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« Théâtre Nocturne » — L'Encrier
Vous êtes ici => Accueil > Liste des histoires > « Théâtre Nocturne », par Anahkiasen - - - - Chapitre unique
L'histoire Ce chapitre
Publié : le 29/12/2007 à 22h26 - Mise à jour : le 29/12/2007 à 22h26 - Commentaire(s) : 1 - Lecture(s) : 262 - Chapitre(s) : 1 - Mots : 779 - Complet : oui - AMR : Tous publics - Favorite de : 0 - Abonnés à l'histoire : 0 Publié : le 29/12/2007 à 22h26 - Modifié : le 30/01/2008 à 13h04 - Commentaire(s) : 0 - Lecture(s) : 262 - Mots : 796

Théâtre Nocturne

    Acteurs et spectateurs.
    Tel le rappel à l’ordre d’un parent noir de fureur, la vieille horloge du salon sonna douze lourds et longs coups, marquant avec puissance le silence, du mot « minuit »… ou peut-être était-ce une autre heure ? À y bien regarder, le jeune homme était trop absorbé par ce qu’il lisait pour prendre la peine de réellement compter les coups que la quiétude accueillait. Sous ses yeux fatigués défilaient phrases et lignes ; des mots qu’il suivait avec attention et qui l’aspiraient chaque page un peu plus par-delà les frontières du monde réel. Emporté dans un tendre rêve que l’horloge avait fissuré sans le moindre regret, et qui désormais petit à petit tombait en pièces sur le parquet.
    Extirpé de son voyage littéraire, l’adolescent soupira, reposa son livre sur son bureau, et tout en se frottant les yeux de la main droite il se leva lentement de cette chaise en bois qui le torturait avec hargne depuis déjà des heures. Partout autour de lui dans la chambre, les objets restaient immobiles et aphones comme une audience attentive du moindre geste ; se délectant de la grisante pièce de théâtre que le jeune lecteur exécutait malgré lui devant eux. Caressé par la douce main de l’abattement, celui-ci avança à tâtons, titubant jusqu’à cette fenêtre non loin qui donnait sur sa rue. Ne sachant trop quoi faire en ces discrets tréfonds de la nuit il prit la peine d’y jeter un bref regard, mais même si le monde extérieur s’y présentait avec toute la finesse imaginable, c’est à autre chose que l’adolescent avait l’esprit ; obnubilé par les mots de ce qu’il venait de lire, gravés profondément en ses pensées, se faisant l’écho d’une vibrante invitation à revenir à son bureau pour reprendre sa lecture.
    Un peu, comme un rappel.

    Son attention fut soudainement détournée par une chose en bas de sa rue : quelques mouvements de silhouettes, non sans évoquer un petit spectacle d’ombres chinoises qui aurait pris place ici, en cette soirée sans prétentions. Et pour faire vivre ce théâtre muet, plusieurs acteurs ne se doutant même pas qu’un œil las les observait du haut de son appartement. Il y avait d’une part ce chien qui trottait sur le trottoir en faisant cliqueter son collier rouge foncé… loin de ses tendres maîtres encore bercés par les murmures des doux sons nocturnes. De l’autre côté de la chaussée, se dressaient les formes de cette femme qui marchait à pas rapides, sans se soucier de rien mais tenant fermement entre ses mains un sac qu’on devinait rempli d’affaires diverses.
    Un peu plus haut, dans l’immeuble que le jeune homme voyait de sa chambre, se distinguait le voisin d’en face lui aussi peu enclin à trouver repos — il faisait les cent pas dans son salon, et jetait de temps à autres un regard frustré sur son chevalet de peinture resté vierge. Amusé de ce spectacle improvisé, l’adolescent prit une chaise qui traînait non loin à sa droite, la posa en face de la vitre et s’assit sans dire mot. Puis sur la vague ébauche d’un sourire, il commença à contempler attentivement ce qui se tramait çà et là entre les plis et replis de grandissantes ténèbres ; ne voyant désormais cette fenêtre, que comme le prolongement du parquet d’une scène imaginaire.

    En cette soirée qui entremêlait acteurs et spectateurs, tous semblaient se regarder les uns les autres, découvrant chaque seconde à nouveau que le monde réel avait peut-être plus à offrir qu’un amas de pages ou qu’un jeu d’acteur sur grand écran. Tout à l’instar d’une pièce découpée en actes, les personnages entraient et sortaient de la scène discrètement ; la femme qui marchait dans la rue s’estompa telle une ombre dans l’obscurité d’une ruelle mal éclairée, et le chien errant continua sa longue marche, tête baissée mais regard empli d’émerveillement, effleurant la liberté pour la première et ultime fois. Le lecteur pour sa part se rassit à son bureau et décida de se plonger dans un nouvel ouvrage. Redevenant simple spectateur en une fraction d’instant, il en ouvrit la couverture rouge foncé et se laissa happer, sans geindre, par les armées de pages, les bataillons de phrases et les hordes formées par ces mots aiguisés.
    Seul un personnage campait encore la scène : cet homme sans nom que l’adolescent avait entraperçu de derrière sa fenêtre. Le voisin d’en face, malmené par les pattes des heures tardives, et dont le dos s’arc-boutait sous le lourd poids d’une fatigue de plomb. Lentement, les rideaux rouges s’écartèrent ; un brin lassé et enlacé par l’insomnie, le voisin leva à son tour son regard vers la nuit au-dehors – vers l’audience qui le guettait avec attention – puis revint se caler dans les bras de son vieux fauteuil bleu, face-à-face à ce feu de cheminée lui tenant lieu de maigre compagnie.
    Trois sons graves sonnèrent, tels les vulgaires applaudissements d’un bruyant tonnerre.
    Juste trois coups grondants, l’air de dire, « que le spectacle commence ».



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