise  en le lui tordant dans le dos. Il  lui passe les menottes contre un montant du lit, l’agrippe par les cheveux et le secoue violemment.

Le prisonnier : Je ne sais pas si votre otage tient à la vie, mais moi cela ne m’intéresse pas, vous pouvez faire ce que vous voulez, je ne parlerai pas et vous ne saurez rien.

Timothée : Ah ! Oui, tu ne parleras pas ! Ah ! Je ne saurai rien. Tu n’es qu’une ordure ! Tu ne valais pas grand-chose et pour le coup tu ne vaux plus rien. Tu es plus qu’inutile, tu es nuisible. Et les nuisibles tu sais ce qu’on en fait.
Il frappe violement la tête du prisonnier contre le mur. Celui-ci s’écroule foudroyé. Timothée se précipite vers la porte, et crie :

Timothée : Au secours ! Au secours, le prisonnier a tenté de se suicider. Vite appelez les secours ! »
Un gardien entre.

Timothée : Vite, vite, il a perdu connaissance. Bon sang ! Remuez-vous, vous voyez pas qu’il a perdu connaissance. C’est dingue, vous m’aviez pas dit qu’il était suicidaire, ce type. Je lui ai passé les menottes, pour l’immobiliser, justement, mais il a suffi que je détourne les yeux, quelques secondes, pour qu’il se frappe la tête contre le mur. Bon dieu, allez chercher un médecin sans tarder. C’est un témoin précieux, il ne faut surtout pas qu’il meurt. »
Joël se réveille. Il est seul. À lui-même :

Joël : Timothée ! Toi, un assassin ? Si c’est le cas, tu as bien changé. Décidément, la police ça déforme son homme où alors c’est peut-être l’amour qui pourrait faire de toi ce criminel. Anne avait bien raison, il va falloir se méfier. De toute façon, J’ai maintenant une raison supplémentaire pour aller voir le commissaire. Le temps presse, je n’ose pas imaginer ce qu’il se passerait pour Pierre, si leur complice était tué.


2ème  Intermède (Chronodège)
Le convoi du Temps

Chronodège : « Et c’est là que tout se joue. Joël a tous les éléments en mains et il va pouvoir passer à l’action. Il peut maintenant intervenir pour brouiller l’avenir du passé, pour changer le présent. »


Scène 3 (Joël et son Père)

Le père de Joël est dans son fauteuil. Il somnole. Il relève la tête et s’adresse à son aide-ménagère qui époussette les meubles.

Le père de Joël : Françoise, la chaise s’il vous plait … Si, si la chaise, pour mon fils, il ne devrait pas tarder. Et après vous irez lui ouvrir.
L’aide-ménagère, s’exécute d’un air désabusé. Elle pose une chaise devant le fauteuil du père de Joël et reprend son travail.

Le père de Joël : Mais Françoise, je vous ai demandé d’aller ouvrir.
L’aide-ménagère va ouvrir la porte. Elle hausse les épaules et s’en retourne à son travail en laissant la porte ouverte. Au moment où elle se retourne, Joël entre dans son dos, il tient des journaux à la main. Elle sursaute.

Joël : Bonjour Françoise. Je vous ai fait peur ? Désolé, mais je suis entré. La porte était ouverte. Bonjour Papa, tu vois je suis revenu, comme promis. Vas-tu mieux cette fois-ci ?

Le père de Joël : Oui, oui, beaucoup mieux et j’ai l’impression que ma mémoire me revient. Depuis que tu m’as dit que cet homme était vraiment coupable, je me sens beaucoup mieux. Au moins on est deux à partager mon secret.

Joël (lui tendant les journaux) : Tiens, comme promis, je t’ai apporté des coupures de presse sur l’affaire du terroriste. Sinon, j’ai suivi ton conseil et je suis retourné au grenier, là où j’avais trouvé le tableau de nos ancêtres, Célestin et Anicette. Eh bien, j’ai trouvé un carnet dans lequel Célestin écrivait son journal. Il y parle d’un duel avec son ami, pour l’amour d’une femme, « la belle Angèle ».

Le père de Joël : Moi aussi j’ai gardé des vieux papiers, je crois que j’ai une lettre d’Anicette adressé à son amoureux. Enfin je crois … C’est mon père qui me l’avait remise. Ça, je m’en souviens parfaitement, il m’avait dit : « cette lettre n’est jamais partie, et Anicette l’a conservée secrètement, après avoir épousé Célestin. Elle est précieuse, elle pourra peut-être te servir, à toi ou à tes enfants ». Et je n’ai jamais eu l’occasion de m’en servir, alors je l’avais un peu oubliée. Ça tombe bien finalement, comme tu sembles intéressé par les vieux papiers, je te la transmets, à mon tour.

Joël : Mais tu ne me l’avais pas dit ? Son amoureux ? C’est Célestin ? Où elle est cette lettre ?

Le père de Joël (en désignant la commode): Oh, je ne sais plus trop. Normalement elle devrait être dans le premier tiroir, c’est là que j’ai mis tous mes vieux papiers.

Joël va fouiller dans la commode. Il ouvre plusieurs lettres et finit par trouver la bonne.

Joël (en ouvrant une enveloppe jaunie par le temps): ce ne serait pas ça ? … Mais ce n’est pas Célestin à qui elle s’adresse, elle parle de Charles-Henri.
Il lit.
« Charles-Henri, je viens d’apprendre par Célestin que tu comptais demander à Angèle de t’épouser. Tu ne peux pas t’imaginer combien cette nouvelle m’a affectée. Je comprends mieux maintenant pourquoi tu tenais tant à ce que notre liaison reste secrète, depuis si longtemps. La vérité est que tu ne m’aimes pas ! Tu ne m’as jamais aimée. Tu t’es joué de moi, tu as joué avec mes sentiments pour ton plaisir, sans te soucier de moi qui t’aime sincèrement. Comment as-tu pu me faire ça ?
Non, Charles-Henri, je n’arrive pas à le croire. Je t’écris cette lettre, je suis désespérée. Il faut que tu me dise que tout cela est faux, que c’est moi que tu aimes et pour le prouver nous allons officialiser notre amour. Rejoins-moi, mon amour, ne m’abandonne pas, après toutes ces années, je crois que je ne pourrai pas le supporter.»
Mais alors, Charles-Henri n’a pas le droit de demander la main d’Angèle. Tout pour lui et rien pour les autres. Il est incroyable ce type ! Il n’a aucune raison de se battre avec Célestin ! Charles-Henri doit renoncer à toutes ses prétentions. La lettre n’est jamais partie ? Et peut-être Célestin ne l’a-t-il jamais su. Il faut absolument prévenir Célestin et pas que pour ça j’ai plein de choses à lui dire …

Le père de Noël : tu veux prévenir qui ?

Joël : Célestin, bien sûr !

Le père de Joël : comment ça, prévenir Célestin ? Tu débloques mon fils.

Joël : tu as dit l’autre fois que tous tes rêves commençaient par une cassure. Attends … Tu as dit que tes rêves commençaient par le temps qui se casse … ou quelque chose comme ça, non ?

Le père de Joël : Oui, mais c’était un symbole. Il faut pas prendre ça à la lettre.

Joël : que voulais-tu dire par « le temps qui se casse » ?

Le père de Joël : Oh, c’est simple, tous mes rêves prémonitoires commençaient par une montre qui se cassait. Ou du moins un truc dans ce genre. Enfin c’est ce qui m’avait frappé.

Joël (Il saisit une pendule et la lance violemment au sol et s’écrie) : Célestin ! Célestin ! Célestin ! Si tu m’entends, écoutes moi ! Je suis Joël, ton arrière-petit-fils. Je viens d’apprendre que Charles-Henri avait une liaison avec Anicette. Anicette aime Charles-Henri et il veut l’abandonner pour épouser Angèle. Anicette l’aime. Il n’a pas le droit de revendiquer l’amour d’Angèle, tu entends ? Dis-lui que s’il se bat en duel, quel que soit le résultat, c’est sa famille qui en sera la première victime. Son arrière-arrière-petit-fils, Pierre veut épouser ton arrière-arrière-petite-fille. Oui, Célestin, ton arrière-arrière-petite-fille, Anne. Les destins de nos familles sont liés, Célestin. Regarde-moi Célestin, regarde-moi bien, je vais tout tenter pour sauver Pierre des griffes de fous qui menacent de le tuer, Dis le lui Célestin, dis-le lui … Ne le laisse pas faire ! Ne te laisse pas faire … Pour nous, pour ta famille ! Pour la sienne !

Le père de Joël : Eh ! Ça  va pas mon fils ? T’es devenu fou, qu’est-ce qui te prend à crier comme ça ?  Et puis c’est malin, tu as cassé ma pendule.

Joël : J’appelle Célestin, comme toi, comme moi, il voit le futur. Je le sais, il l’a écrit. Comme toi, je vois aussi le temps se casser au début de tous mes rêves. Alors je casse le temps et je l’appelle.

Le père de Joël : C’est bien ce que je dis, t’es complètement fou !

Joël : T’en fais pas Papa, c’est pourtant toi qui m’a parlé du temps qui se casse. Moi aussi j’ai remarqué quelque chose comme ça dans mes rêves. C’est un peu compliqué, ne t’en fais pas, je vais te racheter une pendule. Si Célestin m’a entendu, il a maintenant de quoi faire céder Charles-Henri … Pourvu que ça marche … Euh ! Au revoir Françoise. L’aide-ménagère ramasse le cadavre de la pendule en se vissant sur la tête du doigt et en haussant les épaules. Joël, très excité se retire avec la lettre d’Anicette, laissant son père seul, marmonnant.
Joël (en s’éloignant) : Pourvu que ça marche ! Pourvu que ça marche !
Le père de Joël : Mon fils est fou ! Mon fils est fou ! …


Scène 4 (Joël et le Commissaire Vigneron)

La salle d’interrogatoire du commissariat : Joël est assis sur un banc devant une table. Il reste seul quelques instants. Il tourne le regard en direction de la porte … Entre le Commissaire Vigneron accompagné de Timothée.
Joël, détache sa montre, la pose sur la table et l’écrase d’un coup violent.

Le commissaire (très surpris): Eh bien Monsieur Moussaillon, c’est quoi cette mise en scène ? ça vous arrive souvent de casser votre montre ?

Joël, ne répond rien il se contente de ramasser les morceaux de sa montre.

Le Commissaire : Vous êtes bien silencieux Monsieur Moussaillon, je croyais que vous étiez venu pour me parler ? Alors, c’est vous qui prétendez avoir vu l’endroit où notre collègue, Pierre Saint-Ventoux, est détenu. Racontez-moi, c’est pas très clair.

Joël : Oui, Monsieur le Commissaire, je crois savoir à quoi ressemble l’endroit où il est retenu prisonnier.

Le commissaire : Vous savez à quoi ressemble l’endroit où il est prisonnier? Ça veut dire quoi ?

Joël sort un papier de sa poche et le tend au Commissaire qui le saisit.

Joël : J’ai dessiné le lieu. C’est une sorte de ferme. Et regardez là, au milieu, la girouette est très particulière, un coq chantant debout sur un sablier. Ça va peut-être vous aider à trouver.

Le commissaire : Attendez, Monsieur Moussaillon, vous vous moquez de moi ? Vous me parlez d’une girouette, mais moi je m’en fous de votre girouette. Comment savez-vous que c’est là qu’il est ? Et surtout, dîtes-moi où il est. Ce sera beaucoup plus simple et plus efficace que ce gribouillis.

Timothée : Commissaire, ne lui en voulez pas. Il est troublé en ce moment et Pierre était l’ami de sa fille.

Joël : Désolé ! Commissaire, je ne sais rien d’autre.

Le commissaire : Ah oui ! Vous ne savez rien d’autre. Dites, faudrait voir à pas vous moquer de moi. On va quand même pas mobiliser la gendarmerie pour rechercher une girouette ? Et vous ne vous imaginez pas que je vais vous laisser repartir comme ça : Vous me donnez un dessin et au revoir ? Et d’où il vient, ce foutu dessin ?

Joël : C’est moi qui l’ai fait, je l’ai vu en rêve.

Le commissaire : Je l’ai vu en rêve ?… Je l’ai vu en rêve ?… De mieux en mieux ! Je crois rêver, moi aussi. Peut-être avez-vous vu les terroristes en rêve, aussi ? Allez-y, dites-nous tout, au point où on en est.

Timothée : Oui chef, C’est sérieux, Joël pense faire des rêves prémonitoires.

Joël : Oui, justement, j’ai vu les terroristes au moment où ils exécutaient leur otage. C’était le 1er juillet.

Le commissaire : Le 1er juillet ? Comme ça tombe bien, c’est le jour exact de la fin de l’ultimatum.
Il se tourne vers Timothée
C’est toi qui lui a raconté tout ça ? L’ultimatum et tout le reste Joël : Non, non Commissaire. Timothée ne m’a rien dit, je vous l’assure. Je lui ai juste demandé conseil. Au contraire, c’est la preuve que mes prémonitions sont fondées. Il y a que dans mon rêve que j’ai su que c’était ce jour-là, le 1er juillet, j’ai vu cette information nulle part ailleurs.

Le commissaire : Vous connaissez l’endroit mais vous ne savez pas où il se situe, Vous connaissez le jour de la fin de l’ultimatum et personne ne vous l’a dit ? C’est ça ? Vous voulez que je vous dise ce que je crois, moi. Eh bien, vous êtes leur complice et vous vous êtes rendu compte qu’ils allaient trop loin, alors vous avez paniqué et vous avez inventé cette histoire de rêve abracadabrantesque pour calmer votre conscience et sauver le copain de votre fille.
Timothée pose la main sur l’épaule de Joël en soupirant, compatissant.

Le commissaire : En attendant, je ne sais pas ce que je vais faire de vous, Monsieur Moussaillon. Je pense que je vais vous laisser mijoter un peu et peut-être que ça vous déliera la langue. Nous, on a des problèmes sérieux à traiter.

Joël : Ecoutez, Monsieur le Commissaire, croyez mon histoire ou pas, c’est votre affaire. Moi, je vous apporte une information et même si ça peut paraître pas grand-chose, ou même invraisemblable, c’est peut-être important. Il s’agit de la vie de votre collègue, quand même ! Alors, laissez-moi mijoter si ça vous chante, en attendant je vous aurais prévenu et j’aurais fait tout ce que j’ai pu, moi.
Le commissaire observe le dessin avec attention.

Timothée (tendant la main): Commissaire, donnez-le-moi, je vais m’en occuper.

Le commissaire : Non, non, je vais m’en charger personnellement et vous, je vous garde pour le moment.  Dire qu’on passe tout notre temps à vérifier des trucs comme ça ! Bon, il va falloir que j’aille voir le prisonnier. Ce sera probablement plus sûr.

Timothée : Non Commissaire, laissez-moi y aller, je vais vous l’asticoter le bonhomme. Vous verrez, il n’aura plus de secret pour nous. Je suis curieux de voir sa gueule à cet abruti.

Le commissaire : Oui, je sais Timothée, Je connais ton efficacité et c’est vrai que je peux pas tout faire.

Timothée : Ok, commissaire, j’y fonce … Pierre est dans leurs griffes, et je crains que pour ça Monsieur Moussaillon ait vu juste, ils ne feront pas de cadeau.
Les deux hommes se préparent à sortir, au dernier moment, Joël, tente de retenir le Commissaire.

Joël : Commissaire ? Commissaire, encore quelques minutes, je vous en prie, je voudrais vous parler seul à seul.

Le commissaire fait signe à Timothée de s’en aller.

Le commissaire : attends-moi, Timothée, j’arrive tout de suite.

Timothée hausse les épaules et sort.

Joël : Commissaire, pouvez-vous couper les micros ? Je voudrais parler à vous seul.  Je ne voudrais pas que d’autres nous entendent.

Le commissaire (appuyant sur un bouton): Voilà, Monsieur Moussaillon, je suis le seul à pouvoir entendre ce que vous dites. Notre conversation est enregistrée, mais  elle n’est pas retransmise, vous pouvez tout me dire maintenant.

Joël : Commissaire, n’envoyez pas Timothée voir ce terroriste en prison, il n’en sortira rien de bon, j’ai un mauvais pressentiment. Utilisez mon dessin, je vous en prie avant toute chose, si vous ne trouvez rien, au moins Pierre n’en subira pas les conséquences.

Le commissaire (déçu) : Ah ! c’est ça que vous vouliez me dire ? Dites-moi, Monsieur Moussaillon. Pourquoi Timothée n’irait pas voir leur complice ? Que craignez-vous ?

Joël : Je sais qu’encore une fois, vous n’allez pas me croire, mais je sais aussi que Timothée va tenter quelque chose contre le prisonnier. Il est l’enjeu de la prise d’otage et s’il lui arrivait malheur, c’en serait fini de Pierre.

Le commissaire : Encore un de vos rêves, non ? … Mais bien-sûr que oui ! Pourtant si leur complice sait quelque chose, l’endroit où ces salauds se cachent, par exemple, vous croyez qu’on va laisser passer cette chance ?

Joël : Il ne parlera pas, c’est un illuminé, comme tous les autres. Et Timothée va en tirer prétexte pour le supprimer. Je vous assure, je sais ce qu’il va se passer. Je l’ai vu ! Après il dira que le prisonnier s’est suicidé, vous verrez, commissaire, c’est comme ça que ça va se passer et vous n’en saurez pas plus.

Le commissaire : Timothée, supprimer le prisonnier ? Je dois avouer que vous  m’impressionnez, Monsieur Moussaillon, une telle conviction pour un don aussi invraisemblable, ça en impose. Ou bien vous êtes vous-même un illuminé, comme vous dîtes, ou bien vous êtes un grand comédien. Vous savez, nous dans la police on est très prudent avec ce genre de renseignements et paradoxalement c’est souvent ceux-là qui sont les plus faciles à obtenir. Bon, je vais voir, mais vous aussi Monsieur Moussaillon, réfléchissez. S’il arrivait malheur à Pierre, vous n’auriez plus rien pour vous défendre et votre avenir serait fortement compromis. Je ne vous cache pas que vous êtes la piste la plus sérieuse dont nous disposions à ce jour.

Le commissaire sort à son tour laissant Joël seul.


Scène 5 (Joël)

Joël attend. Il est très énervé, il ne sait pas quoi faire. Il tourne en rond dans la salle. Un petit flash éclaire la scène, accompagné d’un fort crissement, mais Joël semble n’avoir rien vu, ni entendu. Joël met les mains dans ses poches et en ressort le journal de Célestin. Il s’assied sur le banc devant la table et se met à le feuilleter. Une vieille enveloppe en glisse de derrière la couverture du carnet. Il la prend et l’examine.

Joël : Tiens, c’est bizarre cette enveloppe, je ne l’avais pas remarquée la dernière fois. On dirait… une lettre qu’aurait reçue Célestin… elle vient d’Afrique du Sud.
« À destination de Monsieur Célestin Moussaillon, Place d’Auteuil, 16ème arrondissement de Paris, France. Aux bons soins de Monsieur Justin Garrigole ». Et c’est Charles-Henri Saint-Ventoux qui l’a envoyée .... Garrigole, comme Timothée ? Quelle coïncidence !
Il l’ouvre et sort plusieurs feuilles qu’il se met à lire à voix haute.
« Mes chers amis, je ne suis plus le même homme. Je suis parti loin, très loin.
Toute cette violence me répugne. Insensé que je suis, comment ai-je pu croire qu’elle résoudrait mes problèmes ?
Avant tout, ce qui compte, c’est vous, mes très chers amis. Il faut que vous viviez votre vie comme vous l’entendez, ne tenez pas compte de ce qui s’est passé, oubliez tout, oubliez moi.
Toi, Angèle, si tu aimes Célestin, épouse-le, il t’aime sincèrement et il te mérite, c’est un homme de bien. Ce n’est pas pour rien qu’il a été si longtemps mon meilleur ami.
Et toi, Célestin, tu m’as convaincu. Tout ce que tu m’as dit est vrai, j’en suis sûr. Tu dois épouser Angèle sans remord. Si, je suis parti ce n’est pas par sacrifice, c’est que je sais que c’est le mieux que je puisse faire, pour vous et pour moi aussi. Je vais voyager et si je reviens un jour, c’est que je serais définitivement apaisé et que je pourrais alors reprendre le cours de la vie, sur d’autres rails, vers une meilleure destination.
Croyez en ma sincérité et pardonnez-moi pour tout le mal que j’ai pu vous faire. Et rendez-moi un service : aller voir Anicette et racontez lui ce qu’il s’est passé et montrez lui cette lettre. Je sais qu’elle aussi a été très affectée par cette affaire. Transmettez-lui mes sincères excuses, à elle aussi, pour le mal que j’aurais pu lui faire.
Je confie cette lettre à un certain Justin Garrigole, que j’ai rencontré, ici, par hasard, en Afrique du Sud. Il habite Paris dans le XVIème, le monde est petit. Il rentre aujourd’hui même, il vous la remettra»

Joël : En voilà une bonne nouvelle. Donc le duel n’a pas eu lieu ?
Joël remet l’enveloppe dans le journal et le journal dans sa poche. Puis il s’allonge sur le banc et s’endort.

Soudain, un violent et bref flash lumineux et multicolore (pour rappeler la couleur du temps) illumine toute la scène avec un déchirement assourdissant, beaucoup plus violent que le précédent, comme un coup de tonnerre.

Scène 6 (Joël, le Commissaire et Pierre)

La salle d’interrogatoire du commissariat : La porte s’ouvre. Le Commissaire entre accompagné de Pierre dont les cheveux ne sont plus noirs. Joël est réveillé par le bruit et la lumière. Il se relève en se frottant les yeux. Maintenant c’est lui qui a des cheveux noirs d’encre. (Aucun des acteurs ne remarque ce changement* et tout continue comme si rien ne s’était passé).

Le Commissaire : Alors Monsieur Moussaillon, vous aviez raison, et c’est bien grâce à cette girouette originale que nous avons pu retrouver la ferme des terroristes. Avec les satellites, c’est fou ce qu’on peut voir de choses de nos jours.
Il désigne Pierre.
Comme vous pouvez le voir, nous sommes arrivés à temps.

Joël : Bon, vous me croyez maintenant ?

Le Commissaire : Non, Monsieur Moussaillon, maintenant je sais que vous connaissiez bien le lieu de détention de Pierre, et ça me renforce aussi dans mon idée que vous êtes un de leurs complices..

Joël : Mais demandez-leur, à eux, à ces terroristes, vous verrez bien, ils me connaissent pas, ils savent même pas que j’existe

Le Commissaire : En réalité, ils ne peuvent plus parler, ils se sont battus comme des lions. Seul leur chef s’en est tiré, blessé mais vivant. Mais lui, il dira rien, il refuse de coopérer avec « les forces usurpatrices », comme il dit. Un vrai dingue, ce type !
Pierre : Commissaire, je crois que cet homme est innocent. C’est mon futur beau-père. Je le reconnais, Anne, ma fiancée m’avait montré des photos de sa famille. Je peux pas imaginer qu’il soit comme ces fous qui étaient prêts à me tuer. Et de toute façon, quand j’ai été enlevé, il était chez lui, avec Anne, ma fiancée. Elle essayait de m’appeler. J’ai retrouvé son message sur mon portable.

Le Commissaire : Désolé Pierre, mais ce que tu me dis ne prouve rien. Il n’était pas là quand on t’a enlevé, et alors ? … Il a voulu te sauver ? C’est bien normal puisqu’il a découvert que c’est toi qui devais épouser sa fille. Non, décidément j’arrive pas à me convaincre qu’il nous cache pas quelque chose. Bon, dans le cadre d’une affaire de terrorisme, j’ai fait prolonger votre garde à vue, Monsieur Moussaillon, je vous laisse encore du temps pour réfléchir.

Joël (baillant et souriant): Quelle heure est-il, Commissaire ?

Le Commissaire : Il n’est que deux heures du matin, il est encore l’heure de dormir. Il parait que la nuit porte conseil. Excusez-nous de vous avoir réveillé, mais je pensais que vous seriez intéressé de savoir que votre futur gendre était libre et sauf.

Joël : Oui, bien sûr, Monsieur le Commissaire, merci, merci beaucoup.
Le commissaire fait signe à Pierre de quitter la salle. Ils sortent tous les deux, laissant Joël à nouveau seul.


Scène 7 (Le chef des terroristes)

Joël : Bon, voilà ma migraine qui me reprend. Le pauvre commissaire, il n’est pas au bout de ses peines.
 Il se rallonge et bientôt se rendort.
La scène du rêve se renouvelle une fois encore. On se retrouve dans la cour de la ferme des terroristes, vide. Un homme entre en poussant une brouette. On reconnait le chef des terroristes. Dans la brouette, il y a un corps inanimé. Un des bras pend hors de la brouette. A ce bras il y a une montre. Le chef des terroristes pose la brouette. Il se penche et prend la montre et la regarde. Il la met dans sa poche. Il contourne la brouette et se dirige vers le puits. La montre glisse de sa poche et tombe devant la brouette. Après avoir examiné le puits il revient à la brouette et la soulève. Il roule en direction du puits et écrase la montre. Il s’arrête et regarde.

Le Chef des terroristes : Merde ! Décidément je n’ai pas de chance avec les montres. Il s’approche du puits et repose la brouette. Il se penche au-dessus du puits et se saisit du corps. On reconnait le Commissaire Vigneron. Le chef des terroristes pose le corps contre la margelle et le fait basculer dedans. Il revient chercher la montre écrasée.

Le Chef des terroristes : Adieu, Monsieur le Commissaire, vous croyiez en avoir fini avec moi, mais vous vous trompiez. Nous sommes de retour et plus forts que jamais. Il jette la montre dans le puits. Après avoir jeté un dernier coup d’œil en direction du puits, le terroriste s’éloigne avec la brouette et disparait derrière le buisson, par une sorte de passage secret. Fin du rêve.


Scène 8 (Joël et le Commissaire)
La salle d’interrogatoire du commissariat : Le Commissaire entre et réveille Joël.

Le commissaire : Debout, Monsieur Moussaillon. Allez debout ! Cette fois, il est vraiment l’heure de se réveiller … Alors, vous êtes décidé à parler maintenant ?

Joël (après un temps pour reprendre ses esprits) : Commissaire, je vous le répète, je vous ai dit tout ce que je savais. Il faut me croire.

Le commissaire : Bon, je dois vous relâcher, c’est la loi, mais je garde un œil sur vous. Je suis têtu, vous savez. Si vous êtes coupable je finirais bien par le découvrir.

Joël marque sa lassitude mais ne dit rien. Le Commissaire lui désigne la porte et Joël se dirige vers la sortie. Juste avant de quitter la pièce, il se retourne vers le commissaire.

Joël : Ah ! Au fait, Commissaire, méfiez-vous, j’ai fait un nouveau rêve : j’ai revu le chef des terroristes. Eh bien, il se débarrassait de votre corps dans le puits de la ferme. Là où je les avais vus la première fois. Et derrière le buisson sur la droite, il y a une cache.

Le Commissaire (las): Eh bien, on peut dire que vous êtes têtu, vous aussi. Vous en faites pas pour moi, le lascar est plutôt mal en point et de toute façon il est sous les verrous, hors d’état de nuire et il n’est pas près d’en sortir.

Joël : N’empêche, j’ai vu ce que j’ai vu…. Prenez garde à vous, Commissaire !

Le commissaire hausse les épaules.


Scène 9 (Joël et Marianne)
Le salon des Moussaillon : Joël est de retour. Le portrait des ancêtres est toujours en place, mais il s’agit maintenant de Célestin et de la belle Angèle aux cheveux si noirs, avec une date : 1900. Marianne et Joël s’embrassent chaleureusement.

Marianne : Ah ! Mon pauvre Joël, te revoilà. Tu as réussi à te sortir des griffes de ce commissaire. J’ai vu Pierre, il nous a tout raconté. Si tu voyais ta fille, elle revit. Mon Joël, mon héros ! Que je suis contente que tout se termine aussi bien !
Ils s’embrassent à nouveau. Puis Marianne va chercher un courrier dans le tiroir.

Joël : Moi aussi je suis soulagé. Mais un peu inquiet pour le commissaire. Je l’ai vu en rêve et il était pas dans sa meilleure forme. Je l’ai mis en garde mais il a pas pris ça au sérieux.
Marianne tend le courrier à Joël.

Marianne : Tiens, Joël, tu as reçu un courrier. C’est signé M. Dudras.
Joël examine l’enveloppe à son tour.

Joël : Dudras ? Ah, oui, c’est l’employé de l’état civil.
Joël ouvre le courrier et lit.

Joël : Oui c’est ça : « Monsieur Célestin Moussaillon épouse Mademoiselle Angèle Michalon le 1er décembre 1900 en la mairie du 16ème arrondissement. » Et il y a toute la description généalogique. Tiens, je suis là. Tu y es aussi, avec la date de notre mariage et celle de la naissance d’Anne. Et pour Pierre, Il y a toute sa famille, les Saint-Ventoux. Ils sont nombreux, dit donc ! « Monsieur Charles-Henri Saint-Ventoux épouse Mademoiselle Anicette Michalon le 3 août 1903 toujours en la Mairie du 16ème arrondissement. » et il confirme qu’elles étaient bien sœurs, ou demi-sœurs, plus exactement … le même père. Il parle aussi de Michèle la troisième sœur, adoptée, elle, par les parents Michalon alors qu’ils désespéraient d’avoir un enfant. Angèle est née, peu de temps après. Finalement il y aura eu trois filles. Michèle, elle, est restée célibataire, elle n’a jamais eu d’enfant.
A propos de courrier j’ai retrouvé une lettre de Charles-Henri adressée à Célestin et Angèle. Elle a été expédiée d’Afrique du sud où il s’était enfui suite à ses déboires amoureux. Elle était glissée dans la couverture du journal de Célestin. C’est la lettre d’un repentant, ça explique pas mal de choses.
Il sort la lettre et la lit:
« Mes chers amis, je ne suis plus le même homme. Je suis parti loin, très loin.
Toute cette violence me répugne. Insensé que je suis, comment ai-je pu croire qu’elle résoudrait mes problèmes ?
Avant tout, ce qui compte, c’est vous, mes très chers amis. Il faut que vous viviez votre vie comme vous l’entendez, ne tenez pas compte de ce qui s’est passé, oubliez tout, oubliez moi.
Toi, Angèle, si tu aimes Célestin, épouse-le, il t’aime sincèrement et il te mérite, c’est un homme de bien. Ce n’est pas pour rien qu’il a été si longtemps mon meilleur ami.
Et toi, Célestin, tu m’as convaincu. Tout ce que tu m’as dit est vrai, j’en suis sûr. Tu dois épouser Angèle sans remord. Si, je suis parti ce n’est pas par sacrifice, c’est que je sais que c’est le mieux que je puisse faire, pour vous et pour moi aussi. Je vais voyager et si je reviens un jour, c’est que je serais définitivement apaisé et que je pourrais alors reprendre le cours de la vie, sur d’autres rails, vers une meilleure destination.
Croyez en ma sincérité et pardonnez-moi pour tout le mal que j’ai pu vous faire. Et rendez-moi un service : aller voir Anicette et racontez lui ce qu’il s’est passé et montrez lui cette lettre. Je sais qu’elle aussi a été très affectée par cette affaire. Transmettez-lui mes sincères excuses, à elle aussi, pour le mal que j’aurais pu lui faire.
 Je confie cette lettre à un jeune journaliste britannique que j’ai croisé, ici, en Afrique du Sud, un certain Winston Churchill. Il rentre chez lui. Il m’a assuré qu’il avait prévu de faire un détour par Paris, il vous la remettra»
Winston Churchill tu te rends compte, Charles-Henri a rencontré Winston Churchill en Afrique du Sud, et il lui a confié son courrier.
Il ajoute :
« Le monde est vraiment petit, j’ai rencontré un certain Justin Garrigole, qui habite Paris dans le XVIème et justement il rentrait en France, j’aurais pu lui confier ce courrier, ça aurait peut-être été plus simple mais je me suis souvenu de ta mise en garde Célestin : « méfie-toi de Monsieur Garrigole ! ». Sur le coup je n’ai pas compris, mais quand j’ai rencontré Justin Garrigole je me suis dit qu’il s’agissait plus que d’une simple coïncidence. Alors j’ai préféré la confier à ce journaliste qui me semble digne de confiance et avec qui j’ai tout de suite sympathisé. »

Marianne : Eh bien ! c’est incroyable, je n’en reviens pas. Je vais avoir mal au crâne, moi aussi, c’est incroyable … ça me donne le tournis … on en reparlera plus tard … peut-être ... Je te laisse, il y a un mariage à préparer. J’ai du boulot. A côté des Saint-Ventoux, nous sommes vraiment pas très nombreux, un véritable clan ces Saint-Ventoux. Ce ne doit pas être uniquement leur fête à eux, il faut que ce soit aussi la nôtre. Il va falloir nous imposer un peu.


3ème Intermède (Chronodège, puis Timothée)

Le convoi du Temps : Chronodège se masse la tête, les épaules et les côtes comme pour se soulager de violents coups qu’il aurait reçus.

« Et voilà, le tour est joué. Vous, naturellement, vous n’avez rien ressenti, Tout juste peut-être un petit coup de tonnerre ? Et pourtant pour moi, qui suis à la tête du convoi, je vous assure que ces changements d’aiguillages ont été un véritable séisme. Un tremblement de temps comme nous n’en avions jamais subi auparavant. Un véritable cataclysme qui m’a projeté à l’autre bout de la motrice. J’en suis encore tout contusionné. Mais il fallait en passer par là et j’ai pu reprendre le contrôle du convoi avant qu’il ne verse.
Maintenant quand je me penche vers l’arrière, j’aperçois un passé plus conforme à un futur acceptable pour nous tous. Le convoi a repris sa course folle mais sur une voie nouvelle, devant nous, j’entrevois un avenir plus serein. »
Timothée est projeté sur la scène et tombe aux pieds de Chronodège. Chronodège, d’abord surpris, tend la main à Timothée pour l’aider à se relever. Celui-ci refuse, visiblement terrifié.

Chronodège : Timothée, que t’arrive-t-il ? Que fais-tu là ?

Timothée : On où est ici ? Je vous connais pas … Qui êtes-vous ?

Chronodège : Je suis Chronodège, je conduis notre convoi à travers le Temps. Tu étais un des voyageurs et tu t’es extrait du convoi, mais tu es tombé dans la motrice et ne me demande pas comment cela est arrivé, je n’en sais rien. Ainsi tu n’as pas accepté ton sort. Oui c’est probablement cela : tu as refusé d’obéir au destin qui avait désigné Pierre pour être aimé d’Anne ?

Timothée : Je comprends rien ... Laissez-moi ! Écartez-vous, me touchez pas, laissez-moi partir !

Chronodège : Je ne te retiens pas, Timothée, si tu es là ce ne peut-être que par ta propre volonté. Je n’y suis pour rien et je ne savais pas que cela était possible, tu as réussi à t’éjecter du convoi et à atterrir, ici, dans la motrice. Tu as voulu forcer l’amour d’Anne et surtout tu as recherché la complicité de la mort. Tu as certainement réuni toutes conditions pour ce bannissement. En son temps, même Charles-Henri s’est montré plus sage, lui, finalement.

Timothée : Si j’ai pas l’amour d’Anne, personne l’aura jamais. Il n’y a que l’amour pour donner un sens à ma vie. Anne m’a rejeté, méprisé, je suis mort. Cette épreuve ne peut pas être surmontée. Quand on a aimé et que l’on n’a pas reçu l’amour en retour, se relever est impossible. Ce serait, soit qu’on n’aimait pas vraiment, soit que l’amour n’existe pas.

Chronodège : Mais non Timothée,  ce que tu dis est absurde ! L’amour existe bien ! Mais mets-toi à la place d’Anne : elle ne t’aime pas. Elle en aime un autre, donc pour elle la vie a un sens, comme tu viens de le dire. Mais serait-elle aussi une criminelle, pour qu’en te repoussant, elle te condamne à la mort ? Non, certainement non, car alors ce ne serait pas l’amour mais la vie qui n’existerait pas.
Si l’amour doit être partagé, il n’est pas non plus une fatalité. Si ceux qui s’aiment ne s’étaient pas rencontrés, ils n’en seraient pas morts pour autant. Mieux, ils auraient peut-être vécu d’autres rencontres, d’autres amours.
Crois-moi, d’où je suis, je vous observe et je parle d’expérience.
Si Timothée ! On peut se relever d’une peine d’amour. Pour cela il faut surmonter la souffrance et te dire qu’il y avait bien d’autres manières de ne pas vivre l’amour qui t’a été refusé. Si la vie ne t’avait pas mis en présence d’Anne, si elle t’en avait séparé par la distance ou par le Temps, tu serais dans la même situation. La seule différence aurait été la souffrance qui t’aurait été épargnée. Tu dois résister Timothée, être plus fort que la douleur. Il n’y a pas que l’amour déçu qui engendre la douleur, l’amour n’est qu’une des possibilités de souffrance.
Non Timothée ! Tu n’es pas mort. Tu es bien vivant et le destin te donne une deuxième chance en t’envoyant à mes côtés.

Timothée : Je suis vivant ? Vous n’êtes pas la Mort ? Moi, je n’attends plus rien de personne. Pas plus de vous que des autres. Si vous ne me retenez pas montrez-moi la sortie.
Timothée bondit et ouvre brusquement  une porte. Elle donne sur l’extérieur : Le bruit du Temps s’amplifie et un courant d’air lui fouette le visage.

Chronodège (crie pour surmonter le vacarme): Non, ne fais pas ça malheureux, non ! Pas par-là !

Timothée saute et disparait. Chronodège jette un coup d’œil vers l’arrière, à l’extérieur, un vide obscur, et attristé, referme la porte : retour à l’ambiance du convoi du Temps.

Chronodège : Pauvre fou, je l’avais pourtant dit : mes pouvoirs sont  plus limités que ceux de notre maître : le Temps.
Il reste maintenant à conclure. Le temps s’est encore écoulé, apportant son lot partagé de bonheurs et de malheurs. Nous allons retrouver notre héros encore quelques années plus tard, Joël, qui bien entouré, célèbre l’union du destin des deux familles que le passé avait si gravement menacée. Entre-temps, un petit-fils nous a rejoints à bord, pour perpétuer la légende. Par lui, la victoire sera plus belle encore et vous allez en être vous-même les témoins. »


Scène 9 (Anne, Pierre et leur bébé, Joël et Marianne, puis le Commissaire)

Le salon des Saint-Ventoux : Une pièce avec un berceau. Juste au-dessus du berceau, un grand lustre est suspendu au plafond. Sur le mur du fond, deux portraits photographiques des ancêtres dans deux cadres jaunis (les noms sont écrits dessous) :
- à gauche, Célestin Moussaillon et Angèle Michalon (1900)
- à droite, Charles-Henri Saint-Ventoux et Anicette Michalon (1903)
Anne (cheveux noirs d’encre) et Pierre se penchent sur le berceau de leur bébé qui gazouille joyeusement. Au second plan, Joël (quelques cheveux blancs) et Marianne, tous deux encore un peu plus vieux, observent la scène avec attendrissement. Le bébé s’endort et Anne demande à tous d’éviter les bruits en mettant un doigt devant sa bouche.

Joël : C’est pas bien comme ça, pourquoi le berceau est-il au milieu de la pièce. Il serait mieux dans un coin, Non ?

Anne : Oui, oui, tu as raison, d’ordinaire il est dans sa chambre. Mais aujourd’hui c’est son anniversaire? Comme ça tout le monde peut le voir et l’admirer.

Joël (il n’a pas l’air convaincu. Ironique): Mouais, tu lui as demandé son avis, à lui? Je ne suis pas sûr qu’il apprécie vraiment.

Anne (ignorant cette dernière remarque): Tu as vu, Maman, comme il est mignon. Quand il pleure, c’est vraiment que quelque chose ne va pas, sinon il gazouille tout le temps … Il s’est endormi, il va falloir éviter de faire trop de bruit.

Joël : Tu attends de la visite, Anne ?
… On frappe à la porte. Pierre va ouvrir. Le Commissaire Vigneron entre.

Le commissaire : Salut Pierre. Comment vont les jeunes parents ?

Le commissaire salue de la tête, à la ronde. Son regard est attiré par les portraits des ancêtres.

Le commissaire (s’adressant à Pierre): Dit donc, c’est bizarre on croirait que c’est toi, t’étais-tu déguisé ?

Pierre : Non, c’est mon aïeul, Charles-Henri Saint-Ventoux.

Le commissaire : c’est fou ce qu’il te ressemble

Pierre : Je sais on me l’a déjà dit.

Le commissaire se retourne vers Joël.

Le commissaire : Bonjour, Monsieur Moussaillon. Vous êtes là, ça tombe bien, c’est justement vous que je cherchais. J’étais simplement venu pour dire à Pierre que je souhaitais vous voir. Mais ne vous inquiétez pas il ne s’agit pas d’une convocation de police …
Joël attend sans rien dire.

Le commissaire : Encore une fois, vous aviez vu juste, Monsieur Moussaillon, et je vous dois une fière chandelle. Il y a une semaine, notre terroriste a réussi à se faire la belle. Quand je l’ai appris, je me suis souvenu de ce que vous m’aviez dit, alors on a tendu un piège au bonhomme, dans sa ferme. Il est tombé dedans.  Et heureusement, car derrière le buisson que vous m’aviez signalé, on a trouvé l’entrée d’une cave qui conduisait à un petit réduit bien dissimulé, avec des tas de documents. Il y avait aussi, un relevé de mes déplacements, et un plan marqué d’une croix, dans une petite ruelle, là où je passe tous les soirs, quand je rentre chez moi.
Il y avait aussi des armes, un véritable arsenal. Bref, j’ai bien l’impression qu’il était prêt à me tendre un guet-apens, le lascar. Je ne sais pas vraiment ce qui est vrai dans ce que vous dîtes, mais je dois reconnaître que vous m’étonnez. Si vous avez d’autres visions comme ça, il faudra venir nous…
Il n’a pas le temps de terminer sa phrase que brusquement, le bébé se met à hurler. Tous se tournent vers le berceau. Anne se précipite et prend le bébé dans ses bras. Il a une chevelure abondante pour un bébé, elle est très noire, noire d’encre. Aussitôt dans les bras de sa mère, il se calme et se remet à gazouiller. La vieille horloge se met à battre les heures mais un bruit de mécanique qui se brise vient interrompre le battement du balancier et l’horloge s’arrête.

Anne : Tu as fait un vilain cauchemar mon bébé ? N’aie pas peur, maman est là. Viens voir papa, il est ….

Anne n’a pas le temps de finir sa phrase. Juste à ce moment, le lustre se détache du plafond et écrase le berceau, heureusement vide. Simultanément, dû au choc, le cadre de Célestin et d’Angèle s’est mis légèrement de travers. Joël jette un coup d’œil en direction du cadre qui a bougé. Puis s’approche de son petit-fils.

Joël : T’en fais pas, fiston, tes ancêtres veillent sur toi et te protègent.

Fin de la scène, les lumières s’éteignent.


Conclusion (Chronodège)

Le convoi du Temps Chronodège s’avance.

Chronodège : L’arme de Joël était la vision qu’il a du futur, sa force était son optimisme de croire qu’il n’était pas le seul à disposer de ce don. Cela peut paraître invraisemblable, qu’en voyant dans le futur, l’on puisse modifier le cours du passé et donc vaincre la fatalité du présent. Et pourtant !... Je vous l’avais annoncé, et tout est bien qui commence bien.
Mais, vous en avez été témoin, vous aussi : à cette bifurcation de l’histoire, La violence de ce cataclysme n’a-t-elle pas creusée un vide ? au cours de cet orage, un des acteurs n’a-t-il pas disparu?
Timothée s’est retiré de notre présent, Timothée le descendant de Michèle, la troisième sœur Michalon. Timothée appartient à une autre histoire et il est retourné dans les limbes de la nôtre. Anne était amoureuse de Pierre mais pas de Timothée, qui était devenu un sévère obstacle. Charles-Henri a tenu compte du conseil de Célestin et il n’a pas confié sa lettre à Justin l’ancêtre de Timothée. Il a ainsi évité que celui-ci rencontre Michèle.
Mais ne parlez pas à Joël de Timothée, il vous regarderait avec le regard de l’incompréhension, il vous prendrait pour des fous.
Je ne partirai pas sans vous prévenir contre les papillons et leurs effets. S’il y avait une morale à retenir de cette histoire, surtout pour vous qui êtes aveugles, c’est bien qu’en toute circonstance, il faut rester vigilant aux moindres détails qui pourraient faire bifurquer notre convoi. La prudence est de rigueur car, comme vous l’avez vu, le destin tient vraiment à peu de chose et, comme l’a fort justement constaté Joël, certains hommes du passé nous observent et nous jugent. Et eux, ils ont tout leur temps ! »


FIN


Chapitre 3 : Annexes

Mise en scène

La distribution
- Chronodège : le Conducteur du Temps (Chronos : le temps, Odegos : le conducteur)
- Joël Moussaillon : le rêveur prudent
- Marianne Moussaillon : la femme de Joël
- Le vieux père de Joël
- Anne Moussaillon : la fille de Joël et de Marianne
- Pierre Saint-Ventoux : le fiancé d’Anne
- Julien Vigneron : le Commissaire
- Timothée Garrigole : l’ami d’enfance d’Anne, le collègue de Pierre
- Le chef des terroristes
- les terroristes (figurants cagoulés)
- Le complice emprisonné
- Le gardien de prison (figurant)
- Françoise, l’aide-ménagère du père de Joël (figurante)

Les autres personnages (évoqués et non présents)
- Célestin Moussaillon : l’ancêtre de Joël
- Charles-Henri Saint-Ventoux : l’ancêtre de Pierre
- Angèle Michalon : l’amour de Charles-Henri et de Célestin
- Anicette Michalon : la demi-sœur d’Angèle
- Michèle Michalon : la sœur adoptive d’Anicette et d’Angèle
- Justin Garrigole : ancêtre de Timothée, époux de Michèle Michalon
- Monsieur Dudras : le fonctionnaire de l’état civil
- Josette (amie de Marianne)
- Le bébé, fils d’Anne et de Pierre (une poupée : cris enregistrés)

Les décors
- Le convoi du Temps (scène vide, éclairages multicolores et défilants, grondements sourds)
- Le salon des Moussaillon (âtre et miroir, table avec tiroir et chaise, fauteuil, guéridon avec vase, tableau, deux  portes)
- La chambre des Moussaillon (lit double, tables de nuits)
- Le salon des Saint-Ventoux (lustre, une porte, tableau(x))
- La ferme des terroristes (puits au milieu, haie à droite, corps de ferme avec girouette au fond, au loin paysage avec village)
- La salle d’interrogatoire du commissariat (table, bancs, miroir sans tain, porte)
- La cellule de prison du complice des terroristes

Motivations

Dans le voyageur imprudent de Barjavel, Noël Essaillon retourne dans le passé et tue par mégarde son ancêtre, un grognard de Napoléon au siège de Toulon. Quand l’ancêtre décède, Noël n’existe plus ….
Dans le rêveur prudent, nul paradoxe (enfin presque…) pour une fin heureuse (esthétique et descriptible … voir le paradoxe du voyageur imprudent ci-dessous) mais on voit que le pouvoir de prévoir l’avenir est suffisant pour modifier le passé, pour infléchir le destin. Même si le protocole pour arriver aux mêmes effets est plus complexe puisque sans déplacement temporel, l’intervention d’un acteur du passé est nécessaire et lui-même doit pouvoir  communiquer grâce à ce même don de prémonition, finalement le résultat est le même.

Source d’inspiration (le voyageur imprudent de Barjavel)

     Pierre Saint-Menoux, mathématicien mobilisé dans la « drôle de guerre », est invité par un mystérieux infirme, Noël Essaillon, à prendre part à ses travaux secrets. Le savant qui a découvert comment voyager dans le temps par l'intermédiaire de pilules et d'un scaphandre spécial, veut étudier la destinée de l'humanité par une série d'explorations de plus en plus avancées dans le futur.
     Au plus loin de ses voyages, Saint-Menoux se rend en l'an 100 000 et rapporte ses observations d'un monde totalement transfiguré, où la notion d'individu est balayée au profit d'une société où chaque être œuvre pour le bien collectif.

     Annette, la fille d'Essaillon, seconde les travaux des deux hommes. Un incident coûte la vie au savant, mais des acrobaties temporelles permettent de l'éviter. Le ressuscité perturbé par cette vie usurpée au Créateur décide de mourir néanmoins en laissant à Saint-Menoux la responsabilité de poursuivre les recherches seul. En pleine guerre, sans le savant, Saint-Menoux n'utilise plus le scaphandre que pour son confort personnel ainsi que celui d'Anne, devenue sa compagne.

     En s'approvisionnant dans les années prospères du passé, Saint-Menoux cause plusieurs incidents dont un sérieux qui le livrera prisonnier au siècle passé. Sa promise vient à sa rescousse et le ramène au présent, maintenant marqué par les souvenirs des apparitions du Voyageur Imprudent. 

     Il découvre que ses exploits, relatés dans les journaux d'avant 1914, entraînent l'apparition en 1942 d'ouvrages scientifiques et de romans populaires le mettant en scène et qui n'existaient pas avant que Saint-Menoux n'eût entrepris son voyage. Bien plus, le contenu de ces documents se modifie à mesure que de nouvelles intrusions dans le passé sont effectuées. Il lui semble donc que le temps soit susceptible de plasticité et que tout soit possible.

     Mais un jour, le Diable Vert, par ses intrusions, empêche le mariage des parents de l'architecte Michelet, connu du voyageur, auteur d'un immeuble particulièrement odieux ; à son retour, il n'existe pas d'architecte Michelet, il n'y en a jamais eu, mais l'immeuble est là.
Le soupçon lui vient d'une fatalité mystérieuse qui aurait voulu l'existence d'une telle horreur, d'un déterminisme supérieur qui aurait voulu que les choses soient ainsi et non autrement... Aussi le mathématicien pressent-il que les incidents qu'il a provoqués par ses interventions retentissantes n'affectent que les destinées individuelles, mais jamais les déroulements historiques.

     Pour en être sûr, il envisage de tuer Napoléon au siège de Toulon, alors qu'il n'est encore que lieutenant, pour constater si un autre homme se lèvera pour accomplir l'histoire. Dans son dessein qu'il a gardé secret pour ne pas alarmer Anne, il tue par mégarde un garde qui se sacrifie pour sauver celui qui n'est pas encore empereur. Or ce garde se révèle être un ancêtre de Saint-Menoux. Ce dernier entre dès lors entre dans un cercle de paradoxes temporels, d'existence et de non-existence : ayant tué son ancêtre, il n'est pas né pour le tuer, donc son ancêtre n'est pas mort, donc Saint-Menoux est né, pour tuer son ancêtre, et ne pas naître, etc, etc...

     Dans le Rêveur prudent je n’ai pas cherché à parodier le voyageur imprudent, l’histoire n’a rien à voir. Ce n’a été qu’une source d’inspiration concernant l’aspect paradoxale et plastique du temps, mais surtout en se passant de tout déplacement temporel.