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« Train de Vie » — L'Encrier
Vous êtes ici => Accueil > Liste des histoires > « Train de Vie », par Anahkiasen - - - - Chapitre unique
L'histoire Ce chapitre
Publié : le 04/09/2007 à 03h15 - Mise à jour : le 04/09/2007 à 03h15 - Commentaire(s) : 2 - Lecture(s) : 536 - Chapitre(s) : 1 - Mots : 1252 - Complet : oui - AMR : 12 - Favorite de : 0 - Abonnés à l'histoire : 0 Publié : le 04/09/2007 à 03h15 - Modifié : le 03/02/2008 à 20h48 - Commentaire(s) : 1 - Lecture(s) : 536 - Mots : 1295

Train de Vie

    Paumé apposée au froid métal de l’attristant train, seul un unique mot parvenait à se frayer un chemin au cœur de l’esprit d’Amanda : « destin ». Même si à y bien penser, il n’y avait au final peut-être rien de providentiel dans ce qu’elle avait fait il y a quelques années. Tout avait été délibéré, pensé et ressassé en une fraction d’instant ; une fugue improvisée du plus profond de son âme, si soudaine qu’en quittant la maison ce soir-là, elle avait eu l’impression de surprendre Dieu lui-même.
    De s’être joué du destin de bout en bout, de la minute où elle avait dit « Bonne nuit » à son père, jusqu’à ce moment libérateur où ses mains poussèrent la porte d’entrée de la maison, pour laisser cette frêle silhouette se faire enlacer par les ténèbres d’une nuit pluvieuse — frappant le sol fangeux de ses pieds nus, comme tout autant de coups qu’elle recevrait si au diable un jour on lui remettait la main dessus. Une promesse d’avenir sombre qui se répandait en ses pensées comme un venin, si bien que chaque giclée de boue qui lui parvenait ne lui évoquait que des gerbes de sang foncées sur un parquet brun fade… Un étrange mélange de couleurs, propre à toutes ces soirées de tonnerre où son père laissait vaquer sa colère. Perpétuel rituel, qui se répétait fatalement depuis des jours, des mois, voire des années. Les jeunes aînés de cette petite fille avaient pourtant tenté de dire mot, mais c’était avant que le silence leur soit imposé par des armées de coups enchaînés ; quelques enfants soucieux, qui un soir de novembre, furent eux aussi tus par leur père. Ce monstre imposant dont le poing se refermait fermement en un marteau, s’abattant sur les corps de sa progéniture sans la moindre once de remord. Une malsaine maltraitance qui surgissait dès que la moindre fureur passagère se dessinait : une équipe qui perd au foot, une jambe qui se cogne dans la table basse, un mauvais mot d’un collègue de travail.
    Tous les prétextes étaient bon, pour que la machine se mette en marche.

    En premier lieu, se faisait entendre le son de la porte du salon qui se ferme lentement, puis celui de lourds bruits de pas dans l’escalier frappant les marches comme un compte à rebours ; pour qu’enfin, les lumières du couloir s’allument une a une. Alors, lorsque de leurs lits ces enfants apeurés voyaient un filet de lumière passer sous leur porte, ils savaient tous à l’avance que dans les minutes qui suivraient, cela tomberait sur l’un d’eux. C’était irrémédiable, inévitable, immanquable ; régulier et d’une froideur macabre.
    Amanda restait sa cible favorite. Cela pour plusieurs raisons… parce qu’elle était la plus jeune et que cela faisait d’elle le membre faible du troupeau, mais avant toute chose, parce qu’elle était la seule fille de la famille. La frapper elle, c’était faire ressurgir bien plus que de la rage : de l’excitation. Un pur désir malvenu, tel le lointain écho des pulsions pédophiles qui s’agitaient et martelaient les parois de leur cage ; clamant leur innocence et en appelant à être exprimées.

    Et malheureusement, Dieu sait ô combien ces démons jadis bien enfouis, tendent à se faire de plus en plus entendre. Dieu sait, et sans baigner de but en blanc dans l’athéisme primaire, il n’y a que les pires connards qui admirent les crimes, n’agissent pas et s’en lavent les mains. Si divinité il y a, quel qu’il soit, celui-ci n’a que faire des sbires de Satan qui répandent le mal dans les veines de l’enfance.
    Peut-être même que ça l’amuse, de nous contempler être notre propre guillotine.

    « J’ai été viré, puce »
    La jeune femme s’adossa au train et ferma les yeux, serrant fort dans ses bras le poupon qu’elle gardait depuis des années, en souvenir éternel de sa fugue. « J’ai été viré, puce » étaient les mots exacts et que son père avait prononcés en rentrant dans sa chambre, cette ultime nuit de février. Sans doute ne saura-t-elle jamais comment elle comprit que ce soir-là, ce serait différent. Que les poings ne suffiraient plus à taire les hurlements de ces pulsions jouant avec ce père divorcé comme des marionnettistes avec un pantin. On ne pourra que dire qu’elle fut aiguillée par les quelques signes qui se firent distinguer entre les mailles de la pénombre — le son d’une braguette qui s’ouvre en une terrifiante lenteur teintée de sadisme, ou le visage crispé et en sueur de son bourreau, projetant sur elle un regard avide de souffrances.
    À peine eut-il descendu son pantalon jusqu’aux genoux et retiré d’un geste la couette du lit, que la petite fille dévorée d’horreur retint son souffle avec appréhension. Une réaction réflexe, que le père salua, d’une main posée et maintenue violemment sur la bouche tremblante de celle-ci. Assez fort pour couvrir les cris, bien trop peu pour qu’elle en meure. comme un parfait dosage ; un simili étouffement, exécuté d’une machiavélique minutie qui ne faisait que rajouter au côté torture de la scène.
    Tout alla si loin, qu’après coup Amanda se demanda pourquoi il ne l’acheva pas à la fin de son acte, pourquoi se contenta-t-il de jouir en elle avant de retourner dans son propre lit, sans dire le moindre mot, laissant sa victime lui murmurer un machinal « bonne nuit » dont elle n’avait même pas conscience à son âge.
    C’est cette nuit-là précisément, que les désirs d’évasion qui rôdaient dans sa tête d’enfant, brisèrent leurs chaînes et la firent passer à l’acte sans plus tarder. Muée par ses instincts les plus forts, la petite fille s’était saisie de son poupon préféré, l’avait serré plus que jamais, et s’était échappée vers d’inexplorées contrées.

    Loin, trop loin. Tête baissée, la désormais jeune femme lorgna l’horizon qu’on entrapercevait entre les buildings dressés devant le soleil levant. Un horizon qui symbolisait malgré lui tout les évènements à venir — l’avenir. Il ne faut pas se leurrer, qui diable sait combien de temps elle survivrait à mendier et voler, à se traîner près de ce wagon abandonné chaque soir pour y dormir dans un semblant de paix ? Pas éternellement, et ça elle le savait. Malgré qu’elle aie déjà survécu jusqu’ici, force était de constater que la seule chose qui la faisait se lever chaque matin était cette éternelle quête de vivres. Le seul élément dont elle ne pouvait malheureusement se passer.
    Alors seulement le jour où elle déciderait de ne plus se lever pour ça, serait le jour où elle en aurait marre de cette vie de chienne qu’elle menait et peinait à continuer. Un jour où lassée elle prendrait dans ses mains sales ce cran d’arrêt dont elle avait besoin pour s’imposer dans les lieux décrépis qu’elle fréquentait… et l’enfoncerait au plus profond de ce cœur de petite fille, meurtri par toute une humanité.
    Un jour d’ultime repos.   
    Un jour comme un dimanche.

    Distraite par quelques aboiements de chiens errants, élancés dans la quiétude du matin, Amanda leva la tête et s’éloigna de son train désaffecté pour rejoindre les rues. Un labyrinthe d’allées et d’immeubles, recouverts d’un froid foulard de glace par les mains de l’hiver. Elle s’approcha doucement, et posa sa main sur l’épaule d’une des rares personnes qui sillonnaient les rues en ces précoces heures. Puis de sa voix cassée, elle posa une simple question.
    Quelques paroles égarées, auxquelles l’homme interrogé rétorqua d’un ton troublé. Sa réponse suscita en la jeune femme un sentiment étrange de soulagement ; une réponse qui la fit décrisper lentement ses doigts. Lâcher à terre la poupée, son enfance, son futur et son passé.
    « C’est un dimanche, aujourd’hui »



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