« l'envol du cygne  » par loops

l'envol du cygne

Chapitre 1 : prologue

Prologue.


Le vouvoiement est une règle de base chez nous, tout comme les sorties religieuses du dimanche matin.

D’ailleurs, c’est en en ce jour saint que tout commence, le tout c’est que quelque par j’aurais aimé être au courant, un peu comme tout le reste quelque pars. 
Mais comme dit mère « à chaque saint son fardeau mon enfant ».Le mien était inexistant jusqu’à ce jour, tout comme ma compréhension de ce monde.

Pour moi, il me suffisait de survivre dans ce monde ou l’on m’a catapulté depuis mon premier souffle. Cette fausse existante m’a suffi un temps, avant que je ne comprenne vraiment ce qu’était le monde, avant que je ne fasse des études, avant que je ne sorte de cette bulle factice. Mais maintenant j’ai soif, soif d’une vie trop longtemps interdite, soif de connaissance, soif d’une vie interdite. Mais il y a aussi une réalité encore plus frappante que mon besoin de vivre au grand jour, ici, il faut se plier, ici il faut se taire si on n’est pas aussi fort qu’on le désire.

Alors je me tais et pris secrètement qu’un jour je pourrais dire « merde » tel quel. Peut-être devrais-je demander au père Bénédict si un fardeau peut se transformer en cadeau  divin ?


Chapitre 2 : Chapitre 1


I
  Père avait clos notre discussion d’un seul regard, un regard noir sans équivoque, sans aucune chance de rédemption. Je me force à refermer la portière de la voiture le plus calmement possible, chose contre nature pour moi dans le cas présent. J’y glisserais bien mon pied, non pas pour me punir, mais pour tenter d’échapper à la corvée. 
Cette berline noire, propre et polie à souhait, nous emmène chaque fin de semaine dans notre lieu de culte. L’église catholique de l’avenue LongHight à Columbus. Alias le lieu de la corvée.
D’ailleurs, toute ma vie se passe dans cette ville, il paraît que bon nombre de saints ont foulé cette terre, du moins c’est ce que relatent les écrits de notre église. Moi, je n’en sais rien et quelques pars je m’en moque éperdument. Ma petite sœur, Lucie Castille, me prend la main et me sourit tendrement. Cette petite jeune fille sait bien plus de choses que les enfants de son âge. Du haut de ses onze ans, elle est la bonté incarnée, tout comme son prénom l’indique Sainte Lucie est la sainte patronne de la bonté et son prénom signifie « lumière » en latin. La première titulaire de ce doux prénom a donné sa vie pour les autres jusqu’à  l’ultime sacrifice.Comme beaucoup de saints...

Passons …
Nous portons tous un prénom qui a un rapport avec quelqu’un qui a marqué notre histoire religieuse. J’aurais aimé que l’on me demande mon avis, mais cette espérance est aussi illusoire que le Père-Noël. Quoique cet homme bedonnant nous apporte quelque chose de palpable au moins. Futile pour certain, mais indéniablement palpable.Père, qui serre la main au père Bénédict se nomme  Michael, comme l’archange. Mère porte le prénom de Brigide, cette femme fut considérée comme la seconde vierge de l’histoire. Juste considérée.Mon grand frère porte un patronyme qui lui correspond parfaitement : Christophe, saint patron des voyageurs, il s’en est allé en voyage d’ailleurs, loin de chez nous enfin si on considère le centre-ville comme le bout du monde, il fut chassé, enfin non il a claqué la porte, au sens propre et figuré du terme. Christophe a une vision personnelle de la vie, il ne croit pas qu’elle se résume à un quelconque texte saint. 
Quelque pars je l’envie.

Cela fait trois ans que je n’ai pas vu l’ombre d’un de ses tee-shirts mauve. Quoi que les gens en pensent, je trouve que cette couleur lui va bien. Il est un peu vaniteux, mais j’ai toujours aimé sa façon de se pavaner dans notre maison et les réactions de nos parents. Surtout leurs réactions.Ceci fait parti des souvenirs que je garde bien farouchement au fin fond de ma mémoire adolescente, presque adulte, il paraît que les souvenirs réchauffent le cœur, les miens me brûlent parfois de bonheur.

Je soupçonne tout de même ma petite sœur d’échanger quelques messages avec lui. Je ne la dénoncerai jamais, puis je ne le sais pas avec certitude, alors je me tais.La fidélité fait partie d’un des nombreux préceptes qu’il m’est forcé de suivre, alors je suis fidèle à ma petite sœur.Puis vient mon existence, enfin celle que mes parents m’ont créée.Au loin, père parle toujours avec père Bénédict, ils sourient et se congratulent mutuellement, je sais qu’ils parlent de moi. Mère se redresse de toute sa hauteur et affiche un sourire plus que plaisant, Lucie noue sa petite main gracile autour de la mienne. Je sais que je ne vais pas aimer ce qu’il va suivre, mais je n’ai pas le choix. Père, en bon gardien de troupeau, nous guide sur ce qu’il appelle le « bon » chemin, et nous devons le suivre. « Bon chemin » selon ses termes pas le mien.Ma petite sœur se colle à moi, ce geste me fait revenir parmi les vivants.

— Jeanne, votre père m’a raconté votre projet, vous avez de quoi être fière. Nous vous consacrerons une prière ... Ho excusez moi, mais Sœur Terence me fait signe que notre orgue fait encore preuve de rébellion.Sur ces quelques mots, qui se veulent comiques, il s’en retourne et Père, fier comme un pape, daigne enfin nous ouvrir la porte, je m’y engouffre plus par habitude que par réelle envie.  L’office, la corvée, se passe sans moi, je souris quand il le faut, chante quand il le faut, loue notre Dieu quand il le faut, mais toutes mes pensées sont dirigées vers la source de fierté de mes parents. 
Demain commence mon premier jour de stage dans le centre pénitencier de notre bonne vielle ville en tant que psychologue.Demain je vais côtoyer des hommes tous plus dangereux les uns que les autres et tout cela par ce que père voulait qu’un de ses enfants travaille dans ce domaine, domaine ou il a lamentablement échoué il y a quelques années.Christophe est parti un peu pour cela, il ne voulait pas je cite « qu’on manipule mon avenir pour pouvoir s’en venter sans que moi je ne puisse le faire! »Pourquoi est-ce que moi, j’ai accepté de me plier ? 
Par ce que je n’ai, ni le courage, ni la force de Jeanne d’Arc Sainte dont je porte le nom.


Chapitre 3 : Chapitre 2

 

II

 

 

 

 

 

 

         Le repas dominical s’est passé exactement de la même façon que la messe. J’ai joué le jeu imposé par Père.

Sourire quand il le faut.
Répondre aimablement.
Être douce.
Être attentive.
Et surtout ne pas paraître profondément ennuyée quand la plus âgée des dames de foi me parle de ses innombrables problèmes de santé.

Je joue le jeu du paraître, je le fais pour glaner quelques minutes de tranquillité, et pour fuir certains regards qui me mettent mal à l’aise. Des regards beaucoup plus éloquents que de grands discours fades et sans vies que j’entends à longueur de temps.

Si, ici bas, un défaut réunit les gens, c’est bien la curiosité. Curiosité mal saine et fort dérangeante qui plus est.

Je profite d’une trêve pour être encore plus invisible qu’il m’est possible de l’être, je me dirige vers une des fenêtres de notre hôte, la fameuse aux multiples problèmes de santé, si on me demandait mon avis je lui dirais tout simplement que ce n’est pas en se faisant plaindre que cela s’arrangera et qu’à presque quatre-vingt-onze ans elle ne se porte pas si mal que ça. Mais puisque personne n’a l’idée de me le demander, je me tais.

Caché par les doubles rideaux taupe et poussiéreux, je me penche et m’appuie contre le mur aux mêmes teintes. Au travers du verre, impeccable, je vois un chat qui se nettoie consciencieusement, il est blanc et gris et transpire de liberté.

Seigneur pardonnez moi, mais je vais pêcher. Une fois de plus.

Je l’envie, oui j’envie cet animal qui, d’une seconde à l’autre, peut s’en aller aux quatre vents…

Une voix outrageusement stridente me fait faire un bond et me hérisse les poils.

Laurine, une « amie », elle aussi choisie, non fortement conseillé nuance, par Père, car sa famille et la nôtre sont voisine de banc de chapelle. Rien que ça, remarquez l’honneur.

À peine le temps de retenir un souffle exprimant tout mon agacement qu’elle s’approche de moi à grands pas. Ses cheveux châtain parfaitement entretenue rebondissent au fil de sa marche.

Elle n’est ni jolie ni moche, juste terriblement quelconque, on en croise des dizaines par jours des comme ça. Tellement, terriblement fade.

Il est temps pour moi de jouer de nouveau, j’affiche un masque de sympathie profonde, profondément faux oui ...

— Alors n’êtes-vous pas excité ? Sa voix arrive à mes oreilles et me donne envie d’étrangler des petits chats, elle a le don de faire ressortir le pire qu’il y a en moi. Au moins elle sait faire quelque chose...

Je sais pertinemment de quoi elle parle, mon stage le fameux, que bien sur Père s’est venté sans aucune retenue en même temps de quoi ne se retiendrait il pas ? Cette ... mascarade est de lui, c’est lui qui tire toutes les ficelles.

— Vous parlez de mon stage ? Je feins l’ignorance pour ne pas paraître présomptueuse. Je n’ai pas besoin de jeter un regard circulaire, je sais pertinemment que Père et Mère m’observent. Il ne faut pas que je fasse de fausses notes, pas que je leurs fasse honte. Et surtout que je n’oublie pas le vouvoiement ! 

Les règles Jeanne, les règles !

— Bien sûr ! Alors ? N’êtes-vous pas dans tout vos êta ? Follement heureuse ?

Follement heureuse ? Je manque de m’étouffer avec ma salive. Follement heureuse de rencontrer des monstres qui ont foulé notre ville et à qui la vie va leurs êtres enlevés et de faire un papier dessus ?

Car oui le but final de ce ô combien merveilleux stage est une thèse sur la rédemption des blasphémateurs.

Oui j’ai suivi des études catholiques. Passons.

Les gens polis s’abstiendront de tous commentaires, quant aux autres...

Joue Jeanne, joue ne laisse pas déborder par tes émotions. Ces quelques mots, maintes et maintes fois répétés dans le plus grand silence, sont pour moi une prière quotidienne.

— Follement, oui. Il me tarde d’être lundi. Je termine avec le plus faux et beau sourire que j’ai en réserve.

La quelconque se met à sautiller et à prétendre qu’elle aimerait être à ma place et je ne sais quelle autre idiotie, remarque si elle veut ma place je le la lui donne volontiers.

Le partage est un précepte, et cela m’arrange.

Je l’écoute et joue de plus belle, je ne me suis jamais fait attraper à feindre mes réactions. J’ai appris du meilleur : mon grand frère. Lui aussi jouait à ce jeu chaque fin de semaine j’ai mis des mois avant de le percer à jour et encore c’est par ce que je passais mon temps à l’observer me demandant comment un être aussi libre que lui pouvait, se sentir aussi à l’aise dans ce milieu tellement guindé et fourbe. Puis de fils en aiguilles je me suis mise à limiter pour gagner ces fameuses quelques minutes de tranquillité.

Mon frère est une sorte de pionnier.

Laurine, aussi gentille soit-elle, aime surtout être le centre de l’attention, sûrement dû au fait qu’elle soit une enfant unique ? Elle ramène donc tout naturellement la discussion sur sa petite personne. Elle me parle d’un garçon. Pauvre fou tu n’obtiendras jamais ce qu’un adolescent de seize ou dix-sept ans désire : un contact charnel. Du moins pas avec elle, pas ici dans notre ... Milieu.

— Jeanne vous rendez-vous tu comptes qu’il m’a presque embarrassé ?

Ciel ! Un contact humain, mais que l’on mène ce malotru au bûcher ! Je suis obligé de me tordre la bouche pour ne pas dévoiler le fond de ma pensée.

— Quelle éducation ! Je me force à lui répondre une main sur le cœur et la mine choquée, je crois que je viens de gagner un niveau dans mon jeu. 
— À qui le dite-vous ! Mais ne soyons pas mauvaises, ne blâmons pas ses parents, malheureusement il y a des brebis égarées partout, même parmi les meilleurs. Ajoutez à cette déclaration, O combien façonné par ses aînés, une moue de profond désarroi. Cette personne n’est qu’une pâle imitation de tout et n’importe quoi. Elle s’excuse et s’en va vers je ne sais qui pour déblatérer sur je ne sais quoi ailleurs.

Ne pas être mauvaise, même pas un peu, jamais cela ne m’est venu à l’esprit.

Seigneur pardonne moi j’ai péché : j’ai menti.

Je m’efforce de ne pas relever sa fin de phrase, mais elle me reste en mémoire comme un refrain entêtant. Elle me va comme un gant.

Le temps continu sa course folle avec une lenteur exaspérante, quand enfin nous passons le seuil de notre porte le soleil décline.

— Mère, puis-je aller me reposer quelque temps avant le dîner ? 
Elle se tourne vers moi et pose une main sur mon bras. 
— Bien sûr, Jeanne, j’enverrais Lucie venir vous chercher pour votre corvée de soir.

Je souris poliment et tourne les talons en me retenant de courir vers ma chambre, je pense que cette attitude serait mal perçût.

Une fois la porte claquer je me dirige droit vers mon polochon tout en éjectant mes chaussures et étouffe un profond soupire dans ce dernier.

Sur le dos j’observe mon plafond, il est blanc impeccablement blanc, tristement blanc. Cette uniformité me rend nauséeuse. Elle me rappelle trop ce que je suis.

— Jeanne ? Jeanne ? La petite voix de ma sœur me sort du sommeil dans lequel je me suis installée, ses mains d’enfant me secouent avec douceur. 
— Je suis réveillée. 
— Tenez. Elle me tend un cookie, un énorme cookie, nous n’en avons pas ici, rien qui pourrait nous faire grossir et donc ne plus nous faire entrer dans le moule de la perfection. Mais Lucie à sa réserve personnelle, que je remplis au besoin. Une cachette, une fois encore faite par notre grand frère.

Pour elle, les sucreries sont le remède à tous les maux, alors je me soigne sans aucune once d’hésitation, de regret ou quand bien même de honte.

— Mère m’a demandé de venir vous chercher pour que vous mettiez la table.

Nous finissons et éliminons toutes traces de notre méfait, puis nous descendons et je mets mon masque de parade une fois encore en entrant dans le salon.


Chapitre 4 : Chapitre 3

 

III



 

 

 

 

         Le soleil ne rougit pas encore le ciel, que je suis debout devant ma penderie. Mère me dit sans cesse de préparer mes affaires la veille, mais j’aime trop ces petits moments de profonde solitude pour l’écouter pleinement. Depuis que je suis en âge de le faire seule, je triche en me levant plus tôt afin de profiter de moi.

Sombre petite égoïste que je suis.

Je souris face à mon image en pensant que la première chose que je fais chaque matin est un blasphème, l’image que me renvoie mon miroir hausse les épaules, elle s’en fiche, s’en amuse même. JE m’en fiche, m’en amuse.

La plupart diront que je suis une honte.

Histoire de continuer en si bon chemin, j’effleure du bous des doigts le jean que mon grand frère m’a offert avant de s’envoler pour sa liberté, je ne rajouterais pas illusoire, je ne le pense pas. Je crois au contraire que tout ce que je vis ici n’est qu’illusion.

J’ai enfilé une fois ce vêtement, sans aucune raison apparente juste une envie, un caprice, et je dois dire qu’il me va plutôt bien. Il est d’une couleur classique, taille basse en fait, il terriblement normal seule une unique petite rose cousue main sur la poche gauche de mon vêtement le fait sortir de l’ordinaire, elle est cousue avec des fils blancs.

Plus tard j’ai trouvé la définition de cette couleur pour cette fleur : la rose blanche veut dire un amour pur et raffiné, la dignité, l’innocence et les secrets. Ces quelques mots d’après lui me définissent parfaitement, et le côté gauche est celui du cœur. Je ne pense pas qu’il est spécialement tord, tout comme Lucie il sait lire les gens. Du moins pour les secrets, Dieu sait que j’en ai et qu’importe son regard désapprobateur je tiens à les garder même au péril de ma triste vie.

Il existe des combats qui méritent d’être menés. Même si je n’ai pas encore trouvé le mien.

D’âpres moi Christophe lui est un œillet, audace, ardeur, liberté... Je l’envie, je dégrade une nouvelle fois le monde catholique avec mes pensées peu louables, je sais que je devrais brider mes pensées, mais je n’y arrive pas. J’ai l’impression que sans elles je sombrerais dans la folie, elles me servent de régulateur.

— Qui êtes-vous ? Je demande à mon reflet, je souffle et étouffe un rire devant l’absurdité de la situation, je vouvoie mon propre reflet. Il faut avouer que c’est risible et profondément stupide.

J’opte pour la conformité, une jupe droite de couleur claire avec un chemisier plus foncé en fait je fais comme tous les jours, non pas que cela me plaise, mais pour ma tranquillité. Entrer dans le moule, ne pas faire de vague, ne pas déshonorer notre nom, ne pas souiller notre image que Père et Mère ont forgée au fil du temps.

Je n’ai pas l’audace de chercher la confrontation, ceci est aussi la réalité.

*

 Jeanne, je vous accompagne au pénitencier pour votre premier jour. 
— Bien, je vous remercie Père. En toute honnêteté ces derniers mots m’arrachent la gorge.

Raide comme la justice, Père s’avance vers moi, les clefs en main. Le signal est donné nous partons. Mère se précipite vers nous une galette à la fleur d’orangé, impeccablement emballé dans du papier absorbant, dans la main. Quand je la lui prends, elle me réajuste mon col, caresse ma chevelure brune, presque noir. Ce n’est pas un geste d’amour, n’en déplaise aux observateurs curieux, elle me remet sûrement une mèche rebelle qui tentait de gagner un peu liberté.

*

Je m’emploie à remettre mon masque de jeux en place, en réalité je suis furieuse que Père m’accompagne, je voulais y aller seule. La conduite est pour moi synonyme de liberté, j’aime passer des heures à rouler, seule, dans un silence presque absolu. De qui je me moque ! Bien sûr que je roule, mais certainement pas en silence ! Je roule seule, mais avec un vacarme assourdissant.

J’écoute absolument tout ce qui passe à la radio, je fredonne même certains airs, j’en ressors souvent avec les joues rouges et les yeux pétillants de vie, mais dès lors le seuil de la maison passé cette étincelle se meurt instantanément.

*

Avant de quitter le domicile, nous passons devant un calendrier accroché au mur, dans exactement neuf mois j’aurais vingt et un ans. Je serais majeur aux yeux de la loi. Seulement aux leurs. Je sais pertinemment que Père et Mère me cherchent un bon parti. Seigneur, Dieu ! Certainement pas pour mon confort voyons un peu de réalisme que diable!

Mais pour la richesse de notre nom.

Apparence, apparence tu es le vil serpent tentateur.

Mère m’a dit une fois que l’amour vient avec le temps, je crois qu’elle m’a menti, elle aussi blasphème, sa perfection n’est qu’une façade. Comme tant d’autres choses...

Et si je leur ramenais un polichinelle, un impure ? Je me pince l’intérieur du bras pour ne pas sourire face à l’idiotie de ma pensée, ils croiront que mon sourire représente mon immense joie, alors que je me moque d’eux intimement.

*

Dans la voiture, après avoir fait un clin d’œil à ma petite sœur, je profite du fait que Père réajuste les éléments de sécurité pour croiser une nouvelle fois le reflet de la jeune fille que je suis. J’ai les yeux bruns, un légèrement plus clair que l’autre, les traits fins, un nez aristocratique et un visage inexpressif, dû à mon masque.

— Le directeur de ce centre vous a préparé deux dossiers que vous devrez suivre avec la plus grande attention afin de réussir votre stage. N’oubliez pas Jeanne, nous comptons sur vous, il faut que vos performances soient élevées.

Traduction concise : Jeanne tu te plantes je te renie.

La route se déroule rapidement, Père me prodigue ses conseils inlassablement quitte a se répéter trois voir quatre fois. Le but est de ne pas souffler d’exaspération, je dois bien avouer que cet objectif est dur à atteindre.

*

Nous n’attendons que très peu de temps devant la porte du pénitencier, un homme d’âge mûr aux traits vifs et mystérieux nous accueille sans l’ombre d’un sourire.

— Mademoiselle Castille, votre stage commence officiellement en début d’après-midi par une présentation formelle des deux dossiers que vous suivrez durant vos sept mois que vous passerez en notre compagnie. La tirade de Monsieur Snowwec'le, fait grimacer père. Je sais parfaitement que s’il m’a imposé sa présence c’est pour assouvir sa curiosité. Lui aussi, malgré son apparente perfection, a ses parties sombres.

Je me mords l’intérieur de ma lèvre pour ne pas lui rire effrontément au nez, le goût métallique de mon sang se reprend dans ma bouche, mais ne calme pas pour autant l’irrésistible envie qui me chatouille les côtes.

Cependant quelque chose me chagrine.

— Monsieur, quand vous parlez de dossiers vous parlez de gens ou de bout de papier ? Ma voix ne résonne pas dans le bureau aux meubles métallique, elle glisse et s’installe tout en distillant son effet. Je sais que c’est de la vantardise, mais j’aime ma voix, elle me correspond réellement, elle ne porte pas de masque, juste forte et franche, elle tranche et s’impose. 
— Mademoiselle, ici les détenus n’ont pas de nom ce ne sont que des dossiers, des numéros si vous préférez. Tous, ont commis des actes ignobles, ont détruits des vies, des familles sans remords alors je les mets a nus, plus de patronymes, plus de personnalités, justes des enveloppes charnelles qui vivent ici leurs dernières années. Sa tirade me déstabilise, intérieurement j’ai envie de riposter de lui exprimer ma façon de voir, quitte a m’imposer par un éclat de voix peu charitable et poli, tout cela n’est qu’intérieurement, extérieurement je baisse le nez avec un sourire entendu.

Je me dégoûte.

— Vos dossiers. Monsieur Snowwec'le me tends deux pochettes cartonnées en insistant sur le mot « dossiers ».

*

Trois quarts d’heure avant mon début de stage je monte dans ma voiture et mets le contact. Une fois la demeure familiale loin derrière moi je pousse un soupire bruyant et juron peu mélodieux. Les rayons du soleil chauffent mon corps, le léger vent fait voleter mes cheveux et la musique impure redonne vie à mes yeux.

Je n’ai pas pris le temps de regarder les dossiers remis par le directeur de la prison, je sais que j’aurais pu et dû le faire une fois de retour, mais j’ai prétexté mon lot de corvées à accomplir afin d’y échapper.

*

— Vous ne verrez qu’un dossier sur deux. Intervient le directeur de ce lieu en passant la porte de son bureau, dans lequel je l’attendais. Huit cent sept est en détention punitive depuis peu, il en sortira dans une semaine. 
— D’accord. 
Mon manque de réaction lui fait faire un demi-tour sur lui même. 
— Votre second dossier nous attend dans une salle de l’étage, ne soyez pas surprise, mais ses membres ont été entravés afin de garantir votre sécurité. 
— Je vous en remercie.

Je regrette amèrement de ne pas avoir jeté un œil à ces fichus dossiers...

*

Marches après marches mon angoisse se transforme en peur, je vais me trouver face à quelqu’un qui a ôté la vie d’un ou plusieurs autres êtres humains d’une manière que je en préfère pas imaginer. Je regrette encore plus le fait d’avoir accepté de suivre ces études afin d’échapper à un mariage de complaisance. 
Je voulais juste quelques années de fausses libertés avant d’être enchaînée à vie à un homme choisi par autrui et dont sa vie est dictée par des préceptes aussi vieux que poussiéreux.

— Trois si tu ne te calmes pas tu pars en isolement ! 

La voix de mon accompagnateur me fait sursauter, j’étais partie vraiment très loin dans mes pensées, pas forcément très louables. Le dossier « trois » s’immobilise et grogne des insultes qui ne devraient pas avoir été inventées. 
Nous passons devant lui et il me détaille lentement. Je déglutis avec peine.

 Laisse-moi d’viner ! Une cul béni !

Insulte facile et tellement commune, j’ai presque envie de lui rire au nez. Ce genre de chose ne me touche pas vraiment, je ne vois pas pourquoi je devrais me sentir offensée de ce type de parole, au fond de moi je ne me sens pas aussi pieuse que mon entourage le voudrait et qu’importe ou je regarde personne ne me connaît ici.

L’anonymat a quelque chose d’euphorisant, comme un arrière-goût de liberté. Je me prends donc le droit d’être audacieuse.

— La théorie veut que seul mon crâne soit touché par l’eau bénite, pour ce qui est de mon « cul » je m’occupe personnellement de préserver sa sainteté.

« Trois » me regarde interdit et se fend d’un rire brutal et vertigineux. Le dos du directeur se contracte et se détend d’un seul et même geste, le seul et unique gardien, qui a du se statufié avec le temps, se fend d’un sourire totalement indécent.

La présentation qui s’en suit se fait plus calmement, afin de ne pas gâcher la bonne ambiance il a été décidé d’un accord commun de ne pas parler du sombre passé de cet homme aux allures d’ours enragé. Tout cela est scrupuleusement consigné dans son dossier que je m’empresserais de lire une fois rentré quitte a détruire l’image de « trois » riant aux éclats.

« Trois » m’a clairement dit que quand il en aura envie et seulement qu’il en a envie, il me parlera de ce qu’il a fait et qu’il ne m’épargnera pas, il me dira tout, du plus petit détail aux plus gros, j’ai fait mine d’être forte et prête, mais dans mon for intérieur j’aurais voulu voler le terrier d’une petite souris et me blottir dans un recoin sombre pour ne jamais plus en ressortir.

*

Avant de partir Monsieur Snowwec'le me sert la main, presque chaleureusement, me souhaite un bon retour et me demande d’être la demain à neuf heures précises.

Je me sens épuisée, vraiment fatiguée par cette démonstration de force, car pour moi cela en était une, il a fallu que je m’impose et la douceur ne m’a aidé en rien. Il a fallu que je sois moi même, sans masque ni artifice, juste moi et me laisser vivre au grand jour après m’être tant refoulée c’est fatigant au possible.

Une bonne fatigue, j’ai même la prétention de dire une fatigue saine.

Sur le chemin du retour, une bande de gens, douloureusement familiers, me fait perdre mon sourire, des amis de mon frère. Des fourmillements prennent possession de mon corps, je ralentis prête à leurs demander de ses nouvelles, prête même a m’arrêter afin échanger quelques mots avec eux, mais mon audace est restée aux portes du pénitencier. Dans cette boîte motorisée, je ne suis plus que Jeanne, la fille de Père et Mère, juste la terriblement fade et insipide Jeanne.

J’accélère et tourne à droite afin de rentrer plus rapidement chez moi. Droite, l’opposé de la gauche, la rose blanche sont sur la poche de gauche. J’ai la stupide sensation de tourner le dos à Christophe et à moi même par la même occasion.


Chapitre 5 : chapitre 4

IV

 

 

 

 

 

Le dossier de « Trois » est bien en évidence sur mon lit, je l’y ai installé dès que j’ai passé ma porte de chambre. Père et Mère ne sont pas encore rentrés de leur emploi et Lucie est à l’école. Au passage J’en ai profité pour prendre deux énormes cookies, je note aussi qu’il faut que je retourne au magasin pour alimenter notre cachette. Je le ferais demain en revenant du pénitencier.

Sur la couverture cartonnée du dossier le patronyme de son propriétaire y est inscrit avec ce qu’il me semble être un feutre indélébile noir. Je trace son contour avec mon indexe, peut être arriverais-je a percevoir autre chose, des éléments qui ne sont pas inscrits. Je le fais en fermant les yeux tout en prenant de grandes inspirations, mais rien ne vient, pas d’inspiration divine ni de révélation mystique, rien juste la sensation de la pochette glissant sous mes doigts.

Je souffle de frustration et croque, avec force, dans mon gâteau il est temps que je m’instruise.

« Mathias Kalingo, incarcéré dans le centre pénitencier de Columbus le neuf septembre deux milles sept. Il a été accusé d’un triple homicide et acte de barbarie sur une famille de touriste. »

Je referme le dossier d’un geste sec et plaque mon poing fermé sur ma poitrine haletante. J’étais, il y a quelques heures seulement, devant un monstre. Soudainement l’aire de ma chambre semble manquer cruellement d’oxygène. Je me précipite vers ma fenêtre, l’ouvre et inspire par le nez le plus profondément possible, quitte à me rompre les poumons.

En contre bas je vois la voiture familiale s’engager dans notre allée, je fais taire une bouffée de sauvagerie qui monte en moi, je ne peux même pas « souffler », je dois jouer de nouveau le jeu du paraître, ne pas faire de vagues. Un léger sourire tord mon visage en une grimace plus avenante quand je vois ma petite sœur bondir de la voiture et me faire un grand signe en guise de salutation, je lui réponds par un clin d’œil et referme la fenêtre.

Avant de descendre, et faire preuve de civisme, j’engloutis mon dernier bout de paradis glucosé à grande vitesse et range minutieusement les dossiers entre deux livres dans ma bibliothèque. Un endroit où, j’ose espérée, Père ne mettra pas son nez.

La curiosité devrait faire partie des sept péchés capitaux, juste après la gourmandise.

À peine ai-je posé mon pied sur la dernière marche de notre escalier que Lucie se précipite vers moi les joues rougies et les yeux pétillants d’une innocence auxquels j’ai dit adieu il y a bien trop longtemps à mon goût.

— Jeanne, regardez ! Lucie secoue devant moi un pin’s blanc ciselé de mauve, une colombe y est gravée en son centre. Ce petit objet est une source immense de joie pour tous parents dont leurs enfants suivent des cours dans les écoles Catholique de notre ville. L’objet en question veut tout simplement dire que l’on a été excellent dans tous les domaines : notes, comportements, sociabilité, vie scolaire et bien sur le domaine religieux.

Lucie vient de rapporter un sésame dont elle n’a pas idée.

— Merveilleux, Lucie! Je suis vraiment très fière de vous. Je la serre dans mes bras et embrasse ses cheveux, elle rit aux éclats et fait une révérence face à un publique imaginaire. Je lui réponds en lançant une slave d’applaudissement solitaire, car oui il n’y a que moi qui entre dans le jeu de cette petite fille. Alors je compense, je tape des mains plus fort sans me soucier des fourmillements douloureux qui font leur chemin dans chacun de mes doigts.

Si Christophe avait été là, il se serait sûrement mis à la faire tournoyer dans les airs, la faisant éclater de rire de plus belle. Mais il n’est pas là.

Ce soir je suis coupable d’un second péché : la colère.

— Lucie, c’est à votre tour de préparer la table et vous Jeanne pouvez-vous l’aidez à faire ses devoirs ? Nous demande Mère, enfin c’est un ordre déguisé.

Ma petite sœur prend la direction de la cuisine d’un pas léger pourtant j’ai bien vue sa grimace, qui une seconde à peine, a tiré ses traits fins et angéliques.

Mon cœur se sert a cette vision grotesque, depuis quand un enfant quel qu’il soit, n’a plus le droit d’exprimer sa joie librement ? Cela me rend folle de rage, mais encore une fois j’intériorise.

*

Pendant que Lucie étudie la grammaire, avec autant d’application qu’un enfant blessé le peut, Père me fait signe de le rejoindre dans le salon ou nous avons pour habitude de manger.

— Comment c’est passé votre après-midi Jeanne?

Je suis réaliste, cette question en catimini, n’est pas dénuée d’intérêt. Il est temps de jouer à la parfaite fille Jeanne.

— Bien, je vous remercie et la votre Père? 

— Les soucis de distribution ont été résolus, Andy s’est proposé d’assurer les livraisons.

Andy est un jeune homme un peu plus âgé que moi, qui travaille avec Père pour une entreprise alimentaire qui redistribue leurs denrées, entre autres, aux plus nécessiteux, Mère y est aussi employée en tant que standardiste. 

 

Ce jeune homme essaie de s’attirer les faveurs de Père, lui aussi est en âge de se marier et sa famille, tout comme la mienne, a une certaine renommée.

— C’est bien aimable de sa pars, Mère laissez je vais vous aider. 

— Je vous remercie, mais j’ai finis de quoi parliez-vous ? Demande Mère en apportant un plat de légumes vapeur.

Ciel quand aurons-nous un bon plat de pâtes avec énormément de sauce ?

— Nous évoquions l’acte de gentillesse d’Andy. 

— C’est un jeune homme fort aimable ! 

Je souris poliment ne sachant pas vraiment quoi répondre. 

— À quelle heure commencez-vous demain ? 

Nous voilà sur le sujet de prédilection de Père, une fois de plus. 

— Je suis attendu pour neuf heures et je finis à quatorze heures.

— Ce sont de courte journée. Constate Mère en nous servant une louche de nourriture anti-adipeuse. 

— Votre attention n’en sera que plus grande. Tranche Père en séparant son poisson poché. Avez-vous fait la rencontre de vos deux dossiers ? 

— Un sur deux en effet, oui. Mère pose sa fourchette et Père me scrute avec la plus grande intention, je me sens mal, pas que d’être le centre d’attention me dérange, au contraire j’adore cela, mais je n’aimerais pas que l’on éparpille ma vie à tout va, qui que je sois, quoi que j’aie pu faire où non d’ailleurs. 

— Un sur deux ? S’enquit Père avec un faux détachement. 

— Oui, un était ... malade.

Je sais que je suis pleinement coupable d’un vice hautement désapprouvé, mais je ne peux définitivement pas tout leur dire, leur en dévoiler plus que de raison les amènerait à me poser encore plus de questions et le peu de liberté, même si elle a été conditionnée, me sera volé.

Alors je mens pour protéger mon bien le plus précieux.

— Je vois, et l’autre? 

— Excusez-moi Père, mais on nous apprend dés notre premier trimestre que le secret professionnel doit être en tout cas préservé. 

Argument irréfutable, et je me suis promis d’en user et abusé sans aucune gène.

— Votre dévotion et votre assiduité vous rendent honneur. Alors Lucie votre journée?

Je fais mine de ne pas le voir, mais son pincement de lèvre en dit long.

Ma petite sœur, trop heureuse d’avoir un peu d’attention, relève le nez et raconte sa journée avec un enthousiasme non feint.

À la fin du repas Père se racle la gorge, c’est un mauvais signe, signe de grande déclaration, ce n’est jamais vraiment très bon pour moi.

— Demain je demanderais à Andy si lui et sa famille veulent dîner ici en fin de semaine.

Si je n’avais pas reçu une éducation très stricte, j’aurais poussé un juron si odieux qu’il serait l’essence même de la corruption.

— C’est une merveilleuse idée ! 

 

Pendant que Mère le congratule, je me contente de lui sourire poliment et de monter dans ma chambre.

Andy, ne m’en voulez pas, mais si vous vous mettez entre ma liberté et moi, je ne risque pas d’être dés plus douce.

Je me demande brièvement si je dois ouvrir de nouveau les dossiers, non, non je ne le ferais pas,  je voudrais pourvoir passer une nuit relativement correcte.



Chapitre 6 : Chapitre 5

 

V



 

 

 

 

 

 

 

         J’hésite longuement avant de sortir de ma voiture, si je tergiverse encore je vais finir par être en retard et je n’aimerais pas cela. C’est donc en soufflant tout mon saoul que j’ouvre la portière et me dirige vers l’immense porte du pénitencier.

— Gourde! Je râle en faisant demi-tour vers mon véhicule avec tout ça j’en ai oublié mon badge, j’ai beau ouvrir tous les rangements je ne la trouve pas, je souffle en me pinçant l’arrête du nez et en me tenant le coude de l’autre.

Puis l’illumination fut, ma poche tout simplement dans ma poche de veste.

*

Mes talons claquent avec force dans le couloir, qui lui même déboule sur un autre couloir, le bruit que je fais en dit long sur mon humeur. Je suis folle de rage. Aujourd’hui Père va demander à Andy et sa famille, de venir dîner chez nous et ce ne sera pas un repas de courtoise. Non il va me vendre, oui me vendre, voilà comment je le prends. Comme si je n’avais pas compris toutes ces petites manigances ! Ses regards, son sourire plus que suffisant, son attitude bien trop hautaine et fière !

Dieu qu’il m’agace !

Il me vend pour la renommée de notre nom, pour SON image, pour l’apparence et moi dans tout cela ? Et bien moi rien! Car oui, Jeanne, la gentille et bien élevée Jeanne va se taire et rien d’autre!

Le son de la porte qui claque avec violence me fait sursauter, ma main sur la poignée m’étonne encore plus. Je me suis laissé aller au grès de mes pensées et je me suis laissé déborder. Je laisse choir mes bras le long de mon corps, inspire par le nez et expire par la bouche jusqu’à que mon pauvre cœur retrouve un rythme relativement normal.

Un raclement de gorge me fait ouvrir les yeux et je constate que je n’ai pas changé d’univers, je suis encore et toujours là.

— Vous nous avez offert un joli spectacle Mademoiselle. Dit Monsieur Snowwic'le en guise d’entrée en matière. 
 De quel spectacle parlez-vous? Je réponds en fronçant les sourcils.
— Vous, enfin une partie de votre corps en dehors de votre voiture, cherchant je ne sais quel objet. Son regard s’arrête sur mes hanches et se plante enfin dans mes yeux. Contre toute attente, surtout la mienne, je pars dans un rire peu contrôlé. Mes deux bras m’enserrent la taille pendant que je laisse libre court à ce que je ne fais que trop rarement. 
 Monsieur Snowwic'le. Je parviens à articuler en essuyant mes yeux du revers d’une main. Un peu plus et vous passeriez pour un pervers. Je finis ma phrase en lui passant devant souriante et quelque peu flattée.

Il doit bien avoir une bonne quarantaine d’années, il n’est pas spécialement moche, disons juste que son air renfrogné ne doit pas l’aider dans sa vie personnelle, mais j’ai ben vu ses petites pattes d’oies se former aux coins de ses yeux. Il se moquait de moi.

 Êtes-vous prête ? 
— Je vous suis.

Je lui emboîte le pas, aucun de nous ne parlons tout le long du trajet, je n’en ressens pas spécialement le besoin. C’est un de ces silences confortables qui nous suit jusqu’à que nous atteignons la porte de la salle ou « trois » m’attends.

Je n’ais le temps que d’appréhender rapidement notre entrevue, le peu que j’ai lu sur lui hier m’a glacé le sang. J’en ai rêvé une partie de la nuit, il y avait du sang, de la colère, de la peur, des cris. Je me suis réveillé plusieurs fois en sueur, le souffle court. Quand je ne dormais pas le visage d’Andy m’apparaissait sans discontinuer, je ne le connais pas, mais je me le suis imaginée hideux, boutonneux et tout petit. En somme ce fut une très mauvaise nuit.

*

— Bonjour Monsieur Kalingo.

Le concerné relève le menton et une lueur, que je ne saurais identifier, illumine son regard morne. En même temps je remarque que le gardien se tend de tout son corps et regarde au-delà de ma présence, son chef risque de me passer un savon quand je sortirais, après tout je viens de faire tout le contraire de ce qu’ils font de manière générale, je viens de lui redonner une identité et accessoirement lui désobéir, j’ai toute les peines du monde à retenir un sourire grandement provoquant se peindre sur mon visage.

— La cul béni a t’elle un prénom ? Me demande le détenu en bombant le torse. 
Je sens un mouvement dans mon dos, en me retournant je constate que le directeur a tourné les talons et le gardien l’a suivi. Un léger frisson parcourt mon dos, je suis seul avec un tueur, certes bien attaché à même le sol, mais tout de même.

Par fierté ou immense stupidité, je m’installe sur la chaise en face de lui.

— Je me nomme Jeanne. 
— C’est un prénom un peu vieillot! 
— « Kalingo » me fait penser à une marque de semelle pour chaussures qui accueille des pieds très mal odorants. Je lui réponds piqué au vif par sa remarque. Il balance son énorme crâne, rasé de très près, en arrière et rit d’une façon vraiment terrifiante. 
— C’est fou ce que les gens retrouvent leur audace une fois que le monstre est enchaîné! Ses iris sombres se fixent sur moi, un mauvais rictus déforme son visage et un genre de grondement sourd sort de sa bouche entrouverte. 

Je sais que si j’ai peur, j’ai juste besoin d’appuyer sur le bouton clair sur le pied de la table et un gardien arrivera dans la seconde. Mais si je le fais je perdrais le peu de crédibilité que j’ai à ses yeux et je pourrais dire adieu à mon stage et tout ce qu’il s’en suit. L’idée effleure avec insistance mon esprit, si je le fais je suis renié, si je suis renié je serais libre.

Tentation, tentation, vil serpent corrupteur.

Mais mon ego et ma peur sont bien plus forts.

Je place mes mains bien à plat sur la surface plane qui nous sépare et ne détourne pas le regard.

— C’est fou ce que je les monstres sous estimes leurs proies. Je lui réponds d’un ton bas et sans appel. Il se recule sur sa chaise et son sourire mal sain s’élargit. 
 Tu as lu mon dossier. 
— Vaguement parcourut nuance. Je lui réponds le plus évasivement possible pour qu’il ne croie pas qu’il est la moindre importance à mes yeux, en psychologie cela s’appelle établir des barrières de protections.
— Brave petite, laisse-moi te raconter une histoire. Sa voix se fait aussi sombre que son aura, l’atmosphère de cette pièce de six mètres sur sept se fait plus pesante, mon subconscient, ou mon instinct de survis, me hurle de prendre mes jambes à mon cou et de fuir cette pièce suffocante et terriblement effrayante. 
— Une histoire de cape et d’épée ? Je finis par lui demander en joignant mes deux mains.

Je lui fais croire qu’il n’a aucune emprise sur moi, que ces mots ne me font rien.

Mensonge, énorme mensonge.

Mais puisque tout n’est qu’apparence, je décide d’afficher un visage sur et fier.

Apparence, apparence, vil serpent salvateur.

Ce coup-ci un rictus presque amusé tire ses traits.

À partir de là il ne dit plus rien, il s’est contenté de me scruter minutieusement jusqu’à la fin de notre séance soit presque trente-cinq minutes. Quand le gardien la sortit de la pièce, l’aire a de nouveau fait son chemin vers mes poumons.

La chaise en face de moi ne reste pas longtemps vide.

— Si je leur retire leurs identités, c’est qu’ils ne la méritent pas, Mademoiselle Castille. La voix de Monsieur Snowwic'le claque dans la pièce.

Dois-je préciser que cela ne me plaît pas ?

— Monsieur ceci est votre méthode de travail en tant que directeur de ce centre, moi en tant que psychologue je ne travaille pas ainsi! 
 Psychologue ? Laissez-moi rire jeune fille! Vous sortez à peine des bancs de l’école et vous vous prétendez comme telle ? 
Je ne réponds plus, je suis vexée, même si c’est vrai je ne veux pas l’entendre. 
— Je serais là demain à neuf heures pour mon entretien avec Monsieur kalingo Mathias. Je finis par conclure, plus par ego que par réel besoin de finir cette délicieuse conversation, je pourrais lui tenir tête des heures, j’en suis persuadée !

*

Je conduis sans ménagement jusqu’au magasin afin de remplir notre cachette.

En mettant de nouveau le contact je constate qu’il n’est pas encore midi, je suis censé être de retour chez moi pas avant quatorze heures trente. Je souffle et laisse tomber ma tête sur le volant donnant un petit coup de klaxon au passage.

Je pourrais rentrer, mais il y a toujours un ou deux voisins pendus à leurs fenêtres épiant absolument tout ce qu’il se passe. Quelque pars c’est un constat dramatique.

*

Finalement je ne me suis pas ennuyée une seule seconde, je suis retournée au magasin, dévalisé le rayon « gâteaux et confiseries » tout en passant par le rayon « boissons » et une fois le ravitaillement fait je l’ai englouti, une grande partie du moins, en écoutant toute sorte de musique.

À l’heure dite, je passe la porte de chez moi, je profite d’un peu de solitude pour compléter notre cachette. Par sécurité je jette un rapide coup d’œil dans ma chambre, à première vue rien n’a bougé.

Afin de prendre un peu d’avance et surtout glaner quelques minutes de tranquillité, je prépare la table, sors le repas que mère a prévu et m’étale telle une limace sur le canapé.

— Je jure de ne plus jamais manger autant de cochonnerie. Promis-je au vide ambiant tout en tapotant mon ventre qui est à deux doigts de la rupture. Enfin jusqu’au prochain ravitaillement. Je rajoute en chuchotant.

*

— Jeanne, samedi soir Andy et sa famille viendront dîner ici. Déclare Père alors que je suis en pleine tentative de mastication d’un brocoli vapeur, sous le choque où dégoût de la nourriture, je pose ma fourchette sur le rebord de mon assiette. 
— Votre Père a pensé les inviter vendredi soir, mais après nos journées respectives cela nous semblait trop, puis comme cela, cela conclura gaiement votre première semaine de stage. S’enthousiasme Mère. 
— Je vous remercie pour cette charmante attention Père. Le principal concerné se redresse, bien trop fier à mon goût. Quant à moi je rêve de m’enfuir au l’autre bout du monde… Ha et je m’efforce de sourire, cela me coûte bien plus que d’habitude.

La fin du repas du soir se passe sans autre grande déclaration, fort heureusement, je ne sais pas si mon estomac aurait tenu le choc.

*

Ma petite sœur ouvre la porte et la referme en trombe, elle se précipite vers moi aussi vite que ses petites jambes lui permettent et se jette à mon cou.

— Merci Jeanne ! Au passage je remarque que sa langue est teintée de bleu, cette petite gourmande s’est donc pris un dessert digne de ce nom ! Je la serre dans mes bras et nous rions en nous racontant tout un tas d’idiotie jusqu’à que Mère nous rappel a l’ordre.

Diantre deux êtres humains qui s’amusent et rient plus que quelques secondes ! Que l’on appelle un guérisseur divin le malin nous a contaminés !


Chapitre 7 : Chapitre 6

         Rachitique.

C’est le premier mot qui vient à l’esprit quand Andy passe la porte de notre maison en ce samedi soir. Je me force à accueillir la famille Wallas comme on me l’a appris, avec élégance et raffinement, mais au fond de moi une bête féroce hurle au scandale tout en s’indignant de cette.... Chose qui sourit aimablement à mon entourage. Si au moins il avait eu un peu de muscle entre sa peau et ses os où ne serait-ce qu’un peu de virilité ?

Mon Dieu, dans quoi m’a-t-on embarqué ?!

*

Pendant que Père finit de fanfaronner je pars en cuisine aider Mère, je le fais surtout pour me soustraire au regard de leur jeune et frêle collègue.

— Tenez ceci, je vous suis avec la suite. Me dit-elle en me donnant un plat de viande blanche. Je me retiens à grande peine de réclamer des champignons et beaucoup, mais vraiment beaucoup, de sauce avec. Tenez-vous droite ! Son ordre est sifflé entre ses dents et si bas que je suis la seule à l’entendre. Je me redresse donc, sans me retourner, et pars d’un pas sur vers le salon ou tout le monde est.

Encore et toujours les apparences.

J’apprends que Monsieur Wallas travail dans le domaine de l’événementiel, religieux bien sur, et que sa femme est femme au foyer, elle éduque leurs trois autres enfants.

Une pointe de rage naît en moi quand Père se vante de la médaille de Lucie, il y a quelques jours à peine il ne la regardait pas et la il s’en vante, en rie même, je fais mine de partager leur joie, mais je me dis que le pénitencier de Monsieur Snowwilc'le va devoir m’héberger quelque temps.

Je n’en veux pas à ma petite sœur de se nourrir de ces quelques minutes touchées par la grâce.

— Alors votre stage vous plaît ? Me demande Andy alors que nous passons dans le salon afin de boire un thé où un café, pour moi ce sera un chocolat chaud.

Les deux hommes de la pièce passent leur temps à s’auto congratuler pendant que les femmes se lancent des flatteries à la fois lourdes et totalement fausses.

Depuis quand Mère est une bonne pâtissière ? Je ne dis pas pareil de son traiteur, mais bon une fois de plus on ne me demande pas mon avis.

Andy, me fait penser a une sorte de pantin mal équilibré, il une tête relativement adulte et un corps d’enfant. Le pauvre avec un physique pareil cela ne doit pas être facile tous les jours...

— Et bien, il est difficile pour moi d’avoir un réel avis sur cette question, après tout je n’ai fait qu’une semaine. 

Ce qu’il ne sait pas, c’est que cette discussion naissante m’ennuie déjà au plus haut point, elle me donne l’impression d’un vieux couple qui ne pose ses questions que par pure habitude. Cependant je lui donne la réplique sans jamais me défaire de mon sourire.

Le jeu est une question de survie.

 *

Pitoyable.

C’est ce que je pense de Monsieur Rachitique quand il se lance dans un discours barbant au possible et qui, non sans grande surprise, impressionne Père et Mère. Je n’ai pas envie qu’il me parle de je ne sais quelle conviction ! À défaut d’être joli à regarder, il pourrait au moins avoir un minimum d’esprit et grâce à ces mots me faire croire que je suis la plus belle femme sur terre ! Qu’il me séduise, m’éblouisse voir même taquine, mais non il faut qu’il impressionne la foule me délaissant telle une vieille chaussette.

— Jeanne, puis-je vous réciter une poésie que j’ai apprise ? me demande ma petite sœur, je sais pertinemment qu’elle le fait pour détourner un peu cette charmante conversation.

Elle me la conte donc, cela parle de printemps et de renouveau & je remarque qu’elle fait exprès de rallonger ses mots et lui sourit en signe de gratitude.

Lucie est la bonté incarnée.

— Votre récitation est merveilleuse. Déclare Andy quand elle fût finie. Cela aurait presque paru vrai si je ne l’avais pas vu souffler une seconde auparavant. 
Je souffle a mon tour, mais pas d’ennuie non, de colère. 
— Lucie, ce fût parfait. Je finis ma phrase en lui tendant une main qu’elle saisit dans la foulée. 
— Notre enseignante nous a dit qu’elle nous interrogera d’ici peu dessus. 
— Vous n’avez aucun souci à vous faire, pour preuve vous venez de nous la réciter sans aucun problème.

Ma petite sœur me sourit de toutes ses dents et repart en sautillant.

— Je pensais que nous pourrions apprendre à nous connaître un peu avant de fixer quoi que ce soit. Déclare Monsieur Rachitique sans aucune gêne ni grâce d’ailleurs…

Ni moi ni la bête sauvage tapie au fin fond de mon esprit ne savons quoi dire une poignée de secondes. D’ailleurs j’ai l’impression que cette dernière a toujours été là, au fin fond de mon esprit, mais je ne suis capable de l’entendre et de la ressentir depuis peu.

Passé le choque j’ai envie de lui hurler à la figure qu’il est hautement improbable que lui et moi nous revoyions omis par pur fruit de hasard et encore ! Que lui et sa carrure d’enfant chétif et malade ne me font ressentir que de l’ennui, pour être gentille, et que ses discours a rallonge sont soporifique à souhait et surtout, seigneur pardonnez moi, mais je ne peux faire autrement, qu’il est vilain au possible ! Et NON je ne veux pas épouser cet être informe et fade !

Non, définitivement non, je ne peux sortir une telle chose.

Je recherche un quelconque indice salvateur quand un reflet lumineux dérange mon regard, les derniers rayons de soleil se reflètent sur mon diplôme de première année de psychologie.

Finalement même notre Seigneur a eu pitié de moi. C’est pour dire.

— Andy, loin de moi l’idée de vous offenser, mais je souhaiterais me consacrer entièrement à mon stage. Ma phrase se veut gentille et aimable tout comme mon ton, du moins je l’espère.
— Je comprends tout à fais, Jeanne, ayant déjà une situation professionnelle j’oublie parfois que ce n’est pas le cas de tout le monde.

En fin de compte j’aurais dû l’offenser.

Seigneur que l’on me retient où je fais un massacre. Je prends une grande inspiration prête à lui répondre qu’en effet nous n’avons pas tous la chance d’avoir des parents permissifs sur le plan professionnel ! Cependant le regard de Père me convainc du contraire.

— Tout ceci n’est qu’une formalité. J’assure à cet homme qui trône en face de moi avec le plus faux des sourires que j’ai en réserve. 
— Comptez-vous travailler après notre union ? Me demande-t-il de but en blanc.

Union... Union.... Ho mon Dieu ! Mais je ne veux en aucun cas m’unir à cette chose ! Diable va-t-on me demander mon avis un jour ? Pourquoi moi bon sang ! Avec lui quelle horreur, épargnez-moi ceci je vous en conjure !

Et puis cela veut dire quoi exactement sa petite phrase ? Il pense que je vais être une gentille femme de maison comme sa mère ? Qu’il va pouvoir rentrer et mettre les pieds sous la table et que je vais écouter son récit journalier tel un messie ? Croit-il que je vais faire des petits gâteaux pour la messe du dimanche, sans parler des salades pour chacun des repas dominicaux tels Madame Wallas ?

Mes veines pulsent dans tout mon corps, j’ai une réelle envie de me laisser déborder par mes sentiments et de lui exposer tout mon ressenti, avec plus ou moins d’élégance et de raffinement n’en déplaise à Père et Mère ou même Dieu. Après tout si je suis dans cette situation c’est avant out de leurs fautes ! Ils ont leurs parts de responsabilités !

— Je pense que Jeanne et vous avez tout le temps d’y réfléchir, après tout votre union n’aura pas lieu avant au moins un an et lui laisser le temps de finir ses études avec brio est tout à votre honneur. Déclare Mère avec une tasse de bergamote à la main.

Le principal concerné hoche la tête avec un air à la fois suffisant et hautement hautain. Chose que je déteste.

Ce visage n’est pas près de s’effacer de ma mémoire.

La phrase de Mère ne me surprend guère, elle évite juste les conflits, il n’y a rien de gentil dans son acte, juste encore et toujours les apparences.

Quand enfin ils regagnent leur domicile, je me rends compte que ma semaine passée fût plus simple et bien moins éprouvante que cette simple soirée. Parler avec un meurtrier et plus rafraîchissant que cet échange avec ces.... Culs bénis comme dirait Mathias Kalingo.

Je ne pus m’empêcher de sourire contre mon oreiller.


Chapitre 8 : Chapitre 7

          J’ai du faire deux pas en arrière et faire preuve d’un sang froid exemplaire pour ne pas pousser un juron plus que déplacé dans la maison de Dieu, quand mon regard à percuté celui des Wallas. Théoriquement ils louent notre seigneur sur le banc opposé du notre, mais là non il faut qu’ils se mettent sur le notre.

J’ai cru que le monstre sanguinaire, tapis au fond de moi, s’était endormi, mais je me suis lourdement trompé. Si je l’écoute je fais un carnage, purement et simplement un carnage. Au loin je vois la famille de Laurine, la jeune fille unique terriblement classique, qui me fait un clin d’œil tout en faisant des allers et retours entre Andy et moi. Cette fois j’ai toute les peines du monde à réprimer à la fois un juron plus qu’odieux de franchir mes lèvres et la bête sauvage de me transformer en « Jenna reine de la jungle ».

Ils nous voient tous déjà mariés, leurs regards sont des plus explicites, je serre les dents pour ne pas craquer. La main de ma petite sœur qui m’effleure le bras me déride un temps sois peu, je lui caresse les cheveux, lui embrasse le haut du crâne et nous nous dirigeons vers les causes des mes plus sombres envies.

 Bien le bonjour ! Claironne Père avec son air de ne pas y toucher.

Suis-je la seule à voir clair dans son jeu ?

Âpres un échange poli de.... fausses amabilités tout le monde s’assoit et écoute les louanges de la semaine. Forcement Monsieur Rachitique est à côté de moi, Seigneur vous devez vraiment avoir une dent contre moi.

— Je vous trouve ravissante. Me chuchote ce dernier en se penchant vers moi, que lui me trouve « ravissante » je trouve cela presque insultant ! Après tout seul mon nom l’intéresse !

Je lui réponds d’un sourire poli et fais mine de m’intéresser à l’office du jour.

La bête sauvage distille son insolent venin dans mon organisme, quand la famille Wallas nous rejoint aussi lors du repas dominical, qui se déroule toujours chez la même et unique personne. Je sens qu’aujourd’hui je vais gagner un niveau dans mon jeu : l’art et la manière de ne pas commettre de meurtre.

Peut-être devrai-je susurrer l’idée de cette thèse à un de mes professeurs de psychologie ? Non, je ne crois pas que ces gens ont le sens de l’humour, en fait je ne crois pas qu’ils aient le sens de quoi que ce soit.

— Vous avez une chance inouïe ! Décrète Laurine en venant vers moi les mains chargées de deux assiettes remplies de diverses petites doses de salades et de viandes.

Du bœuf ! Il y a du bœuf avec de la sauce ! Cette vision me fait saliver et je peine à détacher mon regard de cette douce merveille.

— Je vous remercie. Je réponds en prenant une assiette qu’elle me tend, Dieu ! La sauce déborde, je retiens un filet de bave de justesse. 
— Comment s’est passée votre rencontre ? Me demande-t-elle avec un ton de connivence.

Bien sûr tout le monde le sait...

Ma rencontre ? Tout simplement affreuse, je le trouve hideux à souhait, stupide à ne plus en pouvoir, prétentieux au-delà de l’imaginable, et mon dégoût de son idiote petite personne suffisante explose tout les baromètres que le genre humain connaît. La bête au fond de moi opine du chef à ma pensée.

— Plaisante. Je marmonne entre deux bouchées. Laurine se satisfait de cette réponse et me raconte je ne sais quoi, absolument tous mes sens sont concentrés sur les délices que j’avale avec plaisirs. Un peu plus loin je vois Lucie dévorer avec le même entrain que moi son plat, quand nos regards se croisent nous nous sourions, en effet nous nous régalons.

— Peut-être que ceci vous plaira. Monsieur Rachitique me donne une part, de taille correcte, de gâteau au chocolat avec de la crème. 
Non ce n’est pas noël, nous en sommes loin même. 
— Merci. 
— Votre Père m’a autorisé à prendre votre numéro de téléphone afin que nous puisions communiquer. Noël s’envole, la réalité revient de plein fouet. Que pensez-vous d’un simple petit repas samedi prochain ?

Je pose définitivement ma petite cuillère, je n’ai plus aucun appétit. Je ne sais que répondre, enfin si, je voudrais me tordre de rire et lui tourner le dos tout en essuyant une larme solitaire, mais le regard poignant de Père m’en dissuade s’en peine. 
— Ce serait un vrai plaisir. Je m’entends lui répondre la mort dans l’âme, la bête sauvage hurle à s’en déchirer les cordes vocales, je serre une main contre mon estomac qui menace de se déverser sur le tapis. 
— Je passerais vous chercher pour midi, ne vous habillez pas ce n’est qu’un petit repas informel.

De quelle couleur doit être ma petite culotte Monseigneur !? À moins que vous ne préfériez que je n’en mette pas ? Ou une gaine en cuir ? Et comment cela « qu’un petit repas informel » ? Je ne mérite pas un repas en grande pompe ? Je ne suis pas assez bien pour Monsieur Rachitique ? Cette.... Chose est un crétin né ! 

Je puise encore une fois dans mes réserves pour ne pas faire un scandale, au grand damne de la bête tapie au fond de moi, qui ronge les barreaux qui la retienne depuis un peu plus de vingt ans, sois toute ma vie.

— Je vous attendrais alors. 
— Vous, vous sentez bien vous êtes toute pâle ? Il me demande en posant une main osseuse sur mon coude, son toucher me répugne au plus haut point, mais je sais que si je me détourne de son geste ce serait mal perçu, je me contente donc de placer mon bras le long de mon corps en priant qu’il me lâche. 
— La fatigue de la semaine, j’imagine. Je lui mens en constatant qu’il ne bouge pas sa main.
 Venez. D’autorité il capture mon coude entre ses doigts et me ramène auprès de mes parents.

Ce geste pourrait paraître prévenant, mais il ne fait que le paraître, il se montre prévenant, car tout le monde ici savent que notre union est proche ne m’en déplaise, et donc il faut jouer le jeu des apparences.

J’aurais tant voulu me voiler la face encore un temps... J’aurais tellement voulu croire que l’on m’avait oublié, mais non…

Merde !

Nous rentrons un peu plus tôt chez nous et Monsieur Rachitique me fait promettre de l’appeler dès que je me sens mieux. Est-ce que je peux lui dire que ce qu’il me rend nauséeuse c’est lui ? Que sont toucher, ses manières, lui tout entier me débecte ? Non, définitivement non.

 *

Une fois dans ma chambre, ma petite sœur vient avec un gâteau aux fruits rouges et me parle de la semaine à venir.

Je me couche en me disant que la, courte, conversation téléphonique avec Wallas junior n’était pas si horrible que cela et en me rappelant que demain je vais rencontrer « Huit cent sept », je ne pus empêcher un juron franchir la barrière de mes dents.

*

Monsieur Kalingo est d’humeur bavarde ce matin et badine. Il me raconte avec joie un souvenir d’enfance.

 Donc, ma mère s’est moquée de moi durant des semaines ! Dès qu’elle voyait la lune, elle disait « Va te cacher Mathias ! La lune va te voir tout nu ! » Il explose de rire et laisse tomber en arrière son crâne, je le suis dans cette expression de pur bonheur que je pratique peu, pourtant je dois bien avouer que l’imaginer tout petit courant se cacher sous une couverture nue comme un ver de peur que la lune le regarde est risible. 
 Mais pourquoi cette peur ? 
— Si je le savais ! Sur ce il part de nouveau dans un fou rire à faire trembler les murs.

Notre entretien se termine sur un nouveau rire, quand le gardien, celui de d’habitude, entre dans la pièce et qu’il nous voit les joues striées de larmes de joie, il eut un mouvement de recul. Il a dû se demander s’il ne s’était pas trompé de pièce, car oui nous avons ri à en pleurer.

Je ne pense pas que cela doit être un fait courant ici.

 *

Ce même gardien m’indique que « Huit cent sept » est dans une autre salle et qu’il m’attend, ce dernier m’y accompagne.

Il est très joli garçon, grand, avec un regard rêveur et un sourire à corrompre un nombre incalculable de saints, enfin pas que des saints... Mais je ne suis pas prête à ce genre de chose, je ne suis pas assez courageuse pour me laisser aller à côtoyer d’un peu plus près ce charmant jeune homme.

Pourtant, la bête sauvage et moi sommes d’accord sur le fait qu’il est plutôt charmant et bien bâti.

— C’est ici. Me dit le charmant gardien en mettant une main, aussi légère qu’une plume, sur mon dos.

Je lui souris et entre.

Ce qu’il me saute aux yeux immédiatement ce sont le nombre de sécurités supplémentaire, Monsieur Kalingo est attaché aux mains et aux chevilles, ses chaînes sont elles-mêmes ancrées au sol. Pour lui c’est différent, ses épaules, son abdomen, ses coudes, ses poignets, ses hanches, ses genoux et enfin ses chevilles sont entravés par d’innombrables chaînes à la fois attachées à sa chaise, elle-même maintenue au sol.

Un frisson glacial refroidit l’entièreté de mon corps en une fraction de seconde, mais ce dernier ne me regarde pas, son regard est fixé sur une fenêtre murée par des briques, que personne n’a pris le soin de recouvrir par de l’enduit et de la peinture.