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« Hémisphère sud » — L'Encrier
Vous êtes ici => Accueil > Liste des histoires > « Hémisphère sud », par Molly59 - - - - Chapitre unique
L'histoire Ce chapitre
Publié : le 06/05/2010 à 11h27 - Mise à jour : le 06/05/2010 à 11h27 - Commentaire(s) : 9 - Lecture(s) : 263 - Chapitre(s) : 1 - Mots : 1197 - Complet : oui - AMR : Tous publics - Favorite de : 0 - Abonnés à l'histoire : 0 Publié : le 06/05/2010 à 11h27 - Modifié : le 16/05/2010 à 22h38 - Commentaire(s) : 0 - Lecture(s) : 262 - Mots : 1197


Voici ma contribution au concours "La magie du printemps". J'ai eu beaucoup de mal à écrire une histoire de moins de 1200 mots!

A ne pas prendre au sérieux,surtout!


Hémisphère sud

Moi, j’aime l’hiver.

Vous pensez que c’est à cause de la beauté des paysages de neige, ou de la pureté glaciale des ciels pâles, ces matins de janvier où il gèle à pierre fendre?

Non. Mes raisons sont, hélas, beaucoup moins poétiques.

Quand le froid est intense, je peux superposer les couches de vêtements. Ainsi, je cache tant bien que mal les difformités de mon corps. Et je passe inaperçue.

Voilà, je suis grosse. Et moche. C’est pour ça qu’en hiver, je me sens si bien.

Mon visage empâté disparaît à demi derrière une écharpe enroulée autour de ma tête.

Mes cheveux gras et filasses, je les dissimule sous un bonnet ou une capuche.

Mes hanches rebondies, mon ventre bedonnant, mes cuisses épaisses, mes bras boudinés, tous ces vilains attributs se fondent sous les plis de mon ample manteau, de mes pantalons larges et de mes pulls évasés.

Oui, en hiver, je me sens presque normale. J’oublie à quel point je suis déplaisante à regarder.

Plus le froid est vif, plus je jubile. Mon moral grimpe aussi rapidement que dégringole le mercure du thermomètre.

Mais je connais votre opinion sur la question. Après tout, les gros n’ont pas d’excuse. De quel droit se plaindraient-ils? D’abord, ils coûtent cher à la société. A eux de prendre des mesures, la plus simple consistant à manger moins. Dire qu’il y a des endroits sur terre où les gens meurent de faim!

Dans notre monde actuel, le pire crime qu’on puisse commettre est d’oser être gros. Ou laid. Ou pauvre. Ou mal habillé. Ou, comble de l’horreur, tout ça à la fois.

D’accord, je plaide coupable. J’aurais mieux fait de naître à l’époque de Rubens…

N’empêche. Quand approche le printemps, je sens venir avec lui mon lot de tristesse, de honte et d’humiliations.

Pourtant, tous les humains normalement constitués raffolent de cette saison, symbole d‘espoir et de renouveau. En effet, qui resterait insensible devant l’apparition des premières fleurs, les joyeux chants d’oiseaux, l’éclat du soleil, les jours qui rallongent, la douceur ambiante?

Sans doute suis-je un monstre, puisque moi, je hais le printemps.

Essayez de me comprendre. Dès les premiers « beaux jours », toutes mes collègues, prises de frénésie, ne parlent plus que mode et chiffons. Elles se dénudent sans vergogne et s’inquiètent de leur ligne (cruelle ironie), s’inscrivant à moult séances de lampe à bronzer en prévision de leurs vacances d’été à la plage.

Quand elles tiennent ce genre de conversation, je sors de la pièce, inventant un motif quelconque pour m’éclipser. Mais ça arrive si souvent que je suis à cours d’excuses-bidon. Je ne peux pas passer tout mon temps à la machine à café, aux toilettes ou à la photocopieuse.

Le printemps les rend hystériques.

Quant à moi, je sais que je devrai bientôt retirer mes couches de vêtements, raccourcir mes manches…et que mes bourrelets vont inévitablement s’exposer aux regards sévères ou narquois de mon entourage.

-Tu penses commencer un régime? M’a demandé hier ma collègue Jennifer, pleine de sollicitude. J’ai des trucs sympa à te conseiller, si tu veux.

Je l’aurais baffée.

Justement, c’est elle qui vient me chercher, cinq minutes avant la pause. Elle m‘annonce que je suis convoquée dans le bureau du chef.

Pas question de remettre en question les ordres du patron, même si je suis certaine qu’il va me griller ma pause pour me dire plein de choses désagréables.

Je me lève péniblement et me dandine jusqu’à son bureau.

Il m’attend, tapotant impatiemment du bout des doigts sa table luxueuse. Sans un mot, il me fait signe de prendre place. Je case difficilement mon postérieur entre les accoudoirs du fauteuil qui lui fait face.

-Si je vous ai convoquée, Melle Dugrayon, c’est pour vous proposer un changement d’affectation.

Interloquée, je cherche mes mots, mais il me devance.

-Je ne vous cache pas que ce n’est pas à vous que j’ai pensé en premier lieu, lâche-t-il, dédaigneux. Cependant, les circonstances étant ce qu’elles sont, j’en suis venu à vous faire cette offre, en espérant que vous saurez saisir votre chance.

Si j‘ai bien compris, il me propose ce que tout le monde avant moi lui a refusé.

-La gérante de notre magasin de Puerto Montt, au Chili, est tombée gravement malade. J’ai besoin de quelqu’un pour la remplacer durant six mois. Il faut partir dans trois jours. Êtes-vous intéressée?

Son ton abrupt, presque méprisant, me donne envie de lui jeter au visage le paquet de paperasses étalées sur la table. Bon sang, cet abruti ne s’inquiète même pas de savoir si je parle espagnol! Et puis, que fait-il de ma vie privée? D’accord, je n’en ai pas, mais il n’est pas sensé le savoir, que diable!

-Je…je ne connais pas l’espa…

-Aucune importance! L’anglais et le français feront parfaitement l’affaire. Pas d‘autre objection? Bien entendu, vous avez droit à un temps de réflexion.

Je reste figée, incapable de réagir. Serais-je bête, en plus d’être grosse?

-Peut-être, comme vos collègues, êtes-vous rebutée par la perspective de devoir affronter un nouvel hiver, alors qu’ici, nous entrons à peine dans le printemps?

Un nouvel hiver…? Mon cœur bondit dans ma poitrine. Évidemment! Comment n’y ai-je pas pensé plus tôt?

Le Chili… L’hémisphère sud… En ce moment, c’est l’automne, là-bas, de l‘autre côté du globe…

Je me retiens difficilement de lui sauter au cou, tout odieux qu‘il soit. Au contraire, je garde mon air compassé pour demander: « Quand dois-je vous donner une réponse, monsieur Elbauss? »

-Vous avez la soirée et la nuit pour réfléchir, assène-t-il en me fixant de ses yeux trop clairs, comme pour m‘hypnotiser.

En rentrant chez moi, le même jour, je m’autorise un petit arrêt au jardin public. C’est la première fois que j’y pénètre depuis des semaines. Je suis surprise par l’agitation qui règne dans ces lieux, si peu fréquentés en hiver.

Un peu étourdie par la lumière et le bruit, j’observe les gamins qui se poursuivent en criant, les moineaux picorant avec voracité les miettes de pain que leur jettent des vieilles dames, les clochards se reposant sur les bancs, leurs bardas entassés dans des caddies branlants…

Je lève les yeux, découvrant avec stupeur l’exubérance presque obscène des arbres croulant sous les fleurs. Grisée par les effluves capiteux du lilas et de la glycine, je déboutonne machinalement ma longue veste de toile.

Il fait si bon…

Soudain, un enfant surgit devant moi. Il ramasse sa balle, échouée à mes pieds.

-C’est trop bien, le printemps! Me lance-t-il comme un défi, les yeux brillants. On peut venir jouer au parc après l’école!

Sans attendre ma réponse, il s’éloigne en courant.

Hébétée, je le suis du regard, et voilà que deux mots indésirables s’imposent à mon esprit. Puis trois autres, inévitablement associés aux deux premiers...

Hiver austral.

Froid. Vent. Pluie.

Je frissonne. Qu’est-ce qui m’arrive?

Moi qui m‘apprêtais à acheter une méthode d‘espagnol…

C’est qu’il voudrait me priver de printemps, le patron! Zut alors! Il n’a qu’à y aller lui-même, dans l‘hémisphère sud!



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