« La Cour des Ombres - Tome 1 : La Guerre des Âmes » par MayaS

La Cour des Ombres - Tome 1 : La Guerre des Âmes

Chapitre 1 : Prologue

La silhouette encapuchonnée qui se dresse au dessus du vide observe la ville sous ses pieds. Une étendue de toits qui n'attendent qu'elle, un chemin tout tracé vers sa prochaine victime. La lettre noire bordée d'or luit doucement dans sa main, attendant d'être ouverte pour énoncer sa sentence. Le bruissement de sa cape est le seul bruit que l'on peut entendre dans le silence de la nuit. Une cape noire brodée de rouge, une cape qui lui prend tout le corps, qui ne laisse rien deviner de ce qui s'y cache. La lune pointe alors le bout de son nez au travers des nuages, et éclaire les tuiles d'obsidiennes des maisons bourgeoises des quartiers riches. La silhouette prend cela comme une invitation et s'élance dans les airs. Elle retombe souplement sur le premier pavé de son chemin, effrayant un chat de gouttière posé là. Silencieusement, elle marche jusqu'au bord du toit et saute sur le suivant. Elle continue ainsi, corbeau parmi les ombres, sous la pâle lumière des étoiles. Soudain elle se fige. Elle est arrivée. Tel un facteur appliqué, elle observe le nom écrit en lettre d'or, d'une fine écriture stylisée, et cherche la bonne maison. Quand elle la trouve, un fin sourire étire ses lèvres bien dessinée et la silhouette pénètre dans la demeure. Elle monte les escaliers, tranquille, silencieuse. Elle pousse une première porte sans admirer les tableaux de maîtres et les mosaïques aux murs. Mais ce n'est pas la chambre de celui qu'elle recherche. C'est celle d'un enfant, blond, un petit ange au visage d'ivoire. Sans le réveiller, elle ressort, et pousse la seconde porte. La chambre des parents. Chacun d'un coté du lit, ils dorment profondément. La femme à droite, dans sa chemise en flanelle bleue, avec ses longs cheveux bruns et son visage ridé trop vite ; et l'homme, à gauche, dans une tenue de nuit assortie, la méchanceté se lisant sur son visage endormis. Colin Standford. Le nom sur la lettre. La silhouette s'installe alors confortablement dans un des fauteuils crapauds qui meublent la pièce et sort un couteau d'une de ses poches. Le reflet argent de la lame accroche quelques rayons de lune, égayant la pièce de rubans de lumière. L'assassin, car c'est bien ce qu'il est, soupire d'ennui. L'homme ne devrait pas tarder à s'éveiller, sinon, il le tuera dans son sommeil. Le Maître voulait cependant que ses ennemis sachent pourquoi ils étaient morts. Des fois, il envoyait les plus jeunes des Bourreaux, sa milice secrète, déposer les lettres de condamnation à mort dans la maison des victimes, puis il attendait deux ou trois nuit avant de l'envoyer, lui ou quelqu'un d'autre... Ils étaient au nombre de treize. Les Treize Bourreaux. Les Chiens du Maître. Tout à ses réflexions, l'assassin ne voit pas l'homme entrouvrir les yeux. Ce n'est que quand il se redresse brutalement en cherchant de quoi se défendre qu'il le voit. Alors, le même sourire étire ses lèvres, un sourire de prédateur, perfectionné depuis sa plus tendre enfance. L'homme gémit, l'ombre se lève et brandit la lettre. Elle ouvre délicatement le papier, et commence à déclamer, comme s'il fut s'agit d'un poème, les derniers mots que l'homme entendrait jamais. Terrifié, il gémit, supplie l'assassin de lui laisser la vie sauve. Mais la sentence est tombée. Agacée par le bruit, la femme se retourne et siffle à son homme de se taire. Les mots sont coupés dans sa gorge quand elle voit l'ombre. Elle tente de hurler, mais l'assassin est plus rapide. Dans un tourbillon de tissu noir, il se retrouve à califourchon sur la malheureuse, le doigt sur ses lèvres. Elle hoche la tête en déglutissant. L'assassin lui sourit, et les yeux de la femme s'écarquille de terreur et de surprise. Car la lune se reflète sur le visage de celui qui prendra la vie du père de son fils ce soir. Mais elle ne dira jamais son nom, de peur de mourir à son tour. L'ombre le sait. Doucement, presque tendrement, elle se tourne vers sa victime, recroquevillée dans un coin, tremblante, une odeur âcre s'échappant de son corps. Sueur, urine, peur, et plus tard sang, le quotidien de l'ombre qui ne relève même plus les relents amers des corps humains. Elle s'avance, silencieuse, et l'éclat du petit poignard silencieux fait frémir l'homme devant elle. L'assassin fait tournoyer un instant la lame, avant de la planter dans le cœur de sa proie. Un geste sûr, rendu souple et presque beau, par des années de pratique. Un râle discret s'échappe de la gorge de l'homme. Il ne mourra que dans quelques minutes, une vingtaine peut-être. Mais malgré ça, personne ne pourra le sauver, car les soins seront administrés trop tard : si les médecins enlèvent la lame, il mourra sur le coup. L'ombre connaît son travail. Le Maître lui a ordonné vingt minutes d'agonie, l'homme aura vingt minutes d'agonie. Plus jeune, mesurer le temps lui était plus difficile, mais il avait pris la main depuis... Un bruit de porte lui fait tourner la tête. Encore ensommeillé, un petit garçon tenant une peluche aussi grande que lui pénètre dans la pièce. La mère se précipite alors vers lui, le prend dans ses bras et lui chuchote que tout va bien. Il se fige, sans comprendre pourquoi. Protégeant son enfant, la femme se met à genoux devant l'assassin et le supplie de les épargner. Pour toute réponse, l'ombre lui lance la lettre. En lettre d'or, deux mots : Colin Standford. Quand la femme relève les yeux, l'ombre a disparut.


Chapitre 2 : I

          Les premiers rayons du soleil viennent me chatouiller le nez, et je me ramasse sous ma couverture moelleuse en grognant. C'est trop tôt... Un bruit d'eau me fait dresser l'oreille, quelque part sur ma gauche. Le bruit, pas mon oreille. Je m'extirpe difficilement de mon lit, balançant mes longues jambes blanches par dessus le matelas. La chambre est encore plongée dans cette semi-obscurité qui caractérise l'aube naissante. Je soupire, repoussant mes longs cheveux noirs corbeaux de devant mon visage. Ils coulent dans mon dos en longues mèches ondulées et désordonnées, épaisses et lourdes. Je me passe les mains sur le visage avec lassitude, puis je pose les pieds dans la moquette. Oui, dans la moquette, parce qu'elle est tellement profonde qu'une fois, j'ai perdu un stylo dedans. Imaginez la galère... Je vais ouvrir les volets et laisse l'air vivifiant de ce matin d'hiver terminer de me réveiller. J'aime cette saison, parce que la neige ne va pas tarder à tomber et à recouvrir les champs qui s'étendent autour de l'école. Je suis en internat à La Cour des Ombres, l'une des neuf écoles qui forment les Chasseurs de Démons, la meilleure de toute. Je ricane intérieurement. La meilleure... Puis je me reprends et vais choisir mes vêtements. Le placard coulissant grince un peu quand je l'ouvre et révèle mes habits très... variés. L'école impose un uniforme, et mon statut de Sixième cycle me permet uniquement de choisir mes chaussures. Remarquez, je n'ai jamais mis les souliers vernis qu'impose le code vestimentaire mis en place à partir du Premier cycle... J'attrape une jupe violette à motif écossais, une chemise blanche, des chaussettes montantes et un ruban assorti à ma jupe. La porte de la salle de bain attenante à la chambre s'ouvre alors, laissant passer mon « colocataire », uniquement vêtue de son pantalon d'uniforme, encore ouvert. Son corps mince et musclé à la perfection est encore un peu humide, il tient une serviette à la main, ses cheveux noirs gouttant sur ses épaules. Jar relève la tête vers moi quand il entend le grincement de l'armoire qui se referme, et il me sourit. Je lui tire la langue en réponse, et passe à côté de lui en déposant un léger baiser sur sa joue. Jar Otonashi est mon Partenaire de Chasse depuis l'âge de quatre ans, et je le connais mieux que moi-même. Je fais entièrement confiance, et l'Ange seul sait qu je n'accorde pas ma confiance à n'importe qui... Mais notre lien est plus fort qu'un contrat de Partenariat. Non pas que nous l'ayons déjà signé, il faut attendre la fin de nos études pour cela, mais je sais qu'il sera mon Partenaire. Nous signerons ce contrat dans cinq ans, après avoir obtenu notre diplôme. À la fin de cette année, nous choisirons l'école dans laquelle nous voulons terminer nos études. Je pense à tout cela en m'habillant, puisque, aujourd'hui, nous avons une séance d'orientation. Je brosse mes longs cheveux d'ébène avec des gestes brusques afin d'enlever les derniers nœuds, puis je prends deux petites mèche, de chaque côté, et les tresses pour les rejoindre derrière ma tête avec le ruban. Ce n'est pas grand chose, mais ça à le mérite de dégager un peu mon visage et me permettre d'y voir quelque chose. J'observe le résultat final dans le grand miroir en pieds de la salle de bain. Je suis grande et mince, 1 mètre 76 pour 56 kg, je porte de magnifiques bottes en cuir noirs lacées de violine. Ma jupe est retroussée et m'arrive bien loin au-dessus du genou, et ma chemise blanche n'est pas entièrement boutonnée, la cravate violette des Sixième cycle attaché afin de dire que je la porte. Je n'aime pas avoir quelque chose de serré contre la gorge, j'ai l'impression d'étouffer. Et puis, je n'ai pas beaucoup de poitrine, alors autant mettre le peu de mes atouts en valeur... Je souligne mes yeux bleu d'un trait d'eye-liner et je mets une touche de gloss, avant de sortir de la salle de bain pour rejoindre Jar, qui a enfin trouvé sa chemise. Il est assis sur son lit défait, en train de lacer ses chaussures. Je lui ébouriffe les cheveux en passant et il proteste pour la forme. Je suis la seule qui ai le droit de faire ça. Je suis la seule à pouvoir faire pas mal de trucs, d'ailleurs... Comme l'insulter, le frapper, lui tirer la langue, lui voler ses affaires en cours... Personne d'autre n'ose le faire, même pas Peter Otonira et Raven Walle, deux de nos plus proches amis. La tête constamment renfrognée de mon partenaire y est sans doute pour quelque chose... J'attrape mon sac de cours et me pose contre la porte pour l'attendre. 

          
  Je pose une quatrième tranche de pain sur mon plateau, en équilibre précaire sur mon genou. J'ai beau être grande pour mon âge, je suis toujours trop petite pour atteindre les gâteaux posés en haut de la cantinière. Jar m'observe sans broncher, une lueur de malice dans ses yeux émeraude. Je réussis enfin à attraper l'assiette de cookies qui me faisait de l’œil et jette un regard mauvais à mon partenaire. Ça l'amuse... Une fois mon choix terminé, j'aperçois Peter et Raven à l'autre bout de la cantine, qui me font signe. Je zigzague entre les tables pour aller m'asseoir avec eux, m'affalant plutôt que m'asseyant sur la chaise. En attendant que Jar arrive, je trempe un de mes cookies dans mon bol de lait et mord dedans, fermant les yeux pour mieux apprécier sa saveur. Je sens la présence de Jar derrière moi, et décale ma chaise pour le laisser passer. Il pose son plateau à côté du mien et commence à manger, tandis que je commence à échanger quelques plaisanteries avec Peter.

- Dis-moi Princesse, tu n'aurais pas pris quelques kilos récemment ? Non parce que vu comment tu manges, ça ne m'étonnerais pas...

- La ferme Peter, sois pas jaloux de ma taille de mannequin !

- C'est bien dommage qu'il n'y ait que ta taille qui te permette de faire mannequin ma belle, parce que niveau grâce et délicatesse, c'est pas ça...
Il ricane tandis que je me renfrogne. Très drôle... Pour se faire pardonner, il me file un cookie. Je mange énormément, c'est vrai, mais je suis de nature à pouvoir avaler six parts de gâteaux au chocolat sans prendre un seul gramme. Nous discutons encore un peu, puis la sonnerie nous invite à nous rendre en cours. Je me lève en riant à une blague de Peter et me retourne pour lui répondre. Ce faisant, je bouscule une jolie fille aux longs cheveux châtains moirés. Ann-Liese Jones, la fille d'un nobliau travaillant pour un membre éminent du Conseil. Notre pays est dirigé par le Haut Conseil des Quinze, qui rassemble les chefs des quinze plus grandes familles de nobles, plus le Maître du Conseil des Neuf Cour. J'ai toujours pensé qu'on aurait du l'appeler le Haut Conseil des Vingt-quatre, mais c'est vrai que ça sonne moins bien. Ann-Liese me déteste profondément, depuis toujours. Je n'ai jamais su pourquoi, mais je n'ai jamais rien fait non plus pour que ça change. Alors ça n'a fait qu'empirer... Elle pousse un cri digne de la meilleure des chanteuses d'opéra tandis que je m'échappe en vitesse, une grimace sur les lèvres. Oups... Jar m'attend à la sortie du self en secouant la tête. Il se détourne et commence à avancer dans le couloir qui nous emmènera jusqu'à notre salle sans m'attendre. Je lui crie de m'attendre et il me fait signe de la main. Je le rattrape en courant et trébuche, lui agrippant le bras pour ne pas tomber. Il me jette un de ces regards condescendant dont il a le secret et ironise :

- Comment une Chasseresse aussi douée que toi peut-elle être aussi maladroite...
Je hausse les épaules et nous accélérons le pas.

        La porte de la salle s'ouvre sur un joyeux bazar. M. Glades entre et lève les mains pour demander le silence. Nous nous taisons et nous penchons sur nos tables, attentifs. Je pose ma tête au creux de mes mains. Jar et moi sommes assis dans le fond, comme d'habitude, près du mur. M. Glades nous observe un instant, pose son ordinateur sur le bureau, l'ouvre, le branche et nous salue à la manière des Chasseurs, le poing gauche tapant dans la paume droite, légèrement incliné. Nous lui répondons ensemble. Satisfait, il se tourne vers le tableau, sur lequel est projeté le diaporama d'orientation. Il commence alors son petit speech :

- Bien ! Mes chers élèves. Vous êtes maintenant au milieu de votre année de Sixième cycle, et il va être temps de commencer à réfléchir à ce que vous voulez faire l'année prochaine. Cela fait bientôt dix ans, douze pour les plus vieux d'entre vous, que vous avez commencé votre formation de Chasseurs. Ici. À la Cour des Ombres. Aujourd'hui, il vous faut choisir : aller vous continuer à étudier ici, ou partir dans l'une des autres Cours ? Pour vous aider, je vais vous les présenter. Mais avant, je vais vous dire ce que l'école pense de vous, et ce que vous pouvez prétendre à demander. Mlle Anna Barrete ! Bon élément, mais il faut vous concentrer dans les matières scientifiques et les runes. M. Eddie Belles ! Attention a vos manières...

La voix du professeur s'estompe peu à peu tandis que je repense à mon parcours. Je me suis déclarée à quatre ans, chose rare, puisque la plupart des enfants se déclarent à six ou sept ans. Les enfants qui se déclarent sont automatiquement envoyés dans l'une des Neuf Cours, et y reste jusqu'à l'obtention de leur diplôme, après cinq à sept Années et six Cycles, au cours desquels on leur dispense le même enseignement, peu importe les Cours. Mes sept Années durant, j'ai perfectionné mon pouvoir surpuissant, pouvoir qui me permettra, une fois Chasseresse, de me défendre contre les Démons. Évidemment, nous apprenons aussi plusieurs techniques de combat, et nous suivons des cours comme n'importe quel enfant. Ensuite viennent les Cycles. Six en tout, pendant lesquels nous apprenons les runes, le maniement des armes, et aussi à nous battre contre des Démons. A l'issu de ce cycle, l'année de nos dix-sept ans, nous choisissons une Cour, dans laquelle nous nous spécialisons, et pour laquelle nous devrons travailler le reste de notre vie. Certains d'entre nous sont plus spécialisés dans certains types de runes, ce qui fait qu'ils ne peuvent prétendre à toutes les Cours. Moi je le peux. Jar aussi. Peter peut en avoir huit, et Raven sept. Notre Cour est spécialisée dans les runes sombres, et les Chasseurs qui en ressortent diplômés sont les meilleurs, mais aussi les plus brutaux. Notre Maître est le chef de l'Ordre des Neuf, qui réunit les neuf Maîtres, afin d'équilibrer les énergies de notre monde. Il y a neuf Cours, spécialisés dans un domaine différent : la Cour des Ténèbres est spécialisée dans les runes interdites – oui on peut les utiliser, mais seulement si on s'entraîne énormément avant... ; la Cour des Ombres, dirigée par Maître Thomas, spécialisée dans les runes sombres ; la Cour du Crépuscule est spécialisée dans les techniques de combats magiques ; la Cour de l'Aube forme d'excellents exorcistes ; la Cour des Cieux est spécialisée dans les runes elfiques ; la Cour des Anges est réputée pour toujours rester neutre, ce qui fait de très bons médiateurs pour les conflits ; la Cour de la Lune chasse les Démons Nocturnes, celle du Soleil, les Diurnes, et la Cour des Étoiles forme de très bons devins. Ainsi, chaque Cour à ses avantages et ses inconvénients, mais chacune est indispensable : tous les chasseurs peuvent tuer n'importe quel type de Démons, même si cela varie selon notre puissance et notre talent, mais les Chasseurs de la Lune vaincront plus facilement un Démon Nocturne qu'un Démon Alpha, puisqu'ils sont familiarisés avec les différentes manières de vaincre ce type de Démon. Je ne sais pas quelle Cour je vais choisir, mais je suis bonne partout, alors j'aurais un large choix...

- Maya Shizubaki !

La voix de M. Glades me ramène brusquement à la réalité. C'est mon tour. Je l'écoute vanter mes mérites, un sourire contrit aux lèvres. Je ne suis pas entièrement responsable de tout ça: j'ai eu un entraînement impitoyable, encore plus que celui des autres.

- Vous êtes notre meilleur élément cette année, et cela faisait longtemps que je n'avais pas vu un Chasseur aussi doué. Vous êtes née pour ça, aussi vous conseillerais-je de bien réfléchir à votre nouvelle Cour, sans vous cacher que je préférerais que vous restiez ici. Vous pouvez aller n'importe où ma chère ! Vos capacités sont incroyables, et je ne pense pas que vous soyez à votre maximum ! Ne vous retenez pas ! Votre potentiel fait de vous une Chasseresse de choix, qui pourrait même rivaliser avec certains Bourreaux ! 

Le silence se fait. Mon sourire s'efface. Mes camarades baissent les yeux, et M. Glades se rend compte de sa bourde. Il marmonne de vagues excuses et passe au nom suivant, non sans jeter un regard effrayé autour de lui. Les Bourreaux sont les treize Chasseurs les plus puissants de chacune des Neuf Cours. Ils sont la police secrète du Maître de l'Ordre, Maître Thomas actuellement... Personne ne sait qui ils sont. Nous connaissons le nom de certains, mais pas leurs visages. Les Bourreaux font peur, ils terrifient même. Maître Thomas n'est pas tendre avec nous, mais certaines rumeurs chuchotées dans les coins des neuf Cours assurent qu'il est pire avec eux. Le plus puissant d'entre eux, le Chasseur le plus puissant, le plus talentueux, le plus sanguinaire que le monde est jamais connu, pire que Maître Thomas, c'est Bloody Scythe. On ne prononce pas son nom, de peur qu'il nous entende et viennent nous tuer dans notre lit. C'est stupide, je sais, parce que les Bourreaux n'agissent que sur ordre du Maître, mais c'est comme ça. Avec un frisson, je me concentre sur ce que dis le professeur, avant de songer à d'autres choses, plus ténébreuses, plus dangereuses... La main de Jar se glisse dans la mienne, qui me paraît glacé. Je m'agrippe à cette bouée de sauvetage providentielle, l'estomac noué.


Chapitre 3 : II

          
  Les poings serrés, je frappe pour la millième fois au moins dans le sac de sable pendu devant moi. La sueur me coule dans le dos, et j'essuie d'un geste ample mon front trempé. Je suis entièrement concentrée sur ce sac de sable, frappant encore et encore au même endroit. Le cour de sport est mon préféré. Quatre heures par jour, plus six heures le samedi, et l'accès en libre service aux différentes salles de combats tout le temps. Je passe la majorité de mon temps libre ici, ou à étudier avec mes amis. Mes bras me brûlent, mes poings sont enroulés dans des bandelettes de tissus blanches qui les empêchent de s'écorcher. Il m'arrive parfois de passer la nuit à taper dans un sac de sable, de ressortir de là les mains en sang, afin d'empêcher mes cauchemars de me rattraper. Bon, évidemment, je suis moins réactive la journée... Je lance un dernier coup de pieds retourné au sac, le projetant sur le côté, très près de la tête de Peter. Il me lance un regard courroucé, auquel je réponds par un sourire d'excuse. Le Moniteur, c'est comme ça qu'on l'appelle, siffle alors bruyamment, nous signifiant que l'échauffement est terminé. Je lisse ma longue tresse en un geste machinal, et vais m'asseoir près de Jar. La transpiration a plaqué ses mèches sur son front, mais elle a aussi collé son T-shirt à son corps, digne d'un mannequin... Plus de la moitié des filles de cette Cour sont amoureuse de lui. Actuellement, il est célibataire. Depuis pas mal de temps d'ailleurs, sa dernière copine datant du Quatrième Cycle. Je m'adosse à son épaule et pose ma tête contre son cou. Quelques-uns de mes cheveux lui chatouille l'oreille, et je me détends en soupirant. Le Moniteur nous annonce qu'aujourd'hui, nous allons travailler nos lancers. La plupart de mes camarades râlent de mécontentement. Les lancers, ce n'est pas mon activité favorite, et parmi toutes celles que nous faisons, c'est une des moins intéressante. Pour les meilleurs, elle est ennuyeuse, et pour les moins bon, elle est fastidieuse. Le Moniteur lève la main pour nous faire taire et commence à expliquer l'exercice :

- Bien. Les examens de fin d'année approchent, et certains d'entre vous sont toujours incapables de lancer un couteau correctement. Pour ceux-là, ce sera une séance normale, jusqu'à ce que vous ayez réussi à me mettre les vingt couteaux dans la cible, bande d'incapables ! Pour les autres, les mannequins de paille vous attendent. Vous savez quoi faire ! Un chacun, et je ne veux pas de coups ailleurs que sur le vôtre ! Exécution ! 

Nous nous levons prestement et nous séparons en deux groupes. Je vais jusqu'à un mannequin d'environ deux mètre, qui représente un Démon du Six. Ils ont une forme légèrement humanoïde et émettent quelques sons sifflants de temps à autre. Les Démons sont répartis en treize cercles, le premier étant le plus faible, plus trois catégories de nobles, les Alpha, les Oméga et les Silver. Aucun Chasseur n'a jamais combattu de Silver : ce sont des sortes de Dieux, nous savons qu'ils existent, mais nous n'en avons jamais vu. Les Oméga descendent très rarement, le dernier, c'était il y a plus de dix mille ans. Quant aux Alpha, il faut trente Chasseurs pour en venir à bout. La dernière fois qu'on en a vu un, c'était il y a bientôt trente ans. Il a fait des centaines de morts. Avant que deux Chasseurs courageux ne l'arrête, perdant la vie au passage.

          
Je fixe le mannequin en essayant de me reconcentrer. Je me place devant lui, les pieds bien au centre de la plaque d'environ deux mètres sur trois, qui se mettra à bouger quand je commencerais à m'entraîner. Mes camarades font de même, et le Moniteur siffle un grand coup en appuyant sur un bouton noir. Des parois transparentes se mettent en place autour de nous, nous séparant les uns des autres, et un reposoir s'élève pour chacun des combattants. Il contient une trentaine de couteaux bien aiguisés, que nous devons planter dans nos mannequins respectifs. Je tends le bras pour en saisir un et le soupeser. Il est bien équilibré, sa lame affûtée brille d'un éclat mortel. J'en prends un deuxième, dans ma main gauche, et je me mets en position. Le but est de mettre le moins de temps possible. Ici, comme partout, je ne peux pas me donner à fond, de peur que mes instructeurs se rendent compte de mes véritables capacités. Ils risqueraient alors de comprendre que je suis meilleur que ce que je laisse paraître, et ils risqueraient de me soumettre à un test pour devenir Bourreau. Ce que je ne veux absolument pas. Je mets donc une partie de mes réflexes de côté. J'aurai pu essayer de paraître beaucoup plus nulle que je ne le suis, de me situer dans la moyenne. Mais le Maître m'avait déjà repérer, donc je suis obligée de faire comme si j'étais tout juste assez bonne pour ne pas devenir un Bourreau. Je ferme les yeux pour me concentrer. La plaque commence à bouger sous mes pieds, et je resserre ma prise sur les couteaux. Un. Deux. Trois. 

 

          
     Je laisse l'eau chaude ruisseler entre mes reins, détendre mon corps courbaturé. La journée s'est terminée sur une note positive, puisqu'il y avait du gâteau au chocolat à la cantine. Nous sommes tous montés nous doucher. Après ça, nous avons quartier libre. En général, nous nous retrouvons dans la salle commune jusqu'à l'heure du couvre-feu. J'offre mon visage à la cascade qui sort du pommeau de douche, les yeux fermés pour mieux sentir mes muscles se relâcher. Une fois propre, j'enroule mon corps dans une serviette trop courte, mes longs cheveux dégoulinants jusqu'en bas de mon dos. Je jette un œil dans le miroir embué, et l'image qu'il me renvoie me regarde tristement. Je soupire et sort de la salle de bain, laissant une série d'empreintes mouillées sur le sol. Jar est étendu sur son lit, un bras derrière la tête, l'autre tenant un livre à la couverture brillante et neuve. Il l'abaisse en me voyant, et son regard court sur moi comme si il ne me voyait pas. Il a l'habitude de me voir en petites tenues, c'est d'ailleurs le seul qui m'ait jamais vu en sous-vêtement. Alors ma serviette collée, épousant le peu de courbes de mon corps, ça ne lui fait absolument rien. En enfilant un jean moulant, je me tourne vers lui :

- Dis-moi, Jar, tu sais ce qu'est un T-shirt quand même ?

- Et toi, une serpillière j'imagine ?, me répond-t-il sur le même ton.

En effet, il ne porte pas de haut, exposant sa fine musculature aux yeux de tous. Enfin, tous... à mes yeux quoi. Je souris en secouant la tête et attrape un soutien-gorge en dentelle noire.

- Très drôle...

- Maya...

Soudain sérieux, il me fixe bizarrement.

- Oui ?

- Quelle Cour est-ce que tu va choisir ?

Il a l'air préoccupé. Je sors la tête de ma tunique, termine de l'enfiler et vais m'asseoir près de lui. Ses mains se mettent machinalement à tresser une mèche de mes cheveux, geste qu'il a quand il est nerveux. Il murmure un sort et l'eau s'évapore de mes mèches comme par magie. Enfin, oui, par magie. J'attrape une brosse et me mets à les coiffer, en lui laissant sa tresse. Ses beaux yeux émeraudes me fixe, comme si il avait deviné que je ne lui disait pas tout. Je raffermis ma voix pour lui répondre.

- On en a déjà parlé Jar. Dans la même que toi, évidemment ! Pourquoi cette question ?

- Je... J'ai entendu M. Glades parler avec le Moniteur. Ils disaient que ton cas était assez compliqué... Que toi même tu ne savais pas...

Je détourne les yeux, mais pas assez longtemps pour qu'il se rende compte qu'il a raison. Je lui souris, en lui ébouriffant les cheveux :

- Jar, j'ai dis que j'irais avec toi, et c'est ce que je vais faire, d'accord ?

- Tu le jures ?

- Juré !

Il paraît soulagé. Je l'ai rarement vu comme ça, sans son masque d'arrogance et de détachement habituel. Même avec moi, il se laisse un peu aller, mais jamais autant. Le cœur serré, je repose la brosse et me blottie contre lui. Il me serre dans ses bras et pose sa tête contre la mienne. J'entends son cœur battre, un peu vite, et me dis qu'il a du lui falloir une sacré dose de courage pour me poser cette question. Jar ne laisse pas ses émotions le dominer facilement, et quand il le fait, il a toujours peur de ce que les autres pourraient faire avec ce qu'il leur a donné. Je ferme les yeux et me laisse bercer par ce cocon de sécurité qui me rassure depuis mon enfance, par ce garçon à qui je mens comme une arracheuse de dent. Je ne le regarde pas, pour ne pas qu'il voit la culpabilité dans mes yeux. Il ne me reste plus qu'à espérer qu'il choisisse la Cour des Ombres pour la suite de ses études. Parce que je ne veux pas le perdre.


Chapitre 4 : III

          
Après notre petite discussion, Jar et moi avons rejoint Raven et Peter dans la salle commune. Je suis assise sur l'accoudoir du fauteuil de Peter, les regardant jouer aux cartes. Je me suis faite éliminer au premier tour... Mon regard erre dans la salle commune, passant sur les visages familiers de mes camarades de Cycle, et allant se perdre dans la masse nuageuse dehors. Un orage se prépare... Mon attention est soudain attirée par un bruit de bousculade. Des cris joyeux résonnent dans la salle, tandis que Sara Abe's et Akira Down se précipitent vers nous. Ils ont treize ans, et ils sont en deuxième Cycle. À la fin de l'année, ils passeront en troisième Cycle, si tout va bien. Ils m'aiment beaucoup tous les deux, au grand damne de Peter qui déteste les enfants. Mes deux petits anges s'arrêtent en soufflant près de moi, les joues rouges et les yeux brillants :

- Orassei (1) ! Orassei ! Tu ne vas jamais croire ça !

- Tais-toi, Akira ! C'est moi qui l'ai vu d'abord !

- Bah vas-y, parles alors !

Sara lui tire la langue et ils commencent à se chamailler. Peter lève les yeux au ciel, et moi, j'éclate de rire. Les deux enfants se taisent soudain, leurs yeux interrogatifs levés vers moi.

- Quoi ?, font-ils en cœur.

- Rien... Allez-y, qu'est-ce qu'il se passe ?

Ils se jettent un coup d’œil complice et me traînent jusqu'au poste de télévision écran plat qui orne le mur de la salle commune. La présentatrice se tient devant une grande plaine dont le fond se perd dans la brume, ses lèvres remuant sans bruit. Les Landes derrières elles sont illuminées d'aurores boréales, magnifiques mais inquiétante. Je fronce les sourcils et fais un geste de la main. La télécommande vient docilement s'y poser et j'appuie sur la touche son. La voix aiguë de la journaliste retentit dans toute la salle, et je sens Jar s'affaler dans un fauteuil derrière moi. Je recule et vais le rejoindre, reprenant ma place fétiche, sur l'accoudoir. Sara et Akira s'adossent au fauteuil, attentifs.

« … rores boréales sont un phénomène très rare. Plusieurs spécialistes se penchent sur la question, et nous sommes toujours en attente d'une réponse du Haut Conseil. Nous ne savons toujours pas, aujourd'hui, pourquoi ces flammes illuminent le ciel des Landes, si loin du Nord et de ses sommets enneigés. C'était Stéphanie Brown, pour la chaîne Nation.

- Merci Stéphanie pour ces précisions. Passons maintenant au prochain titre. »

Je me laisse aller contre le dossier en réfléchissant. Des Boréales dans les Landes, ça n'annonce rien de bon. Des chasseurs vont sans doute être mobilisés pour sécuriser le périmètre. En relevant les yeux, je croise le regard inquiet d'un jeune homme, grand, fin, les cheveux en bataille, adossé au mur, les bras croisés sur son torse. Jack Sheepard. Il est en Sixième Cycle, mais pas dans ma classe, et passe son temps à me tourner autour. Il me fixe, et une certaine tension s'installe entre nous. Il sait à quoi je pense, il en est arrivé aux mêmes conclusions. Soudain, il me fait un clin d’œil, rompant le charme. Je secoue la tête, exaspérée. Je jette un regard à Jar, mais il n'a rien vu, trop obnubilé par ce qu'il voit à l'écran. Intriguée, je regarde les images qui défilent et aperçoit une belle demeure, aux murs blanc cassé, dans le style victorien. La journaliste se met alors à parler.

« C'est ici qu'hier soir s'est joué une immense tragédie. Aux alentours d'une heure du matin, un intrus a pénétré dans la maison, se rendant jusqu'à la chambre des Standford. Cette famille de noble respectée a en effet reçu la visite d'un Bourreau, l'un des assassins personnels du Maître de l'Ordre. Isabelle Standford n'a pas voulu répondre à nos questions quand au pourquoi de cette visite, mais il s'avérerait que Colin Standford était un baron de la drogue réputé. Nous ne savons pas qui était le Bourreau, mais au dire de la veuve, il pourrait s'agir du célèbre Bloody Scythe, le grand Faucheur pourpre. »

Je me fige. Sara lève ses grands yeux noirs vers moi, me posant une question muette à laquelle je ne peux répondre. Tous les élèves chuchotent entre eux avec inquiétude, certains frissonnent, d'autres quittent le cercle. Je baisse la tête en créant un rideau entre le monde et moi, pour ne pas voir le regard perçant de Jack Sheepard, pour ne pas entendre les pleurs de la veuve Standford. Les Bourreaux ont encore frappés, cela arrive de plus en plus souvent, et cela n'annonce rien de bon.

 

          
  Je fixe le plafond de la chambre plongée dans l'obscurité. Les informations ayant jetées un froid, nous sommes tous remontés nous coucher plus tôt que d'habitude, mais je n'arrive pas à dormir. Il est minuit passé. Jar dort depuis un moment déjà, son souffle régulier et apaisant est le seul bruit que j'entends. Je soupire. Un nouveau coup d’œil à mon réveil m'apprend que je ne pourrais pas dormir ce soir. Je repousse ma couverture et attrape mes affaires de sport, un short noir et un débardeur qui découvre mon nombril, pâle réplique de ma tenue de Chasse. Je natte mes cheveux et sort discrètement de la chambre, sans réveiller mon partenaire. Le couloir n'est éclairé que pas les feux de nuit qui projettent des ombres inquiétantes sous les tableaux et une lueur bleutée pour me guider. J'avance vite, le regard perdu dans le vague. L'escalier de marbre est froid sous la plante de mes pieds nus, mais cela ne fait presque rien. J'ai vécu pire... Je passe devant plusieurs salles vides, avant de trouver la porte que je cherche. Celle du gymnase. Je pénètre dans ce lieu familier, plus beau la nuit que le jour, et prends à gauche, vers la salle de simulation. Elle est grande, environ cents pas sur quatre-vingts, et elle est vide. Je cherche des yeux le boîtier de contrôle et le règle sur Mortel. Je vais devoir me battre contre des ennemis sans visage, parfois humains, parfois non, pendant plusieurs niveaux. La plupart des Chasseurs ne dépassent jamais le niveau 63, ceux qui ont plus de talent peuvent aller jusqu'au niveau 86, et les meilleurs vont jusqu'au niveau 94. Il y a 100 niveaux. Seuls une dizaine de Chasseurs ont pu y accéder depuis la création de cette salle. En classe, je m'arrête au niveau 78, un score honorable pour mon Cycle. Jar, au maximum de ses capacités, est déjà allé jusqu'au niveau 81. C'est le meilleur Chasseur de notre génération. Tout le monde le connaît sous le nom de Black Storm, la tempête noir, le plus doué d'entre nous. Il aurait pu être un Bourreau. Si son père n'avait pas été William Otonashi, le chef du Haut Conseil, et si... Je chasse ces pensées de ma tête, et me prépare à combattre. Une cinquantaine de lames sont dissimulées dans toute la salle, et deux d'entre elles sont déjà dans mes mains. Un bip sonore retentit, annonçant le début du combat. Je me mets en garde, respire profondément, et accueille le premier de mes adversaires...

Niveau 89, annonce la voix métallique des hauts-parleurs. Je ne me déconcentre pas et frappe le Démon dans les côtes, là où se trouve son cœur. Un autre tente de m'atteindre, mais je plante mon couteau dans son œil. Je tournoie et lance ma lame vers la silhouette floue qui cours dans ma direction, puis me baisse pour ramasser une arme. Je pare avec ma jambe l'attaque d'un humain, et le projette sur un autre de mes assaillants. Toujours à terre, je bascule vers l'avant en fauchant deux silhouettes qui explosent quand je leur tranche la gorge. Je passe les niveaux sans ralentir la cadence, me battant contre toujours plus d'adversaires, mais sans jamais leur laisser le temps de me toucher avec leurs lames. Elles sont virtuelles, mais elles signent la fin de la session et notre défaite. Nous pouvons toucher les silhouettes, mais pas leurs armes. J'esquive celle d'un Démon monstrueux et détache sa tête du reste de son corps déformé. La voix égrène les niveaux, de plus en plus longs et difficiles. Soudain, elle annonce Niveau 100. Je transpire à grosse gouttes, mais je continue de me battre. Je roule, j'esquive, je frappe, je lance, je pare et je tue mes adversaires les uns après les autres, décimant l'équivalent d'une petite armée. À bout de souffle, je tranche la gorge du dernier d'entre eux en prenant soin de ramasser un poignard au passage. La plupart des gens pensent que la session se termine là. Pas moi. Un souffle sur ma gauche m'annonce que quelque chose se déplace derrière moi. Je me baisse sans prévenir et l'éclat argenté de ma lame tournoie pour venir se planter dans le crâne du dernier soldat virtuel de la session. Il explose et les lumières se rallument : Session terminée, niveau 101 réussit. J'esquisse un brève sourire et m'essuie le front, avant de sursauter. Quelqu'un applaudit lentement derrière moi. Je me retourne avec méfiance et lève les yeux au ciel. Jack Sheepard me fixe de son regard brun froid, un sourire ironique sur les lèvres.

- Bravo Shizubaki... Tu sais que la plupart des gens ignorent qu'il y a un niveau 101 ?

- La ferme Jack, je lui répond, exaspérée.

- Storm le sais ?, continue-t-il.

- Tu sais très bien que non. Qu'est-ce que tu fous ici ?

- Je pourrais te poser la même question.

- J'arrive pas à dormir.

Son regard s'adoucit. Je passe la main dans mes cheveux avec lassitude. Il s'approche de moi et repousse avec tendresse un mèche derrière mon oreille droite, me caressant la joue au passage. Sa main est froide contre ma peau brûlante, et je ferme les yeux pour savourer ce contact rafraîchissant. Sa voix résonne dans la salle désormais vide :

- Tu devrais le lui dire...

Je me dégage brusquement.

- Pas encore Jack. Retourne te coucher.

Il me regarde, blessé par mon ton acerbe. Il soutient mon regard quelques secondes, mais comme d'habitude, c'est moi qui gagne. Il baisse les yeux et courbe le dos, se soumettant à mon autorité. Avec un signe de tête, il se détourne et regagne le gymnase d'un pas rageur. Je soupire pour la millième fois de la journée, et vais prendre une douche bien méritée, sans oublier bien sûr d'effacer mes résultats incroyables du moniteur de contrôle. Sécurité oblige...


Chapitre 5 : IV

          
         La sonnerie de fin des cours retentit, me sauvant du discours ennuyeux de notre cher professeur de philosophie. Je n'ai pas dormi de la nuit, alors je ne suis vraiment pas d'humeur à écouter les paroles vides de sens d'un philosophe... Je n'ai jamais aimé cette matière de toute façon. Nous rangeons nos affaires et sortons nos cahiers pour le cours suivant, empilés plus ou moins correctement dans nos casiers. Ici, ce sont les professeurs qui changent de salle, sauf cours exceptionnels tels que sport, biologie ou prédiction. Celui-là, je l'aime bien. Malheureusement, nous avons cours de théologie. L'Ange a aussi son histoire... Jar me jette un coup d’œil et grimace, bougeant ses doigts selon un code connue de nous seul. Il déteste la théologie, et moi je m'y ennuie à mourir... Je ris silencieusement à la blague qu'il vient de faire, quand soudain, mon bracelet se met à vibrer. Je cesse de rire immédiatement et jure. Jar fronce les sourcils et penche la tête. Je lui fais signe que tout va bien, mais que j'ai un peu mal à la tête. Il faut vite que je trouve un excuse pour sortir de la salle... Je ferme les yeux et mime un début de migraine. Je lève la main en me tenant le crâne et interromps le Moine. Il me fait signe de sortir, et je rassure mes amis de la main. Un petit mal de crâne, c'est tout... Une fois dans le couloir cependant, je me mets à courir. Il n'y a eu qu'une vibration. Ça signifie que je suis la seule convoquée. Je serre les dents et fonce.

          
Je pousse la porte de la salle avec difficulté. M. Elis, le professeur de mathématique, s'interrompt pour me gratifier d'une de ses célèbres remarques :

- Mademoiselle Shizubaki ! Vous daignez enfin nous honorer de votre présence !

- Vous honorez peut-être, mais ne compter pas sur moi pour être présente... Les lits de l'infirmerie sont un peu trop confortable pour la bonne cause, et je sors d'un sommeil de plomb. Alors...

Il me lance un regard mauvais, tandis que mes camarades ricanent. Il ne m'aime pas du tout, mais comme j'ai des tendances migraineuses qui m'empêchent parfois de suivre les cours, il ne dit rien. C'est ça ou gémir pendant une heure au fond de la classe. Jar paraît soulagé, quand il comprend que ce n'était qu'un début de migraine. Il me sourit discrètement et je regagne ma place sans bruit. J'ai mal au dos, mais je fais mine de rien et le cours reprend là où il s'est arrêté. Je serre les dents et maudis silencieusement celui qui a inventé les chaises en bois. Et les cours de maths.

 

        Jar, Peter, Raven et moi nous rendons au self à midi, guidés par la délicieuse odeur de tarte qui se dégage des cuisines. Nous discutons de tout et de rien, évitant de revenir sur le journal d'hier soir. Nous nous installons à une table libre, loin de l'entrée. Pourtant, cela n'empêche pas Jack Sheepard de venir s'installer avec nous. Le silence se fait à notre table, quand il pose brutalement son plateau à côté du mien. Jar et lui se vouent une animosité effrayante dont je n'ai jamais compris la cause. Peter me lance un regard entendu et ouvre la bouche pour lancer une blague et détendre l'atmosphère, mais mon partenaire le devance.

- Qu'est-ce que tu fous ici, Sheepard ?

- Décidément, qui se ressemble s'assemble on dirait ; plaisante Jack en faisant référence à hier soir.

Je lui balance un coup de pieds sous la table et parvient à garder une mine impassible.

- Je mange, comme toi. C'est bien ce qu'on fait dans une cantine, non ?, continue-t-il.

- Jack..., je chuchote. Il fait mine de ne pas m'entendre.

- Tu as bien dormis hier soir, Storm ? Personne ne t'as dérangé ?

- De quoi est-ce que tu parle ?, demande Jar, intrigué.

- De rien, de rien...

Jar me regarde pour voir si j'ai compris quelque chose, et je hausse les épaules. Intérieurement, je boue. Il va me le payer. Nous terminons de manger en silence, Jack arborant un léger sourire satisfait. Je vais me faire un plaisir de le faire disparaître de son visage... Quand nous avons finit, nous débarrassons nos plateaux et sortons, pour aller en salle d'étude. Nous n'avons rien à faire jusqu'à seize heure, alors nous allons-nous détendre et entamer nos devoirs, puis aller en cours d'histoire ancienne. Je fait la moue rien que d'y penser... Machinalement, j'attrape le bras de Jar pour continuer de marcher, et entremêle mes doigts aux siens. Jack me regarde d'un drôle d'air, mais je m'en fiche. Pour l'instant, je suis en colère contre lui. Mais il ne le sait pas encore.

 

- Ah !, s'écrit Peter en perdant la partie pour la deuxième fois.

- Bah alors, Peter, je croyais que tu étais le meilleur ?, plaisante Raven.

Il lui lance un regard noir. Je ris pendant que Jar, vainqueur, s'étire en souriant. Il se moque de Peter, et tous les trois commence à se chamailler en riant. La tristesse me serre le cœur et je m'éloigne d'eux sans qu'ils ne me voient. Je ne fais pas partie de ce monde là, bien que je fasse tout pour essayer. Je m'appuie contre une fenêtre et regarde le soleil se coucher, colorant d'orangé le ciel et les plaines qui nous entourent. Au loin, la forêt des Songes semble briller. Il y a des choses dans cette forêt qu'il ne vaut mieux pas connaître... Elle est dangereuse. Bien plus que n'importe quel lieu ici. Un frisson me parcours l'échine. Étrangement, cette vision me fait monter les larmes aux yeux. Mais je les retiens. Je ne pleurs pas, jamais. Je ravale ma tristesse et me recompose un visage joyeux et souriant, avant d'aller rejoindre mes amis qui ne se sont pas aperçus de mon absence. Je m’assois dans un des fauteuils rouge sang et croise les jambes, afin d'éviter que tout le monde sache que j'ai des dessous en dentelle. Un bruit me fais soudain lever la tête, et je n'ai pas le temps de réagir que déjà, une forme sombre me tombe dessus sans crier gare. Je jappe de surprise et le fauteuil se renverse sous le poids de mon assaillant. J'écarquille les yeux en me sentant tomber et effectue un roulé-boulé avant de me faire mal. Mon adversaire n'a pas cette chance et il se retrouve affalé par terre, sa longue cape noire s'étalant autour de lui comme les pétales d'une fleur noire. Avec effroi, je le regarde se redresser. Pour les autres, j'ai peur. Mais en vérité, je tombe des nues. Le Bourreau, car s'en est un, époussette sa cape en un geste très enfantin, se frotte la tête en prenant garde de ne pas baisser sa capuche, puis paraît comprendre qu'il se trouve en plein milieu de la salle commune des Cycles. Son masque coloré luit doucement, et je penche la tête sur le côté, un air contrit sur le visage. Mais je me reprend bien vite et remet le masque de la terreur. Mais il est difficile d'avoir peur quand on sait qu'une fois redressé, la personne qui se tient sous la cape fait à peu près un mètre vingt et pèse quinze kilos tout mouillé... Le Bourreau tourne la tête avec affolement et m'aperçois, à terre. Il fait un pas en avant pour se rapprocher de moi et ce faisant, s'emmêle les pieds dans sa cape trop longue. Il pousse un petit cri et tombe la tête en avant, juste devant mes bottes. Jar, qui est en garde, prêt à me défendre, se redresse, incrédule. Quand à moi, je plaque une main sur mon visage, d'un part pour montrer mon affliction au Bourreau qui vient de se ridiculiser devant pas mal de mes camarades, mais aussi pour ne pas exploser de rire devant eux. Il est trop mignon. En secouant la tête, je m'apprête à relever cette petite chose, quand la porte de la salle commune s'ouvre brutalement. Une aura de ténèbres envahis la pièce et un autre Bourreau, autrement moins mignon, pénètre dans la pièce. Il est imposant, aussi large que je suis haute. Sa cape noire tournoie autour de lui, en vagues noires et angoissantes. Il se fige en comprenant la situation et croise les bras sur son torse. Il se met ensuite à parler dans une langue ancienne, celle que l'on utilise pour nos incantations. Son ton est menaçant, et le jeune Bourreau se relève en vitesse, et lui répond d'une petite voix fluette qui contraste avec celle, beaucoup plus grave, de son aîné. Mes camarades se serrent les uns contre les autres, essayant de se faire plus discret pour que le grand Bourreau ne les voit pas. Ce dernier s'arrête soudain en plein milieu d'une phrase en s'apercevant que je le regarde, puis fait signe à l'autre de le suivre. Le petit hoche la tête, se tourne vers moi, me gratifie du salut rituel en marmonnant quelque chose dans sa langue, puis court retrouver son comparse. Sur la cape duquel s'affiche en grandes lettres rouges et luisante le chiffre V, me signifiant que je me trouve en présence de Mad Dogs, le chien fou. Il compte parmi les Bourreaux les plus terrifiant et les plus sanguinaires. Quand le Maître envoie Mad Dogs, il ne reste en général que de la bouillie et du sang. La cape du plus jeune laisse alors apparaître le chiffre XIII, tandis que les deux assassins du Maître s'éclipse en silence.

- Bon sang ! J'ai eu la peur de ma vie !, s'écrit Peter en me tendant la main. Je la saisit avec reconnaissance et il m'attire à lui, m'entourant de ses bras protecteurs. Mon cousin est très tactile, et encore plus quand il est contrarié. Je lui adresse un sourire rassurant, le serre brièvement contre moi, puis me dégage.

- Tout va bien Peter. Il ne m'a rien fait.

- Tu rigole ? Il t'est tombé dessus ! J'ai cru qu'il venait pour te tuer !

- Au milieu de tous ces gens ?, dis-je sur un ton dubitatif.

Il ouvre la bouche, puis la referme, ne trouvant aucun argument. Alors il croise les bras et fait la moue, commençant à bouder. Je ris et vais lui frotter les cheveux. Il soupire et se détend. Je comprends alors qu'il a vraiment eut peur pour moi. Un élan de tendresse me pousse vers lui quand il rompt le charme en lançant :

- Je me demande quand même ce que ces monstres faisaient ici...

Je me fige. Monstres. Heureusement, personne ne voit mon mouvement de recul. Peter continue de parler tandis que je me recompose un visage neutre. Personne ne doit voir à quel point ces mots m'ont blessés. Je souris froidement, et fait un pas en arrière, dressant un mur invisible entre eux et moi. Parce que je ne suis pas si différente de ceux qu'il traite de monstres et d'assassins. Soudain, une main chaude et familière se pose dans le creux de mes reins. Je tourne vivement la tête pour me retrouver face à Jar, qui me sourit brièvement. Je suis là. Il a sentit que quelque chose n'allait pas, mais il ne sait pas quoi. Je sais qu'il ne me posera pas de questions, qu'il attendra que je lui en parle de moi-même. Ce que je ne ferais pas, même si ça me fends le cœur. D'une légère pression dans mon dos, Jar me pousse vers le cercle de fauteuil, m'empêchant une fois de plus de sombrer dans le voile de Ténèbres qui entoure mon existence. Il est la seule chose qui, pour moi, mérite la peine de se battre. La seule personne pour qui je ferai n'importe quoi. Y compris souffrir en silence. Ou mourir.


Chapitre 6 : V

          
Je me suis interrogée toute la soirée sur les raisons de la présence des deux Bourreaux de la Cour du Crépuscule, sans trouver de réponses à mes questions. Tous les Bourreaux ne résident pas à la Cour des Ombres, bien qu'ils soient sous le contrôle de Maître Thomas. Ils sont actuellement répartis dans cinq des neufs Cours, et au nombre de treize. La seule Cour qui n'a jamais accueillit de Bourreaux, c'est la Cour des Anges. On ne sait pas trop comment les Bourreaux sont choisit. Toujours est-il que quand un Chasseur en devient un, il le reste toute sa vie. A la fin de ses études, il continue d'obéir au Maître, jusqu'à la mort de celui-ci. Personne ne sait ce que deviennent les Bourreaux ensuite, mais chaque nouveau Maître à sa nouvelle armée. En général, le Maître envoi son stupide Corbeau pour annoncer les missions qu'il leur donne, et il est très rare qu'il les fasse venir ici. Je soupire et mets le point final à ma dissertation d'histoire, range mes affaires en silence, et éteins la lumière. Je vais jusqu'à mon lit, m'enroule dans la couverture, grimace à cause de mon dos qui me tiraille, et ferme les yeux. Le sommeil surgit comme une vague, et m'entraîne avec lui dans les douces Ténèbres de la nuit...

- Voilà, tu es toute belle maintenant.

La femme sourit à la fillette penchée au-dessus d'elle, ses grands yeux bleus pétillant de malice. Elle tient une brosse à la main, et entreprend d'y enlever les longs cheveux blonds de sa mère. Une fois son ouvrage terminé, elle prend sa mère par la main et l'emmène dans le salon, pour y rejoindre un homme, grand, avec des cheveux aussi noirs que la nuit et des yeux bleus qui enveloppent sa femme et sa fille de tendresse. La fillette rit de tout son cœur, sa voix cristalline résonnant dans la pièce. Et puis soudain les choses changent. Son père lui crie quelque chose, tandis que sa mère pleure en la serrant contre elle. La fillette ne comprend rien. Elle court, comme on le lui a ordonné, et elle se cache, dans l'horloge contre le mur de la salle à manger, parce qu'elle a peur. Elle sanglote en silence, plaque les mains sur ses oreilles pour ne pas entendre le bruit des armes et le sifflement des balles, les hurlements de sa mère, les imprécations lancé par des voix qu'elle ne connaît pas. Et puis soudain le silence. Des pas qui se rapprochent. La lumière qui pénètre brusquement dans sa cachette, l'éblouissant un instant, et une main ferme qui lui saisit le bras. On la tire hors de l'horloge, et elle peut enfin voir le visage de son agresseur. Ses cheveux lui arrivent aux épaules, ébouriffés et emmêlés comme si il venait de se battre. De beaux yeux bruns lui adoucissent les traits. Il est jeune, la trentaine sans doute. Il prend la petite fille par la main et elle se colle à lui, parce qu'il lui rappelle son père. Un autre homme surgit alors de l'ombre et dit quelques mots. Le plus jeune secoue négativement la tête et réplique quelque chose, que la fillette ne saisit pas. Ses yeux sont fixés sur la main qui dépasse de l'encadrement de la porte, recouverte de quelques mèches blondes. Elle s'approche, doucement, et pénètre dans la pièce. Elle est détruite, comme ravagée par un ouragan. La petite fille tourne la tête et son regard croise celui, inexpressif, de la femme qu'elle coiffait peu de temps avant. Elle tombe à genoux en touchant l'épaule de sa mère, la secoue en murmurant son nom, de plus en plus fort, jusqu'à lui hurler de se réveiller. Elle ne comprend pas, pourquoi sa maman ne bouge-t-elle plus ? L'homme la tire alors en arrière, mais elle se débat. Elle ne veut pas partir, il faut les aider ! Elle aperçoit son père, aussi immobile que sa mère. L'homme l'entraîne hors de la pièce, et celui qui est sortit de l'ombre commence à crier. Elle a peur, elle s'enfuit, et trébuche sur un poignard. Une large entaille lui brûle l'avant bras. Elle a mal, elle saigne. Alors, une autre émotion s'empare de la fillette. Plus dure, plus violente. La colère. Elle saisit le poignard et se jette sur l'homme qui l'a sortit de l'horloge. La surprise le fait tomber, et la lame aiguisée trace un trait de feu sur son visage, manquant de peu lui crever l’œil. Quelqu'un attrape la fillette par les bras, la tire en arrière. Elle laisse libre cours à sa colère. Elle ouvre la bouche en un cri muet, lève les mains au ciel tandis que jaillit de tout son corps une lumière noire et destructrice. Elle hurle, et la magie surpuissante explose en une boule de colère et de douleur. Elle veut les tuer. Tous. Un visage se dresse devant elle, déformé par la lumière, une main se tend et quelqu'un crie. Deux mains la saisissent et...

… me plaquent contre le matelas. La voix de Jar résonne à mon oreille, douce et pressante. Inquiète aussi. Mes joues sont trempées de larmes, je ne peux pas bouger, comprimée sous le corps de mon partenaire. Je sanglote et me débats encore, le souffle court. Soudain il gémit. Je me rends compte que la chambre est éclairée par une lumière rougeâtre, celle de ma magie. Horrifiée, je ralentis les battements de mon cœur en me concentrant sur ma respiration et retient mon pouvoir. Je rouvre les yeux sur le visage de Jar, uniquement éclairé par les rayons de la lune. Il m'observe, soulagé, et me lâche doucement. Il s'assoit au bord du lit et frotte ses poignets en grimaçant. Ils sont brûlés, je le sens d'ici. Je lui ait fait mal. J'entoure mes jambes de mes bras et enfouie ma tête dedans. Je murmure des excuses entrecoupée de larmes. Et puis il est là. Il me serre contre lui, la bouche dans mes cheveux, son cœur battant très vite. Il a eu peur, je crois. Je m'accroche à lui comme à une bouée de sauvetage et réussit à faire disparaître les derniers restes de mon cauchemar. Le même à chaque fois. La nuit la plus horrible de ma vie. Celle où mes parents sont morts, assassinés pour un crime que personne n'a jamais su m'expliquer. Officiellement, ils sont morts en combattants un Démon. J'avais quatre ans, et cette nuit a signé le début de ma nouvelle vie au pensionnat de la Cour des Ombres, ma nouvelle vie en tant que Chasseresse. Parce que j'y ais révélé mon pouvoir. Un pouvoir plus puissant que n'importe lequel d'entre tous. Un pouvoir qui m'a valu de tomber sous le joug du Maître de la Cour des Ombres...

 

          
    
La matinée de cours s'est terminée tranquillement, et j'ai passé l'après-midi au gymnase pour oublier mon cauchemar. J'avais prévu de monter me coucher tôt, mais Peter en a décidé autrement... Voilà pourquoi je me retrouve dans les sous-sols, à regarder se battre deux imbéciles de troisième Cycle, sous les hurlements incessants des filles qui les regardent. Je maudis Peter et tous les imbéciles qui ont inventé ce jeu stupide, et me pelotonne dans mon coin. Je n'aime déjà pas trop quand il y a beaucoup de gens autour de moi, mais alors quand en plus nous sommes dans une cave sombre, chaude à cause des corps qui s'entassent, qui s'emmêlent en dansant, avec une musique sourde et entêtante... En fait, peu de personne le savent, mais je suis, comme qui dirait... claustrophobe... Au bout d'un moment, j'en ai assez, alors je sors. Je remonte les marches en pierres grises, la musique disparaissant au fur et à mesure que je m'éloigne de ce sous-sol bondé. Jar ne m'a pas vu sortir, trop occupé à essayer de fuir les dizaines de prétendantes qui lui courraient après, sans renverser son verre de cocktail. Je n'aime pas l'alcool, je ne bois pas. Je soupire en secouant la tête, et sors dans les jardins. Je marche tranquillement, respirant l'air frais, savourant le silence et le vent sur mon visage. Je vais jusqu'à un gros chêne et m'y assois, puis ferme les yeux.

          
  Cet instant de quiétude est troublé par un bruit sourd. Je me mets immédiatement en alerte, guettant le prochain bruit. Quand je l'entends, il confirme ce que je pensais. Un gémissement le suit de peu. Il y a une bagarre. Je saute de mon perchoir et trottine en suivant les gémissements. Soudain je me fige. Devant moi, éclairées par la lune, se dressent deux silhouettes noires et effrayantes. La première est plus grande que moi d'au moins vingt centimètres, l'autre ne me dépasse pas de beaucoup. Elle tient un fouet scintillant dans la main droite, tandis que sa compagne balance un coup de pieds à la personne qui gémit par terre. Mais le plus effrayant, c'est que ces deux silhouettes sont vêtues de capes. Des capes noires bordées de rouges, qui portent les chiffres III et IV. Scarlet Dolls et Dagger, les Bourreaux de la Cour des Étoiles, redoutés parce qu'ils sont sans pitié. Bon d'accord, un peu comme les onze autres, mais certains font plus peur que d'autre... Dagger lève la dague qu'il tient à la main et la pose brutalement contre la gorge de sa victime. Il lui siffle quelque chose à l'oreille, et l'homme blêmit. Je m'approche pour mieux voir de qui il s'agit quand une brindille craque sous ma semelle. Je grimace. Autant pour la discrétion... Les deux Bourreaux se figent et font volte-face, les armes à la main. Ils posent les yeux sur moi et me dégage la vue, me permettant de voir leur victime. Il s'agit d'un gamin d'une vingtaine d'année, la peur dans les yeux, qui dégage un odeur acre. Je fronce le nez de dégoût. Beurk... Je vois les épaules de Scarlet se détendre légèrement quand elle me voit et son fouet se relâcher. Dagger range son arme et me gratifie d'un signe de tête, avant de retourner à son œuvre. Le gamin apeuré gémit, un peu plus fort qu'avant. Je tourne la tête vers l'école et interromps Dagger :

- Arrête.

Il tourne la tête vers moi, son masque brillant sous la lumière des étoiles. Il penche la tête, intrigué.

- Loin de moi l'idée de t'empêcher de faire ton job, mais si tu pouvais le faire un peu plus... disons... loin ? Ça m'arrangerait, il y a une fête en bas et je ne veux pas que les élèves le voit., je fais en désignant du pied le gamin affalé par terre.

Scarlet Dolls m'attrape alors le bras et me siffle quelque chose, dans l'ancien langage. Je sursaute, surprise, et lui répond dans cette langue chantante aux consonnes rugueuses. Dagger s'interpose et la prends par la taille. Elle se blottie contre lui en boudant, parce que je les ait interrompus. Je reprends :

- Il faut vous éloigner maintenant et...

Un gémissement bruyant m'interromps. J'entends alors des voix s'élever des frondaisons :

- Eh ! Y-a-quelqu'un ? Eh oh ?

Je jure en silence. Le gamin tente de nouveau de prévenir les élèves qui sont sortis, mais je suis plus rapide. Je m'agenouille vivement en attrapant la dague du Bourreau et souffle :

- Maintenant tu la ferme, c'est clair ? Je me fous complément des informations qu'ils ont à récolter, le moindre mouvement et tu ne pourras plus jamais parler à personne !

Il acquiesce en silence, des larmes dégoulinant sur ses joues. Les pas se rapprochent, s'arrêtent, puis, ne trouvant rien, s'éloignent. La dague fourmille désagréablement dans ma main, rechignant à obéir à un autre que son propriétaire légitime. Le silence se fait. Je soupire de soulagement et me relève, non sans tracer une ligne sanglante du menton jusqu'à l’œil effrayé de ma victime. Je rends son arme à Dagger, qui me salut, et embarque le gamin en le saisissant brutalement par l'épaule. Je ricane. Scarlet s'approche de moi, me serre l'épaule, je la salut de la tête, et elle me donne une lettre. Le résumé de leur actions depuis la dernière fois que l'on s'est vu. Je lui presse les doigts. Elle s'éloigne en silence, son loup de satin noir laissant entrapercevoir ses beaux yeux gris pâles. Je souffle. On est passé à deux doigts de la catastrophe... Seulement, toute à mon soulagement, je ne remarque pas que la lune se reflète dans deux yeux à l'iris aussi noir que la nuit...


Chapitre 7 : VI

          
          
  Une feuille m'effleure le nez et j'éternue en riant. Jar m'adresse un de ses rares sourires et agite son instrument de torture devant mon visage. Je repousse sa main et redresse la tête, m'appuyant contre son torse pour me relever. Je m'étire en cambrant le dos et mon T-shirt se soulève, révélant mon nombril et mon ventre musclé. Raven m'observe en souriant, puis replonge dans son livre. On est dimanche, et nous n'avons rien a faire. J'offre mon visage au soleil en fermant les yeux, savourant ce moment de bien-être. Mes pieds nus effleurent l'herbe sauvage et le soleil réchauffe ma peau. La porte du Jardin d'été s'ouvre alors au loin, sur Peter, couvert de neige. Il retire son épais manteau et frissonne devant le choc thermique entre l'extérieur et le Jardin. C'est ici que nous nous reposons l'hiver, quand il fait trop froid pour sortir. Le Jardin est proche du parc, et l'été, un des murs disparaît pour l'ouvrir. Peter nous rejoins en haletant, avec un gros paquet sous le bras. Je lui fais signe et il me répond rapidement, la malice éclairant ses beaux yeux noirs. Je me rassois près de Jar et attends que Peter reprenne son souffle. Je commence à m'impatienter quand il ouvre enfin la bouche et commence à parler :

- La date de la Fête des Neuf a été annoncée ! Et devinez où est-ce qu'elle va se passer cette année ?

Je me redresse, toute excitée :

- À la Cour des Cieux ! Ils font toujours de superbes fêtes !

- Mais non banane ! Ici ! La fête va se passer ici !

Tandis que Raven pousse un petit cri de surprise, je me rembrunis.

- Ici ? À la Cour des Ombres ? Mais cela fait plus de trente ans que nous n'avons pas accueillis la fête...

- Ouais ! Justement ! Comme ça, on va pouvoir leur montrer qu'on peut être meilleur qu'eux !, s'exclame Peter.

Il commence à parler des détails de la fête et de ce qui est prévue, quand je cesse de l'écouter. La Fête des Neuf est une tradition annuelle très attendue : chaque Cour se déplace avec les élèves des Cycles et les Apprentis présents, dans une des Neuf Cour. Là, pendant neuf jours, on fait une grande fête, des bals, des banquets, des activités... Bref, on s'amuse. C'est l'occasion pour la Cour qui reçoit de montrer ses spécialités et d'essayer d'attirer du monde. Les Années ne sont pas autorisés à participer, parce que ça ferait trop de monde, alors ils restent dans leur Cour, où ils font la même chose que nous, à plus petite échelle. Un mouvement attire alors mon attention. C'est Peter, qui a sortit son carton. Je me redresse pour mieux voir et grimace. À l'intérieur se trouvent nos emplois du temps pour les prochains jours, ainsi que quatre exemplaires du règlement de la Fête. Jar me tend le mien et je le range dans ma poche sans le regarder. Je ne le suivrais pas de toute façon...

- Quand commencent les réjouissances ?, je demande.

- La Fête ou la préparation ?

- Les deux..., je soupire.

- La Fête est dans quinze jours. Nous n'aurons pas cours jusque-là !, sourit Peter

- Et c'est bien la seule chose intéressante..., je marmonne. Bon ! Il faut que j'aille à l'infirmerie, Mlle Grâce veut me voir pour des examens ! Mes migraines sont de plus en plus violentes...

- Tu veux que je vienne avec toi ?, me demande Jar.

- Bof... Comme tu veux, ça ne sera pas long... Reste avec eux, t'inquiètes, je vous rejoins en salle commune dans un quart d'heure

Jar n'insiste pas et je me relève en m'époussetant. Je descends la colline en courant et me retourne une dernière fois vers mes amis. Jar me fais signe et je lui réponds, avant de m'éclipser en silence. Une fois dans le couloir, je soupire. Je déteste avoir à lui mentir...

 

          
          Depuis l'annonce de la date de la Fête hier après-midi, l'école est en effervescence. Chaque élève a sa tache afin que tout soit parfait pour l'arrivée des autres Cours. Le soir, les filles rêvent sur la robe qu'elles vont porter, attendant avec impatience l'arrivé de leur couturier personnel ou celui des couturiers communs. Les plus riches auront de belles robes en satin, soie, perle et pierreries payées par leurs parents, tandis que les autres seront plus sobres, mais pas moins belles. Les couturiers engagés par l'école sont renommés. Je passe devant une salle où des deuxièmes Cycles sont en train d'accrocher des guirlandes. Un professeur les surveillent, et quand je l'aperçoit, je file en vitesse. Je devrais actuellement être en train de décorer la salle du banquet. Enfin je crois, et je m'emploie activement à éviter cette corvée. Jar est affecté aux chambres, afin que nos hôtes puissent dormir confortablement. En réfléchissant à une cachette, je me balade dans l'enceinte de l'école. Soudain, c'est l'illumination. Les greniers ! Personne n'y va jamais, pour la simple et bonne raison que personne ne sait où se trouve l'entrée ! Sauf quelques rares élus, qui partagent ce petit secret... Ce sont en général ceux qui sont là depuis longtemps, les Cycles et quelques Apprentis, et qui ont eu assez de courage pour explorer toute l'école. Autrement dit... Pas grand monde. Je marche rapidement vers mon objectif, un recoin que l'on prend facilement pour un cul de sac, en baissant la tête quand je croise quelqu'un. C'est toute l'ingéniosité du système des passages secrets, que je connais par cœur. Celui-la va me permettre de rejoindre une partie de bâtiment isolée. Il est très peu emprunté, car il est interdit de se servir de ces passages, et tout le monde les croit condamnés. Après quelques minutes de marche dans les murs, la rumeur du monde extérieur s'éteint, et seul m'accompagne le claquement de mes talons sur le sol. Le long manteau de l'uniforme bat mes jambes à chacun de mes pas. Il ressemble beaucoup à une cape de Bourreau, sauf qu'il est noir et doublé de sorte à tenir chaud, avec un tissu d'une couleur différente selon la Cour à laquelle on appartient. Le mien est améthyste. Assortie aux lacets de mes chaussures... La capuche retombe dans mon dos, elle aussi doublé du violet de la Cour des Ombres. J'aime bien ce manteau. Pour les filles, il est légèrement resserré à la taille. Il s'attache avec des boutons en argents, ce qui fait la différence avec celui des Bourreaux, qui a, me semble-t-il, un fermoir en or, et il est moins long et plus joli. Une fois arrivé dans la partie du bâtiment que je recherche, il me reste encore à traverser des jardins pour me retrouver dans un couloir fermé aux visiteurs. Petit problème : il pleut des cordes... En soupirant, je regarde à droite et à gauche. Personne ne m'a vu. Je longe le mur, me faisant tremper au passage, et atteint un abri. Je marche sous cette verrière salvatrice, en jurant. Mes cheveux vont friser... Je tourne à droite, puis à gauche et enfin je débouche sur la porte à moitié dégondé d'un couloir. Cette partie du château est entièrement désaffectée car il s'y est un jour produit un terrible accident. Il est dit que des fantômes hantent ces lieux. On raconte qu'après un chagrin d'amour, une sixième Cycle y a trouvé la mort après avoir appelé un terrible démon. La trace du pentacle est encore visible sous les décombres, mais rien ne dit que la fille à réussit... Il n'y a pas de fantôme dans ce couloir, ou si il y en a, je ne les ais jamais vu...

Tout en marchant habilement dans les débris de pierres, de poussières et de bois calciné, j'essore mes épais cheveux noirs. Je monte un escalier, me glisse dans les combes, esquive une voûte et entame une petite danse. J'aime bien venir ici. C'est calme. Il n'y a jamais personne, pas dans cette partie, les gens montent plus loin dans les greniers. Je secoue la tête en tournoyant et de petites gouttelettes jaillissent de mes cheveux. Je fais tomber mon manteau et change ma danse en un entraînement. J'enchaîne les coups, virevolte et retombe avec légèreté sur mes pieds. Après quelques minutes, j'arrête. Je me glisse dans l'encadrement d'une fenêtre et regarde la pluie dégouliner sur le carreau. Je souffle et écrit mon nom. Maya. Je le regarde s'effacer lentement, disparaître... Soudain, un bruit me fait sursauter. Je me retourne, en colère contre cet intrus qui vient troubler ce moment de calme, et m'apaise quand je me rend compte qu'il ne s'agit que d'un chat. Je m'accroupis :

 - Approche ! Allez ! Viens ! Oui... Tu es beau... Allez ! Comment tu t'appelle ? 

Sa queue me caresse le bout du nez. J'éternue et éclate de rire quand le matou, quémandant des caresses, saute sur mes genoux. Je m'allonge, blottie contre ma peluche vivante et ferme les yeux.

 

          
          
  Quand je les rouvre, il fait nuit. Je jure : j'ai dormis tout l'après-midi ! Jar doit sûrement s'inquiéter ! Je me redresse avec souplesse et refait le chemin vers ma chambre en sens inverse. Essoufflée, j'atteins rapidement le couloir des Sixièmes Cycles, plongé dans le noir, et trouve la porte de ma chambre. Mais quand je baisse la poignée, elle refuse de s'ouvrir. Je jure et la secoue un peu, avant de me rendre à l'évidence : elle est fermée. Je m'adosse au mur en réfléchissant. Et, pour tester ma théorie, je fait la même chose pour la porte en face. Fermée. Je me tape le front en m'insultant, honteuse de mon erreur : les internats ont été réquisitionnés pour les invités, c'est pourquoi Jar et quelques autres ont passés la journée à les vider... La question est : où est-ce que je dors ? Et puis je le vois. Dans une des plantes, un message plié en quatre. Je saisis le papier et l'ouvre :

Troisième étage de la Tour. Imbécile.

B.S

Je souris. Jar m'a laissé un mot. B.S, pour Black Storm, son surnom : la Tornade Noire. Parce que quand il était petit, il se mettait souvent en colère et dévastait tout sur son passage. Comme un ouragan... Je secoue la tête en riant et me met à la recherche d'une fenêtre...


Chapitre 8 : VII

          
          
          
     Suspendue au-dessus du vide, je commence à regretter ma petite sieste... Il fait un froid de canard dehors ! Le vent d'hiver fait tournoyer mes cheveux autour de moi, et je recrache une mèche en grimaçant. Beurk... Avec un soupir, j'agrippe une pierre et me hisse petit à petit vers le troisième étage. Il n'est jamais utilisé, parce qu'il n'y a pas assez d'élèves à la Cour des Ombres pour remplir toutes les chambres... Les muscles de mes bras me tirent, mais cette petite grimpette me réchauffe. J'atteins enfin mon objectif, un petit rebord sculpté qui fait le tour du bâtiment à chaque étage, et pose précautionneusement un pied dessus. Il tient. Bonne nouvelle. Je commence à avancer, passant discrètement devant les fenêtres de mes camarades, encore éveillés. En fait, je dois juste avoir raté le dîner. Je jette un œil discret dans chacune des chambres, afin de trouver la mienne, sans succès. Je passe alors devant la chambre d'Ann-Liese Jones, qui est en train de chercher quelque chose dans la bouche de Julien Van Durch, qui la pelote allègrement. Beurk... Je vais faire des cauchemars pendant des nuits avec ça... Mais... Je redresse la tête : Ann-Liese sort avec Marc Standford ! Je lève les yeux au ciel et reprends ma reptation nocturne, ombre parmi les ombres. Au bout de quelques minutes, je trouve enfin la chambre de mon partenaire : un ruban violine est coincé entre les battants. En riant silencieusement, je crochète la fenêtre. Oui on peut faire ça. Le battant s'ouvre en silence. Je me glisse dans l'encadrement et me retrouve face au dos de mon partenaire... en caleçon. Son dos est vachement musclé, dites-donc... Il se retourne en soupirant et pousse un cri de surprise en m'apercevant, cognant la corbeille au passage. Elle se renverse et répand des bouts de papiers froissés par terre, tandis que je me tords de rire.

- Ha ha ha... très drôle..., râle Jar en ramassant les ordures. C'est à cette heure-ci que tu rentre ?

- Je me suis endormie au grenier...

Il secoue la tête, blasé. C'est alors que je remarque ce qui aurait dû me sauter aux yeux depuis le début : il n'y a qu'un seul lit, une place. J'entre dans la pièce et m'assois sur le bureau, interrogeant mon partenaire du regard. Il répond à ma question muette :

- Il n'y a que des chambres individuelles, tu dors dans l'autre couloir, à côté de la chambre de Raven. Ici, c'est les garçons.

- Quoi ? C'est nul !

Il hausse les épaules, mais je vois bien que ça ne lui plaît pas trop non plus. Il ne se passe rien entre nous, si c'est ça la question, mais nous dormons ensemble depuis tellement longtemps que c'est devenu une habitude. Et je n'aime pas dormir seule, il le sait très bien. Il me fait signe de patienter et enfile un pantalon de joggings.

- Je sais où est ta chambre, je vais t'accompagner. Mais il faut qu'on passe par dehors, la surveillante des dortoirs va te tuer si elle voit que tu rentres à cette heure là...

- OK... Mais alors, mets une chemise et donne moi un pull.

- Pourquoi ?

- Il fait super froid dehors, au cas où tu ne l'aurais pas remarqué...

Il sourit et met un pull, puis il sort. Je le suis à contrecœur en attrapant sa veste au passage, parce qu'il fait vraiment froid...

 

          
          
          Nous longeons les mêmes fenêtres que tout à l'heure, dans l'autre sens cette fois. Jar me suit, m'indiquant d'une poussée que je dois continuer. Soudain, alors que nous passons devant la fenêtre de Julien, elle s'ouvre, me faisant perdre l'équilibre. Mon pied rappe le sol, je cherche un point d'ancrage, je sens le vide me happer, ouvre la bouche pour pousser un hurlement, quand sa main agrippe la mienne et me plaque contre le mur. Il m'écrase, nos souffles se mêlent, il sert mon poignet trop fort et j'ai mal. Il sent bon. Un mélange de savon et d'extérieur, comme quand on sort un dimanche par un temps ensoleillé. Je respire mal. Je tente de repousser Jar quand il presse plus fort son corps contre le mien. Je lève la tête vers lui pour lui dire de se pousser, mais d'un regard, il m'indique la fenêtre. À quelques centimètres de nous, Ann-Liese fume une cigarette dans la chambre de Julien. Avec style, elle expire la fumée et apostrophe son amant :

- Dis moi, tu pense que Shizubaki et Black Storm sortent ensemble ?

- J'en sais rien, mais j'aimerais bien le savoir...

- Pourquoi ?

- Bah... elle est mignonne, pas mal de garçons lui tournent autour tu sais...

Je me fige. Pardon ? Je commence à trembler avant de me rendre compte que c'est Jar qui rit silencieusement. Je lui jette un regard furieux, ce qui a pour effet de faire redoubler son rire. Ann-Liese aussi est indignée :

- Quoi ? Elle ? Cette orpheline désagréable, méchante, stupide, paumé et j'en passe ?

- Annie... Tu ne l'aime pas parce que tu as des vues sur Storm et que c'est sa partenaire...

J-je... C'est faux ! Je...

- En tout cas, je me la ferais bien un de ces jours..., la coupe-t-il. Viens là bébé...

En gloussant, Ann-Liese referme la fenêtre. Maintenant, Jar ne rit plus. Il grimace. Il n'aime pas Ann-Liese, trop prétentieuse... Patiemment, j'attends que Jar daigne relâcher la pression sur mes poignets, pression qui s'accentue sans que je sache pourquoi. Il y a de la colère dans ses yeux. Je lâche malgré moi un gémissement. Jar redresse la tête et, gêné, paraît prendre conscience que je suis là. Il se décale vers la droite et me fais signe d'avancer.

          
          
      J'enjambe un trou dans le rebord et attends mon partenaire, qui m'indique la quatrième fenêtre. Nous ne faisons aucun bruit car la surveillante du dortoir des Sixième Cycles, une petite vieille avec une queue de cheval grisonnante que nous surnommons Memento Mori, est très sévère avec les retardataires. Je tente alors sans succès d'ouvrir la fenêtre. Je jette un regard impuissant à Jar, qui jure sans bruit et se décale vers la fenêtre d'à côté. Il toque alors trois fois, puis deux fois, puis encore trois fois, pour signifier à Raven qu'il est de l'autre côté. Quelques secondes plus tard, elle ouvre la fenêtre en fronçant les sourcils, ouvre la bouche pour dire quelque chose, mais avant qu'elle n'ait pu dire quoi que ce soit, Jar lui plaque la main contre la bouche et la pousse à l'intérieur. Je le suis en rigolant et entre dans la chambre chaude et plus chaleureuse que le toit. Jar referme la fenêtre et se tourne vers notre amie, penaud.

- Désolé, Raven... Mais Memento Mori a une ouïe de Chauve-souris, je ne voulais pas qu'elle nous entende, j'ai vu qu'elle avait laissé la fenêtre du couloir ouverte.

- Oui, enfin, avec ce vent, je doute qu'elle entende quoi que ce soit..., répond Raven.

- Te fâches pas Rav' ! C'est de ma faute. Je me suis endormie dans les greniers et je suis arrivée en retard.

- Et donc tu viens dans ma chambre ?, m'interroge-t-elle, dubitative.

- Euh... Ma fenêtre ne s'ouvre pas en fait... »

Elle lève les yeux au ciel, mais je vois bien qu'elle est amusée. Elle nous fais signe de sortir, et nous nous dirigeons vers la porte, quand une énorme araignée me tombe dessus. Je pousse un glapissement de surprise en la sentant s'agiter dans mon cou et me secoue dans tous les sens pour la faire descendre. Je la jette par terre, dégoutté, et attrape la première chose qui se trouve près de ma main, la poubelle. Malheureusement, en écrasant le monstre, la poubelle fait un gros BONG retentissant. J'écarquille les yeux, horrifié tandis que Jar se tourne vers la fenêtre. Nous entendons des pas dans le couloir. Je cherche une cachette, quand Raven m'attrape par le bras et me pousse dans l'armoire, puis referme la porte. Jar pousse un gémissement quand je m'appuie sur un coude pour me relever, et je me rends compte que je suis affalée sur lui. Au milieu des sous-vêtements de Raven. Génial. Cette position étant assez... inconfortable, je bouge dans tous les sens et finit par me retrouver agenouillée entre les genoux de mon partenaire, les mains sur son torse, nos nez se touchant presque. Il cale ses longues jambes contre la paroi de l'armoire et se redresse un peu, pose ses mains sur ses genoux relevés, me collant un peu plus contre lui. Je baisse la tête, un peu gênée. Il appui son front contre le mien et respire un grand coup. Passé ce moment, je me concentre sur les bruits de voix qui proviennent de la chambre, et me rends soudain compte que je suis dans une armoire. Mes doigts se crispent un peu, et Jar enfoui sa tête dans mon cou. Je fronce les sourcils et comprends qu'il essaie de m'aider. Je ferme les yeux et tente d'oublier l'armoire. Ça marche. Mon cœur ralentit, mais Jar ne bouge pas. On reste comme ça longtemps, à attendre que Memento Mori ait terminé son inspection, en priant pour qu'elle n'ouvre pas l'armoire.

          
        Raven ouvre la porte et nous fait signe de dégager de sa chambre, et en vitesse. En souriant, nous traversons le couloir en mode ninja. Je réussis à ouvrir ma porte et ma fenêtre - de l'intérieur, c'est plus facile, forcément - et Jar repart dans sa chambre, non sans m'avoir indiqué d'un regard l'assiette, encore fumante grâce à la magie, posée sur mon bureau. Je l'adore. Je mange et je prends ma douche, puis je me blottie sous mes couvertures. Malgré ma sieste, je suis encore très fatiguée, alors je m'endors très vite. La main serrée sur le petit ruban de la fenêtre de Jar. J'ai sombré dans un sommeil sans rêve...


Chapitre 9 : VIII

          
          
Comme hier, je passe ma journée à éviter les corvées. Mais cette fois, j'ai une bonne excuse. Je suis chargée, par le Maître en personne, de vérifier les caves et les souterrains, afin d'éviter qu'un de nos invité, trop curieux, ne fasse une rencontre malchanceuse ou se perde. Jack, Peter et quatre autres élèves sont avec moi, et depuis ce matin, je patrouille dans ma zone en vérifiant que les portes sont bien fermées. C'est qu'il est grand ce château... Je coche une case sur ma fiche, et me dirige vers la suivante. C'est une grande porte noire, en pierre luisante et incrusté de rubis. Pour y accéder, il faut prendre un escalier tournant, un pont surplombant une rivière dangereuse, et un petite chemin sinueux. Autant dire que celui qui la trouve est un sacré petit malin, ou est au courant de son existence... Mais on est jamais trop prudent. Je pose ma main sur la porte. Elle est évidemment fermée, mais je ne résiste pas à l'envie de l'ouvrir. Je sors une petite clé de sous ma chemise et l'insère dans la serrure camouflée au milieu des volutes sculptées. Un petit clic résonne quand elle se déverrouille, et la porte s'ouvre sans bruit. C'est sinistre... Il fait sombre. Un souffle d'air frais me fais frissonner. Un parfum agréable flotte jusqu'à moi et je continue d'avancer. Le couloir s'éclaircit un peu et je pénètre dans une sorte de grotte féerique. Des fleurs aux milles parfums bruissent sous le souffle d'un vent imaginaire, tandis que d'autre, les Luminoles, éclairent la grotte d'une douce lumière irisée... Je suis chez moi. J'avance dans ce que nous nommons La Cour de Minuit, un endroit où seul quelques rares élus peuvent pénétrer. Les fleurs me frôlent de leurs pétales colorées, j'entends le bruit de la Fontaine de l'Espoir. Elle est au centre de ce cimetière secret, dans lequel repose les plus redoutés de tous les Chasseurs depuis la nuit des temps. Leurs noms sont gravé au bout de chacune des multiples allées qui courent et bifurquent depuis la fontaine. Avec, au-dessus de chaque groupe de nom, une date, une promotion en quelque sorte, indiquant le Maître sous lequel ils ont servis. Les Chasseurs qui sont enterrés là font partis de ceux qui ont toujours eut un statut à part : repérés très tôt par le Maître de l'Ordre pour leurs talents exceptionnels, ils ont une formation spéciale et secrète, afin que personne ne sache jamais qui ils sont. Une fois leur formation de Chasseur terminé, ils ne quittent pas le Maître, pas vraiment. Si celui-ci leur donne un ordre, ils seront obligés de l'exécuter. Bien sûr, quand le Maître meurt, ces Chasseurs sont libéré de leur serment et peuvent vivre une vie normal, à la seule condition que le Maître suivant ne les oblige pas à rester. C'est ce qu'on raconte. Quand l'un d'entre eux meurt, un autre jeune apprenti est choisit à sa place et le cycle continue. Toujours.

          
          
    J'étanche ma soif à la Fontaine, puis je laisse mes pas me guider vers une des larges allées, puis suivre un chemin que je connais par cœur. Au bout d'une vingtaine de minute, une longue marche apaisante, je me retrouve face à une large stèle, qui clos le chemin. Je pose ma main sur l'empreinte qui y est incrusté, juste sous l'inscription rituel Et leurs âmes trouveront le chemin de l'espoir, et du nom de Maître Thomas. L'actuel Maître de l'Ordre. La pierre pivote silencieusement et je pénètre dans une grotte plus petite, avec treize petits sentiers qui mènent à des pièces de repos, décorée par les treize Chasseurs à qui elles appartiennent. Je me dirige vers le premier sur ma droite. Il est tout en couleur, des taches partout, des fleurs mises ça et là en un joyeux bazar organisé, entretenue et redécoré par une fois par mois par une petite Chasseresse maladroite. Ce sentier est un de mes préférés. Quand j'arrive au bout, je me retrouve dans une pièce encombrée de livres, de coussins et de gros poufs colorés, décorés de grelots en or. Je dépose une lettre sur la table, respire le parfum de rire et de joie qui émane de cette pièce, puis je fais demi-tour. Je prends un autre sentier, constitué de sable, doux sous mes pieds nus. Dans les haies, des bourgeons, des fleurs à peine ouvertes, d'autres éclatantes, et puis des fanées, pour symboliser le temps. J'aime beaucoup, et je salue l'effort du jeune garçon qui en a eu l'idée. Dans la pièce, une table en forme de sablier éternel sur laquelle je pose une deuxième enveloppe. Puis je repars et fais de même avec chacun des onze autre sentiers. Étant à la Cour des Ombres, je suis chargée de faire passer les messages. Les autres verront leurs lettres, car cette pièce est présente dans chacune des Cours, une espèce de seconde dimension dont je n'ai jamais vraiment compris le fonctionnement. Je marche dans des sentiers sombres, des sentiers enfantins, pleins de ronces ou pleins de plumes. Et puis, prise de tremblements, je m'arrête devant le dernier. Le chemin est en dalle d'os blanc, gravé de visages tourmentés, veiné de rouge. Rouge aussi les fleurs qui poussent le long des haies. Un silence d'outre-tombe règne toujours dans cette allée, comme si le vent lui-même craignait la personne qui l'avait décoré. Le chemin est froid, sans vie. Les rosiers bruissent en une cacophonie silencieuse, et je me dépêche de passer. Brrr... J'arrive devant la pièce, plus grande que les autres, et repousse le rideau de soie rouge qui en bloque l'entrée. Je pénètre alors dans l'antre du Chasseur le plus craint de tout les temps, dépose ma dernière feuille sur la table, et me dépêche de ressortir. Je vais être en retard.

 

- Et... Terminé !, s'exclame Peter en cochant la dernière case de sa feuille.

Il me la tend et je vérifie qu'il est bien passé par toutes les portes, puis nous nous rendons au point de rendez-vous, la Grande Fontaine du Hall. Il s'agit d'une espèce de statue d'ange renversée vers le ciel qui décore l'entrée de l'école. Des Premiers Cycles sont en train de la remettre en état, et je me dégage une petite place entre tous les instruments de ponçage. Vivement la fin ! Je repousse en soufflant une mèche de cheveux qui me retombe sur le front et étire mon dos endolori à force de me pencher pour ouvrir et fermer des portes. Peter discute avec une gamine rousse ébouriffée, sous le regard admiratif d'une dizaine de Premières Cycle. Peter, Jar, Raven et moi faisons partis des célébrités de l'école : nous sommes parmi les meilleurs élèves de notre promotion et nous donnons parfois des cours pratiques aux plus jeunes. Une main se pose alors sur mon épaule, me faisant sursauter.

- Salut beauté, me lance Jack Sheepard, un grand sourire aux lèvres.

Je me dégage en levant les yeux aux ciel tandis qu'il me tend sa feuille. Il se pose ensuite à côté de moi et m'attrape la main. Il me presse les doigts un par un, et je fronce les sourcils. Peter me lance un drôle de regard et continue de parler avec la petite fille, mais je ne me sens bizarre. J'ai chaud. Quand je lève la tête, la pièce se met à tanguer. Je jure en silence. Pas maintenant ! Je repousse Jack et me lève, avant de regretter mon idée. Des taches troubles envahissent mon champs de vision. Peter se lève et vient vers moi, inquiet.

- Maya ?

- Je... ça va Peter. Je suis un peu fatiguée, c'est tout.

- Oui, tu n'as pas l'air bien. Va te reposer. Je vais prévenir Jar et...

- Non !, je le coupe brusquement. Non, ce n'est pas la peine de le déranger pour ça.

Il penche la tête sur le côté, hausse les épaules et me lâche le bras. Je ne m'étais même pas rendu compte qu'il le tenait. Je lui souris et avance le plus vite possible vers ma chambre. Ce que je n'avais pas prévu, c'est les trois cent sept marches qu'il faut monter avant d'atteindre mon étage. Je serre les dents et entreprends ma lente ascension. Des vertiges me saisissent à la moitié, mais je continue. Au bout d'un moment, je n'en peux plus, je me laisse tomber sur les marches, les lèvres serrées, en nage, la vision trouble, et une douleur atroce au niveau de ma cage thoracique. Je me retiens de gémir et souffle de plus en plus fort. Je n'entends rien, je ne vois rien. J'ai mal. En pleurant de douleur, je me hisse petit à petit vers le palier, et je finis par atteindre ma chambre. Heureusement, personne ne m'a vu. J'ouvre la porte et m'affale sur mon bureau, à la recherche d'une petite boite qui ne me quitte jamais. Jar pense que c'est une boite à souvenir, alors il ne fouille pas dedans. Et même s'il le faisait, il ne trouverait pas le double fond. J'actionne le mécanisme et un petit tiroir apparaît. Les mains tremblantes, je saisis la seringue et le petit flacon, relève ma manche et enfonce l'aiguille dans mon bras. Le produit fait effet au bout de quelques minutes, et je me laisse aller contre le dossier de ma chaise, soulagée. Je retrouve toutes mes capacités un instant plus tard, et range mon matériel. Le flacon est presque vide, il faudra que j'aille en voler dans la réserve de Mlle Grâce. Mais pour l'instant, je suis tranquille pour quelques semaines, voir quelques mois, si j'ai de la chance... Le tiroir se referme en un cliquetis léger, et je me lève pour aller rejoindre les autres.

 

          
          
  Je rêve. Je le sais parce que les couleurs sont plus brillantes qu'en temps normal, et les sons plus étouffés. Je suis dans une salle sombre éclairée par des bougies, devant des silhouettes encapuchonnées. Je m'approche tandis qu'une des silhouette, au centre, psalmodie des paroles en ancien langage. Les silhouettes sont regroupées autour d'un autel, sur lequel repose une femme aux longs cheveux dorés. Elle est nue, des marbrures rouges courant sur son corps maigre, les yeux révulsés sous l'effet d'une drogue. Soudain, alors que l'homme qui parle accélère et que les silhouettes psalmodient avec lui, elle se met à gémir. Ses gémissements se transforment en hurlements tandis qu'une fumée noirâtre s'échappe des mains de l'homme pour pénétrer en elle. Elle se tord, se débat, et sa peau se boursoufle et se couvre de pustules rouges et suintantes. Horrifiée, je ne peux qu'observer, spectatrice impuissante, la chose prendre possession d'elle, la transformer, se nourrir de sa substance et envahir son âme. La femme pousse un dernier hurlement, se cambre, et soudain, elle se calme. Les silhouettes se taisent, attentives. Je m'approche discrètement, avec une certaine curiosité morbide... Et d'un coup, me faisant sursauter, elle se relève. Ses grands yeux sont entièrement noirs, sa lèvre supérieure découvre l'une de ses canines pointues en un sourire terrifiant. Je tremble. Elle lève sa main, la pointe sur moi et crache une incantation. Je suis aspirée dans les méandres des Ténèbres.

Je me réveille en sursaut, les draps collés à ma peau par la transpiration. Mon cœur bat à cent à l'heure. Ce n'était pas un rêve. Je ne suis pas, comme certains chasseurs, douée du don de prescience, et je n'ai jamais fait ce genre de rêve. Mes mains tremblent et je me mords le poing pour cesser d'avoir peur. Je ne sais pas ce que cela veut dire. Je me blottie sous les couvertures et tente, en vain, de me rendormir. La Démone de mon rêve, car c'en était bien une, ne cesse de réapparaître dans mon esprit fatigué.


Chapitre 10 : IX

          
          
Je n'ai parlé de mon rêve à personne, pas plus que du mauvais pressentiment qu'il m'a laissé. La fête arrive à grands pas, et je n'ai toujours pas de robe. Mais ça, Jar ne le sais pas. Il aurait insisté pour me payer un couturier, mais je ne veux pas de son argent, non pas pour des raisons de fierté, simplement parce que je considère que ce n'est pas utile de le dépenser pour ça. Bon. C'est peut-être bien de la fierté. Bref. Les cortèges amenant les élèves des différentes Cours, ainsi que quelques hautes personnalités, comme le Roi, la Reine et quelques nobles bien en vu dont les élèves sont scolarisés à la Cour arriveront demain, en milieu d'après-midi. Je ne sais toujours pas comment les professeurs ont fait pour réussir à caser tout le monde, mais ce n'est pas mon problème... Aujourd'hui, comme l'école est entièrement prête et décorée, nous sommes libres. Je suis donc en train de mettre le point final à une de mes dissertations de théologie – eh oui, l'Ange ne fait jamais de pause – quand un tourbillon passe soudain par ma fenêtre ouverte. De surprise, je n'ai même pas le temps de bouger qu'un homme grand, fin, aux cheveux légèrement ébouriffés avec style me prend dans ses bras et me fais tournoyer dans toute la pièce, entraînant mes copies et mes stylos par terre. Je glapis de surprise et m'accroche comme je peux, mais à peine ais-je le temps de comprendre ce qu'il se passe que déjà, débitant ses phrases comme un lanceur de couteaux touche sa cible, sortant et rangeant ses instruments de couture tout en furetant dans ma chambre, l'homme me lance :

- Oh, ma chérie ! Tu es toujours aussi belle ! Et quel mauvais goût aussi... Beurk, fait-il en lançant une de mes bottes par dessus son épaule. Il se met à fouiller mes vêtements, balançant ce qu'il estime « démodé, chérie » dans toute la pièce. Je tente en vain de tout rattraper, tandis qu'il continue de babiller.

- Ah... Quelle robe vas-tu bien pouvoir mettre... Hum... Attends... Bustier ? Oui, peut-être. Longue ou courte ?

- Euh...

- Longue. La couleur ?

- Je...

- Du bleu, comme tes yeux... Je vois...

- Eh !

- Ça y est...

- STOP ! Bel ! Stop ! Ça suffit !

Le couturier me regard comme si j'étais un mouchoir sale sur son parquet. Belzébuth est un démon, le troisième prince démoniaque du cercle Alpha (1), très puissant donc, et j'ai fait sa connaissance il y a deux ans, lors d'une mission. J'étais censée l'éliminer – je n'étais pas seule – et je ne m'attendais pas du tout à tomber sur un Alpha. Autant dire que quand il a commencé à me déshabiller pour me mettre une robe bleu zéphyr bain de soleil et à vouloir me faire des nœuds dans les cheveux, je l'ai assez mal pris. Il s'en est tiré avec quelques bleus, et moi, avec un couturier dévoué corps et âme à faire de moi son nouveau modèle. Bel a été la surprise de ma vie, quand je me suis rendue compte que détruite et dominer l'ennuyait plus qu'autre chose, et que lui, son trip, c'était la haute couture. Allez comprendre. Enfin. Maintenant, je porte des sous-vêtements en dentelle. Je reporte mon attention sur le couturier, qui est déjà en train de regarder mon uniforme.

- Humm... En plus d'une robe, je vais peut-être retailler un peu tout ça... De l'originalité... Des talons aiguilles ? Non... Un foulard ! Oui ! Et des mitaines ! Oooh... je vois ça d'ici et...

- Bel..., je fais, exaspérée, Laisse mon placard tranquille !

- Hum. Ah ! Tu es prête ? Essayage ! On prend les mesures !

Et me voilà, ni une ni deux, entourée d'un ruban à mesurer. J'écarquille les yeux.

- Bel ! Mais qu'est-ce que tu...

- Tais-toi ! Je prépare ta robe !

- Mais quelle robe ?

J'ai crié. Il s'arrête, la tête penchée.

- Mais celle que tu vas mettre, évidemment...

J'ouvre la bouche pour protester, quand la porte s'ouvre sur Jar. Je reste bloqué, tandis que la tornade Bel se déplace et claque la porte, entourant mon partenaire du même ruban que le mien.

- Jar ! Mon chou ! Tu as grandis ! Pris des muscles aussi. Tiens, dis-lui, que tu veux la voir en robe, elle sera si belle, longue, bleu, avec du tulle... Tu imagines ? Bien, je vous ferais des masques assortis, c'est Bal masqué. Il faudra aussi que tu surveilles ses achats, regarde moi cette tunique, du noir, du noir, toujours du noir... Prends un peu de couleur ma chérie ! Ta robe sera coloré, pour sûr... Et toi, que vas-tu porter, mon chou ? Oh ! J'ai hâte... Je lui ferai aussi quelques vêtements, parce que vraiment... Tu pourrais être tellement sexy... si on enlevait ça, si on rajoutait ceci, et puis là, hum... ici aussi et...

Il me tourne autour, pendant que Jar essaie de reprendre son souffle, médusé. Je me débats en criant, tandis que Bal modifie complètement ma tenue. Il rallonge les manches de ma tunique avec un motif à carreaux rouge, me chausse de guêtres de la même couleur, raccourcit ma jupe, relève mes cheveux... Excédée, je lui hurle d'arrêter.

 - Ça suffit Belzébuth ! Regarde tes fringues avant de t'occuper des miennes !

Il s'arrête, pointe un doigt sur son torse, interrogateur, puis hausse les épaules, et recommence à parler de ma robe. Je lève les mains au ciel, quand la porte s'ouvre de nouveau sur Sara et Akira, qui se précipitent vers Bel. Celui se tourne déjà vers sa prochaine victime.

- Orassei! Ouah, tu es trop jolie ! Bel !

- Sara ! Mes petites ténèbres préférées !

Je me fige, mais Jar ne capte pas. Il s'approche de moi, l'air complètement vidé et perdu. Bel continu.

- Tu vois, je lui ais dit, mais elle ne m'écoute pas. Je ferai ta robe en même temps que la sienne, tu seras magnifique. Je passerais voir les autres, vous porterez toutes mes robes, ce sera génial...

- Oh ! Oui ! Et tu pourrais me refaire deux ou trois tenues ? J'ai un peu grandis...

Bel s'extasie devant Sara, et j'abandonne toute idée de le faire changer d'avis. Inquiet, alors que je m’assois sur le lit, fatiguée, il s'approche de moi :

- Ma petite mort, tu porteras une de mes créations, pas vrai ? Tu ferais bien ça pour ton vieux Bel...

Je le fusille du regard, et soupire.

- Oui... Mais seulement la robe Bel, je ne veux pas de... oh et puis merde.

Il est déjà en train de prévoir des tenues pour moi, alors je laisse tomber. Sara le tire jusqu'à sa chambre, sous les éclats de rire d'Akira, et la porte se referme sur l'écho de leurs voix. Jar et moi restons un instant silencieux, comme si nous avions bugué, et puis il dit :

- Il est...

- Attachant..., je réponds en haussant un sourcil.

- Oui... c'est pas le premier terme qui vient à l'esprit, mais si tu veux...

Il me regarde en coin, je souris, et soudain, nous explosons de rire.


Chapitre 11 : X

          
        Je regarde le cortège de carrosses par la fenêtre. Les élèves des différentes Cours et les nobles invités commencent à arriver. De huit à dix heure, on les amènera dans leurs chambres, où ils pourront se reposer et se préparer. Je vais d'ailleurs devoir descendre, puisque je suis chargée, comme tous les Cinquièmes, Sixièmes et Septièmes cycles, de les guider. Sauf qu'à la différence de la préparation, où mon absence passe inaperçue, là, je suis obligée de m'y rendre... Quand nos invités auront investis leurs chambres, ils pourront déambuler dans l'école jusqu'à cinq heure. Ensuite, chacun ira se préparer dans sa chambre, pour descendre à vingt et une heure dans la grande salle. Je ne comprends pas que cinq heures soient nécessaires pour se changer, mais bon... À contrecœur, je descends les escaliers pour me rendre dans la salle commune des Sixièmes Cycles, où patientent déjà quelques élèves, dont Jar et Peter, les yeux ensommeillés. Je les rejoins et leur demande où est Raven, et Peter hausse les épaules. Nous restons à discuter dans le silence, parce qu'à sept heure et demie, personne n'est très réactif. Le responsable arrive quelques minutes plus tard et il nous félicite pour notre avance et nous donne nos uniformes. Ils sont spéciaux aujourd’hui. Pas de distinction de couleur. Nous porterons aujourd'hui les couleurs de notre cour : noir, gris et pourpre. Les garçons en costume queue de pie noir rebrodé de pourpre avec des hauts de forme en satin gris orné un ruban pourpre, et les filles, chemise noires, blazer épais gris rebrodé de pourpre, jupe plissé grise, bas noir, nœud pourpre, chaussures à petits talons. Je râle, par principe, sous l’œil amusé de mon partenaire. Quand je suis prête, je me dirige vers la responsable coiffure, qui décide, en fonction de son humeur et de l'harmonie de votre tenue, comment seront vos cheveux. Elle m'observe un instant, tourne, redresse mon nœud, attrape quelques pinces et en quelques mouvements rapides, défait ma tresse, brosse mes cheveux et en relève une partie, sur le dessus. Ainsi, aucunes mèche ne me tombe dans les yeux. Par contre, en grimaçant, je remarque que mes cheveux tombent jusqu'à mes hanches. Et merde. Ça ne va pas être pratique pour ce matin... La responsable me tire vers elle et pique quelque chose dans mes cheveux. Quand elle me tourne face au miroir, je découvre une fille normale, plutôt jolie, avec de long cheveux ébènes qui dégagent un visage fin et au cou gracile. Une barrette ornée de fleurs violettes et noires retient une partie de mes mèches et s'accorde à merveille avec ma tenue. La porte s'ouvre, laissant entrer des bruits de conversations en même temps que le reste de mes camarades. Une main se pose sur mon épaule, je me tourne vers Jar, à qui le costume va trèèèèèès bien, et attrape son bras. Nous sortons de la pièce en riant, parce qu'Ann-Liese vient de s'étaler sur un rouleau de tissu et fulmine contre le maladroit qui l'a laissé traîner, sous les ricanements de ses amis. Dans l'entrée, Jar et moi nous séparons pour recevoir nos listes, puisque les bureaux des secrétaires ne sont pas mixtes... La secrétaire des filles me donne ma liste d'invités sans lâcher son écran des yeux. Je manque de m'étouffer. En dessous de mon nom, en gros sur la feuille, s'ensuit une infinité d'autres noms, en plus petit. J'en ai pour des heures... Je soupire et me tourne vers la porte, devant laquelle nous nous rassemblons pour attendre les personnes marquées sur nos listes. Devant s'étalent dix couloirs, un pour chaque école et un pour les autres. Je regarde le premier nom. Un groupe de fille de la Cour de la Lune. Je me place devant le couloir numéro huit et attends patiemment l'ouverture des portes, entourée de mes camarades...

 

          
         Depuis une heure, je n'arrête pas : sourire, bonjour, veuillez me suivre, oh ! Comtesse, quelle robe magnifique, oui, par là, voici vos chambres, installez-vous, vous pourrez visiter à partir de dix heure... Je n'en peux plus. Parfois, nous sommes deux quand les groupes sont important pour porter les bagages. Je redescends les escaliers après avoir escorté un groupe de filles particulièrement pénibles et hautaines. J'ai mal aux pieds... Je regarde ma liste et me rends au couloir indiqué. C'est le numéro dix, celui des gens important. Je longe les couloirs et slalome entre les chariots pour atteindre ma destination. Je regarde mes pieds pour ne pas tomber, et rentre dans quelqu'un qui a aussi le nez dans ses feuilles. Jar me rattrape par la taille par réflexe et nous nous écartons en riant. On est passé à deux doigts de la catastrophe. Je lui raconte ma matinée et nous passons les couloirs restant, pour arriver au dix. Avec joie, je constate que nous sommes affectés au même groupe. Le responsable du couloir nous indique une femme et son mari, un homme dont je ne voit que le dos, de haute stature, avec un haut de forme noir. Prise d'un mauvais pressentiment, je m'avance, accompagné de mon partenaire, vers le couple. Avec mon plus jolie sourire, je me plante devant la femme, Comtesse sans doute car elle porte une fleur de Lys blanc dans son chapeau et lui dis :

- Bonjour, nous allons vous guider vers votre chambre, la 311, c'est cela ? Si vous voulez bien me...

Les mots s'étranglent dans ma gorge. Le couple s'est retourné, et je peux voir leurs visages. La femme a de magnifiques yeux émeraudes, des traits fins et de longs cheveux noirs. L'homme lui, a le visage altier, des yeux bruns, presque rouge, et les cheveux auburn. Je les reconnaîtrait entre mille, d'une part parce que leur fils a hérité de la haute stature, des traits et de la prestance de son père, ainsi que des attributs de sa mère ; mais aussi parce que ce visage, je le connaît. Je le croise tous les jours. Mis côte à côte, Jar et son père se ressemblent comme deux gouttes d'eau, hormis les différences de couleur. Cependant, la balafre qui court le long du visage du comte hante aussi mes cauchemars. Tout comme celui qui la porte. Ce visage, c'est celui de la personne que j'aime le plus au monde. C'est aussi celui du meurtrier de mes parents.

          
         Jar se raidit et salut ses parents d'un signe de la tête. Ils ne sont pas très proches, des histoires de familles dont je ne veux pas me mêler... Moi, je continue de sourire, un peu crispée. Jar ne sait pas. Officiellement, mes parents sont morts en combattant un Démon. En vérité, ils ont été assassinés par cet homme qui me sourit avec haine. Il n'y a que peu de personne qui savent. Je ne suis même pas sûre que sa femme le sache. Je concentre ma haine pour cet homme dans le regard que je lui lance pour leur faire signe de me suivre. Jar dépose leurs bagages sur un chariot, et nous nous dirigeons vers l’ascenseur. Nous rentrons à peine, il nous faut nous serrer. Je garde les yeux bien fixé devant moi, tandis qu'un silence pesant se répand dans la cabine. Silence qui est rompu par le Comte, qui s'adresse à son fils.

- Alors Jarod, dis moi. Comment se passe ton année ?

Mon partenaire tique à la mention de ce nom qu'il déteste. Je suis la seule à connaître son vrai nom, il s'inscrit depuis tellement longtemps sous le patronyme de Jar que tout le monde a oublié.

- Très bien père, répond-t-il sèchement.

- As-tu reçu le costume que nous t'avons fait faire ?

- Oui, père. Je vous en remercie.

L'ascenseur monte toujours, et le silence s'éternise. Le Comte Otonashi le rompt une fois encore, mais cette fois, il ne s'adresse pas à son fils.

- Et toi jeune fille, quelle robe vas-tu porter pour faire honneur à ton école ?

Je ne réalise pas tout de suite que la question m'est destinée. Quand je me rend compte qu'il attend ma réponse, je pique un fard. Les yeux toujours fixé sur la cabine, qui se déplace beaucoup trop lentement à mon goût, je répond :

- Je ne sais pas, Monsieur, je découvrirait ma robe en même temps que les autres filles ce soir.

- Oh... Tu n'as pas fait appel à un couturier personnel ?

- Seules les grandes familles ont cette possibilités, Monsieur., je grince.

- Ah... Mais pourtant, tes parents t'ont légué une importante fortune, que tu devrais pouvoir...

- William. Il suffit.

La Comtesse vient d'empêcher un meurtre. Mes parents appartenaient tous deux à deux riches familles, mais je ne pourrais accéder à leurs fortunes qu'à ma majorité. Ma scolarité est déjà réglée, par la famille de ma mère, pour se débarrasser de moi, mais je dois me débrouiller pour les autres dépenses. Pour l'instant, je vis avec la pension accordée aux orphelins par le royaume, plus la bourse de l'école. Et une rémunération pour chaque mission effectuée. Le Comte me lance un drôle de regard puis se tait. Je sens quelque chose m'effleurer la main, et agrippe celle de mon partenaire, qui me réconforte d'une pression rassurante. La cabine s'arrête alors avec un cling salvateur, et nous sortons.


Chapitre 12 : XI

          
       Après les parents de Jar, j'ai amené quatre groupes à leur chambre, avant de voir ma liste s'achever enfin. Je suis montée dans ma chambre avec soulagement et ais pu enfiler quelque chose de plus confortable. Nous pouvons choisir nos vêtements, mais la plupart porteront les couleurs de l'école, et j'en ferai partie. Je choisis de mettre un croc top gris sur un débardeur moulant noir, des mitaines violettes, un short noir et des bas rayés assortis, puis j'enfile de grosses bottes en cuir. Je laisse la barrette dans mes cheveux, mais je les tord en chignon décoiffé. Je me regarde dans le miroir, tourne, puis, satisfaite, je sors. Dans le couloir, je croise Sara et Aki, qui porte aussi les couleurs des Ombres, et nous descendons en riant pour retrouver nos amis respectifs. Je leur dis à plus tard, et vais chercher Jar.

    Au détour d'un couloir, je rentre violemment dans quelqu'un et nous nous étalons par terre. Il s'agit d'une fille de cinquième cycle, blonde aux yeux vert, dont les cheveux sont parfaitement coiffés. Elle est habillée d'argent, ce qui confirme son appartenance à la Cour de la Lune. Nous nous fixons en silence tandis que ses camarades poussent des cris horrifiés. La Cour de la Lune et la Cour des Ombres ne s'aiment pas beaucoup... Je me redresse en prenant appui sur le mur, pendant qu'une autre fille de deuxième cycle, à la peau mate des descendants de l'Est et aux cheveux court l'aide à se relever. Une de leur amie s'avance alors, les poings sur les hanches :

- Excuse-toi, Ombre !

La fillette brune hoquette de surprise. Je fixe mon regard sur celle qui vient de parler et murmure d'une voix douce :

- Je te demande pardon ?

- Tu es incapable de regarder devant toi, tu as fais mal à Gwen !

- Eh bien, Lune, je suis sûre que Gwen peut demander des excuses seule.

La blonde se relève en s’époussetant et me fais un signe de la tête. Mais cette gamine doit payer pour son affront. Je m'approche d'elle, d'une démarche chaloupée.

- Dit moi ton nom, gamine.

- Milianna Hope's. Mes parents sont les ambassa...

Je la coupe en pleine phrase :

- Je me fiche éperdument de qui sont tes parents, tu es ici chez moi, et nous ne tolérons pas l'insolence. Fais attention à toi, Milianna Hope's... Où ton nom pourrait bien finir sur une des enveloppes que Maître Thomas distribue à ses chiens...

Elle se fige et déglutit bruyamment. Soudain, une voix familière retentit au fond du couloir :

- T'as pas bientôt finit de terroriser les petits, Maya...

Je relève la tête en grognant :

- La ferme, toi, je te cherche depuis une heure !

Jar me rejoins en souriant et je me jette dans ses bras. Il recule sous le choc, mais ne bronche pas. Je continue à me plaindre sous le regard médusé des filles de la Lune. Le visage de mon partenaire est connu de tous : en plus d'appartenir à une des familles de nobles les plus influentes du pays, son père est le conseiller du roi... Il s'éloigne en riant, un rire franc et léger qui me fais sourire. Je le rattrape en courant, et nous partons à la recherche de Peter et Raven. Je passe mon temps à chercher des gens...

    Nous tombons sur eux discutant avec les parents de Jar. Je lève les yeux au ciel et annonce que je vais prendre l'air. Jar me laisse partir, il sait que j'ai du mal avec ses parents. Alors que je m'éloigne, j'entends des pas légers derrière moi et une voix qui m'interpelle :

- Attends Mayalena... Ne pars pas.

Je me raidis. Personne ne m'appelle ainsi. Je me retourne avec lenteur et me retrouve nez à nez avec la Comtesse Tally Ar'teil-Otonashi. Elle me fais signe de la suivre et me guide à travers un dédale de couloir sombres et oubliés depuis longtemps. Elle a l'air de connaître les lieux. Je ne la suis pas pour obéir, mais par curiosité. Je n'ai rien contre la mère de Jar, elle a toujours été gentille avec moi. Elle me mène dans un recoin que je n'avais jamais remarqué, et s'assoit sur un banc. Elle tapote la place à côté d'elle, comme pour m'enjoindre à m'asseoir. Ce que je fais. Elle rompt le silence.

- Alors Mayalena... Comment trouve tu cette école ?

- Maya. C'est chez moi, Madame.

- Appelle moi Tally. Mais encore ? Tu sais, elle a beaucoup changé depuis que j'en suis partie, il y a bientôt cinquante ans...

Je me redresse, surprise. Cette femme, une Chasseresse ? Elle rit devant mon incrédulité.

- Oui...  A une époque, je chassais les Démons moi aussi. C'était il y a bien longtemps.

Ainsi, la mère de Jar fait partie des nombreuses nobles à avoir préférer la vie de cour plutôt que celle de Chasse. Je ne les comprends pas, mais j'accepte leur choix. Jar ne m'avait pas dit que sa mère avait été élève ici. Étant la fille du chef d'une des plus puissante tribus de l'Est, je pensais qu'elle avait grandis là-bas. Je penche la tête sur le côté et lui demande :

- Pourquoi vous me racontez ça ?

- Je... Je voulais..., souffle-t-elle. Je voulais te donner quelque chose. Et te dire à quel point tes parents auraient été fiers de toi. Je suis tellement désolée... Et William... Si tu savais... Il... Je sais. Pour tes parents...

Je reste sans voix. Elle... Comment peut-elle savoir... Les larmes me montent aux yeux, et je les essuie d'un geste rageur.

- Vous saviez. Depuis tout ce temps, vous saviez ! Et vous osez venir me parler ? Comment... Comment...

Les mots s'étranglent dans ma gorge et je me lève, bien décidé à partir. Mais elle me retient.

- Attends... Excuse-moi. N'en parle pas à Jarod, s'il-te-plaît. Tu compte beaucoup pour lui, bien plus que tu ne le penses. Ta mère et moi... Nous étions très proche pendant notre scolarité, et elle m'a donné ceci le jour de ta naissance. Je pense qu'il te revient de droit.

Elle me tend un écrin en satin noir. Je l'ouvre. A l'intérieur, un collier en diamant magnifiquement ouvragé. Avant que je n'ai pu retrouver mes esprits, la Comtesse disparaît. Je secoue la tête, referme l'écrin et remonte dans ma chambre. Je discuterais de tout ça avec Jar. Plus tard.

 

- Aïe ! Mais arrête de tirer comme ça !

Pour la centième fois, Raven me tape la tête. Elle essaie de coiffer mes lourds cheveux depuis une heure et demie, tandis que Sara s'occupe du maquillage. Je maudis la personne qui a inventé les Bals... Après deux heures de supplice, mes bourreaux s’estiment satisfaites.

- Regarde toi : tu es sublime !

Je grogne. Mais Raven a raison. Elle a fait du bon travail. Mon teint est lumineux, mes yeux sont rehaussés par une ombre à paupières foncée, du mascara recouvre mes longs cils... Mes cheveux retombent en lourdes mèches, relevés sur le dessus par une pince bleue, c'est magnifique.

Allez Orassei ! Mets ta robe !

Avec précaution, j'ouvre le paquet de Bel'. Je ferme les yeux, Raven m'aide à passer la robe, et je les entends hoqueter. En grimaçant, j'imagine déjà l'horreur que Bel' à confectionnée... Mais la robe est divine. Dégradé de bleu, tulle, bustier serré à la taille par une ceinture en soie, elle part ensuite en une cascade de tissu miroitant, comme une chute d'eau. Des diamants forment des rivières sinueuses pour se rejoindre tels les étoiles dans le firmament. Des mitaines en résille bleu accompagnent l'ensemble, rajoutant une petite touche de moi dans cette merveille. Je chausse les escarpins qui accompagnent la robe, de hauts talons bleu foncé qui disparaissent sous la quantité de tissu. Mais la robe n'est pas lourde, elle glisse sur ma peau comme un courant d'air frais. Sara, le souffle coupé, me tend le masque confectionné par le plus doué de tous les stylistes de la terre. C'est un loup bleuté, parsemé de paillettes d'argents. Le collier de ma mère complète le tout, comme si Bel' savait que je le porterais. Ma tenue est sublime. Je souffle de soulagement, parce que j'avais vraiment peur de ce que Bel' pourrait faire... J'aide les autre à s'habiller et une fois prête, nous nous regardons dans le miroir : Raven, ses courts cheveux noirs relevé au gel, et sa tresse ornée de rubis, porte une robe cocktail rouge fendue sur le côté, avec des gants en tissu noir. Sara porte une robe noire, serrée à la taille puis évasé jusqu'aux genoux. Ses épais cheveux noirs sont savamment tressés et ses bijoux en topaze ressortent sur sa peau mate. Nous mettons nos masques, puis nous sortons retrouver nos partenaires, enchantées.

          Les cavaliers nous attendent au pied de l'escalier de marbre, afin que tous puissent admirer les robes des couturiers. Si chaque Cour porte d'ordinaire les couleurs de son étendard dans des événements comme celui-ci, ce soir, le hall chatoie de couleurs plus vives les unes que les autres. Je cherche Jar des yeux et finit par le trouver, nonchalamment appuyé contre une colonne de pierre. Il a les yeux baissé sur quelque chose, un paquet dans ses mains, mais je ne vois pas quoi. Je descends les marches avec précaution, peu habituée à d'aussi hauts talons. Sara file retrouver Akira et je me fraie un chemin dans la foule. Des murmures résonnent sur mon passage, me prouvant que Belzébuth à réussit son coup. Ma robe est magnifique. Je me plante devant Jar, et les mains sur les hanches, claque des doigts devant son nez. Il sursaute et relève la tête, et une lueur étrange passe dans son regard. Il fait prestement disparaître son paquet dans une de ses poches. Il est à tomber dans son costume noir, mais ses cheveux sont toujours autant ébouriffés... Je lui souris et lui tends la main :

- Alors beau gosse ? Tu pensais à moi ?

- Non, je pensais que j'avais faim... Tu en as mis du temps...

Je lui tire la langue. Il m'examine, puis lâche :

- Mais ça en valait la peine. Tu es ravissante.

Mes mots se perdent dans ma gorge. Jar, me faire un compliment ? Je presse ma main sur son front avec empressement, regarde sa gorge, tandis qu'il se débat pour m'échapper :

- Nan mais ça va pas ? Attardée !

- Ouf... J'ai cru un instant que tu étais malade... Tu m'as fait peur !, dis-je en soupirant.

Il grimace, puis me tend son bras. Nous nous rendons dans la salle de bal, de laquelle s'échappe une musique douce et entraînante. A l'entrée, nous mettons nos masques, puis nous pénétrons dans la salle...


Chapitre 13 : XII

          
       Je danse depuis ce qui me semble des heures. Les valses s'enchaînent, jamais avec le même cavalier. J'ai perdu Jar depuis longtemps, et je ne sais même plus avec qui j'ai dansé.  La danse se termine, et je me dirige vers le buffet pour prendre un rafraîchissement, que je vais terminer sur l'un des balcons. Je suis seule. Les étoiles brillent de mille feux dans le ciel. En pleine contemplation, je n'entends pas arriver la personne derrière moi. Je me rends compte de sa présence quand il me susurre à l'oreille :

- Alors jolie princesse, comment se passe ta soirée...

Je sursaute et fais volte-face. Un demi-masque  de chat noir lui recouvre le visage, et je secoue la tête en reconnaissant mon cavalier. La musique se fait soudain plus douce, résonne, comme assourdis. C'est une danse plus lente, faite pour les jeunes... Jar m'interroge du regard et je hoche la tête. Il pose sa main sur ma taille et m'attire contre lui. Il prend ma main dans la sienne, et je pose la deuxième sur son épaule pendant qu'il me fait tournoyer lentement, lascivement. A chaque seconde, nos corps se rapprochent. Il sent bon... Je n'entends même plus la musique, je crois que nous dansons sur notre propre tempo. Nos esprits s'accordent, nous sommes sur la même longueur d'onde. Il est très rare de trouver quelqu'un qui s'accorde aussi parfaitement que Jar avec moi, très rare de trouver son vrai partenaire. La plupart des gens, comme Peter et Raven, sont ensemble parce qu'ils s'accordent bien. Jar et moi, nous nous accordons parfaitement. C'est ce qui nous place parmi les meilleurs Chasseurs de la Cour des Ombres. Nous dansons en harmonie, nos cœurs battent à l'unisson. Je ferme les yeux pour savourer cela, quand soudain, une étrange sensation viens rompre ce moment magique. Je me plie en deux en m'agrippant à lui, tandis qu'une douleur atroce me vrille le ventre. J'écarquille les yeux de surprise et d'horreur. Parce que je connais cette sensation. Et qu'elle n'augure rien de bon...

    Jar, inquiet, me secoue par l'épaule. Heureusement, nous sommes seuls sur le balcon, alors je peux me remettre tranquillement. Je souffle un grand coup et lui adresse un sourire tremblant. La sensation est passée, je me suis sans doute trompée.

- C'est rien, j'ai eu mal au ventre, je n'ai pas beaucoup mangé ce soir...

Il m'adresse un regard réprobateur quand soudain, un bip sonore retentit, assourdit par le tissu de ma robe. Avec effroi, je détache un petit appareil de ma cuisse, et en regarde l'écran. Penché sur mon épaule, Jar me demande :

- C'est quoi ?

- J-je... C'est pas normal... J'ai hum, emprunté cet appareil au professeur Mwolnir pour un devoir...

- Un devoir ?

Je déglutis, réfléchissant à toute vitesse. J'ai sans cesse cet appareil à porté de main, mais d'habitude, il est dans mon sac, bien à l'abri. Et soudain, j'ai l'illumination.

- Oui, un devoir supplémentaire. Il m'a surprise à sécher cette semaine, et il a promis de ne rien dire si je lui faisais une dissertation de six cent lignes sur l'utilité de cet appareil pour les Chasseurs en mission.

- Boulet... Mais à quoi il sert ? Et pourquoi tu le porte avec toi ?

Je maudis l'intelligence de mon partenaire. Et invente fissa un autre mensonge !

- Je fais des tests pour savoir si il est lourd ou pas. En fait, on ne le sens même pas. Le seul problème, c'est qu'en fait, il est fait pour détecter la présence de Démons dans un rayon de trois kilomètres...

- Alors tu veux dire que...

- Non, pas forcément., je l'interromps. Si il n'émet pas un autre bip dans trente seconde alors...

L'appareil bip alors de nouveau. Jar m'interroge du regard, et je frissonne de peur. Je chuchote, terrifiée :

- Il y a un Démon dans l'école...



    Guidés par mon radar, nous nous rapprochons du Démon. Nous avons hésité à prévenir un adulte responsable, mais cela peut très bien être un Démon mineur qui ne nous posera pas de soucis. Il ne faudrait pas que la fête tourne au cauchemar... Soudain, au détour d'un couloir, Jar me plaque contre le mur. Il vient de me sauver la vie. Le Démon approche, accompagné d'une silhouette encapuchonnée. Comme ils viennent vers nous, j'entraîne Jar derrière un rideau. L'interstice entre le tissu et le mur nous permet de suivre la scène... L'homme, grand et carré sous sa cape, s'arrête, car une voix féminine qui me rappelle quelque chose l'apostrophe. Une femme masqué, avec une robe sublime apparaît. Il l'attire contre lui et commence à l'embrasser goulûment.

- Maître... Maître...

- Alors... Mon espion préféré... Qu'as-tu à me dire ?

- Je suis prête... Donnez moi votre ordre et je l'accomplirais...

- Tu dois être prudente. Il y a treize ans, j'ai réussi à faire accuser des innocents à ma place, mais aujourd'hui, ce sera plus difficile... Tant que je n'aurai pas assuré ma domination, personne ne devra savoir...

Je suis figé. L'homme murmure encore quelques mots a la femme, qui s'en va en gloussant. Le Démon, ou plutôt la Démone, apparaît alors. Elle est grande, humaine. Son visage me rappelle la femme de mon rêve. De longues ailes noires et déchirées pendent dans son dos, telles une traîne d'obscurité. Effrayé, je me retourne vers Jar en lui faisant signe de ne pas bouger, oubliant du même coup que l'homme vient de dire qu'il est un traître. J'articule silencieusement :

Ne fais aucun bruit...

Pourquoi ?, me répond-il sur le même mode.

C'est Azazël... Une princesse Oméga... La pire de tous les démons assassins après son père... De nombreux Chasseurs ont essayé de la tuer... ils sont tous morts... Je croyais qu'elle aussi !

La Démone regarde son maître.

- Tu obéira à cette fillette, et quand je n'aurai plus besoins d'elle, tu pourras la tuer. Surveille aussi le garçon, je ne lui fais pas confiance.

- Bien... Maître...

- Elle ne devrait pas tarder à faire appel à tes services. Sers la bien, et tu seras récompensée.

La Démone s'incline et disparaît.

    Jar et moi nous regardons avec effroi. Nous venons d'assister à la préparation d'un coup d'état, mais ne pouvons rien en dire parce que nous n'avons reconnu personne. De plus, la Démone Azazël est censée être morte et nous n'avions rien à faire là. Personne ne nous croira et on risque même de nous poser des questions gênantes... Ici, pour accuser quelqu'un d'un crime, il faut avoir au moins trois preuves concrètes contre lui. Seuls les Bourreaux peuvent tuer sans preuves. Mais le pire est à venir. Tandis que nous retournons vers la salle de Bal, accablés, mon GPS me signal qu'il a retrouvé la trace de la Démone. Jar et moi nous apprêtons à la suivre quand les portes de la salle de Bal s'ouvre et laisse s'échapper un flot d'élèves. Le Bal est fini, et il faut rentrer. Je songe un instant à violer le couvre-feu, et puis décide que cela pourra attendre demain. Si Azazël se promène dans l'école, ce n'est pas à moi de la chasser. Après tout, je ne suis qu'une novice. Pas vrai ?


    Le vent fait bruisser la cape noire autour de mes chevilles. Je suis accroupis sur le toit de l'école et j'observe les environs. N'arrivant pas à trouver le sommeil à cause de mes scrupules, je me suis glissée dehors, et à présent, j'observe. Soudain, un hurlement retentit, attirant mon attention. Je cours silencieusement sur les tuiles dans la direction du cri, et me laisse tomber en roulant dans la neige. Je sens alors une présence dans mon dos, et me relève, prête à me battre. Je me retrouve alors face à Jack Sheepard, vêtu de la même manière que moi, deux poignards dans les mains. Nous nous jaugeons un instant, puis je chuchote :

- Qu'est-ce que tu fais ici ?

- Je te retourne la question. Ce n'est pas toi qui est de garde ce soir...

- Toi non plus !

Il me montre alors son GPS, le même que le mien. Le point localisant la Démone est immobile.

- Toi aussi tu as entendu ?, me demande-t-il.

- Oui. Qui est de garde ce soir ?

- Miss, je crois. Et... Soul.

Je fronce les sourcils. Qui les a mis dans la même équipe ? Ils ne peuvent pas se sentir... enfin. Je réglerais ça plus tard. Je tente de les contacter mais le signal est très faible. Un autre hurlement retentit alors, beaucoup plus proche cette fois. Je jette un regard à Jack, et nous nous mettons à courir vers le bruit. Nous arrivons alors devant une grande cour entourée d'un chemin couvert, soutenu avec des arches. La verrière. Jack me désigne alors une forme étendue dans la neige. Je plisse les yeux, mais les flocons qui tombent ne m'aident pas vraiment. Avec difficulté, je traverse l'épaisse couche de neige, pour rejoindre ce qui ressemble à s'y méprendre, à un... corps ? Intriguée, je regarde Jack, qui est figé. Il regarde quelque chose. A mon tour, je lève les yeux vers le mur, éclairé par un rayon de lune. En lettre de sang, une menace est marqué : La Faucheuse dort dans les Ombres... La respiration coupée, la gorge serrée, je baisse les yeux vers la forme par terre. Un petit corps, la gorge ouverte, une expression de terreur absolue sur le visage me regarde de ses yeux vert sombres et sans vie. Je retiens un hurlement, et me penche pour vomir. Jack pose sa main sur mon épaule, le regard vide et me tire par le bras. Je me relève avec difficulté, m'essuie la bouche, mais je ne peux pas détacher mon regard du corps froid et immobile de la fillette allongée à mes pieds. Elle porte une cape noire bordée de rouge et un masque est posé de travers dans ses cheveux. Des traces de lutte disparaissent dans la neige. La gorge serrée, je regarde Jack, qui me serre dans ses bras. Nous venons de découvrir le cadavre d'un Bourreau. En témoigne le tatouage argenté qui brille sur son poignet écorché, indiquant son numéro. Les Bourreaux recrute jeune, parce qu'elle n'a pas l'air d'avoir plus de huit ans. Nous devons prévenir le Maître. Je recule dans la neige, poursuivie par le regard vert de Joker.


Chapitre 14 : XIII

      Jack et moi sommes allé voir le Maître pour le prévenir, puis nous sommes rentré dans nos chambres respectives. Mais avant, je l'ai interrogé sur la présence de Joker, qui ne fait pas partie de la Cour des Ombres. Elle résidait à la Cour du Crépuscule et était en cinquième année, donc elle n'avait rien a faire ici. Il m'a répondu qu'il avait entendu le Maître dire qu'il avait convoqué tous les Bourreaux pour des raisons de sécurité. Accablée, je suis montée me coucher, mais je n'ai pas réussi à trouver le sommeil. Quand l'aube a pointé le bout de ses rayons dans ma chambre, j'étais déjà debout. J'attends depuis l'heure de descendre. C'est Jar qui vient toquer a ma porte et qui me sort de ma torpeur... En voyant ma mine épuisée, il me demande ce qui ne va pas. Je secoue la tête, il saura bien assez tôt. Pour descendre dans la salle à manger, nous devons passer par la verrière. Ma respiration se bloque au moment de passer devant l'emplacement du corps, mais on l'a enlevé. En revanche, quelques curieux s'attardent devant l'inscription sur le mur. Jar s'y arrête aussi, parce que nous avons encore le temps avant que le réfectoire ouvre. Il la lit à haute voix :

- La Faucheuse dort dans les Ombres... Tu as une idée de ce que cela peut vouloir dire ?

Je secoue la tête.

- Maya, tout va bien ? Tu es bizarre depuis ce matin...

Je me mets alors à trembler, et il m'entoure de ses bras. Au chaud dans ce cocon rassurant, je lui raconte les événements de la nuit passée, en omettant le fait que je me trouvais dehors avec Jack, simplifiant les choses en disant que je ne trouvais pas le sommeil et que j'étais partie pour le chercher quand j'avais entendu un cri. Horrifié, il me serre un peu plus fort.

- Tu penses que c'est le Démon de la nuit dernière ?

- Je... Je t'avoue que je n'y ai pas vraiment réfléchis. Mais je me demande vraiment ce que veut dire cette inscription. J'espère que le Maître va trouver le responsable...

Il acquiesce, puis me lâche. Je frissonne devant le froid du lieu, puis je traîne mon partenaire jusqu'au couloir. Là, un cri nous parvient de la cantine...

 

 

          
          
Nous nous sommes mis à courir dès que nous avons entendu le cri. Un mauvais pressentiment me donne des frissons, confirmé par la foule murmurante dans le self. Nous sommes arrêtés par les professeurs qui essaient de faire sortir les Années de la pièce, et nous nous frayons un chemin dans la masse des corps. Je distribue allègrement coups de de pieds et coups de coude à mes camarades, puis je me retrouve devant Jack. Il est figé et regarde quelque chose. A côté, retenue par un monstre de muscles aux cheveux rasé et aux yeux clair qui doit être en deuxième année d'Apprentissage, et qui n'est pas d'ici, une fille de Sixième cycle gémit et tente de se rendre sur l'esplanade. Intriguée, j'essaie de passer devant, mais Jack me voit et me retient :

- Non... Ce n'est pas une bonne idée...

- Lâche-moi ! Je veux voir !

- B... Princesse !

Je lui jette un regard noir et il me lâche. Je me faufile devant et le spectacle qui m'attends est terrifiant. Je pensais que le Maître s'était occupé de Joker. Je me suis trompée. Devant moi, la fillette surplombe la table des professeurs, les bras en croix, sa cape tombant dans son dos, son masque de travers sur ses cheveux pour que tous voit son visage. A côté d'elle se tient un garçon, dans la même position. Je le connais de vue, il est en troisième Cycle à la Cour des Ombres. C'est le petit frère de la fille. Il a la gorge tranchée et la même expression que la jeune Bourreau. Au-dessus d'eux, en lettre de sang, de la même écriture que dehors, s'étale un avertissement :

LA FAUCHEUSE DORT DANS LES OMBRES, LE JOKER JOUAIT AU CRÉPUSCULE, ET LES COURS NE SONT PLUS SÛRES. PRENEZ GARDE À L'OMBRE DU FOSSOYEUR...

Je jette un œil à Jack, qui est livide. Nous venons de comprendre l'inscription dehors. L'assassin, en supprimant un Bourreau, à montré qu'ils n'étaient pas invincibles. L'impact sur les esprits ne se fera pas beaucoup ressentir, parce qu'on entendait pas beaucoup parler de Joker. Mais en tuant un élève dans la Cour du Maître des Bourreaux, l'assassin a porté un grand coup. Je fais signe à Jack qu'il faut faire sortir les élèves avant qu'ils ne comprennent l'inscription sur le mur. Mais c'est trop tard. Une fille sort des rangs. Elle porte le blason du Crépuscule. Elle dit d'une voix perçante :

- Je la connais cette gamine ! Elle était à la Cour du Crépuscule ! Pourquoi est-ce qu'elle est là, elle n'est qu'en cinquième année ?

- C'était un Bourreau.

La voix de Julien Van Durch tranche le silence. Je maudis intérieurement mes camarades beaucoup trop malins pour leur santé, mais ne peux couper Julien.

- Le Joker jouait au crépuscule. Vous ne comprenez pas ? Cette fille, c'était le treizième Bourreau. Joker. Il nous indique dans quelle Cour elle était !

Des murmures de compréhension commencent à parcourir la foule. Julien s'exclame alors :

- Vous comprenez maintenant ? L'assassin nous indique où sont les Bourreaux ! Et nous avons le nom de deux d'entre eux.

Mon partenaire s'avance alors pour me rejoindre et passe une main autour de ma taille.

- Attends, Julien. Tu es en train de dire que...

- Oui Black Storm. Tu as très bien compris ce que je voulais dire. Bloody Scythe et Undertaker sont pensionnaires à la Cour des Ombres...

 

          
    Après l'annonce de Julien, nos professeurs ont réussi à ramener le calme et a nous renvoyer dans nos chambres, où nous avons passé le reste de la journée.. Mais des murmures continuent de résonner dans les salles vides de l'école... Tout le monde soupçonne tout le monde, et les autres Cours nous regardent étrangement. Si elles savaient... Bien sûr, les gens se doutaient que certains Bourreaux étaient encore des pensionnaires, et que quelques uns étaient sûrement chez les Ombres, puisque c'est l'école de Maître Thomas, mais de là a penser que Bloody Scythe et Undertaker s'y trouvaient... Les deux Bourreaux les plus craint de toute l'histoire, la Faucheuse Sanglante et le Fossoyeur, qui a eux deux avaient fait plus de victimes que tous les Bourreaux réunis... Il s'est avéré que le garçon n'était pas un Bourreau. De toute façon, il était en pyjama... Mais cela a jeté un léger froid sur les réjouissances de la Fête des Neufs... La Maître a décrété trois jours de deuils, et nous portons tous un brassard noir. Raven, Peter, Jar et moi nous sommes rassemblé dans ma chambre après le déjeuner, et j'ai allumé la télé. Nous écoutons les nouvelles du jour...

« Bien entendu, la mort de la Bourreau numéro XIII et la révélation de son identité ont fait débat dans toutes les sphères de la haute société. Cependant, Maître Thomas n'a pas souhaité répondre à nos questions, laissant nos téléspectateurs dans l'ignorance. C'était Eélias Jonas pour la chaîne Nation.

- Merci Eélias. Passons à présent à des nouvelles beaucoup plus inquiétantes... Il semblerait que des adeptes des sciences noires aient fait appel à un Démon majeur, et que cela ait créé un portail dans les Landes. Les aurores Boréales sont devenues noires, et plusieurs personnes témoignent avoir vu une sorte d'ombre monstrueuse en sortir. Pour la chaîne Nation, Stéphanie Brown à l'antenne. »

Je reste figé. Et merde... Je vais me poster à la fenêtre, interdite. Si les Démons pénètrent dans notre monde, il risque d'y avoir des morts. Peut-être une guerre. Mais si nous arrivons à trouver le portail à temps, et le fermer, les Chasseurs auront simplement plus de boulot que d'habitude. J'espère que le Maître va faire quelque chose. Et qu'il va le faire bien. Parce qu'en ce moment, il a tendance à faire pas mal d'erreurs...

 


Chapitre 15 : XIV

          
  Suspendue dans le vide, je maudis ma chance. Quand je parlais de faire quelque chose, je ne parlais pas de m'envoyer en reconnaissance pour trouver le portail dans les Landes... Ma longue cape noire me cache au regard des villageois dont je survole les maisons, accrochée à une montagne. J'ai choisie ce point de repère parce que c'est le plus haut des environs, et que je pourrais peut-être y voir quelque chose... Mais arrivée au sommet, tout ce que j'aperçois, c'est la lueur du feu allumé par l'un de mes camarades au loin. Je jure, m'assois, et me prépare à patienter jusqu'à ce que le Maître m'ordonne de revenir. Je pousse un long soupir, fait un mouvement de la main, et me blottis contre mon feu.

Je suis tirée de mon sommeil par un bruit strident. Immédiatement en éveil, j'en cherche l'origine, avant de me rendre compte qu'il provient de mon poignet. Soulagée, j'éteins les dernières braises de mon feu et me prépare à partir. Le Maître va être fâché, parce que je n'ai rien trouvé. Un bruissement soudain me fait tourner la tête. Une silhouette se tient dans le soleil levant, encapuchonnée. Je ne vois rien d'autre qu'une tâche floue et noire. Je me fige et jure dans ma barbe. Elle s'avance vers moi à pas lent, lève lentement la main et...


Chapitre 16 : XV

... me salut. Avec un soupir, Jack me sourit et se frotte les yeux. Je ne m'étais pas rendue compte que nous avions passé autant de temps dans les montagnes... Il va falloir que je trouve une excuse plausible pour justifier mon absence au self ce matin. Parce que le temps de rentrer... Je rends son sourire à Jack et nous nous mettons en route, avec l'espoir qu'il n'y ait eu aucune nouvelle agressions à l'école...

          
  Je pose ma cape dans le casier réservé à cet effet et m'étire longuement. Jack est affalé sur le banc du vestiaire qui nous est réservé, un bras sur les épaules de Sara qui dort debout. Je secoue la tête, amusée. Puis je claque des mains :

- Debout bande de fainéants ! Il faut aller en cours !

Jack grogne, Sara ouvre difficilement les yeux, m'aperçoit, gémis, puis les referme. Je souris et ouvre la porte du vestiaire. Je sais qu'il vont me suivre... Je grimpe les marches de l'escalier, mais juste avant de sortir, une main me plaque contre la porte. Jack me serre contre lui. Surprise, je ne bouge pas. Soudain, une petite main trouve un chemin vers mes côtes, et je me retrouve par terre, la porte s'étant ouverte sous notre poids conjugué, secoué de rire. Après une lutte acharnée, j'arrive à me débarrasser de mes assaillants et me prépare à riposter quand une voix retentit derrière moi.

- Maya ?

Je me retourne brusquement, comme prise en train de faire une bêtise :

- J-Jar ! T-tu... Salut... Comment... Comment vas-tu ?, j'essaie de bredouiller.

Il me jette un regard glacial.

- Eh bien, en fait, je te cherche partout depuis ce matin. Mais je vois que je n'avais aucune raison de m'inquiéter, tu es en bonne compagnie.

Je baisse les yeux et me relève, en espérant qu'il ne vas pas remarquer mes chaussures humides de neige. Sans un mot, il me fixe, attendant des explications que je ne vais pas lui fournir. Puis, le comprenant, il lève les yeux au ciel et se détourne. Je jette un regard contrit à Jack, toujours par terre, et m'empresse de le rattraper. Je marmonne des excuses, mais je vois bien que cette fois, il est réellement en colère. Alors je me fais toute petite et nous nous rendons en classe silencieusement.

 

          
          
   Malgré la nuit atroce que j'ai passé dehors, j'ai réussi à suivre les cours. Raven a remarqué mon air fatigué, mais elle n'a pas fait de commentaire, sans doute à cause de la tête de Jar. Les élèves des autres écoles sont toujours là et ils suivent les cours avec nous en attendant la fin des jours de deuils, et la reprise des activités. Ici, on ne pleure pas les morts trop longtemps, parce qu'on sait qu'ils sont partis pour un endroit meilleur. Demain, les réjouissances reprendront normalement, même si le climat est assez froid entre les écoles, maintenant que l'on sait que deux des plus puissants Bourreaux que l'on ait connu réside à la Cour des Ombres. Ce soir cependant, nous nous couchons tôt et sans parler, parce que nous ne voulons pas compromettre nos chances de nous amuser dans les prochains jours... Je suis blottie sous mes couvertures et cherche le sommeil depuis quelques heures, quand un bruit à ma fenêtre me tire de mes rêveries. En baillant, je vais l'ouvrir, et me retrouve face à Jack, accroché au rebord. Tout à fait réveillée maintenant, je lui siffle de dégager avant que quelqu'un le voit. Il met un doigt sur sa bouche et me pousse pour rentrer dans la chambre, puis, sans gêne, s'assoit sur mon lit. Tranquille... Je croise les bras et attends une explication. Elle ne tarde pas :

- Désolée Princesse, mais il fallait que je te parle.

- Eh bien vas-y. Je t'écoute.

- Assieds-toi, ça risque d'être assez compliqué.

Avec un soupir, je le pousse pour me faire une place et me blottie dans les oreillers. Il se cale contre le mur, puis commence :

- Tu sais qu'une porte a été ouverte dans les Landes.

- Ouais, je baille.

- Dans le beau monde, cette porte cause des sueurs froides à pas mal de monde. J'ai entendu le père d'Otonashi en discuter avec le roi tout à l'heure.

Je dresse l'oreille, intéressée. Qu'est-ce que le père de Jar faisait avec le roi ? Je pensais ce dernier en mission diplomatique dans l'Est, chez les peuples nomades... Jack, pour ménager son effet, se tait quelques minutes. N'y tenant plus, je le frappe avec mon oreiller :

- Allez ! Balance !

- Doucement, fait-il en riant. Bon. Le roi disait que les tribus de l'Est allaient être leurs alliées, mais seulement après quelques concessions sur certaines choses que je n'ai pas comprises.

Je fronce les sourcils :

- Nos alliées ? Pourquoi faire ?

- Non, Princesse. Leurs alliées. Pas les nôtres. Le père d'Otonashi a dit ensuite qu'il ne savait pas si refaire la même chose que la dernière fois était une bonne idée. Surtout avec les forces en présence.

- Les forces en présence ? La dernière fois ? Jack, qu'est-ce que ça veut dire ?

- Ça veut dire, Princesse, que le roi prépare une guerre. Et que j'ai de bonnes raisons de penser que cette guerre va inclure des Démons, et qu'elle va être contre nous. Contre les différentes Cours de Chasseurs...

Atterrée, je regarde fixement Jack, qui affiche un air grave. Une guerre ? Contre les Chasseurs ? Mais enfin, c'est stupide, cela va déchirer notre pays ! En plus, avec des Démons ! Que nous combattons depuis des lustres ! Je secoue la tête et me plante devant Jack :

- Non. C'est impossible. Tu as sans doute mal compris.

- C'est aussi ce que je me suis dit, Princesse. Mais le roi a aussi dit qu'il ne fallait pas surestimer la force des chiens du Maître.

Les chiens du Maître. Les Bourreaux. Et là, Jack balance sa dernière bombe.

- Et le père d'Otonashi a répondu que l'enfant de ceux qui les avaient arrêtés la fois dernière était toujours là, et que ses parents étant ce qu'ils avaient été, il y avait des risques pour que cet enfant leur pose quelques problèmes...

- Ceux qui les avaient arrêté ? Mais cela n'a aucun sens ! Tu es en train de me dire que le roi et le père de Jar, deux des personnes les plus influentes du pays, ont déjà tenté d'ouvrir une porte dans les Landes il a quelques années, et que deux personnes seulement les ont arrêtés ? Ces personnes auraient eu un enfant qui serait toujours en vie ?

Jack soupire en hochant la tête. Je réfléchis à toute vitesse et fait quelques calculs :

- Donc... La majorité est à vingt-cinq ans, mais le Comte était encore en train de faire ses études à la Cour, je crois... Donc... Quel âge a-t-il ? La soixantaine ? Et le roi ? La même chose, non ?

Jack me regarde avec attention et je le vois recompter après moi.

- Il n'a pas pu se marier avant sa majorité, et Jar a le même âge que toi, donc il l'a eu à... hum...

- Quarante-six, si on considère qu'il a soixante ans, complété-je.

La moyenne d'âge pour avoir des enfants est trente-huit ans. Avec une durée de vie d'environ deux cents ans, on a de la marge. Je continue mes calculs.

- Il est devenu conseiller au roi à trente ans, donc il faut chercher un événement étrange survenu entre ses vingt-cinq et ses trente ans, parce qu'après, il a été intensément surveillé et suivis, à cause de sa position. Donc... ça fait...

- Entre vingt-cinq et trente ans., complète Jack. Et bah... C'est pour ça que je suis venu te voir : tu penses qu'on devrait aller à la bibliothèque ? Nous devrions trouver dans les archives ! Si l'on cherche bien, je suis sur qu'on peut trouver des traces concernant l'ouverture d'une porte il y a des années. Le problème, c'est que je ne sais pas quand...

Je réfléchis quelques minutes, puis acquiesce.

- Oui. Allons à la bibliothèque.

- Maintenant ?, fait-il avec surprise.

- Maintenant.

 


Chapitre 17 : XVI

Et c'est ainsi que je me retrouve une nouvelle fois suspendue dans les airs pour monter sur les toits. Le problème, c'est que nous allons devoir longer toute la longueur du bâtiment, y compris les dortoirs des garçons, pour arriver jusqu'à une gouttière qui nous permettra de descendre à l'étage de la bibliothèque. Il va falloir être prudent, même si on est au milieu de la nuit... Certains de nos camarades ont l'oreille fine. Nous nous déplaçons donc avec discrétion, mais rapidement, chacun complétant les mouvements de l'autre sans que l'on ait besoin de parler. Des années d'entraînement ont polis nos réflexes, mais je me débrouille quand même mieux avec Jar... Enfin c'est ce que je me dis pour me convaincre. Enfin, nous arrivons au bout. Soudain, un gémissement me fige sur place. Il provient de la fenêtre que je suis en train d'enjamber avec précaution. Je tends l'oreille et fait signe à Jack de ne pas bouger. Un deuxième gémissement retentit, plus fort que le précédent, accompagné de bruit mouillé. Je fronce les sourcils, tente de voir ce qui se passe dans la chambre, mais ne peux qu'apercevoir un tas de vêtements pêle-mêle sur le sol. Je tourne la tête vers Jack qui ne comprend pas ce que je fais. Il s'approche doucement, quand quelqu'un pousse un cri. Il tourne la tête vers moi en essayant de ne pas exploser de rire devant mon expression. Le rouge me monte aux joues et je le pousse pour qu'il descende de la gouttière. Il lâche de petits ricanements étouffés tandis que nous descendons, et rit tellement une fois en bas que je suis obligée de crocheter la fenêtre moi même – ce qui me demande beaucoup d'acrobaties étant donné que j'étais au-dessus de lui. En grognant, je lui fais signe d'entrer. Une fois à l'intérieur, il explose de rire devant mon air déconfit. Je lance, un peu gênée :

- Oui bon, ça va, je croyais que quelqu'un avait besoin d'aide.

Entre deux éclats de rire, mon compagnon parvient à bredouiller :

- Besoin... -aide... aaaaaah.... Be-... -aide... mon avis.... débrouillais... bien.... seuls... aaaaaah !!

- Ça y est ? Tu vas t'en remettre ? Je te préviens, je commence sans toi !

Je m'avance alors à grands pas dans les rayons, tandis que Jack termine de se remettre. Bah quoi ? C'est de ma faute si je suis un peu paranoïaque ? Je ne pouvais pas savoir que c'était une fille qui criait... On était devant les dortoirs des garçons...

          
       Assise en tailleur sur une table, je tourne les pages d'un vieux livre sur les phénomènes démoniaques en croquant dans une part de tarte que Jack a volée à la cuisine. Cela fait plus d'une heure que je cherche des infos, mais je ne trouve rien. En soupirant, je referme le livre qui lâche un énorme nuage de poussière. Je me mets à éternuer sans pouvoir m'arrêter et m'éloigne entre les rayons pour reprendre mon souffle. Jack, inquiet, passe la tête par dessus une des étagères :

- Tout va bien ?

Je hoche la tête, respire un grand coup, puis lève les yeux vers lui :

- Jack, de quand..., toussé-je, Pardon. De quand datent tes livres ?

- Hum... celui là date d'il y a... cinquante ans, et alors ?

- Alors, on ne cherche pas au bon endroit...

Il me regarde avec incompréhension, puis un éclair passe dans ses yeux et il claque des doigts :

- Mais oui ! Il faut chercher dans les livres récents ! Voir dans les journaux ! Mais... Tu ne penses pas que si quelque chose de ce genre s'est passé et a inclus le roi, les journaux ont été bernés par les services secrets ?

- Si... C'est pour ça que nous devons chercher un événement marquant qui s'est passé il y a une trentaine d'année, qui pourra nous donner une piste. Mais il faut descendre à la réserve.

Jack m'emboîte le pas avec empressement. Il nous reste deux heures avant de devoir remonter pour ne pas éveiller les soupçons. J'ouvre la porte de la réserve et nous descendons un long escalier étroit, en pierres froides. Un feu léger se balance au bout de mes doigts pour éclairer la route. Une fois en bas, nous nous retrouvons plongés dans la pénombre, devant une bonne centaine d'étagères qui s'élèvent jusqu'au plafond, regroupant les livres interdits et les nouvelles de ces trente-cinq dernières années. En soupirant, nous nous mettons au travail... On en a pour des jours et des jours...

          
      Nous n'avons rien trouvé de concluant dans les rayons que nous avons explorés. Mais nous n'avons pu voir que la première étagère, et cela en deux heure avec une efficacité remarquable. Jack me propose d'y retourner demain, et je hoche la tête. Mais nous devons rentrer maintenant. Nous refaisons tout le chemin en sens inverse, et je suis en train de réfléchir à ce que peuvent bien signifier les paroles du roi, quand Jack m'arrête brutalement et plonge dans l'obscurité d'un recoin. La fenêtre devant moi grince sinistrement, et je m'empresse de monter au-dessus, pendue telle une chauve-souris sournoise. Avec un grognement, je reconnais la fenêtre suspecte de tout à l'heure. Une odeur familière se dégage de la chambre, vite polluée par la fumée d'une cigarette. Une voix perçante et désagréable que je ne connais que trop bien retentit alors dans le silence de la nuit.

- Tu as de la chance, la vue doit être magnifique d'ici. Tu en veux une ? », fais Ann-Liese Jones à la personne derrière elle.

- Non. Comment tu fais pour fumer ça ?

Je n'entends pas la réponse, parce que je viens de comprendre pourquoi la fenêtre me rappelait quelque chose. Le garçon qui dort ici, c'est Jar.

 

          
          Je ne sais même pas comment j'ai fais pour retourner jusqu'à ma chambre. Jack n'a fait aucun commentaire et m'a raccompagné en silence. J'étais trop bouleversée pour faire attention à l'endroit où je posais mes pieds, et c'est un miracle que je ne sois pas tombée, même en connaissant mes capacités. Je me suis couchée sans rien dire, et, une fois Jack parti, je me suis autorisée à fondre en larmes. Mais maintenant, ce ne sont que de pitoyables gémissements qui sortent de ma gorge irritée. Je ne comprends pas pourquoi ça me fait autant de peine, Jar à déjà eu des petites amies, et je n'ai jamais réagi comme ça ! Mais à chaque fois que je pense à Ann-Liese, dans ses bras, la rage et la tristesse m'engloutissent comme un ouragan : je me sens trahie. Cela fait des années que nous sommes dans la même classe qu'elle, et jamais Jar ne m'a dit qu'elle lui plaisait. En plus, il sait très bien que je ne peux pas la supporter. Blessée, j'entends à peine mon réveil sonner, et je me prépare dans un état second, ne cessant de penser à ce que je vais bien pouvoir lui dire. Parce que si je lui demande des comptes, je serais obligé de lui expliquer ce que je faisais devant sa fenêtre cette nuit. Ma réflexion est stoppée par des coups à ma porte. Je souffle un grand coup, passe de l'eau sur mon visage, mets une bonne dose de maquillage pour cacher mes yeux gonflés, accroche un grand sourire à mes lèvres, puis ouvre la porte. J'ai décidé de ne rien dire, et de faire comme si je ne savais rien. Alors je cache ma souffrance au fond de moi et fais comme si de rien n'était. Je suis douée à ce jeu là. Après tout, ça fait bientôt quatorze ans que j'y joue...

          
     Quand j'ouvre la porte, je me retrouve face à Peter, qui me sourit avec malice. Mon sourire se fige et je cherche brièvement mon partenaire des yeux. Peter paraît s'en rendre compte et il se tortille devant moi, l'air un peu gêné :

- Euh... Salut !

- Salut, je réponds distraitement.

- J-Jar est... euh... il... arrive...

Je lève les yeux vers lui d'un air dubitatif, attrape mon sac et le précède dans l'escalier. Je le sens me rejoindre et saisir mon poignet avec empressement :

- Maya... Il faut que je te dise, avant qu'on aille à la cantine...

- Quoi ?

Mais avant qu'il ait pu dire quoi que ce soit, Raven surgit d'un recoin et lui file un coup de poing dans les côtes :

- Maya ! Tu vas bien ? Viens, il faut descendre manger !

Intriguée, je hausse les épaules. Je finirais bien par savoir ce qu'ils me cachent de toute façon... Quand nous arrivons dans la cantine, je sens beaucoup de regards sur moi, et des chuchotements sur mon passage. Mon cœur se met à battre un peu plus vite qu'à l'accoutumé : auraient-ils découvert mon secret ? Mais je ne vois pas de dégoût ni de peur dans leur regard, simplement de la curiosité. Je vais m'asseoir à notre table habituelle, bientôt rejoint par Peter et Raven. Jar apparaît quelques minutes plus tard, l'air échevelé :

- Salut. Mon réveil n'a pas sonné.

Je lui sourit timidement, et il me répond comme si rien ne s'était passé la veille. Il commence à me parler normalement, et je me réjouis que tout soit redevenue comme avant. Bien sûr, je n'ai pas oublié Ann-Liese, mais je ne suis pas censée être au courant. Et puis, c'était sans doute simplement un coup comme ça. Tandis que je termine de manger, je surprends Raven à lancer des regards désapprobateurs à mon partenaire, qui fait semblant de ne pas les voir. Je fais alors le lien avec ce que Peter voulait dire : Jar me cache quelque chose, et il ne veut pas que je sois au courant. Je lui jette un regard en coin, mais il regarde fixement son assiette. Je remarque alors que l'atmosphère est assez tendue à notre table, et que les autres ne cessent de nous regarder, plus ou moins discrètement. Je me demande ce qu'il se passe...

 


Chapitre 18 : XVII

          
          Je pose mon crayon et admire mon œuvre. Les trois jours de deuil étant terminé, nous avons repris les activités de la Fête des Neuf. Mais ce matin, nous attendons tous avec impatience la surprise de nos professeurs cette après-midi. Alors pendant ce temps, nous avons organisé divers concours avec les autres écoles : moi, je fais un concours de dessin. Puéril ? Non. Parce qu'une fois dessiné, nous devons nous arranger pour que le dessin devienne vivant. Une espèce de scène miniature. Ça nous permet de continuer à travailler en vue des examens. Peter participe à un concours de combat, avec Jar. Raven, elle, lit dans son coin. Comme d'habitude... Le chronomètre sonne la fin du temps impartis pour dessiner, et les autres candidats se redressent. Nous sommes cinq joueurs restant : Gwen de la Lune, une grande blonde avec des anglaises de la Cour des Étoiles, un Sixième année de la Cour des Anges avec les cheveux hirsutes, et Anna Barrete qui est dans ma classe. D'autres élèves sont rassemblés autour de nous pour voir les dessins prendre vie. L'arbitre, un garçon du Crépuscule, dit alors d'une voix forte :

- Bien ! Vous avez terminé ! Maintenant, à mon signal, vous lancerez votre sort et nous déciderons lequel de vos dessins gagnera ! Vous êtes prêts ? Maintenant !

Chacun se concentre et marmonne son sortilège. Je ferme les yeux et imagine le griffon sur ma feuille prendre son envol. Un petit cri m'annonce que j'ai réussit : le bébé griffon baille devant moi, secoue ses ailes, et prend son envol. La licorne de Gwen secoue sa crinière, tandis que la sirène de la blonde chante d'une voix mélodieuse. Le garçon fait surgir un arc-en-ciel parcouru de centaures de sa feuille, et Anna se contente d'un bel oiseau de feu. Nous regardons nos créations avec émerveillement, quand soudain, quelqu'un attrape l'oiseau d'Anna et le brise d'une main. Elle écarquille les yeux, qui débordent de larmes contenues : sa magie est assez faible, et je sais combien il lui en a coûté d'atteindre ce niveau dans le concours. La voix mesquine d'Ann-Liese s'élève dans le cercle :

- C'est tout ? Un misérable oiseau de feu ? Ma pauvre Anna, pas étonnant que tu ne puisse prétendre qu'à la Cour du Soleil, avec ta magie...

Anna ravale un sanglot. Ulcérée, je me lève en serrant les poings :

- Excuse-toi, Ann-Liese.

- Je te demande pardon, Shizubaki ?, fait-elle en souriant.

- Excuse-toi ! Tu n'as pas à l'insulter comme ça !

Le silence se fait dans la salle, tandis que tout le monde nous observe. La blonde aux anglaises serre Anna par les épaules, et j'aperçois Raven, qui a refermé son livre.

- Et pourquoi je m'excuserai auprès d'elle ? Je n'ai pas d'ordre à recevoir de toi, pauvre cruche inutile !

- Fais attention Ann-Liese, tu pourrais le regretter !, la menacé-je.

Elle éclate de rire et prends ses amies à parti :

- Olalala ! J'ai peur ! Mais tu vas me faire quoi, hein ? Tout le monde sait bien que sans ton partenaire, tu n'es pas capable de te défendre toute seule !

Je grince des dents. Elle a raison : je ne peux pas me battre avec elle parce que j'ai trop peur de perdre la maîtrise de moi-même. C'est donc souvent Jar qui rabat leur caquet aux enquiquineurs. Mais cela ne veut pas dire que je ne peux pas me défendre.

- Je me défends très bien seule, merci. Mais puisque tu en parles... Jar, tu es d'accord avec moi ? Elle doit s'excuser !

Je souris avec triomphe. Si Jar le lui demande, elle va le faire et Anna ne pleurera plus. Elle ne m'aime pas, mais elle ne rechigne jamais à faire ce que mon partenaire lui demande. Son père travaille pour les Otonashi. Mais Jar tarde à répondre, et le silence se fait gênant. Je fronce les sourcils et me tourne vers lui.

- Jar ?

- J-je... Ann-Liese... Oh et puis non ! Ne me mêle pas à ça Maya !

Il se recule dans un coin, tandis que je reste bouche bée. Jar n'a jamais, jamais refusé de m'aider avec qui que ce soit. Le rire de peste d'Ann-Liese claque dans la pièce comme un coup de fouet :

- Alors ? Tu fais quoi maintenant ?

Mais je ne l'écoute pas. Je fais un pas vers Jar et demande doucement :

- Jar ?

Il ne me regarde pas. Ann-Liese s'approche alors de lui et l'entoure de ses bras.

- Et oui... Que faire lorsque sa partenaire et sa petite amie se dispute ? On reste en dehors de ça !

Je me fige, comprenant que ce n'était sans doute pas la première fois qu'Ann-Liese était dans la chambre de mon partenaire. Et je sens la colère monter en moi :

- Sa quoi ?

- Écoute Maya..., essaie-t-il de dire.

Je l'interromps :

- Et tu comptais me le dire quand ?

- Je...

Et là, je regarde Peter et Raven, puis comprends leur attitude de ce matin :

- Vous saviez ! Vous saviez et vous ne m'avez rien dit !

Ils baissent les yeux. Je sens le rouge me monter aux joues en repensant aux chuchotements ce matin. Quelle idiote. Tout le monde savait. Alors je lâche :

- Combien de temps ?

- Maya je...

- La ferme. Réponds.

Il baisse la tête et souffle :

- Trois semaines.

Je sens comme un gouffre s'ouvrir sous mes pieds. Trois semaine... Les larmes me montent aux yeux, et il tend la main vers moi. Je le repousse et crache :

- Trois... Génial. Je vois qu'entre partenaires, on se dit tout.

- Je... Et toi alors ? Qu'est-ce que tu faisais avec Sheepard hier ? Tu ne peux pas me reprocher de ne rien te dire vu le nombre de chose que tu me caches !

Je reste sans voix. Comment peut-il... Gwen me saisit alors la main et me murmure quelque chose à l'oreille. Je secoue la tête, le visage crispé par la rage et la tristesse et lance :

- Tu ne sais pas de quoi tu parles ! Il n'y a rien entre Jack et moi ! Rien du tout !

- Ah ouais ? Alors pourquoi est-ce que tu passe autant de temps avec lui hein ?

- Je... Je ne passe pas tant de temps... Et puis je n'ai pas a me justifier !

- Pas a te... Maya, tu me demande de tout te dire mais tu me cache la moitié de ta vie !, s'exclame-t-il

La discussion prend une tournure assez inattendue. Jar paraît blessé, comme si il attendait ce moment depuis longtemps. Les autres suivent l'échange comme si il s'agissait d'un match de tennis, les yeux exorbités. Je recule d'un pas et tente de calmer le jeu : je ne veux pas avoir cette discussion au milieu de tout ces gens...

- On régleras ça plus tard.

- Non ! Non, on règle ça maintenant ! Tu vas encore te défiler et disparaître je ne sais où et faire comme si rien ne s'était passé !, crie-t-il encore plus fort.

- Je...

- Tu fais toujours ça !

- Et bien si tu te pose des questions, dis-le ! Au lieu de te faire des idées stupides !

Maintenant, je crie aussi. Il se rapproche de moi, nos visages à quelques centimètres l'un de l'autre. La colère me monte à la tête et je me frotte les poignets de plus en plus vite.

- Parce que tu y répondrais peut-être ? Qu'est-ce que tu faisais avec Jack Sheepard hier matin ?

- Rien du tout ! Je l'ai croisé dans les couloirs !

- Ah ouais ? Vous sembliez plutôt proches ! Et tu n'as pas dormis dans ta chambre !

Je n'en peux plus. J'explose :

- MAIS QU'EST-CE QUE CA PEUT BIEN TE FAIRE CE QUE JE FAISAIS AVEC JACK LA NUIT DERNIÈRE, TU AS UNE PETITE AMIE !

- LE PROBLÈME N'EST PAS LA ! TU MENS SUR CE QUE TU FAIS A TON PROPRE PARTENAIRE !

- JE NE PEUX PAS TE LE DIRE !

J'ai hurlé. Les larmes coulent sur mes joues, j'ai mal à la tête, aux poignets... Jar ne dis plus rien. Il ouvre la bouche comme un poisson hors de l'eau, et moi je continue de pleurer. Je tremble. Gwen recule avec effarement, en serrant les poings, prête à réagir en cas de perte de contrôle. Je suis à la limite de la rupture, mais je ne peux pas m'arrêter en si bonne voie. Ma voix entrecoupée de sanglots est à peine compréhensible dans le silence surnaturel de la salle.

- Et quand je vois que tu me fais à peine assez confiance pour me cacher le nom de ta petite amie, je ne le regrette pas.

- Oh ça va ! Je t'ai caché que j'avais une copine, ce n'est pas comme si je t'avais caché que j'avais tué tes parents !

Vieille blague de Chasseur. La classe se fige. Tout le monde retient son souffle. Jar se rend compte de son erreur et se retourne brusquement vers moi. Soudain, la porte s'ouvre et Jack Sheepard lance à la volée :

- C'est pas bientôt fini ces hurlements ? Y en a qui révise figurez... Princesse ?, fait-il en m’apercevant.

J'attrape mon sac, range mes affaires mais Jar me retient :

- Maya... Pardon... Je ne voulais...

- Vas te faire foutre ! Vas te faire foutre, Jarod !

Je le bouscule pour partir et me plante devant Jack. Il est plus grand que moi et me bloque le passage. Je lui fais signe de partir et il s'écarte, le visage tendu. Je fais un pas dans le couloir, quand les mots de Jar me frappe à nouveau. J'écarquille les yeux, essuie mes larmes, fais volte-face et pénètre de nouveau dans la salle.


Chapitre 19 : XVIII

     A l'intérieur, Jack est en train d'apostropher mon partenaire.

- Qu'est ce que tu lui as dit ?

- Ça te regarde ?

- Répète ?

J'essaie de réfléchir, mais entre leur cris et les chuchotements de mes camarades, je ne peux pas. Alors je hurle :

- LA FERME ! J'essaie de me concentrer ! Jar, répète moi ce que tu as dit !

Surpris, il s’exécute :

- Je suis désolé de...

- Non pas ça ! Ce que tu as dit avant !, dis-je avec exaspération.

Il me regarde bizarrement tandis que les autres reculent en prévision d'une nouvelle dispute.

- Je t'ai caché l'existence de ma petite amie, pas le meurtre de tes parents et je...

- Mais oui !, m'exclame-je. C'est ça ! Jack !

Il se redresse, presque au garde à vous. Ce qui va suivre ne vas pas améliorer mes relations avec Jar, mais je m'en fiche.

- Rappelle moi les dates !

- Les... euh... il y a entre vingt-cinq et trente ans ?, réfléchit-il.

- Oh mais quelle imbécile ! C'était sous mon nez depuis le début ! Jack ! J'ai trouvé ! L’événement que nous recherchons, il est tellement simple !, je fais en éclatant de rire.

Jar s'avance, les sourcils froncés :

- Tu peux m'expliquer ?

- Et à moi aussi, parce que je ne pige rien du tout..., soupire Jack.

Je secoue la tête avec exaspération :

- Jaaack ! Que s'est-il passé il y a treize ans, qui pourrait avoir un rapport avec ce que l'on veut, parce que c'est un événement inexpliqué dont personne ou presque n'a entendu parler ?

Je vois alors ses prunelles s'éclairer. Il s'exclame :

- Mais oui ! Tes parents !

Je hoche la tête avec un sourire de triomphe.

- Il faut aller à la bibliothèque ! Viens !

Toute à ma joie, j'embrasse Jar sur la joue et entraîne Jack par le bras. Les autres me regardent avec des yeux ronds tandis que je remercie mon partenaire et traîne l'objet de ma dispute hors de la salle.

 

        Jack et moi avons passé le reste de la matinée à explorer les rayons de la cave. Il est l'une des seules personnes qui savent, pour mes parents. La vérité, je veux dire. Les autres pensent qu'ils sont morts dans un incendie, et Jar ne sait pas par qui ils ont été assassinés. Mais leur meurtre à forcément un rapport avec l'ouverture de cette porte. Mes parents étaient des opposants au pouvoir en place, ils n'avaient pas beaucoup de contact avec l'extérieur, et je me souviens les avoir entendu parler de porte, alors que j'étais censée dormir. De plus, il y a eu une succession de meurtres inexpliqués depuis trente ans, et après quelques recherches, je les avais relié à mes parents. J'ai toujours cherché à savoir pourquoi ils étaient morts, et maintenant, cela me paraissait l'évidence même : ils savaient quelque chose. Maintenant que nous savions quoi chercher, c'est beaucoup plus facile. Nous avons rassemblé deux ou trois livres qui pourraient nous intéresser, puis nous sommes remonté pour manger. Après avoir choisie mon repas, je me suis installée à une table seule, n'ayant vu aucun de mes camarades dans la salle. Je suis en train de mâchonner ma pomme de terre en relisant un passage de mon livre de sortilèges quand quelqu'un tousse discrètement derrière moi. Je lève les yeux et me retrouve face à face avec les beaux yeux verts de mon partenaire... Il désigne la table d'un geste de la main.

- Je peux ?

Je hoche la tête et m'empresse de ranger mon bazar, m'étouffant à moitié avec ma pomme de terre. Nous mangeons en silence, chacun regardant l'autre par-dessous. J'ouvre la bouche pour parler au même moment que lui, et nos phrases se télescopent :

- Je suis désolé pour tout à l'heure...

- Excuse-moi d'avoir crié...

Surpris, nous nous regardons, puis éclatons d'un rire gêné. Je lui fais signe de commencer.

- Vas-y.

- Euh... Bon.

Il prend une grande inspiration et se lance :

- Je suis désolé pour ce que j'ai dit ce matin et aussi de ne pas t'avoir dit que je sortais avec Ann-Liese, j'avais peur de ta réaction, je sais que tu ne l'aime pas et je ne voulais pas me disputer avec toi. Je sais que tu me fais confiance et qu'il y a certaine choses que tu ne peux pas me dire, alors pardon de m'être énervé tout à l'heure.

Il a dit tout cela sans reprendre son souffle, alors je le regarde avec les yeux ronds. J'assimile peu à peu ce qu'il vient de dire, puis sourit doucement :

- Je... je suis désolée aussi, pour m'être énervée, c'était stupide. Et je t'assure qu'il n'y a rien entre Jack et moi. C'est un ami. Rien de plus. Quand à Ann-Liese... Tu fais ce que tu veux, du moment qu'elle ne me provoque pas, je ne vais pas vous empêcher de... faire ce que vous faites quand vous êtes tout les deux. Par contre, je ne veux rien savoir., terminé-je avec une grimace de dégoût.

Il éclate de rire et je lui souris, puis il lance :

- Je suis un parfait crétin, pas vrai ?

- Non... Tu es..., je fais mine de chercher le mot juste. En fait, je ne vois pas !

Il me tape l'épaule et je ris en me débattant, heureuse que notre dispute soit oubliée. Nous terminons de manger et rejoignons Raven et Peter, qui nous regardent avec appréhension. Je les serre dans mes bras en leur disant que je ne leur en veux pas, et tire la langue à Peter quand il chuchote à Jar que je suis effrayante. Nous nous rendons à l'amphithéâtre pour savoir la suite des réjouissance...

 

       Les hautes portes lourdement décorées de l'amphithéâtre s'ouvre doucement devant nous. Cette salle immense est connue de tous, élèves ou pas, car c'est ici que se déroulent toutes les cérémonies, remises de diplômes, passages, conseils... La lumière tamisée ne me permet pas de voir les décorations que je connais par cœur, les colonnes de marbres veinées de gris, les balcons aux teintures pourpres ouverts pour les invités, les lourds rideaux rouges de la scène et les incrustations d'or et de pierreries dans les murs. Suivie de mes amis, nous nous trouvons une rangée de fauteuils sur les côtés, assez près pour voir la scène, mais pas trop non plus pour pouvoir discuter. Les rideaux sont fermés, les professeurs parleront devant. D'ailleurs, ils ne tardent pas à arriver. Le silence se fait peu à peu dans la salle, et Miss Pikes prend la parole :

- Bien. Chers élèves, aujourd'hui, nous allons commencer les réjouissances de la Fête des Neuf. Pour respecter la tradition, nous avons organisé un concours de la meilleur Cour ! Pour cela, plusieurs épreuves vous attendent. Tout d'abord, une épreuve de culture, cet après-midi. Ensuite, une épreuve de sortilège demain matin, et un parcours sportif demain après-midi. Ensuite, dans l'ordre, une épreuve d'endurance, de multi-armes, d'espionnage et pour finir, une épreuve de combat !

Les élèves, ravis, chuchotent entre eux. L’excitation me gagne : j'aime beaucoup ce genre d'épreuve... Mais Miss Pikes demande le calme :

- Allons, allons ! Merci. Vous vous doutez évidemment que tout le monde ne peut pas participer à ces épreuves. Comme l'exige le règlement, seuls les élèves de Sixième Cycles pourront participer. Maintenant, je vous prierais de bien vouloir sortir dans le calme. Vos professeurs vous rejoindrons dans les salles qui vous sont attribuées.

Dans un brouhaha indescriptible, nous sortons de la salle. Les élèves qui ne peuvent pas participer vont traîner en attendant la première épreuve tandis que nous nous rendons dans nos salles. Il y en a une par Cour. Je cherche la notre des yeux sur le plan, et y entraîne mes camarades...


Chapitre 20 : XIX

 

          
   Notre professeur d'histoire, M. Thorne, demande le silence quand il entre dans la salle. Les chuchotements se tarissent et nous nous tournons vers lui, avides d'en savoir plus sur la suite des événements. Il se tait un instant, laisse passer un Ange, puis annonce :

- Bien ! La première épreuve que vous allez devoir affronter est une épreuve de culture générale. Comme vous le savez, les moins bons seront éliminés au fur et à mesure des épreuves, pour qu'à la fin, il ne reste qu'une seule Cour en lice. Si par hasard, deux élèves de la même Cour se retrouvaient finalistes, alors ils devraient se battre entre eux, la dernière épreuve étant une épreuve de combat. Généralement, personne ne se fait éliminer à la culture générale, vous avez tous le minimum de point requis. On ne met cette épreuve que pour éviter des réflexions dans le genre « oui mais y a que les meilleurs qui peuvent participer alors... », fait-il d'une voix geignarde.

Nous pouffons de rire. L'épreuve de culture ne me posera aucun souci. Par contre, il faudra que je fasse attention pour les épreuves physiques : je veux que ma Cour gagne, et je veux participer jusqu'au bout, mais je ne doit pas en faire trop... Je vois une lueur d'envie briller dans les yeux de mon partenaire : il veut lui aussi faire ses preuves. On se demande bien qui est-ce qu'il veut impressionner... M. Thorne rajoute alors, pour nous mettre la pression :

- Il est évident que je veux voir notre Cour remporter ces épreuves, mais il est aussi évident que vous serez meilleurs que la classe B. Et pas seulement en culture.

Nous hochons la tête. La classe B, celle de Jack, est en concurrence avec nous depuis que nous sommes en Année 1. A la Cour des Ombres, on reste toujours dans la même classe, de la première Année au Sixième Cycle. Je n'ai jamais été avec Jack. Je me demande bien pourquoi... Je me rends compte que je suis en train de frotter mon poignet : il est tout rouge, et on voit mes veines au travers de ma peau presque translucide. Je cesse aussitôt. M. Thorne nous libère, et nous donne rendez-vous une demi-heure plus tard dans la salle d'examen, qui peut largement accueillir tous nos petits camarades...

 

          
  J'ai passé la demi-heure avant l'épreuve avec Peter et Raven. Jar avait disparu je ne sais où – même si j'ai ma petite idée sur la question – et nous avons fini par rejoindre la salle d'examen. J'ai cherché la table à mon nom, et me suis assise en attendant la suite. Nous sommes arrivés en avance... Jar entre dans la pièce en riant, accompagné d'Ann-Liese. Je me renfrogne, puis me souvient de ma promesse, et fait l'effort de sourire. Il me fait un signe de la tête, passe à côté de moi en m'effleurant la joue de la main, et va s'asseoir. Jack entre à son tour, suivis de la blonde aux belles anglaises qui jouait avec moi. Elle tient la main d'un grand garçon roux, les cheveux attachés par une multitude de pinces en tous genre. Je souris devant cette extravagance : Bel' serait tellement heureux... Enfin, toutes les places sont prises, et les professeurs réclament le silence. Une femme à l'allure sévère prend la parole :

- Bonjour. Vous allez passer l'épreuve de culture générale. Comme vous l'avez sûrement entendu dire, il n'y a jamais d'élimination à cette épreuve. Pour nous assurer que vous la fassiez quand même correctement, la note que vous obtiendrez comptera pour vos examens finaux.

Un concert de grognements lui répond. Elle continue, imperturbable :

- Maintenant que vous le savez, nous pouvons commencer. Vous avez trois heures.

Elle agite la main et les sujets apparaissent sur nos tables. J'écarquille les yeux quand je vois l'épaisseur du papier : il y a au moins trente pages... Avec un soupir résigné, j'attrape mon stylo et commence à composer. 

          
Deux heures plus tard, j'ai mal à la tête et envie de sortir. Je coche les bonnes cases, rédige des phrases aux questions et réfléchis depuis bien trop longtemps... La main sur le front, je souffle profondément, et regarde par la fenêtre. Mon regard se perd dans l'immensité du ciel, quand soudain, un mouvement à la périphérie de mon champs de vision attire mon attention. Je me redresse et cherche cette ombre étrange que j'ai cru voir passer, mais je ne vois rien. Je hausse les épaules, et revient à ma feuille. Il me reste au moins cinq pages, alors je regarde la question suivante :

« Quels sont les patronymes des Bourreaux actuels ? Donnez deux patronymes des Bourreaux qui les ont précédés. »

Je me retiens d'éclater de rire. Si certaines questions m'ont posé problème, celle-ci passe toute seule... Je note, de ma plus belle écriture :

Bloody Scythe, La Faucheuse Sanglante ; Undertaker, Le Fossoyeur sans pitié ; Scarlet Dolls, La Marionnettiste de Satan ;Dagger, Le Lanceur de Couteaux ; Mad Dogs, Le Cerbère Fou ;Artémis, La Chasseresse de Minuit ; Darkness, Les Ténèbres invaincues ; Black Swan, La Ballerine des Enfers ; Ténèbris, Le Cauchemar des Abysses ; Soul Hunter, le Voleur d'Âmes ;Scorpio, L'empoisonneur sans Remède ; Time's Tief, Le Voleur de Temps ; et Joker, La Dernière Chance.

En notant le dernier nom, je tremble un peu. Joker est morte, mais je pense que le sujet ne le prends pas en compte. Ensuite, je réfléchis aux patronymes des anciens Bourreaux. Cette partie est un peu plus dure, on ne parle pas beaucoup des Bourreaux du prédécesseur de mon Maître. D'ailleurs, je ne sais même pas son nom. C'est étrange...Mais j'y réfléchirais plus tard. Je fouille dans mes souvenirs, et me rappelle des noms gravés dans la pierre. J'ai alors une illumination :

Hope's Swindler et Shadow's Hunter.

Je ne connais pas leurs caractéristiques, mais au moins, j'ai donné des noms. Je termine de répondre aux autres questions et pose le point final au moment où la cloche de la fin sonne. Nous posons docilement nos stylos et attendons que les professeurs ramassent,puis nous sortons.

 

- C'était quoi cette question sur les Bourreaux ? J'ai déjà du mal à me rappeler les noms actuels, alors les anciens..., s'exclame Peter.

Raven lui jette un coup d'œil amusé et replonge dans son livre. Il m'apostrophe :

- Et toi Maya ? T'as trouvé tous les noms ?

La tête posée sur les genoux de Jar, un livre dans les mains, je réponds par un grognement. Avec un haussement d'épaule, Peter change de victime et commence à discuter avec une fille du Crépuscule. Je sens mes mains faiblir et le bourdonnement des conversations diminuer peu à peu, tandis que je plonge dans le sommeil. Mais avant d'avoir pu m'endormir complètement, je suis réveillée brutalement par trois choses simultanées : un hurlement, la tension soudaine dans le corps de Jar, et la tranche de mon livre qui m'explose le nez. Je gémis en posant une manche pour stopper le saignement, mais personne ne se moque de moi. Nous sommes trop occupés par les cris horribles d'une fille dans la salle commune des Cycles... La manche toujours sur mon nez, je me lève pour aller voir. Quelqu'un me bouscule brutalement. Je me prends la porte dans la figure, et vois des étoiles. Je sens une main sur mon épaule, celle de Jar qui me soutiens. Je me secoue un peu, et entre dans la salle. Comme je m'y attendais, il y a un nouveau cadavre. Mais cette fois, c'est différent. Sauf qu'avec tout ce bruit, mon mal de tête, mon nez qui saigne et mes poignets qui me picotent, je n'arrive pas à voir en quoi. J'ai la tête qui tourne un peu, et je ne peut que suivre quand les professeurs nous poussent vers nos salles. J'entends des bribes de conversations, mais lointaines, embrumées :

- ... encore un...

- ... Crépuscule, tu crois ?...  

- ... chien fou...

- ... peur, moi !...

- ... ya... Maya... Maya ! 

Jar me secoue par les épaules. Je lève la tête vers lui, ma vision illuminée de petits points colorés. Il paraît inquiet. Je ne doit pas être belle à voir... Ma tête tourne de plus en plus, et j'ai maintenant envie de vomir. Mais je dois quand même savoir :

- Jar..., je fais d'une voix faible, Qu'est-ce qui était écrit ?

- Quoi ? Ah, euh... Le Chien fou rôde avec les loups, je crois, un truc dans le genre. Les autres ont tout de suite pensé que Mad Dogs était désigné, mais on ne comprend pas la suite.

- Le Crépuscule..., je murmure.

- Quoi ? 

- Entre Chien et Loup... C'est le Crépuscule...

- Ah oui, pas mal. Ça doit être ça, et qu'est-ce que... Maya !

J'ai éclaté de rire en l'entendant. Bien sûr que c'est ça... Mais soudain, je suis prise d'un quinte de toux atroce. Une pointe de glace dans les côtes. Je me lève en toussant et je vois les têtes se tourner vers moi. J'ai de plus en plus de mal à respirer, la salle tangue comme un bateau. Je sens mes genoux me lâcher, tombe par terre, entends les cris de mes camarades affolés, et regarde ma main. Elle est pleine de sang, mais il ne provient pas seulement de mon nez, il y en a trop. Je tombe à plat ventre, sens quelqu'un me retourner, crier mon nom, tandis que j'ouvre la bouche en grand pour essayer de respirer. Je suis prise de convulsions, je tremble, j'ai mal, j'ai peur. Je ressens la panique de Jar, sans pour autant savoir qu'elle vient de lui. Des bruits de pas précipités, une bagarre, deux mains fraîches et douces contre mes joues. Un bruit de ferraille, quelque chose de dur dans ma bouche, qui fond sur ma langue. Et le noir.

 


Chapitre 21 : XX

 

          
Je reviens à moi au milieu des chuchotements et des éclats de voix de mes camarades. Une tâche floue apparaît dans mon champ de vision, et je reconnais les cheveux courts, noir et bleus, de Raven. J'ai la tête posée sur ses genoux et ne sens plus de sang sur mon visage. J'inspire en me redressant, ma vision retrouvant sa stabilité. Raven, se rendant compte de mon réveil, me presse le poignet :

- Maya ! Tu nous as fait peur ! Heureusement, Sheepard est arrivé avec un médicament qui t'as fait aller mieux. Qu'est-ce qui s'est passé ?, dit-elle avec inquiétude.

- Je... J'ai fait une crise... a cause de la porte... et des messages... dors pas bien... Mais ça va.., bredouillé-je sans conviction.

Elle ne paraît pas plus rassurée, mais elle me laisse tranquille. Je ne sais pas bien non plus ce que c'était, mais ça m'arrive de temps en temps. Normalement, j'ai toujours un médicament quand je sens venir les symptômes, mais le coup dans la porte a du en déclencher une surprise. Elles surviennent quand je suis fatiguée, où que j'ai fait trop de missions d'un coup. Un cri attire alors mon attention. Je me redresse lentement, mais la crise est passée. Il y a un groupe compact au fond de la salle, composé de plusieurs personnes des différentes Cours. Nous sommes dans la salle commune des Années, je crois. Mes camarades et les élèves des autres Cours entourent deux personnes qui semblent s'insulter. Je m'approche jusqu'à pouvoir distinguer des paroles et mon sang se glace dans mes veines. Jack est en train d'apostropher violemment mon partenaire, qui est presque prêt à en venir aux mains.

- Je t'interdis de la toucher !

- Ah ouais ? Sinon quoi, tu vas appeler ton père ? Je lui ais sauvé la vie !

- Je me débrouillais très bien tout seul !, s'énerve mon partenaire.

- C'est clair, elle avait pas du tout l'air de s'étouffer !, ironise Jack.

Jar se rapproche de lui, les poings serrés :

- Tu ne t'approche plus d'elle, sinon tu auras affaire à moi.

- Mais dis donc, c'est pas bien de jouer sur deux fronts ! T'as une copine Otonashi, laisse en un peu pour les autres ! Et puis, peut-être qu'elle, elle a envie d'aller voir ailleurs ! Tu ne semble pas beaucoup te préoccuper d'elle, réplique Jack avec force.

- Ne me dis pas comment gérer ma partenaire, Sheepard !

- La gérer ? Oh non, t'en fais pas, j'y arrive bien mieux que toi ! Et en plus, elle semble ravie !

La discussion prend une tournure dangereuse, alors je tente d'intervenir :

- Les garçons, ça suffit, on va régler ça calme...

- Ne t'approche pas trop de lui Princesse, j'ai pas envie de te voir souffrir encore, me coupe Jack avec colère. Il ne sait faire que ça de toute façon. Te faire mal. Tout est de sa faute, depuis toujours.

Là c'est trop. Je m'apprête à dire ses quatre vérités à Jack Sheepard, quand un hurlement rageur me coupe dans mon élan. Jar se jette sur lui de toute ses forces

- Jar non !, je crie.

Mais ça n'a aucun effet. Jack se relève avec fureur et il frappe mon partenaire dans le ventre. Le souffle coupé, Jar se plie en deux. Les larmes aux yeux, je ne peut qu'assister au spectacle, impuissante. Une petite voix s'élève à côté de moi, sortant de la bouche d'une Ténèbres de troisième Cycle à la peau, les cheveux et les yeux noirs.

- Il n'a aucune chance...

Peter réplique :

- Qui ? Sheepard ? C'est clair, Jar est le meilleur de notre section. Juste avant notre Princesse.

La fille lui jette un regard affligé. Ce n'est pas de Jar qu'elle parlait, et je le sais très bien. Même si Jar se défend à merveille, parvenant à toucher son adversaire, et même à le mettre en difficulté, prouvant ainsi qu'il est l'un des meilleurs éléments de toutes les Cours réunie, il n'a aucune chance face à lui. Soudain, Jack tombe, tandis que mes camarades étouffent une exclamation. Mon partenaire le bourre de coup de pieds, mais personne ne réagit. Soudain, Jack se relève et attrape la jambe de mon partenaire pour le mettre à terre à son tour. Ils roulent, se frappent, s'insultent... La fille de troisième Cycle observe le combat avec attention et souffle :

- Il est fort. Il a réussi à lui tenir tête. Le Maître va s'intéresser à lui maintenant.

Je hoche la tête. Je sais. Jar domine son adversaire à présent, et nous commençons envisager la fin du combat quand je croise le regard de Jack. Et je comprends.

- Non ! Jack non !, je hurle.

Mais c'est trop tard. Il fauche les jambes de mon partenaire et le retourne sur le dos. Jar se débat, en vain. Jack se met à le frapper, de plus en plus fort. Sa tête rebondit avec violence sur le sol, tandis que le public pousse des cris effrayé. Jack l'est devenu, effrayant. Du sang jaillit du nez de Jar, qui gémit de douleur. 

- Arrête Jack ! Ça suffit ! Arrête !Mes cris ne changent rien.

Du coin de l'œil, je vois la fille aux anglaises, le garçon roux, Gwen de la Lune, la Ténèbres, ainsi que la montagne de muscle qui retenait la fille à la cantine. Je vois les autres aussi. Une fille à la peau mate des tribus de l'est. Des cheveux épais, une touffe blonde. Une fillette albinos. Et même l'ombre d'un garçon brun qui n'est pas censé être là. Ils se préparent. Tous. Pour arrêter Jack. Mais pour ça, il faut qu'on leur en donne l'ordre. Et personne n'est là pour le faire. Moi, je continue de hurler :

- Jack ! Arrête, tu vas le tuer ! Arrête !

Il a un regard de dément. Jar, lui, ne bouge presque plus. Jack lève son bras, mais, réaction stupide, je m'y accroche pour essayer de l'arrêter. Il me repousse sans ménagement, et je tombe sur les fesses. Je sens du mouvement dans mon dos. Et la colère me prends.

- Jack.

Son nom claque comme un fouet. Il se fige une demi-seconde, puis recommence à frapper.

- Jack Sheepard ! Tu vas m'écouter !

Ma voix frôle l'hystérie. Parce que Jar ne bouge plus. 

- Jack ! Arrête ! Arrête !

Et les mots fusent dans un dernier cris qui résonne dans le silence de la salle. Une phrase qui changera tout, pour toujours.

- UNDERTAKER C'EST UN ORDRE.

Jack se fige, pour de bon cette fois. Je me retourne avec effroi pour voir la personne qui les a prononcé. Le Maître de la Cour des Ombres se tient derrière moi, le visage fermé, les yeux sombres. Je me mets à trembler, tandis que Jack se relève à contrecœur. Le Maître s'avance et dis d'une voix doucereuse :

- Bien. Je constate qu'une fois encore, Bloody Scythe ne s'est pas montré assez sévère avec toi, et ne t'as pas appris l'obéissance. A genoux.

Il me regarde, et je baisse la tête. Ce n'est pas le moment de montrer sa loyauté. Avec lenteur, il se baisse devant son Maître. Il murmure :

- Pardonnez-moi, Maître. Ne punissez pas Blood à ma place. Je prends l'entière responsabilité de mes actes.

- Bien sûr. Tu seras punis.

Il me regarde alors, une expression indéfinissable sur le visage :

- C'est ton partenaire, n'est-ce pas ?

- O-Oui... Maître, je dis dans un souffle.

Il sait que j'ai peur, parce que lui, il connaît mon secret.

- Eh bien, tu pourras remercier Bloody Scythe de n'avoir pas eu le cran de donner l'ordre à son Bourreau de le laisser. Une punition l'attend donc.

Jack ouvre les yeux, effrayé. Mais il ne dis rien, de peur de trahir les siens. Le Maître sais très bien que Bloody Scythe, comme il dit avec sa voix traînante, n'a pas donné cet ordre afin de ne pas dénoncer les autres Bourreaux. Mais il s'en fiche. Complètement. Je plains le Bourreau. J'ai déjà eu l'occasion d'assister à une des punition du Maître sur un élève. Scythe va avoir mal. Très mal. Jack aussi. Mais lui, il l'aura mérité. Le silence est si épais qu'on pourrait le couper avec un couteau. Mes camarades ne disent plus rien, Jack a la tête baissée et le Maître observe chacun des visages qui nous entoure. Puis, sans rien dire, il se détourne et disparaît. Je me rends alors compte que j'ai cessé de respirer depuis un petit moment. Jar gémit, me tirant de ma rêverie. Je me redresse en chancelant et me précipite vers lui.

- Jar ! Jar, tu m'entends ?

- Hmmm...

Je soupire de soulagement. Peter et Raven me rejoignent et m'aident à le relever. Je jette un œil à Jack, toujours agenouillé.

- Sara, vas prévenir Mlle Grâce que nous lui amenons Black Storm.

- La fillette acquiesce et part en courant. Sans le regarder, je dis d'une voix dure :

- Tu peux t'en aller maintenant. Je crois que le Maître veut te voir.

Jack me lance un regard suppliant, mais je fais mine de ne rien voir. Il mérite sa punition. Et je refuse de lui pardonner. En tremblant un peu, il se relève et se dirige vers la sortie. Sa vie ne sera plus jamais la même. Quand il s'approche de la masse compacte d'élève qui nous entoure, ces derniers s'écartent en vitesse, lui dégageant un large passage. Comme si ils ne voulaient plus le toucher. Ce qui est d'ailleurs le cas. Je serre les dents et ne dis rien. Parce que je sais que c'est ce qui attends tous les Bourreaux, si on les dénonce. Si les gens apprennent leur identité.

 


Chapitre 22 : XXI

          
     Mlle Grâce a réparé Jar en moins de deux. Il est encore faible, mais il s'en sort très bien a l'épreuve de sortilège, même si, ordre de se ménager oblige, il ne termine pas dans les premiers. Moi si. Jack ne peut plus participer, maintenant que les gens savent qui il est. Je crois que ça fait partie de sa punition. Hier, dans le self, il a mangé seul. Il avait de grandes marques sur les bras et le visage, mais je ne me suis pas approchée pour savoir comment il allait. Et cette nuit, j'ai bien dormi. Pour une fois... Je termine mes légumes quand Peter pose son plateau a notre table, accompagné de Raven, Sara et Akira. Je me serre contre Jar pour leur faire de la place.

- Alors Storm, lance Peter, en forme ?

- Ça pourrait aller mieux, mais je peux faire l'épreuve de cet après-midi. Et je vais te battre, Peter., répond calmement mon partenaire.

Peter éclate de rire, et je sourie, amusée. Nous parlons de chose et d'autre, quand soudain, Peter s'écrit :

- Au fait Jar ! Tu sais que tout le monde te veut dans sa Cour, maintenant ?

Jar fronce les sourcils :

- Pourquoi ?

- Bah, tu étais déjà le meilleur, mais là, tu as tenue tête à Undertaker ! Un des meilleurs Bourreau de tout les temps !

Jar se renfrogne. C'est vrai qu'il fait partie des meilleurs élèves de notre Cour. Moi, je regarde mon assiette, tout comme Sara et Akira. Raven, elle, fait semblant de lire son livre.

- Enfin, je ne me doutais pas que Jack Sheepard, ce petit imbécile prétentieux, était en fait un tel monstre. Si j'avais du parier, ce n'est pas lui que j'aurais choisi. D'ailleurs, vous avez des idées ? On sait déjà que Bloody Scythe est ici.

Je lève les yeux et croise son regard. Je hausse les épaules, mais il ne me lâche pas des yeux. Intriguée, je plonge mon regard dans le sien. Se pourrait-il que... Mais il détourne les yeux et continue :

- Et aussi Mad Dogs. Jar m'a raconté ton hypothèse, Princesse. Si il est au Crépuscule, je pencherais pour le mec là-bas, vous voyez ? Il a la carrure pour !

Avec surprise, je le vois désigner le garçon grand et musclé de la dernière fois. Je manque de m’étouffer avec mon légume, et fais passer ça pour une quinte de toux. Sara écarquille les yeux, sans doute effarée que l'on puisse prendre son ami pour un Bourreau. Akira regarde son assiette, Raven baisse les yeux et Jar ne répond rien. Je termine de manger en silence et me lève de table, suivie par Jar. Nous nous rendons à la préparation pour la course sans échanger un mot, ceux de Peter comme un secret entre nous.

 

          
   Je tire à nouveau sur le T-shirt blanc, frappé aux armoiries de la Cour des Ombres, qu'on nous a donné pour la course. Il montre mon nombril, mais je ne veux pas que quiconque vois mon dos. Discrètement, je jette un sortilège de dissimulation, afin de n'avoir à me concentrer que sur la course. Cette épreuve là est autrement plus difficile qu'un simple questionnaire, ou que de lancer quelques sorts complexes. Il s'agit de se diriger dans un labyrinthe d'obstacles, dans lequel il arrive parfois que deux concurrents se retrouvent face à face et doivent se battre. Il faut faire appel à toutes ses capacités, tant magiques qu'intellectuelles et physiques. Les élèves de la Cour des Ombres sont tous autours de moi : nous allons partir par la même entrée, mais une fois dans le labyrinthe, nous serons seuls. Brrr... Dit comme ça... Je souris intérieurement : je n'aurais aucun problème à triompher de cette épreuve dans les temps, mais il faut quand même que je fasse attention. Je ne dois pas me donner a fond, au risque de révéler mon petit secret. Mais... Je ne me fais pas trop de soucis. Je sais que même amoindrie, je peux tous les vaincre. Plongée dans mes pensées, je n'entends pas Peter arriver derrière moi. Je sursaute quand il m'entoure de ses grands bras et me serre, en une étreinte qui semble amicale. Qui semble seulement : il me serre un peu trop fort. Je tente de me dégager quand il me susurre à l'oreille :

- Intéressant non ? La Cour de Mad Dogs... Je suis étonné de ta perspicacité... D'habitude, c'est toujours Storm qui trouve la solution aux énigmes... Un coup de chance peut-être ? À moins que... tu n'ai déjà su l'identité du Bourreau numéro cinq...

Je me fige, et me force à rire, comme si il me racontait une blague. Puis je murmure, les dents serrées :

- Qu'est-ce que tu racontes ? Comment aurais-je pu le connaître ?

- Eh bien... Je me le demande aussi. J'y ai beaucoup réfléchis, tu sais... Et j'en suis arrivé à la conclusion suivante : seul un Bourreau peut connaître l'identité d'un autre Bourreau... 

Je me fige. Vient-il de sous-entendre que je puisse être... Il continue :

- Ceci dit, cousine, je ne pense pas que tu en sois un. Tu as déjà beaucoup de secret à garder, un de plus serait probablement de trop.

Il me chatouille l'oreille avec son souffle chaud, sachant parfaitement que je sais à quoi il fait référence. Je me raidis. Il murmure :

- J'ai entendu dire que Thomas entraînait les meilleurs Chasseurs des Cours dans l'éventualité que l'un de ses Bourreaux meurt au combat. Pour avoir des remplaçants, tu vois. Et je me suis dit que cela expliquerait pas mal de choses... Tes absences fréquentes... ton état de fatigue quasi-permanents certaines semaines... Ta relation bizarre avec Sheepard... Qu'est-ce que tu en penses ?

- Je ne vois pas de quoi tu parles, Peter..., je grimace. 

- Ne t'en fais pas, Princesse, je ne dirais rien à Storm. 

Je me détends un peu. Il ne manquerait plus que Peter mette sa théorie dans la tête de mon partenaire... Mais il ne me lâche pas et me serre même plus fort. Je comprends que ça ne sera pas gratuit.

- O-OK... et... en échange ?, je demande à mi-voix.

- En échange..., fait-il semblant d'hésiter. En échange, tu intercéderas pour moi auprès du Maître : je veux une entrevue avec lui.

En soupirant de soulagement, j'acquiesce. Ça ne devrait pas être trop difficile à satisfaire, comme requête. Peter me lâche et je me dégage de son étreinte. Il me sourit doucement, ses grands yeux noirs brillant de satisfaction.

 

          Jar et Raven patientent avec moi devant l'entrée. Mes camarades commencent à s'agiter, et leur énergie me gagne progressivement. Je me frotte les poignets avant de me rendre compte de mon geste, et de cesser immédiatement. Soudain, le coup de sifflet nous donnant le départ retentit, et nous nous élançons vers l'entrée. Poussée par mon instinct, je prends tout de suite à gauche, et me retrouve dans une allée sombre et silencieuse. Tous mes sens en alerte, je me mets à marcher d'un bon pas : maintenant, il faut que je trouve la sortie... Je marche pendant une dizaine de minute sans voir personne, quand un bruit sur ma droite me fais sursauter. Je plonge dans une haie et ralentit tous mes signes vitaux, camouflant ma présence. Un énorme vers passe alors devant moi, et j'attends d'être sûre qu'il soit bien loin pour sortir de ma cachette. Je repars dans la direction opposée à celle qu'il a prise, et me glisse dans une allée embrumée. Doucement, j'avance en essayant de détecter la présence d'un intrus. J'entends alors un chuchotement à la lisière de ma conscience. Je fronce les sourcils, quand une petite voix se joint à lui. Puis une autre. Et encore une autre. Des dizaines de voix résonnent alors dans ma tête : des hommes, des femmes, des pleurs d'enfants, des cris de bébés. Je ne comprends pas ce qu'elles disent, je ne peux plus réfléchir, je cours, les mains sur les oreilles pour essayer de les faire taire. C'est inutile : elles sont en moi. Je hurle pour couvrir leurs accusations, et soudain je trébuche. Mon pied se prend dans une racine, et je m'étale lamentablement par terre, mon cri se transformant en glapissement pitoyable. Je sanglote, les mains toujours sur les oreilles, recroquevillée comme une enfant. Je veux que ça s'arrête ! Alors, les genoux en sang, je rampe vers le bout de l'allée, en fermant les yeux, me concentrant sur la douleur. Petit à petit, une par une, les voix s'éteignent, comme des flammes de bougies soufflées par le vent. Et puis, enfin, la dernière se tait, après avoir prononcé une dernière phrase :

« Maman, j'ai fait un cauchemar... »

 

       Je me redresse en titubant et essuie mes larmes d'un geste rageur. Je ne dois pas pleurer. Pas pour ça. Je souffle un bon coup, puis je reprends mon chemin. Après quelques minutes de marche, je tombe sur le corps immobile d'un énorme serpent. Quelqu'un est déjà passé par ici. C'est alors que je remarque d'étranges marques suintantes sur les flancs de la bête. Comme des griffes. En frissonnant, je m’accroupis dans une position de défense : il y a quelque chose d'anormal... En silence, je contourne le serpent et me place dos à la haie. Je pose les mains à l'emplacement habituel de mes couteaux de jet, mais ne happe que le vide. Je jure en ancien langage : j'ai laissé mes armes dans ma chambre pour la course... Je décide alors de m'éloigner le plus vite possible de cet endroit qui empeste le souffre. Une fois sortie de l'allée, je me mets à courir, pour mettre le plus de distance possible entre le serpent et moi. Au bout de dix minutes d'une course effrénée, je m'arrête, les mains sur les genoux, pour souffler un peu. Mes avant-bras me piquent, et je les frotte mécaniquement. Une sensation de brûlure se fait alors sentir, et je jette un œil alarmé à mes veines, qui se colorent de noir. C'est pas bon... J'entends alors un bruit de pas précipité venant de la droite. Je cherche fébrilement une cachette, et finis par me glisser dans un trou de la haie. Une fille échevelée déboule alors devant moi, l'air effrayé. Je me blottie dans mon trou, pour voir la suite. Qui ne tarde pas à arriver, sous la forme de Peter, une expression démente sur le visage. Il saisit la fille par le bras et la projette contre la haie. A deux doigts de ma cachette. Je cesse de respirer. Il prononce, d'une voix rendue rauque par la colère et la fatigue :

- Tu m'as vu...

- J-je... Je ne sais pas de quoi tu parles..., gémit la fille.

- Je t'ai entendu fuir ! Ne mens pas !

- N-non ! J-je... Je ne le dirais pas... Je t-te... je te le jure !

Je fronce les sourcils. De quoi parlent-ils ? Peter marmonne quelque chose, les yeux fous, injectés de sang. La fille sanglote maintenant. Soudain, Peter redresse la tête :

- Je ne peux pas être sûr. Oui. C'est ce que je vais faire. Pas contre toi. Protéger. Oui.

Elle pousse un petit cri, tandis qu'il tend la main vers sa tête :

- T'en souviendras pas, marmonne-t-il.

Effarée, je me rends compte qu'il va lui effacer la mémoire. C'est dangereux, elle pourrait en mourir, et lui aussi ! Je pousse une exclamation étouffée, avant de me rappeler que je retiens mon souffle depuis cinq minutes. Et ça ne manque pas : je me mets à tousser.


Chapitre 23 : XXII

         Je marmonne un sort de silence juste à temps, mais il semble que Peter a entendu du bruit. Il tourne la tête vers ma cachette, sans lâcher la fille, qui gémit de plus belle. Avec lenteur, il tend la main vers moi, et je me renfonce le plus possible dans ma cachette. Je ferme les yeux quand sa main se rapproche dangereusement de mon visage, mais au moment où il va me toucher, un rugissement retentit juste derrière lui. Il fait volte-face et se retrouve nez à nez avec une espèce de loup-garou dégénéré. Sa mâchoire proéminente laisse entrevoir des crocs aiguisés, dégoulinant de bave rougeâtre. Des morceaux de chairs sont coincés dans ses lames meurtrières. Sa fourrure luit, elle semble poisseuse. Il est plutôt grand, trois mètres semble-t-il, et il est puissant. Des muscles sinuent le long de ses membres trop long, disproportionnés. Des griffes longues comme mon avant-bras arment ses mains, suintant d'un liquide verdâtre, et son torse est protégé par un squelette externe. La fille pousse un long hurlement, tandis que Peter fait preuve de courage et... s'enfuit en courant. Dans son mouvement pour fuir le monstre, il fait tomber la fille par terre. Tétanisée, elle est incapable de bouger. Le monstre s'approche d'elle, exaltant une atroce odeur de souffre. Je grimace. C'est sans doute lui qui a tué le serpent... Il grogne doucement, reniflant sa proie. Qui ne bouge toujours pas. Allez... Fuis..., je pense très fort. Mais elle ne m'entend pas. Autant pour la télépathie... Soudain, le monstre bondit sur sa proie, qui pousse un hurlement terrifié. En levant les yeux au ciel, je déboule de mon trou et cogne de toutes mes forces dans le Démon. Il est projeté à quelque pas de la fille, que j'attrape par le bras. Elle me regarde, bouche bée. Je la relève brutalement tandis que le Démon pousse un cri guttural.

- Cours !, je lui lance.

Elle hoche la tête et je l'entraîne à ma suite. Nous sprintons dans les allées, priant pour voir la sortie à chaque fois que nous tournons. Soudain, ma camarade commence à montrer des signes de faiblesse. Bien que je sente mes muscles me tirer, mon souffle se précipiter et mon corps protester à grands cris contre l'effort soutenus que je lui fait subir après des heures dans ce labyrinthe maudit, je l'encourage :

- C'est pas le moment de ralentir, lui crié-je.

Elle serre les dents et se remet à ma hauteur, les joues rouges et les lèvres blanches. Je lui prends la main pour être sûre qu'elle ne ralentisse pas. Je sens l'haleine putride du Démon derrière nous. Je me concentre sur mon objectif, et me rends compte que j'entends une légère clameur à notre gauche. La sortie. Je bifurque brutalement, entraînant ma partenaire dans l'allée et manquant tomber sur elle. Nous nous rattrapons l'une à l'autre, et continuons de courir. Le monstre, surpris par mon changement de direction, perd quelques secondes sur nous. Je hurle :

- T'arrête pas ! T'arrête pas ! On y est presque ! Cours !

Elle tremble de fatigue, mais elle ne s'arrête pas. Je crois qu'elle a aussi entendu la rumeur de la foule. Mais soudain, alors que la partie semble gagnée, je sens son poids m'attirer vers le bas. Je roule brutalement dans la poussière, toussant et crachant, tenant toujours la main de la fille. Elle pousse alors un cri terrible, et je me relève juste à temps pour voir le Démon planter ses crocs dans sa jambe.

 

La fureur me prends :

Non !, hurlé-je

Je me jette sur le monstre, à mains nues. Sentant mon poids sur son dos, il lâche la fille qui recule en pleurant de douleur. J'accroche mes mains et mes pieds dans son squelette et tente de ne pas tomber. Il pue ! Avec une grimace, je plante mes doigts dans ses yeux. Il pousse un glapissement terrifiant. Profitant de sa douleur, je saute de son dos et atterrit souplement par terre. Le Démon se redresse: il a changé de cible. Il charge, mais j'esquive sans problème. Il rugit de colère en sentant mon coude s'enfoncer dans ses côtes. Je me baisse brusquement quand sa main griffue passe à quelques centimètres de ma tête et le fauche dans le même temps. Il tombe, et je l'immobilise avec difficultés, en lançant un regard à ma camarade, qui gît par terre, la jambe en sang. Du tranchant de la main, je frappe la glotte du Démon qui s'étrangle en crachant. Ses yeux se révulsent sous l'effet combiné de mes coups et du sort d'immobilisation que je lui ais lancé. Je puise dans mes réserves et imagine un grand filet éthéré autour de lui, puis me relève en vitesse. Ça devrait le retenir suffisamment longtemps pour qu'on atteigne l'arrivée. Je cours vers la fille qui gémit de plus en plus faiblement, et passe un de ses bras autour de mon cou. Je la relève et lui lance, les dents serrées sous son poids :

- Allez ! Aide-moi ! On est bientôt arrivé ! Vite !

Elle tente d'alléger son poids et nous avançons le plus vite possible vers la sortie. Qui finit par apparaître, au détour d'une allée. Seulement, elle est encore loin et j'entends le Démon rugir, signe que mon sortilège s'affaiblit. En grimaçant, nous accélérons le mouvement. Les clameurs de mes camarades nous donne de l'énergie, et je salue le courage de ma partenaire blessée qui ne se plaint pas et avance du mieux qu'elle peut. Mais ce n'est pas assez. Un bruissement de feuillage m'indique que le Démon s'est libéré. Elle l'a compris aussi. La fille me jette un regard apeuré, alors, puisant dans mes dernières forces, je crie :

- Viribus (1) ! Cours ! Cours !

Sa jambe, sous l'effet de mon sort, peut de nouveau supporter son poids, mais pour une durée limitée. Je la prends par la main et nous accélérons une dernière fois, sur les cinq cents mètres qui restent pour sortir du Labyrinthe.

 

          La luminosité soudaine m’éblouit, mais je continue tout droit. Le Démon est encore assez loin, mais il ne va pas tarder à surgir. J'aperçois Jar, qui s'est tourné vers moi en souriant quand il a entendu les exclamations de joie de mes camarades. Je tire la fille plus loin, mais mon sort s’affaiblit déjà, et elle ralentit de plus en plus. Je repasse son bras autour de mes épaules et la tire. Le sourire de Jar se fige quand il comprend que quelque chose ne va pas. La respiration coupée, je désigne le Labyrinthe derrière moi. J'essaie de crier, le souffle court, mais n'émet qu'une espèce de grognement indistinct. Jar fronce les sourcils et amorce un mouvement vers nous, mais il est beaucoup trop loin. Mon sort cesse de faire effet et la fille tombe en hurlant, sa jambe lacérée ne supportant plus son poids. Elle m'entraîne dans sa chute, et je m'étale dans la poussière avec un cri de douleur. Je me suis foulé la cheville dans l'entreprise. Je me retourne vers le Labyrinthe, mais le Démon n'est pas encore là. Avec détachement, je me demande si c'est parce qu'il a trouvé une victime. Je murmure un sort de camouflage pour que personne ne voit ce que je fais. J'attrape alors la jambe blessée de ma camarade et plonge mes doigts dans la plaie. Elle hurle en essayant de me repousser mais, même dans mon état, je suis plus forte qu'elle. Sans une pensée pour tous ceux qui sont encore dans le Labyrinthe, à la merci du Démon sanguinaire, je me mets à genoux et étale le sang sur mon visage, mes bras et mon ventre. Puis j'écarte les mains et ferme les yeux. J'entends les cris de détresse de mes camarades qui ne comprennent pas ce qu'il se passe, je sens Jar qui court vers moi, et je sens le regard du Maître. Je commence à psalmodier en ancien langage :

- Praesido Daemonium Malum Ira Furorem. Imperium Perdere Clipeum. Evil Venari Haec Ground. (2)

Tandis que je chante mon incantation, je sens une saveur noirâtre sur ma langue, lourde et doucereuse. Je refrène l'instinct meurtrier qui surgit au fond de mon âme : pas aujourd'hui. Au fur et à mesure que les mots s'échappent de ma bouche, tels des rivières agitées, le vent se met à souffler dans la salle, au rythme des cris alarmés de mes congénères. Mes cheveux se détachent de ma tresse, s'enroulant autour de moi comme des serpents soyeux. Les murs du Labyrinthe ondulent et disparaissent, puis se reforment au gré de ma pensée, transformant le Labyrinthe en un unique couloir qui amènera le Démon directement jusqu'à moi. Je renforce mon sort de camouflage : la magie du sang est interdite, et personne ne doit savoir que je l'ai utilisée. D'un mouvement souple, je trempe mon index dans la blessure de ma camarade, trop choquée pour hurler. Modelant toujours le Labyrinthe, je crée un bouclier entre l'arène et les gradins, pour protéger les élèves. Puis je me redresse et tends la main, celle qui est pleine de sang frais, et commence à dessiner un cercle dans le vide. Je sens la puissance affluer dans mes veines, trop grande pour un seul corps. Il faut que quelqu'un vienne m'aider à réguler mon pouvoir ! Je serre les dents et soudain, deux mains se posent sur mes épaules, et une voix commence à psalmodier à son tour. Elle se mêle à la mienne, froide, étrangère, et pourtant si familière... Ensemble, nous créons un pentacle pour le Démon. Mais avant que nous n'ayons achevé l'incantation, un rugissement retentit et le monstre apparaît.


Chapitre 24 : XXIII

        A ce moment là, j'ai eu vraiment peur que mon secret soit dévoilé. Ça aurait pu, mais Jack - et malgré tout ce qu'il a fait par la suite, je lui en suis reconnaissante – s'est dressé entre nous et le Démon, faisant ainsi passer le sort d'attaque et de confinement que j'avais invoqué pour son fait. Bien sûr, je crois qu'après coup, bons nombre de mes congénères se sont douté qu'Undertaker n'avait pas la puissance nécessaire pour réduire en charpie un Démon du cercle Sept. Mais personne n'a jamais su, même après, que j'avais invoqué un très puissant sort de magie noire pour empêcher le Démon de franchi les murs du Labyrinthe et de m'atteindre pendant que je créais le pentacle.

          
  La peur me serre le ventre le temps d'un instant horrible, quand je vois le Démon se précipiter vers nous, mais au moment où je sens que mon sortilège fait effet, une longue cape noire brodée de rouge m'effleure le visage. Un grand II est tracé derrière, m'indiquant qu'Undertaker vient à ma rescousse. Il se place entre moi et le Démon, terrifiant dans son uniforme de cuir, son masque désormais inutile dans les cheveux. Il tient une fine croix de fer noir dans les mains, son arme de prédilection. Elle est magique, lui permettant de prolonger ses sorts, mais elle est aussi plus tranchante que n'importe quelle lance dans le monde. Il s'agit de Crux, une des armes démoniaques qu'ont créé les premiers Chasseurs. Il faut une grande force d'âme et une immense puissance magique pour les manier, c'est pourquoi seuls les Bourreaux les portent. Je sens alors deux bras m'entourer brutalement et me serrer contre le corps fin et musclé de Jar. Je me rends alors compte que celui qui m'a aidé à contrôler mon pouvoir à disparu. Devant nous, Jack s'est mis en garde, la pointe de sa croix face au Démon. Celui-ci, en sentant les émanations funèbres de l'arme, se fige en poussant un léger glapissement. Jack se jette sur lui sans un bruit, sa croix tournoyant au dessus de sa tête. S'engage alors un combat inégal, dont personne ne doute de l'issu : Jack est cent fois plus fort que le Démon, et il n'a aucun mal à le mettre à terre. Sa croix siffle, se plante dans les membres sanglant du Démon, qui commencent à ruisseler d'un liquide noirâtre. J'entends chanter mon sortilège, une mélodie silencieuse pour tout autre que moi. Je ferme les yeux et murmure : Kill.

Le Démon pousse un hurlement presque humain, quand la lame d'Undertaker et mon sortilège viennent simultanément mettre un terme à sa vie. Sa carcasse ruisselante s'étale au pieds du Bourreau qui dégage sans effort Crux de la tête sans vie du monstre. Je me rends alors compte que je suis tendue à l'extrême, dans l'attente du combat. En soufflant, je me détends et m'affale contre Jar, qui me tient toujours. Je sens son cœur battre très vite sous l'effet de l'adrénaline, son T-shirt lui collant au corps à cause de la transpiration. Mon regard tombe alors sur la fille étendue à côté de moi, son haut vert portant le blason bleu et blanc de la Cour des Étoiles trempé de sang. Sa jambe est dans un état épouvantable, un amas de chair et de pus sanguinolent. Ses yeux ouvert fixe le vide, sa main molle serrée autour du pied de mon partenaire. Je jure en me dégageant de son étreinte et me traîne jusqu'à elle. D'une main fébrile, je cherche son pouls inexistant, prise de tremblements, l'échec me serrant la gorge comme un étau. Je cherche dans mes réserves, réussis à allumer le bout de mes doigts de la lueur dorée des sorts de soins, lueur faible qui s'éteint aussitôt. J'essaie encore, sans entendre les cris de surprise et de peur de mes camarades, la bouche sèche et les yeux humides. Merde.

- Arrête. Elle est morte...

Une main douce, gantée de cuir, s'est posée sur mon épaule. Je m'en dégage d'un geste et continue mes vains efforts en grognant d'épuisement.

- Ça suffit !

La voix se fait plus forte. Pressante. Je secoue la tête et referme mes doigts sur les vêtements déchiré de la fille, dont je ne connais même pas le nom. Soudain, deux mains me saisissent, puissantes, grandes et fines. Je me retrouve plaquée contre un uniforme, quelqu'un qui sent le cuir, la sueur et le sang. Je me débats en hurlant :

- Non ! Non ! Lâche-moi ! Lâche-moi !

Sans m'écouter, Jack passe une main derrière mon genou et me soulève sans ménagement pour m'éloigner du corps. Je le frappe de toutes mes forces, maudissant le Maître, ses sceaux et ses missions trop fréquentes qui m'affaiblissent de plus en plus. Mes coups ne font absolument rien à Jack, qui me porte comme on porterait un sac de plume. J'abandonne, resserrant mes mains sur la capuche de sa cape sans manche, pour ne pas tomber, les larmes que je veux laisser échapper refusant de couler.

 

          Une fois que je cesse de bouger, Jack ne tarde pas à me poser par terre. Je vacille sur mes jambes fatiguées, la peau collante de sable. Jack me prend par les épaules et me secoue un peu :

- D'où il venait ?

Je ne dis rien, trop choquée pour répondre. Il me prend le menton et me force à le regarder.

- Alors ! D'où il sortait ? Répond !

Je lui jette un regard noir et garde les lèvres obstinément serrées. Il se prend pour qui à me parler comme ça ? Et puis je sens une pression sur mon épaule. Je comprends alors qu'il est obligé d'agir ainsi, parce que c'est comme ça qu'il aurait agit avec n'importe quel autre élève.

- Dis moi d'où sortait ce...

- J'en sais rien. Il est sortit, je me suis battu, on a couru, et voilà.

Le visage dur, il me lâche à contrecœur. Sans son soutien, mes genoux me trahissent et je m'effondre au sol. Des tâches noires envahissent mon champs de vision, et ma tête cogne durement contre le sable de l'arène. Mes yeux se ferment sur la vision de Jar se précipitant vers moi et celle de Jack s'éloignant à grands pas.

 

         En gémissant, parce que j'ai très mal à la tête, et aussi à presque tous les endroits de mon corps, je rouvre les yeux. Je tombe immédiatement sur le regard vert et inquiet de mon partenaire, qui me touche la joue du bout des doigts pour s'assurer que je vais bien. Il paraît soulagé, et je le prends comme un encouragement à me lever. Je tombe alors sur mon reflet dans la vitre en face de moi, et ouvre de grands yeux : le teint blafard, les cheveux emmêlés, pleins de sang et de sable, les vêtements en lambeaux, les yeux trop grands pour mon visage maigre, et du rouge, partout. Sous mes ongles, sur mes bras, sur mon visage et mon ventre. Je fais très, très peur. Je balance lourdement mes jambes par-dessus le lit et observe la pièce dans laquelle je me trouve. Elle est pleine de monde, des blessés pour la plupart, gémissant dans des lits de fortunes. Certains sont des candidats qui ont dû croiser le monstre, d'autre ont été piétinés dans les gradins. J'aperçois Raven, Sara et Akira, qui discutent avec Peter auquel on bande la main. Je suis prise d'un frisson quand je me remémore la scène du Labyrinthe, mais je me force à ne pas y penser. Je ne suis pas censé être au courant... Raven lève alors les yeux et me vois. Elle fais signe aux autres de la suivre et ils viennent vers moi. Au moment où Sara ouvre la bouche pour me parler, une petite femme aux cheveux violets et aux yeux roses l'interrompt :

- Ah ! Maya ! Tu es réveillée ! Bien. Tu te sens de marcher ?

- Euh... oui, je crois, hésité-je.

- Bien. Alors suis moi. Vous aussi, si vous le souhaitez.

- Attendez ! Mademoiselle Grâce !, l'interpellé-je, Où on va ?

- Nous devons avoir une petite discussion, Maya. Et je pense que tu préféreras qu'elle se fasse dans une salle plus calme.

Intrigués, nous la suivons. Je suis obligée de m'appuyer sur Jar pour ne pas tomber, et ça n'a pas l'air d'être au goût d'Ann-Liese, qui me fusille du regard au loin, les poings serrés et le teint blême. Nous nous dirigeons vers une salle plus petite, plus calme. Quand je passe la porte, je sais tout de suite que je suis dans la merde. Bien profonde.

 

          Dans la salle, il y a quatre personnes qui attendent, les bras croisés et le regard fuyant. Jar me pose sur un des trois lits avec délicatesse, et j'observe la scène. Raven et Peter sont dans un coin, assis sur une chaise. Sara et Akira investissent le second lit. Jar me tient par la taille, les sourcils froncés. Adossé contre un mur, il y a un garçon immense et musclé, taillé comme un roc, le crane rasé. Il porte à son bras le bandeau des apprentis. Ses yeux claires me fixe avec chaleur, et il sourit à Sara quand elle se jette dans ses bras en faisant les présentations :

- Otasseis (1) ! Je vous présente Yun ! Il est au Crépuscule, et il est super gentil !

Jar le salue d'un signe de tête, et Raven et Peter lui disent bonjour. Je tourne alors mon regard vers les trois autres personnes présentent : une fille aux anglaises blondes me fixe, les yeux rougis comme si elle avait pleuré, se tenant d'une main à un garçon roux, les cheveux en catogan, le visage fermé. Ils arborent tous deux le blason de la Cour des Étoiles. Et puis, dans sa tenue de Bourreau, gainé de cuir, sa longue cape noire lui battant les chevilles, Jack regarde le sol. Mes camarades ne semblent pas très à l'aise et j'attribue leur attitude distante au fait qu'ils se trouvent dans la même pièce que le Fossoyeur. Mlle Grâce referme la porte et tire le verrou, puis elle prend une chaise et s'installe.

- Bon. Maya, avant toute chose, je voudrais te mettre au courant de la situation. Tu t'es évanouie avant de voir le principal.

Elle prend une télécommande et presse un bouton, allumant l'écran plat derrière moi. Je me tourne pour regarder, et reconnais l'arène. Je nous vois sortir, la fille et moi, m'effondrer, tenter de me relever et ne faire que regarder le Démon qui se précipite vers nous. Je soupire légèrement en constatant que mon sortilège à marché. J'assiste au combat de Jack. Je me vois me démener pour lui échapper, m'effondrer lamentablement, je vois Jar me rejoindre, vérifier que je vais bien, me soulever dans ses bras, et puis se tourner d'un coup vers le Labyrinthe. Grâce monte le son et j'entends les chuchotements de mes camarades. La caméra se tourne vers la source des rumeurs, et je vois la fille, un fouet argenté dans les mains, traînant le garçon roux derrière elle. Elle crie quelque chose à la foule, les yeux pleins de larmes, puis elle tombe à genoux. Jack se précipite vers elle pour l'aider, et tout le monde peut alors voir que leurs armes brillent du même éclat, désignant la fille comme un Bourreau. De là, il n'est pas très difficile de faire le rapprochement avec Scarlet Dolls, qui se sert d'un fouet pour tuer ses victimes. Je vois dans les yeux de mes camarades qu'ils ont compris, à la manière dont ils s'écartent d'elle comme si elle était contagieuse. Je comprends alors pourquoi mes amis refusent de regarder dans sa direction. Je comprends pourquoi elle a pleuré. Sa vie ne sera plus jamais la même.


Chapitre 25 : XXIV

          
   Je jette un œil à l'infirmière, qui attend ma réaction.

- Pourquoi me montres-tu ça, Grâce ?

- J'ai pensé que tu aimerais être au courant : la fille qui est morte appartenait aussi à la Cour des Étoiles.

- Et alors ?

Je feins l'incompréhension, parce que je ne sais pas trop ce qu'elle a en tête. Jar me serre la main discrètement, et Yun hoche la tête.

- Et bien..., hésite-t-elle, Je me suis dis que...

Le garçon roux la coupe brusquement. Il a une voix chaleureuse, qui contraste avec sa fonction de Bourreau. Parce que je me doute bien que mes camarades savent qui il est lui aussi. Tout comme les gens connaissent les attributs de chacun des treize Bourreaux, il est de notoriété publique que le Maître n'envoie jamais Scarlet Dolls sans son terrible amant, Dagger. D'ailleurs, les gens les surnomment Les Amants aux Doigts Rougis.

- Elle a pensé que tu te sentirais moins coupable en voyant que je m'étais également fait à moitié tuer par ce monstre. Donc tu ne pouvais rien faire pour cette fille.

Je baisse les yeux. Bien sûr que j'aurais pu faire quelque chose, mais évidemment, mes amis ne le savent pas. Je jette un œil à la vidéo, qui a sans doute été détruite par les Maîtres... Jar resserre ses doigts sur les miens, et je vois passer une étrange lueur dans les yeux de Jack, qui s'empresse de regarder ailleurs. Interdite, je tourne mon attention vers Grâce, et demande :

- Merci... Je... préfère ne plus y penser. Mais, ce n'est pas pour ça que tu m'as fait venir, pas vrai ?

- Non. C'est vrai. Et je vous ais tous réunis ici pour parler de toi, Maya. Parce que ta vie est en danger.

 

        Je me tais un instant, puis éclate de rire. Mais mon hilarité ne gagne pas les autres, qui observent Grâce avec des yeux ronds. Jar intervient alors :

- Sa vie... en danger ? En quoi est-ce que cela concerne les Bourreaux ?

Il prononce le mot avec un dégoût évident.

- Tout ce qui concerne les Cours concerne aussi les Bourreaux, jeune lord, qui plus est quand il s'agit de la leur. Maya, veux-tu bien cesser de rire, je ne plaisante pas !

Je me calme aussitôt. Jar s’assoit à mes côtés, et les autres prennent des chaises. Grâce commence alors à parler :

- Bien. Comme vous le savez, vous êtes en Sixième Cycles. Sauf vous, évidemment, c'est pourquoi je vous demanderais de garder le silence sur ce qui va suivre, dit-elle en regardant Sara et Akira, qui hoche solennellement la tête.

- En Sixième Cycle, continue-t-elle, le Maître vous confie des missions secrètes, qui ont pour but de vous tester et de vous habituer au terrain.

Nous acquiesçons. C'est vrai. Personne ne sait quand, qui et pourquoi les élèves font ces missions, toujours est-il que quand l'un d'entre nous revient blessé, ou fatigué le matin, nous nous doutons qu'il est partit en mission pour la Cour.

- Certains d'entre vous en font plus que les autres.

Grâce lance un regard appuyé dans notre direction. Peter sourit. En effet, meilleurs sont les élèves, plus ils partent en mission. Ça permet au Maître de jauger nos capacités. Ces missions sont bien pratiques, elles me permettent de justifier mes absences fréquentes. Le Maître nous envoie souvent seuls, parfois avec notre futur partenaire, quand nous sommes sûrs de nos choix, ou encore en duo avec d'autres élèves. Il m'envoie d'ailleurs souvent avec Jack, mais ça, mon partenaire ne le sait pas. Je reporte mon attention sur Grâce. Elle nous fixe tour à tour, puis ajoute :

- Évidemment, certains de vos camarades sont très fatigués à la suite de ces missions, alors il arrive que je doive leur donner quelque chose. En très petite dose, quelques microgrammes, parce que c'est une drogue très dangereuse. Tellement, en fait, que je ne la donne pratiquement qu'aux Bourreaux, qui doivent faire énormément de missions pour le Maître.

Scarlet, Dagger et Jack regardent ailleurs. Je ne vois toujours pas où elle veut en venir, et les autres non plus, apparemment. Mais elle ne nous laisse pas le temps de l'interroger :

- Cependant, il arrive parfois que certains de vos camarades arrivent à subtiliser cette substance, qui augmente vos capacités. En période d'examens par exemple. Vous êtes parmi les meilleurs espions du pays, je ne peux pas vous empêcher d'y toucher. L'un d'entre vous a-t-il déjà vu ceci ?, demande-t-elle.

Elle sort un petit flacon de sa poche gauche. Il est remplis d'un liquide noir, aux reflets argentés. Je frissonne. Rien que l'aspect est peu ragoûtant. Nous secouons tous la tête, sauf les Bourreaux qui acquiesce. Je surprends un regard de Raven vers son partenaire. Étrange... Grâce baisse alors la voix :

- Vraiment pas ? Tant pis... Nous allons procéder autrement. Ce flacon contient du NH4. Quand on consomme cette drogue en trop grande quantité, elle a des effets secondaires. Ils ne sont pas les mêmes pour tout le monde. Les plus courants sont des sautes d'humeurs, une peau jaunâtre et les yeux striés de sang. Chez certaines personnes, cette drogue entraîne une sensation de nausée, des évanouissements fréquents, ainsi qu'une peau blafarde et un amaigrissement alarmant. De plus, on se blesse plus vite et on saigne plus longtemps.

Avec effroi, je me rends compte que Grâce sait. Jar commence à comprendre, et il tourne lentement les yeux vers moi. Je me rassure en me disant qu'elle n'a aucune preuve, et fait comme si de rien n'était, mais elle ruine tous mes espoirs à la phrase suivante :

- Le signe le plus voyant est la coloration des veines en noir, ainsi que des démangeaisons. Vous ne consommez pas de cette substance, vous ne verrez donc aucun inconvénient à ce que je regarde vos poignets, si ?

Intrigués, les autres remontent leurs manches. Je remarque que Peter reste de marbre, mais je sens tous les regards se fixer sur moi. Avec un soupir résigné, j'enlève les brassards gris qui camouflent mes poignets. Jar retient une exclamation étouffée : mes veines sont aussi noires que le flacon...

 

      Grâce s'approche de moi et attrape mon poignet. Elle me regard avec effarement :

- Maya... Je savais que tu en prenais, mais je ne me doutais pas que c'était à ce point !

Je hausse les épaules, et Jar se recule. Il me lance :

- Tu te drogues ?

- Pas... dans le sens propre du terme., je réponds. Je... Disons que parfois, cette substance m'aide à tenir debout. Quand je reste éveillée plusieurs nuits d'affilées, quand... Et puis le Maître m'envoie souvent en mission, comme toi.

- Je ne me drogue pas pour autant, Maya !, réplique mon partenaire, la colère luisant dans ses yeux.

- Je ne me drogue pas, Jar, je ne suis pas accro... 

Grâce me serre soudain le poignet. Elle sait que le NH4 me sert à bien plus que ça. Seulement, elle sais aussi que je refuse d'en parler devant lui. Jar paraît dubitatif, mais il se rassoit près de moi. L'infirmière demande :

- Combien ?

- Combien quoi ?, dis-je en faisant l'idiote.

Ça ne prend pas. Elle rapproche son visage du mien et réitère :

- Combien de microgrammes, et à quand la dernière dose ?

A quoi bon mentir ? Je réponds franchement :

- Un gramme. Il y a environ une semaine.

Ma réponse jette un léger froid. Les Bourreaux me regardent avec stupeur, et Jar a le visage fermé. Je hausse les épaules et tente de me justifier :

- Bah... J'en ai besoins... pour les missions, et tout... et à plus petites doses, ça ne fait plus effet alors...

- Pourquoi tu ne m'as rien dis ?, souffle Jar.

Je ne dis rien. Je sais qu'il attend quelque chose, une réponse, une réaction... Mais je ne fais rien. Je suis vannée. En soupirant, je me lève et dis :

- Je n'en prendrais plus, d'accord ? Je ne suis pas accro, je vous l'ai dit. T'en fais pas, Grâce. J'en prends uniquement parce que je suis instable.

Les autres froncent les sourcils. Sauf Jack, qui se rembrunit. Grâce hoche la tête, et soupire. Elle comprend.

- Tu aurais du m'en parler, Maya. J'ai d'autre produits pour ce genre de problème. En m'étirant, je réplique :

- De toute façon, je n'en ai plus.

- Quels problèmes ?, demande Jar.

- Magie défaillante (1).

Je lui plante un baiser sur la joue. Ce n'est pas exactement ça, mais c'est tout ce qu'il a besoin de savoir. Je laisse les autres là, et je sors. J'ai besoins de réfléchir, seule. Je passe l'infirmerie encombrée sous les chuchotements de mes camarades, et me dirige à grands pas vers le grenier. Une pression se fait alors ressentir à mon poignet et je m'arrête brutalement au milieu du couloir. Puis fais demi-tour et prends la direction du bureau du Maître.