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« Brève Orageuse » — L'Encrier
Vous êtes ici => Accueil > Liste des histoires > « Brève Orageuse », par @now@n - - - > Chapitre 1 : « Premièrement » -
L'histoire Ce chapitre
Publié : le 12/11/2010 à 17h07 - Mise à jour : le 04/10/2011 à 19h26 - Commentaire(s) : 20 - Lecture(s) : 3448 - Chapitre(s) : 17 - Mots : 43935 - Complet : oui - AMR : 12 - Favorite de : 1 - Abonnés à l'histoire : 0 Publié : le 12/11/2010 à 17h07 - Modifié : le 30/12/2010 à 22h16 - Commentaire(s) : 0 - Lecture(s) : 612 - Mots : 2507

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Brève Orageuse

Premièrement


    Il y avait une fois en des terres éloignées un royaume fort respecté de ses voisins, quoique leurs rapports restassent éloignés. Comprenez que l’Orageux, car tel était le nom de cet état, constituait une nation belliqueuse bâtie sur le sang de milliers des siens et de millions d’insoumis ; aussi on ne lui cherchait guère querelle, et le tempérament local s’avérant rapidement sanguin, mieux valait ne pas entamer la discussion du tout.
    Or donc, en le temps du récit, la terreur régnait dans un fragile équilibre suffisamment ancien pour qu’on l’appelât « paix ». La famille gouvernante se résumait alors au Roi Torkin Sang et à sa fille unique, la Princesse Déanar, autour desquels gravitait toute une cour de généraux sur le déclin et autres fils asthéniques de combattants jadis illustrés au combat par quelque action sanguinaire. S’il avait fallu calculer l’indice de décadence de l’Orageux proportionnellement à la durée des séances de maquillage de chacun des nobles, la terrible vérité eût éclaté : toute cette jeunesse avait besoin d’une bonne guerre.

    La Princesse, pour n’évoquer qu’elle, usait trois heures et cinq assistantes par jour à parer sa peau délicate et brune d’arabesques de khôl cernant de larges dégradés de fard. Les jours de fête, cette durée pouvait facilement tripler ; on se souvenait en particulier d’un bal où la jeune héritière du trône arborait sur tout le corps un arc-en-ciel délicat agrémenté de diamants et assorti à une robe entièrement conçue en plumes de paon. Chez certaines, c’eût été jugé ridicule, ou du moins tape-à-l’œil, mais Déanar ne suivait pas la mode : elle la créait.
    Là ne résidait cependant pas l’entièreté des inclinations de la jeune Princesse. Quand l’eau de rose la débarrassait du fard et des encres diluées, comme elle abandonnait les robes aux fioritures aussi esthétiques qu’incompatible avec un quelconque mouvement, lorsqu’enfin se relâchait l’inévitable carcan du protocole, elle se précipitait dans l’arrière-cour des cuisines du palais. Là on trouvait les reliefs des repas, les déchets, les chiens errants venus se sustenter, certes, mais pas seulement : en ce lieu dépourvu de cachet venaient jouer et les enfants des nobles et ceux des domestiques, sans que leur classe établît une hiérarchie entre eux.
    En la petite cour, Déanar respirait : elle pouvait se mélanger à ceux qui formaient autrement son peuple, sans barrière entre elle et eux. Ils n’ignoraient pas qui elle était, mais chacun s’obligeait à l’oublier un instant. Cette règle perdura jusque peu après ses seize ans ; jusqu’à l’acte de hardiesse d’Arkar Vermeil. Il s’agissait d’un jeune aristocrate qui tenait son titre de son arrière-grand-père, fier guerrier dont l’anoblissement s’était effectué de la façon la plus courante à son époque, c'est-à-dire dans une mer de sang et une odeur de charogne à suffoquer.
    Parmi les titres de Grenat, Incarnat, Écarlate et autres synonymes de rouge, l’ancêtre avait écopé de Vermeil, dont il trouvait de son vivant qu’il sonnait fillette. Son descendant, s’il l’avait rencontré, aurait pu lui aussi se voir honorer de la sorte, n’eût-ce été que pour souligner ses tendances maniaques à soigneusement arranger ses cheveux en aile de corbeau devant son miroir au réveil, au coucher –et à n’importe quel moment de la journée, à dire vrai. Arkar avait vingt ans, autant de courage que peut inculquer une éducation de nanti décadent, et jouissait pour ne rien gâcher d’un joli minois et d’une vaste ambition.

    Il avait saisi dans le sein de son esprit alerte une équation politique fort simple : royaume plus fille unique égalent mariage nécessaire égale filon pour prétendant suffisamment habile. Et un matin, dans ce qu’on ne baptisait jamais autrement que la Petite Cour, il s’avança vers cette Princesse trop sûre de sa protection, l’assomma de son bavardage et lui arracha un baiser. À peine un effleurement, qu’on n’aurait reproché à aucune fille de chambre : mais l’héritière du trône devait absolument sa vertu à son époux, et il semblait bien que Sire Vermeil vînt de décrocher la timbale.
    Cependant, alors qu’Arkar, fort fier de son exploit, déambulait dans les couloirs du palais, surgit une ombre au détour d’un pilier. Il ne reconnut pas immédiatement la personne qui lui barrait le passage, mais sa mémoire ne tarda pas à retrouver ce renseignement. Le jeune Felder Pré, dont le nom indiquait une ascendance paysanne malvenue au palais. Il semblait pourtant que l’adolescent eût été élevé en noble, pour ne pas dire en Prince ; Arkar ignorait le rang réel du garçon, qu’il considérait par défaut comme inférieur au sien. Il envisagea de le bousculer afin de poursuivre son chemin.
    Felder ne se laissa pas écarter, planté résolument au beau milieu du corridor. Avant que le jeune aristocrate pût en prendre l’initiative, il lui adressa la parole, alors qu’un inférieur devait attendre que le plus haut gradé s’en charge.
        – Vous n’aurez pas la Princesse, Arkar, déclara-t-il.
        – Est-ce une menace ?
        – Vous ne l’aurez jamais.
    Puis il s’effaça et repartit dans la direction de la Petite Cour, laissant le seigneur Vermeil dans une grande perplexité. Que Felder fût aussi pétri d’ambition qu’il l’était lui-même, il pouvait le comprendre, mais son ton si catégorique indiquait soit une donnée de l’équation qui lui aurait échappé, soit une étonnante naïveté de la part du jeune homme. Il haussa les épaules et reprit la marche : il comptait demander la main de Déanar à son père sans tarder.

    Felder Pré, comme l’indiquait son nom de paysan, ne pouvait se targuer d’une haute naissance, du moins pas au sens où on l’entendait à la Cour. Sa venue au palais, quinze ans auparavant, était la décision de la défunte Reine, ce dont personne ne semblait se souvenir. Sans jamais donner de raison à son choix, elle l’avait élevé comme le protecteur de sa fille unique ; aussi le jeune homme se sentait terriblement coupable de n’avoir eu le courage de stopper le manège de ce salaud d’Arkar Vermeil.
    Il avait fauté. Il avait laissé courir, dans l’espoir que la Princesse, sous l’assaut du seigneur, riposte violemment, le gifle, le tue pour avoir osé poser ses sales pattes sur l’héritière du trône. Sa bonne éducation ne permettait pas de tels excès à Déanar, il aurait dû le savoir. Elle n’avait pas réagi. C’était Arkar qui s’était enfui comme un voleur. Pauvre imbécile… Qu’espérait-il ? Que souhaitait-il ? La vérité remua en Felder comme un serpent lovée dans son estomac. Il désirait une preuve de fidélité de la Princesse. À la façon d’un fiancé ? Il était ridicule.
    Décidé, mais de mauvaise humeur, le jeune homme atteignit enfin la Petite Cour, où il retrouva Déanar assise sur le même banc, dans l’exacte position où il l’avait laissée. Il ne put s’empêcher de la dévorer du regard, depuis ses yeux noisettes figés dans le vague jusqu’à la tresse de cheveux noir d’encre qui retombait dans son corsage en passant par sa bouche, petite quoique charnue, aux lèvres verm… Non, surtout pas ce mot-là. Il vint prendre place à côté d’elle, lui saisissant les poignets.
        – Princesse ? Tu te sens bien ? s’enquit-il avec inquiétude.
    Elle ne répondit pas immédiatement. Quelques secondes plus tard, elle se mit à trembler de tout son être, avant de porter une main au lieu du délit, entrouvert, qui laissait dépasser un minuscule bout de ses dents.
        – J’imagine que je vais devoir l’épouser, constata-t-elle d’une voix blanche.
        – Il t’a eue par surprise !
        – Je ne sais pas si cela importe.
        – Partons, dit son protecteur.
    Déanar lui offrit son bras et ils prirent un chemin au hasard, sans échanger un mot durant le temps de leur marche. Ils s’arrêtèrent sur un balcon aux dalles encore humides de la dernière pluie, sous un lourd ciel gris menaçant qui constituait le plafond le plus courant de l’Orageux et reflétait parfaitement l’ambiance entre les deux promeneurs. La Princesse laissa sa tête choir sur le torse de son plus vieil ami.
        – J’aurais pu tomber sur pire, se consola-t-elle. Au moins il n’est pas si mal.
    Felder sentit son cœur lâcher prise et proposer une reddition pure et simple sous forme d’une chute dans le vide, parcours de quelques dizaines de mètres d’ici au sol –il refusa catégoriquement.
        – J’aimerais mieux me tuer maintenant que de supporter votre union, déclara-t-il.

    Déanar ouvrit de grands yeux surpris et leva la tête pour le contempler droit dans ses iris verts. Son visage ordinairement doux exprimait une résolution sans faille qui l’effraya, mais il fuyait son regard. Elle lui saisit la tête, ses doigts se frayant un chemin dans ses cheveux bouclés, pour qu’il ne le puisse plus.
        – Mon terrible gardien, murmura-t-elle. Je ne suis plus une enfant, il me faudra bien me marier : ce fiancé-ci ne me disconvient pas trop, n’est-ce pas ce que je pouvais espérer de mieux ?
    Sa bouche se tordit dans une affreuse mimique qui le déformait jusqu’au menton. Elle-même fronça les sourcils, de plus en plus courroucée au fil de la discussion.
        – Quelle offense a pu commettre Sire Vermeil, lui demanda-t-elle, pour que l’imaginer comme ton suzerain te bouleverse à ce point, Felder !
    Il se laissa retomber sur son épaule, très lourd soudain. Déconcertée, elle l’entoura de ses bras et lui tapota maladroitement le dos. Elle ne savait décidément plus que penser de son comportement : d’ordinaire si droit et sûr de lui, il devenait actuellement méconnaissable. Mais qu’avait-il pu se produire, à la fin ? À croire que… Elle tendit l’oreille, intriguée : elle n’avait pas entendu ce que son garde du corps lui avait soufflé, seulement senti son haleine caresser son tympan.
        – Que dis-tu ?
    Il répéta.
        – Moi aussi je t’aime, mon frère, répliqua-t-elle. Pourquoi ne peux-tu te réjouir pour moi ? Un mariage est un événement important de la vie d’une femme, sais-tu ? Et la succession du royaume qui va être assurée ! Non, décidément, cette affaire arrive à point nommé en m’obligeant à prendre mes responsabilités.
    Plus elle y songeait et plus Déanar voyait le bon côté des choses. Felder se crispa dans ses bras : elle le relâcha. Il s’écarta d’elle, lentement, à reculons. Il finit par atteindre l’intérieur du palais et l’abandonna sur la terrasse. Déroutée, l’héritière du trône ne réagit pas. Elle finit par prendre un siège et attendre. Son camarade ne faisait que bouder : il reviendrait. Il revenait toujours.
    Comme il était d’un an son aîné et son protecteur attitré depuis l’âge de deux ans, un rapide calcul suffisait à comprendre qu’elle le connaissait de tous temps. Quelles qu’aient été les frustrations et les brimades qu’elle lui infligeait parfois, il revenait toujours. Le seul souci, actuellement, c’était qu’elle ignorait quelle bourde elle avait pu commettre à son encontre. Elle leva les yeux au ciel lourd de nuages. Cela n’allait pas tarder à tonner.
    Un hurlement, un éclair, un sursaut. Le dernier venait de la Princesse, le second du firmament, et le premier… Felder, c’était Felder. Le tonnerre roula si fort qu’il résonna entre ses côtes. Qu’avait-il pu lui arriver ? On l’assassinait au moins ! Avant qu’elle n’ait pu se lancer à sa poursuite, il revint sur le balcon, un air froid, calme sur la figure. Résolu. Il leva les yeux vers elle.
        – Je te souhaite tout le bonheur du monde, Princesse, lui dit-il. Adieu.
        – Mais de quoi parles-tu ? Était-ce toi qui criais ?
        – J’espérais que tu ne m’entendrais pas.
        – Tu as dû faire bondir tous les habitants des royaumes voisins !
    Il se dirigea vers la balustrade de pierres toute d’arabesques taillée, avant de l’enjamber.
        – Qu’y a-t-il à la fin ? s’écria Déanar. Répond-moi !
    La pluie se mit à tomber, drue et impitoyable, détrempant complètement en une poignée de secondes leurs cheveux et vêtements. La Princesse pleurait, et il le nota malgré la tourmente. Elle le suppliait du regard. Une explication, un simple éclaircissement…
        – Je t’aime, ma Princesse, lâcha-t-il tout de go. Ni comme un frère, ni comme un ami, ni comme un gentil domestique. Je ne supporterai pas que tu appartiennes à un autre, et si tu ne comprends toujours pas, alors il vaut mieux que je saute.
    Elle cligna des yeux plusieurs fois. C’était un rêve éveillé, un fantasme. Son Felder avait bien trop le sens des réalités pour déclarer des choses pareilles. Enfin, l’héritière du trône avec un… Non, son ami n’était pas un paysan, mais tous le penseraient.
        – Oh, mon frère ! sanglota-t-elle. C’est impossible. Tu le sais.
    Ils plongèrent leurs regards l’un dans l’autre.
        – Les légendes ne parlent-elles pas de garçons de ferme devenus époux des Princesses ? ironisa Felder.
        – Si… Mais il s’agit toujours de circonstances très particulières, répondit-elle très sérieusement. Enlèvement par des puissances étrangères ou par des sorciers, ce genre de choses.

    Un corbeau surgit de la tempête, dégoulinant d’eau, pour se poser sur la rambarde. Il ébouriffa ses plumes, s’ébroua et lâcha une série de « Crâââââ &raq
uo; courroucés. Les deux jeunes gens le contemplèrent. Il leur disait quelque chose à chacun, mais impossible de remettre le doigt dessus. D’autres corbeaux vinrent rejoindre le premier sur la balustrade. Mal à l’aise, Felder quitta sa position califourchon et revint sagement sur la terrasse.
    Les volatiles de mauvais augure fixaient résolument la Princesse. D’autres des leurs se massèrent sur le balcon. Ils devaient être une petite centaine.
        – Princesse, je te propose que nous rentrions…
    Les oiseaux se jetèrent sur Déanar dans un concert de craillements. Dans la mêlée sombre, Felder ne vit plus rien, ne comprit guère davantage, tira le sabre à son côté et moulina dans tous les sens avant de songer qu’il risquait d’atteindre la Princesse. La nuée noire se retira soudain, mais la jeune femme avait disparu. Son ami se précipita au balcon pour contempler la volée des corbeaux qui s’enfuyaient à tire-d’aile, tractant à la force des serres –ou peut-être bien par une quelconque sorcellerie– l’héritière du trône, évanouie sous le choc.
        – Déanar !
    Son cri se perdit dans l’orage. Impuissant, il nota la direction qu’empruntaient les volatiles : ils se dirigeaient plein ouest. Il remit son sabre au fourreau, donna rageusement un coup de pied dans un corbeau mort qui traînait là, et partit au pas de course vers les appartements royaux.


Si vous avez trouvé ça cliché, c'était normal. Personnellement, je me suis amusée. Je sais, on ne devrait pas publier ce qu'on s'amuse à écrire

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