« Cigarette » par Cleste

Cigarette

Je revenais de chez mon oncle quand je l'aperçus, là-bas, sur le trottoir d'en face, et mon cœur s'emballa. Elle sortait d'un magasin avec ses amies, les bras chargés de sacs en tout genre remplis de vêtements. S'il y avait bien une chose qui la préoccupait, c'était sans nul doute son image. Elle prenait grand soin d'elle-même et je dois dire que cela lui réussissait tout à fait. Car, nul ne pouvait le nier, elle était belle. Fine et élancée, mince sans être maigre, elle avait un visage doux, les yeux verts, couleur de l'espoir, et une chevelure rousse, si longue et si brillante qu'on y aurait pu trouver à coup sûr non pas un mais deux hémisphères au moins. Tandis que je la dévorais du regard, elle s'approchait d'une vieille dame, et avec un délicieux sourire sur le visage, elle l'aida à traverser la rue. Accompagnée de ses amies, elle alla s'asseoir sur un banc non loin de moi, et je l'entendis rire.

- " Ca y est, j'ai fait ma bonne action du jour ! "

Généreuse sans l'être trop. Mais après tout, la générosité n'est-elle pas une forme d'égoïsme ? Ne rend-on pas service à quelqu'un que pour s'octroyer le plaisir que l'on ressent lorsque l'on voit les gens heureux ?

Elle ouvrit son sac à main et en sortit une cigarette qu'elle alluma. Je la reconnaissais bien là : une petite touche de rébellion dans le conformisme que la société nous poussait tous à adopter. Il n'y avait qu'à voir les vêtements qu'elle portait : flambants neufs et suivant en tous points ce que l'on appelait "la mode". Elle faisait partie malgré elle de ce moule dans lequel nous étions presque obligés d'entrer. Et elle vivait certainement l'action de fumer comme un échappatoire, une manière bien à elle d'envoyer sur les roses cette société qui l'étouffait. Ses parents auraient certainement fait une syncope s'ils l'avaient appris, et c'était probablement de cette idée que provenait le plaisir qu'elle ressentait chaque fois qu'elle allumait une cigarette. Le plaisir de l'interdit, les vapeurs du danger qui enivraient à la fois son corps et son esprit. Une idée de carpe diem que nous avons tous, enfouie quelque part en nous, et qui la rendait si attachante. L'ironie de la chose, c'est que le petit rouleau de papier qui se consumait petit à petit, c'était comme pour la représenter, elle, rongée malgré les apparences par cette société consommatrice qui la consumait de la même manière, et, parfois, elle s'imaginait être la fumée légère qui s'évadait par ses douces lèvres écarlates.

Elle se releva du banc et secoua sa jupe que le banc avait pliée disgracieusement. Elle avait la tête haute et marchait d'un pas sûr qui lui donnait l'apparence d'un être fier de soi-même, mais je savais qu'au fond d'elle, elle était comme nous tous, fragile et confuse, apeurée par la vie qui l'attendait dans ce monde incertain. Elle ne s'en rendait certainement pas compte elle-même, et pour pallier à ce mal-être inconscient, elle était parfois insouciante, ne s'avisant pas des dangers qui l'entouraient. Je savais qu'elle se rendait parfois dans des lieux peu fréquentables et l'idée qu'il lui arrive quelque chose me terrifiait. J'aurais aimer retrouver l'audace de lui parler, la mettre en garde et la responsabiliser un peu, mais l'idée même de pouvoir lui dire bonjour me semblait hors de propos. Je pensais que nous n'étions plus du même monde, elle était populaire, connue et entourée d'amis, tandis que j'étais seule, timide et renfermée sur moi-même. C'était la jeune fille typique de notre vingt-et-unième siècle, et moi je n'étais plus rien comparée à elle ; qui ne se souvenait sûrement même pas de mon existence. Et pourtant, nous avions été proches, lorsque nous étions enfants, nous prenions notre goûter ensemble et nous jouions à la dînette, comme les meilleures amies du monde. Mais nous avions toutes les deux grandi et pris des chemins différents, ainsi allait la vie.

Pourtant, je ne savais que trop bien ce que signifiaient ces papillons qui voletaient dans mon estomac chaque fois que je la voyais. J'aurais à cette époque tout donné pour passer à nouveau ne serait-ce qu'une seule journée en sa compagnie, mais je m'étais depuis longtemps faite à l'idée que c'était  désormais impossible.