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« À L'Ombre ; d'un Chêne » — L'Encrier
Vous êtes ici => Accueil > Liste des histoires > « À L'Ombre ; d'un Chêne », par Anahkiasen - - - - Chapitre unique
L'histoire Ce chapitre
Publié : le 12/03/2008 à 18h48 - Mise à jour : le 12/03/2008 à 18h48 - Commentaire(s) : 2 - Lecture(s) : 433 - Chapitre(s) : 1 - Mots : 28009 - Complet : oui - AMR : 12 - Favorite de : 0 - Abonnés à l'histoire : 1 Publié : le 12/03/2008 à 18h48 - Modifié : jamais - Commentaire(s) : 0 - Lecture(s) : 433 - Mots : 28009

À L'Ombre ; d'un Chêne

À L'Ombre ; d'un Chêne
Couverture réalisée par Anahkiasen, intitulée « À L'Ombre ; d'un Chêne »

    Les rêves sont telles des toiles qui se tissent et s’étendent sous les précieux pinceaux de nos esprits ; sublimes réalisations uniques, agencées par les mains minutieuses d’une nuit maîtresse. À l’instar d’acteurs sur le parquet de la scène ainsi dressée, chaque rêve exécute son rôle avec grâce et perfection, que ceux-ci soient de cruels et colériques cauchemars, ou juste de fugaces mais flamboyants fantasmes. Mêlés à la foule, se glissent parfois quelques songes prémonitoires qui pour leur part, se posent comme des fragments égarés de la fresque du destin. De vives et vagues visions de vie, délivrées avant que ne vienne l’inéluctable éveil. Avant qu’un fin filet de lumière apparaisse dans l’embrasure de la porte, et perce le cocon d’obscurité qui jusque-là englobait la paisible et douce chambre. Seulement alors, ces acteurs de nos nuits s’évanouissent dans l’air, main dans la main avec de fuyantes ténèbres.
    À l’instant précis où sont prononcés chaque jour les mots « Réveille-toi, c’est l’heure, tu vas rater ton bus », s’ensuit la chute de tout un empire imaginaire et la destruction brutale du mur qui maintenait la réalité loin de ces terres idylliques. Une fracture sans pareil, extirpant non sans mal cet adolescent de son sommeil avec toutes les peines qu’accompagne un réveil malvenu.
    Rien qui n’aide à ouvrir l’œil du bon pied.

    Rallié au clairon malgré lui, Stéphane envoya voler les couettes sous ce traître projecteur formé par la lumière du couloir, puis il se traîna jusqu’en bas des escaliers, vers la cuisine où sa mère et sa sœur étaient assises autour de la table. Un soleil à peine âgé de quelques heures se répandait à travers les vitres grandes ouvertes, et l’atmosphère était campée par le vrombissement régulier d’une micro-onde, chauffant un bol de lait. De son regard hagard mi-ouvert, le jeune adolescent scruta un bref instant la pièce dans laquelle il venait de pénétrer, puis machinalement il se contenta de prendre place à la table de la cuisine, trop peu éveillé pour émettre le moindre son. Lorsque le lait fut fin prêt, sa mère le sortit brûlant et le posa devant lui, lâchant quelques mots qu’il ne daigna pas relever, « Je t’avais dit de pas te coucher si tard. Regarde-toi, t’avais l’air plus réveillé quand tu dormais encore ». Sourd à ces sarcasmes, Stéphane observait le lait tendrement, et les vapeurs chaudes qui en émanaient venaient doucement caresser son visage immobile. Lorsque son inhalation au lactose acheva le cycle de réveil durement entamé, il s’étira de toute part et remit les pieds sur terre, rétorquant avec retard une légère excuse bâtie à la va-vite. « J’avais une compo’ d’histoire à finir, j’ai pas pu me coucher avant.
    -    Ça t’est pas venu à l’idée de la faire avant, non plus ? intervint sa sœur en se levant de table.
    -    Je gère mes devoirs comme j’ai envie, marmonna-t-il dans sa barbe en retour.
    -    Oui enfin c’est pas juste en en ayant envie que t’auras un bon dossier pour l’an prochain, espèce de sous larve amorphe. », acheva-t-elle sur un mesquin sourire.
    Piqué à la nuque par quelques mots aiguisés, il ne renchérit pas et dressa drapeau blanc juste avant d’engloutir une gorgée de lait bouillant, qu’il avala sans se plaindre pour garder la face. « Non sérieux, Melissa, commence pas à me prendre la tête. Vas-y, va juste bosser et laisse-moi déjeuner tranquille.
    -    Non mais t’as fini de parler à ta sœur comme ça ? » le coupa sa mère en fronçant le regard.
    L’adolescent la dévisagea, avant de comprendre qu’il était en infériorité numérique et que de sa place d’animal encore faible, il était une cible facile. Ainsi n’insista-t-il pas ; jouant la carte de l’évasion, il termina son déjeuner en vitesse, endossa son sac et passa la porte d’entrée sans tarder. Même attendre au-dehors ballotté de part en part par le souffle barbare du temps glacial, semblait plus plaisant à ses yeux que de rester dans sa propre demeure, sous les accusateurs regards de sa mère et sa sœur.

0

    Avec la démarche lente d’un oiseau qui quitte à jamais son nid, le jeune homme passa le noir portail écaillé de sa maison et se mit à longer longuement le trottoir. Sous les yeux jaune pâle de ces lampadaires, qui ne tardèrent à s’éteindre pour laisser place aux premiers rayons de l’aube par-dessus les arbres. L’air extérieur était chargé d’un léger froid automnal non désagréable, qui pesait néanmoins sur la marche lassée de l’étudiant peu motivé. Il n’y avait qu’une poignée de mètres à parcourir jusqu’à l’arrêt de bus, ce qui n’empêchait pourtant ce trajet de souvent paraître éternel — après tout ne dit-on pas que de toute traversée, les derniers pas sont les plus longs ?
    L’esprit abandonné à diverses pensées, Stéphane arpentait ce moment de plastique que l’on étire et tord au possible. Et il n’en suffit pas plus que la simple vision d’un chêne en bord de route, pour que l’empire des songes se laisse à nouveau entrevoir quelques instants, du fond de sa mémoire. Brique par brique et pièce par pièce, l’adolescent se souvint graduellement de ce dont il avait rêvé peu avant que l’on ne l’arrache à sa torpeur. Du rêve de la nuit dernière, lui revenait brusquement cette cohorte de gens en vêtements obscurs, massés autour d’un trou sans fond. Une gorge ouverte à même le sol, sur laquelle trônait l’imposante et sombre ombre de cet arbre brun…

    Oui.
    Drapés de funèbres costumes noirs, tête baissée et dispersés en cercle, nul n’osait laisser glisser la moindre parole dans le suprême silence qui régnait en ce sinistre cimetière. Sous leurs regards humides et écorchés de tristesse, le cercueil se tenait prêt à être mis en terre. Certains avaient pris la peine de faire un court discours avant cela, mais leurs paroles semblaient toutes être restées muettes sous le constant bruit de la lourde pluie qui s’abattait. En ultime salut, on fit jeter un peu de terre sur le tombeau de bois, puis semblant partir vers les enfers, celui-ci entama sa descente dans le gouffre de sol boueux fraîchement remué. Accompagnée dans son voyage par les échos de déchirants sanglots, Melissa fut tristement enterrée en ce jardin des défunts, planté d’innombrables arbres morts qui dessinaient des personnages errants sur les sépultures ; les branches nues et difformes formant çà et là des silhouettes penchées, en deuil.
    Le trou fut rebouché comme on clorait les mémoires des personnes présentes, et après s’être saluées, celles-ci s’écartèrent en silence vers des horizons moins fades. Cette frêle femme défunte fut abandonnée, dans sa tombe à l’ombre ; d’un chêne chutèrent quelques feuilles sur un discret chuintement, de lourdes larmes tombées de maigres branches, tels les pleurs aux couleurs monotones, des arbres en automne.

    Mise en fuite par les portes du car qui se fermèrent violemment, cette bribe de songe repartit dans sa tanière aussi vite qu’elle en avait ressurgi. À peine descendu de ses pensées, pétrifié par son cauchemar ayant refait surface, Stéphane ne réagit même pas lorsque son transport l’abandonna seul à l’arrêt de bus. On dit que rêver de la mort de quelqu’un est une sorte d’exutoire à quelque fantasme inconscient, même si bien d’autres, n’y voient simplement qu’un horriblement noir présage. Une avisée mise en garde, un avertissement au ton plus que macabre. Troublé, en quête de ses marques dans le monde normal, l’adolescent mit un certain temps avant d’oublier l’irréel enterrement auquel il avait assisté malgré lui, en spectateur impuissant. Lorsqu’enfin il reprit pied à terre, son geste réflexe fut de saisir son téléphone portable dans sa poche, d’appeler sa mère, et d’aller droit au but pour éviter toutes possibles représailles, « Ouais, j’ai raté le bus, je suis à l’arrêt là. Tu me prends sur le trajet et on se voit tout de suite, d’accord ? ».
    Ce n’était pas la première fois pour Stéphane que, perturbé par de profondes réflexions, il laissait la réalité lui glisser entre les mains. Il faisait partie de ces personnes qui trouvent que le rythme de la vie est parfois trop effréné, et que quelque temps de pause seraient les bienvenus pour lui permettre de déguster son existence avec toute l’attention qu’elle mérite. Dame nature nous présente sans cesse son œuvre sous toute couture, en affine les détails et dépeint la beauté avec amour. Une digne et triste artiste incomprise, qui à son grand dam, n’est admirée que par une fine pincée de gens. Obnubilé par cette petite pensée soudaine, Stéphane s’assit sur un banc de pierre non loin, et leva la tête vers l’aube qui laissait deviner ses teintes ocre quelque part derrière la ligne d’horizon. Sur la chaussée devant lui passaient en vitesse des voitures… pourpre, vert foncé, cyan ou or. Faute à la rapidité avec laquelle les véhicules roulaient, on ne voyait d’eux que quelques étirés et troubles traits de couleurs ; des éclats de coloris divers qui s’entremêlaient, pour ne plus former qu’un arc-en-ciel mécanique, allant venant sur la route au son rythmé du vent fouetté. Pourpre, vert foncé, cyan ou or.
    Beige — la familiale se stoppa devant l’étudiant et la fenêtre côté passager descendit presque instantanément. À l’intérieur, visage scarifié par les rides d’une frustrante colère, se trouvait sa mère qui faisait de grands gestes du bras l’air de dire « Ramène-toi ici, en vitesse ». Par souci pour les autres voitures, l’adolescent se leva de son banc de roche rêche, et se précipita sur le siège avant droit. La porte se ferma, la vitre remonta, et alors que le moteur reprenait sa mélodie monotone, Stéphane sentait lentement venir le courroux de sa mère. Une tempête en vase clos, qui s’initia par deux trois mots faussement innocents, « Tu es prévenu, c’est la dernière fois que je prends la peine de t’emmener. J’ai assez de tout ce qui arrive depuis quelque temps sans avoir à en plus être présente dès que monsieur joue les étourdis.
    -    Ça va, calme-toi, j’ai pas fait exprès, ça arrive de manquer le bus.
    -    Et bien encore heureuse que t’aies pas fait exprès ! Une fois, ça arrive, mais trois fois en une semaine je commence à sérieusement me poser des questions, Stéphane… Honnêtement, je sais pas à quoi tu joues, mais si tu persistes tu t’en mordras les doigts, crois-moi. Si tu veux pas aller en cours, rester flâner à la maison et foutre ta vie en l’air, il faudra me passer sur le corps, on s’est bien compris ?
    -    Non, écoute-moi, ce que —
    -    On s’est bien compris ? », insista-t-elle avec autorité en empoignant plus fort encore le volant.
    Stéphane ferma la bouche, les yeux, et coupa la valve de ses pensées. Il ne se voyait pas argumenter et à vrai dire, en était-il même capable face à sa mère ? Tête retournée et posée contre la fenêtre, il se contenta alors d’achever la discussion sur ce faible mot qui tant bien que mal, tiendrait guise d’excuse, « Compris ».

1

    Neuf heures trois.
    Non sans cacher savamment sa lassitude, la mère de Stéphane le regarda quitter la voiture et s’engager dans l’allée d’entrée du lycée. Avant même que celui-ci n’ait le temps d’ajouter un petit « À ce soir », la familiale beige s’en était déjà allée au loin — une voiture fuyante vers l’horizon, que l’étudiant regarda une dernière fois avec les yeux d’un animal qu’on abandonnerait en bord d’autoroute au départ des vacances. Une main lui tapa doucement sur l’épaule et le fit se retourner brusquement ; rappelé à l’ordre par cet autre jeune dans son dos qui, sourire béat, hocha la tête et l’interpella : « Pourquoi t’es pas monté dans le bus ce matin ? Je t’ai regardé par la vitre, t’es resté planté comme un débile et la porte du bus s’est fermée sous ton nez… Sans rire, tu cherchais un prétexte pour esquiver l’interrogation orale d’italien ou… quoi ?
    -    Mais non c’est pas ça, c’est juste que, j’étais en train de penser à un truc et, voilà, j’ai oublié de monter dans le bus, soupira Stéphane en remuant les mains, cherchant à partager ce sentiment de chaos qui planait en ses pensées.
    -    T’es un génie toi, en fait… « j’ai oublié de monter dans le bus », c’est concept comme excuse, j’ai hâte de voir la tête de la prof’ demain quand tu vas lui montrer ton message d’absence. Avec un peu de bol elle te fera même pas repasser l’oral. Puis bon, c’est vrai que c’est tout à fait son genre quoi, c’est bien connu. »
    L’ami de Stéphane acheva sa phrase sur un ton sarcastique que sa risette perplexe trahissait. Puis vivement parcouru d’un frisson matinal, il détourna le regard vers la double porte du hall d’entrée du lycée de laquelle s’échappait une troublante chaleur — tel un leurre. Même si sans doute déjà bernés mille fois par cette structure de vitres et de murs crépis mandarine, les deux adolescents stoppèrent leur conversation et se mirent à marcher en direction de l’intérieur du lycée. « C’était juste, un genre d’absence. Ça arrête pas de m’arriver ces temps-ci, ajouta Stéphane, tout bas, le regard tombant vers ses pieds qui tapaient au pas l’allée de briques rouge délavé.
    -    Si j’étais ta sœur j’aurais dit que c’est parce que tu dors pas assez, ou quelque chose comme ça.
    -    Me parle pas d’elle Dan, j’ai fait un cauchemar cette nuit, je crois que je m’en suis toujours pas remis. C’est à ça que je pensais devant le bus, j’ai rêvé qu’on l’enterrait, c’était… morbide.
    -    Et ça t’a même pas fait plaisir ? s’amusa son ami pendant qu’ils pénétraient dans le hall.
    -    Non déconne pas, je veux dire, j’ai sérieusement rêvé qu’on l’enterrait. Il y avait tout le monde autour de son cercueil, j’ai vu la pluie qui tombait sur moi, les oiseaux perchés dans les arbres, les tombes autour de nous, et le corps de Melissa qu’on mettait en terre. C’était pas… plaisant, ou marrant, c’était putain de terrifiant. »
    Quelque part dans ces couloirs où les élèves s’agitaient telles des fourmis dans leur labeur, les deux adolescents s’arrêtèrent de marcher et se fixèrent l’un l’autre dans ce qui – sans cet infernal bruit de fond – aurait pu être un parfait silence des plus absolus. Daniel hésita avant de formuler une réponse quelle qu’elle soit, lui qui n’avait jamais été très fort pour compatir et improviser de douces phrases qui réchauffent le cœur. Au final il n’ajouta rien, si ce n’est un plat et neutre « On en reparlera à midi, à la cafétéria » qui mit terme au noir récit de son ami. Facile façon de gagner du temps histoire de savoir quoi dire au moment venu. Sans se retourner, il descendit l’escalier vers les salles de cours du second étage, et disparut de la vue de Stéphane au détour d’un angle mort. Désormais abandonné même par ceux qu’il clamait « plus proches que proches », ce dernier resta stupéfait et immobile en haut des marches ; préoccupé par des considérations d’une toute autre ampleur, ses pieds semblaient ne pas oser les descendre, comme si du cœur de son âme il se sentait le besoin de briser la routine pour s’aménager un temps de réflexion.
    Hélas, rares sont les fois où ladite routine ne sort pas vainqueur de ces élans de rébellion. Étouffé dans sa révolte, Stéphane se frotta les yeux, remit en place le sac qui glissait de son épaule, et descendit à son tour l’escalier menant aux classes.

2

    Dix heures dix.
    Placé près d’une fenêtre quelque part dans le silence profond de la bibliothèque du lycée, Stéphane laissait errer la mine son crayon à dessin entre ces arabesques abstraites érigées sur papier à coup de grands traits gris, lacérant la feuille de graphite. Au-dehors le temps maussade tentait tant bien que mal de mettre en valeur le paysage qu’il éclairait de faibles rayons, mais les couleurs démoralisantes des murs suffisaient à couper tout désir de peinture ou croquis. C’est de là que découlait ce sentiment trouble qui occupait l’adolescent. Loin de la crainte d’une page blanche, il était plutôt envahi par cette frustrante impression de ne rien avoir à apposer sur papier — soudainement vouloir crayonner les merveilles de la réalité, et réaliser que le décor que l’on arpente quotidiennement n’est qu’assemblement de monotonie informe enlaidie d’horreurs banales.
    Pareil à un coup de pied dans une pile de Legos, le téléphone portable se mit à chanter son agaçante sonnerie et sortit violemment de leurs pensées tous ces étudiants jusque-là anesthésiés par le calme intouchable qui régnait ici. Dans cette large pièce parée de grandes vitres donnant sur la triste cour intérieure. Le regard injecté de colère, la gérante pointa la porte d’entrée et dirigea quelques mots haut portés à l’attention de Stéphane. « Les appels téléphoniques c’est dehors, je ne le répéterai pas une nouvelle fois, bon sang », ou quelque chose du même genre, la rengaine habituelle. Par de petits pas pressés, l’adolescent se dépêcha de sortir de la bulle chaude et accueillante que constituait la bibliothèque, pour retrouver les corridors de pierre froide y menant. Pas de mésentente, ce n’était pas un rat des livres, simplement lorsqu’il était dans cette salle inondée d’une placide atmosphère, il se sentait hors du lycée, juste quelques minutes. Il n’y a que dans ces conditions qu’il se sentait apte à être créatif, qu’il se sentait enfin libre.
    Avant de répondre il s’arrêta dans le couloir, cerclé du grondement sonore extérieur, puis tenta d’enterrer l’idée fausse d’avoir été dérangé à deux doigts de trouver l’inspiration. Un ressentiment grandi et mûri de haine, comme si la hargne de la bibliothécaire avait changé de propriétaire. Désormais prêt et remonté, il appuya son pouce sur la touche verte et décrocha, jetant en premiers mots un méchant « quoi encore ? » destiné à quiconque avait osé interrompre sa seule pause de la matinée.
    Un aigle de fureur s’envolant haut dans des cieux colériques.
    Un aigle dévorant toute proie ayant le malheur d’être à la portée de ses aiguisés cerfs de métal.

    Un Aigle,
    Que quelques mots à l’autre bout du fil abattirent. Ce n’était pas n’importe quelle voix, mais bien celle de la mère de Stéphane qui d’un ton chancelant lui répondit, sans se mêler à sa colère. Même bien au contraire, « Stéphane ne raccroche pas, c’est très important. Tu me vois désolée de t’appeler maintenant mais je pouvais pas après, je vais pas tarder à partir, je…
    -    Partir où ça ? Qu’est-ce qu’il se passe encore, réponds ? questionna Stéphane, dérouté.
    -    J’ai une très mauvaise nouvelle. »
Téléphone à la main, le jeune homme titubait inconsciemment dans le couloir, comme un aigle blessé. On a beau tous se préparer mentalement à la venue des coups bas que le destin tisse à notre égard, lorsque l’un d’eux se présente au détour d’une journée, nul ne sait jamais comment réagir. Il n’y a pas de solution miracle, le mieux reste de s’asseoir et de s’agripper au montant de la chaise ; serrer la mâchoire, fermer les yeux et attendre que la vie nous frappe en plein visage.
    Il laissa un blanc dans la conversation, le temps de se mettre accroupi sur le sol sale. Puis passant une main dans ses cheveux, par dépit, il prit son courage à deux mains et osa lancer un hasardeux « Il est arrivé quelque chose à Melissa ? ». Sa mère hésita avant de répondre, tant elle semblait étranglée par le vif de la situation — ses mots s’éparpillaient et certains se perdaient dans le grésillement qui tenait place de fond sonore au combiné. Finalement, seule une pincée d’eux parvinrent à se faire entendre au-dessus des pleurs muets qu’elle n’arrivait sans doute à faire sortir. « Elle, oui… elle est à l’hôpital, elle vient d’avoir un grave accident de voiture. Je dois m’y rendre sur le champ, dans tous les cas il fallait que je te prévienne. Dès que tu peux rentrer plus tôt, fais-le. Sinon, à ce soir, enfin j’espère. »

    À deux doigts de laisser chuter le téléphone portable, l’adolescent resta bouche bée pendant que sa mère raccrochait d’un coup rapide. Debout, frôlé par les doigts d’un petit vent qui s’amusait dans les couloirs ouverts à l’air libre, Stéphane aurait pu rester là indéfiniment, en statue de pierre levée de terre en ode à la mort. Mais malheur à la contemplation et à la réflexion, le monde est une sphère gargantuesque qui tourne et jamais ne freine ni ne se stoppe. Pas d’arrêt, pas de retour en arrière, juste des pas effrénés vers l’horizon, sans trop savoir où diable nous mènent-ils. Sans prévenir, la sonnerie de fin de pause vint déranger l’adolescent dans ses divagations, le prit par la main, et lui emboîta le pas vers la prochaine salle de cours où il irait sans doute s’asseoir pour rester immobile et aphone, regard vide. L’hôpital était bien trop loin et aucun bus ne partait de l’établissement avant la fin de la journée — aucune échappatoire, aucune porte de sortie. Observé sous un nouveau et sombre jour, le lycée s’était métamorphosé en une prison sans cœur dont les apparentes issues n’étaient que tout autant de culs-de-sac. Stéphane aurait pu tenter de voler et tuer pour aller voir sa sœur, c’aurait été inefficace face aux murs invisibles qui le cerclaient et bridaient ses mouvements. Sa seule arme désormais, était une immuable patience couplée malheureusement à une angoisse viscérale. Les couloirs labyrinthiques qui servaient de veines au lycée furent soudainement emplis d’étudiants marchant au pas, avant de sagement rentrer dans leurs salles respectives, abandonnant derrière eux, ces tristes méandres de béton. Stéphane remit son téléphone dans sa poche, expira fortement, et suivant les autres élèves vers les salles de classe, s’avoua vaincu malgré lui.
    La routine gagne toujours.
    Dix heures dix-sept.

3

    Midi quatorze.
    Il y a des lycées dans lesquels la cafétéria est un lieu ordonné où se suivent des files d’élèves pressés de remplir leurs estomacs, dirigées vers un comptoir où la nourriture leur y est distillée pièce par pièce… et il y a les autres. Point ici d’ordre, seul régnait en maîtresse la loi du plus fort ; les premiers à effleurer le comptoir étaient les premiers à se tailler une place dans l’informe masse dessinée par ces élèves avides de vivres. Ceux qui tendaient au plus loin leur ticket de réservation étaient choisis en priorité telle une élite que le bas peuple enviait avec impatience et déception. Il n’était pas rare pour Daniel de devoir attendre parfois plus d’une demi-heure avant qu’un des deux dirigeants de la cafétéria daigne lui jeter regard. Avoir si peu de personnel pour tant d’étudiants avait conduit à ce train-train qui ferait appréhender à quiconque l’heure du repas, et l’aspect confiné de la salle mêlé à la chaleur des fours évoquait pour chacun quelque fournaise droit tirée des enfers. Douce et éternelle torture quotidienne, que même Tantale n’aurait enviée. Ces interminables files d’attente étaient si conséquentes que le temps semblait s’y figer grade par grade. Les minutes devenaient des heures, les secondes devenaient des jours. Tant et si bien qu’un peu partout dans la cafétéria, on pouvait voir les gens fixer leurs montres et l’heure sur leurs téléphones, comme pour s’assurer que,oui, malgré les apparences, les aiguilles tournent encore.
    Sur la terrasse improvisée dans la cour intérieure, des tables et des chaises de jardin dispersées au gré des envies, parmi lesquelles Stéphane venu s’installer en attendant que son ami revienne avec leurs sandwiches. Assis entre les coups de fouet du vent, il tremblait et guettait la porte de la cafétéria en dévisageant chaque personne qui osait en sortir nourriture à la main. Prenant son mal en patience, l’adolescent frigorifié rangea sa montre dans sa poche, et du bout de son doigt rigidifié par l’air glacé, il éleva au possible le son de son lecteur audio.

    Midi trente-huit, « Je t’ai fait attendre ? ».
    Trop affaibli par le temps pour répondre avec hargne, Stéphane laissa son ami déposer les deux sandwiches sur la table blanche sans dire quoi que ce soit à part un léger lever d’épaules qui en disait long. Après une première bouchée, Daniel le regarda fixement et, reposant son repas, il se frotta les mains et entama la conversation en plein cœur du problème afin de l’expédier vite fait bien fait et de passer à autre chose, « Bon, tu veux qu’on parle de ton cauchemar ?
    -    Non, brisa sèchement l’autre adolescent après une très brève hésitation.
    -    Tu déconnes là j’espère, sérieusement. J’ai passé la matinée à réfléchir à ce que j’allais te dire, et toi finalement t’as même plus envie d’en parler, c’était bien la peine que je me casse le cul.
    -    Ma sœur a eu un accident. »
    Daniel se préparait à une deuxième large bouchée lorsque la phrase de son ami chuta à ses oreilles avec le vif d’une guillotine qui couperait court à toute envolée d’humour. Le ton de ce qui suivrait venait d’être imposé d’un coup violent, et les enjeux de la discussion pour leur part s’étaient brusquement hissés à de tout autres niveaux. Il reposa sa nourriture et se recala sur sa chaise, mal à l’aise. « Un accident grave ? questionna-t-il alors, les sourcils tordus de curiosité.
    -    Ma mère avait l’air dans tous ses états, et elle devait partir de toute urgence à l’hôpital… ouais, elle a dit que c’était grave. Si tu veux, je m’inquiète beaucoup, énormément même, mais j’arrive juste pas à me faire à l’idée que ma sœur « puisse »… enfin, tu vois, je réalise pas encore.
    -    Faut dire que c’est pas facile à imaginer. Ça bouscule toutes les règles et les habitudes, c’est comme si on avait remplacé ta vie par une autre.
    -    Pour être honnête j’ai jamais trop aimé ma sœur, mais par contre j’aimais bien mon ancienne vie. Enfin bon, j’ai ruminé ça toute la matinée et franchement c’est pour ça que jusqu’à preuve du contraire, je préfère me dire qu’elle est encore en vie et que ma mère se faisait du souci pour rien. Au ton tremblant de sa voix, à son inquiétude, il doit y avoir une chance sur mille, mais je crois que jusqu’à avoir la vérité bien en face je me raccrocherai à ça. »
    Les deux étudiants se jetèrent un court regard gêné, qui à lui seul suffisait à montrer que la discussion glissait vers des horizons qui ne plaisaient ni à l’un, ni à l’autre. S’imaginer et anticiper les graves événements de la vie est une chose, mais les confronter et en parler réellement relève d’un tout autre domaine que peu de gens aiment aborder… et quoi de plus compréhensible. Daniel hésita avant de prononcer la phrase qui lui picotait la langue, mais avant qu’il ne puisse réagir, ses propres mots lui avaient échappé, « Pour l’instant réconforte-toi si tu veux, mais évite de trop nier les choses. Au plus tu te seras éloigné vers tes propres idéaux, au plus violente sera la chute lorsque ton petit nuage se dissipera.
    -    T’as sorti ça de quel livre ? dédaigna Stéphane sans même détourner ses yeux vers son ami.
    -    Arrête, je suis sérieux. Ma comparaison est à chier, mais quand mon chien est mort j’ai pas arrêté de me dire que j’avais rêvé et quand j’ai accepté la réalité j’ai regretté d’avoir fermé les yeux. Pendant un très long moment.
    -    Rassure-moi, j’espère pour ta vie que tu compares pas ma sœur à ton chien, si ? »
    Aucun des deux adolescents n’ajouta quoi que ce soit pendant un laps qui parut éternel. Leur noire discussion s’était lentement embourbée dans un mélange de frustration et colère, et y jeter des mots aurait été une erreur plus qu’autre chose. Daniel hésita avant de clore les choses, et au final ses instincts profonds saisirent les rennes et précipitèrent les événements à sa place. Sans même réellement y réfléchir avant, il se leva de sa chaise et élança dans le pseudo-silence une dernière phrase que nulle personne en deuil n’aurait voulu entendre, « Moi au moins j’aimais mon chien ». Simple et efficace — Daniel reprit son sandwich, épaula son sac et s’éloigna au loin en abandonnant à son ami ébahi, quelques derniers mots des mieux choisis.
     « Mange ton panini, il va être froid »

4

    Treize heures vingt-trois.
     « Épicure défend dans ses deux paragraphes sur les dieux, en premier l’idée de leur existence, puis celle qu’ils n’interviennent nullement dans les affaires humaines. Les dieux sont heureux, baignés dans la béatitude, et ne punissent ni ne récompensent les hommes. Cela sous-entend que c’est à l’individu de se construire son existence librement »
    Mon bonheur et mon malheur, dépendent uniquement de ma propre personne.
    Tête échouée sur la table en bois, Stéphane prenait des notes presque machinalement sans trop écouter le cours qui résonnait entre les quatre murs blancs de la salle de classe. Il grappillait quelques mots de ci de là, ses pensées à cent lieues de cet endroit. À intervalles réguliers, ses yeux se fermaient quelques instants et l’apaisaient vaille que vaille du poids pesant qui plombait sa conscience. Déchiré de part et d’autre entre deuil et déni, il ne se sentait plus la force de rester éveillé, et la nuit mi-blanche qu’il avait passée n’aidait pas à ralentir sa lente chute dans la torpeur. Bientôt sa plume arrêta d’attraper des mots au vol et cessa sa prise de notes, pareille à une esclave enfin libérée de son maître. L’adolescent avait laissé fuir son attention par une des grandes fenêtres de la pièce confinée, et sans elle son regard se laissait aller — trouble et hésitant, brûlant comme s’il chercher à faire se clore ces paupières de gré ou de force. Une lutte dont le gagnant était connu d’avance par toute l’audience : cédant à la fatigue, Stéphane soupira du nez une ultime fois, laissa un sourire pointer faiblement au bout de ses lèvres, s’assoupit et se laissa emporter vers cet empire intérieur qui campait son esprit, et l’attendait bras ouverts.

    Un royaume des songes orné d’imposantes portes dorées rayonnantes de mille et une promesses, mais qui sitôt passées se refermèrent derrière lui en un bruit sec. Le rêve n’était que parure sur peau d’écaille, et au-delà de ce portail scintillant ne furent trouvés ni fantasmes ni désirs assouvis.
    Juste une glaciale averse sur d’attristées tombes. Malgré lui à nouveau plein pied dans son cauchemar macabre, Stéphane se tenait entre sa mère et son oncle, face à ce cercueil que pelleté par pelleté l’on recouvrait de terre. La cérémonie funéraire touchait à sa fin, et après quelques ultimes mots laissés en adieu, les personnes présentes se dispersèrent, repartant toutes en chœur, tête baissée, vers la grille du cimetière. Seule la mère de Stéphane refusa de quitter les lieux, debout face à ce rectangle de terre qu’on recouvrirait de marbre, elle gardait la tête levée vers le ciel, d’un regard qui quiconque aurait traduit par « Pourquoi ? ». Muette, elle ne pouvait se résigner à délaisser le proche corps de sa défunte fille, peut-être dans l’espérance d’être foudroyée sur place et de la rejoindre aux cieux.
    Mais la routine gagne toujours.
    Attiré par le bruit discret de larmes sur un visage meurtri, un des hommes qui étaient présents revint sur ses pas et apposa une main sur l’épaule de celle qu’il avait un jour appelée sa femme. Elle se retourna lentement vers lui, et tristement unie dans la détresse, se laissa tomber dans les bras de l’homme qu’elle avait aimé avant qu’un divorce ne les sépare. « Je ne sais pas quoi dire, Norah » murmura-t-il simplement, trop atteint en son fort intérieur pour que les mots justes lui viennent. À l’entente du prénom de sa mère, Stéphane leva la tête et réalisa ce qui le gênait tant dans la tournure de ce cauchemar. La réalité qui y était présentée n’était pas celle qu’il côtoyait au jour le jour, mais une version bien plus sombre d’elle-même, comme si quelqu’un l’avait déconstruite et remontée en mettant en exergue les aspects les plus ténébreux. Chaque personne présente semblait avoir le visage fissuré de rides par la mélancolie et l’obscurité du mauvais temps, chaque unique détail du décor était présenté sous son plus triste jour, chaque phrase était aussi pesante qu’une benne de béton. Les mots étaient prononcés avec tant de sérieux et de rigueur qu’ils entaillaient les cœurs de leurs bords tranchants. « Avec le divorce et tout ce qui a suivi, j’ai pas toujours pu être auprès de Melissa, mais elle comptait autant à mes yeux qu’aux tiens, je veux que tu le saches », déclara le père de Stéphane après le silence qu’avait imposé leur enlacement.
     « Je sais Alain, je sais… téléphone-moi, dès que tu le peux, s’il te plaît. »
    Il s’apprêtait à répondre quand son portable se mit à vibrer dans sa poche. Une situation qui en de telles circonstances, rappela doucement à Norah pourquoi ils ne vivaient plus ensemble ; une histoire de priorités entre travail et famille. Elle n’en fut presque pas surprise de le voir s’excuser d’un « Je ne sais pas quoi dire… je dois, enfin, désolé », quelques mots après lesquels il s’éclipsa quelque part entre les lourds et longs filets d’eau qui chutaient du ciel. La femme seule se retourna vers la tombe de sa fille puis vers Stéphane, une manière de se fixer des priorités elle aussi, qu’importe la dureté des évènements. Marchant avec difficulté dans la terre humide et meuble, elle rejoint son fils qui l’avait attendue là tout le long durant de son bref recueillement. « Viens Stéphane, on rentre maintenant » — sur des mots qui mirent un point final à cette cérémonie, elle lui saisit la main et l’entraîna vers les grandes grilles du cimetière, peintes d’un vert qui à lui seul, ne suffisait à évoquer l’espoir. Quand pour la première fois, l’adolescent se sentit déplacé au sein de son propre cauchemar, il en perdit la notion de réel et d’imaginaire. Peut-être était-ce le fait d’entendre les brins d’herbes glisser sur le cuir de ses chaussures, ou simplement la précision acérée avec laquelle son subconscient dépeignait la dramatique scène. Ce qui pendant des dizaines de minutes n’avait été qu’un rêve lucide, endormi dans une salle de classe, venait de brusquement changer de forme pour devenir bien plus ; un songe qui de sa gueule grande ouverte, goba sans vergogne l’adolescent et l’enfouit au cœur de son propre esprit. La dangereuse frontière avait été dépassée, Stéphane n’avait plus conscience d’être dans un cauchemar. Main dans la main avec cette femme que sous un nouveau jour il se surprenait à appeler Norah, ses pensées se bousculaient et s’adaptaient à cette perspective nouvelle qui venait de surgir. Sa mémoire comblait les trous autant que faire se pouvait, et crédibilisait la situation par d’innombrables mensonges. C’est comme dire à un enfant que son défunt père est juste « parti », cela évite que trop de questions soient soulevées.
     « Qu’est-ce qui est arrivé à, tu sais, celui qui a renversé Melissa ? », demanda tout de même l’adolescent alors que lui et sa mère s’approchaient de leur voiture garée en bord de trottoir, côte à côte aux murs d’enceinte du cimetière serpentés de lierre et couverts çà et là par quelques lopins de mousse verte. D’éparpillés enfants de mère nature qui semblaient vouloir s’échapper de ce méprisable jardin des morts ; au-dessus, contemplant ces herbes folles, se trouvaient de grands arbres qui pour leur part dressaient leurs cimes bien plus haut que ces anciens murs. Une sagesse dans la grandeur, qui donnait à ces quelques chênes l’apparence de parents attentifs aux moindres mouvements des sépultures qu’ils couvraient d’une ombre réconfortante.
     « Personne ne s’est fait renverser, c’est un peu plus compliqué que ça. Une histoire de dysfonctionnement de feux, ce qui a mené à… écoute, elle s’est fait percuter de plein fouet côté conducteur, sans que vraiment personne n’en soit responsable, Stéphane, répondit Norah en enfouissant sa peine.
    -    Non attends, y a pas de dysfonctionnement ou je sais pas quoi. Quand quelqu’un enfonce une voiture et tue une autre personne, c’est… c’est un meurtre, c’est tout. Tu ralentis à une intersection, je sais pas, faut être complètement con pour débouler à cent à l’heure alors que le feu déconne. »
    a mère ouvrit la portière gauche et s’installa sur le siège, muette. Lorsque son fils fut à sa place et qu’elle tourna la clé de contact, alors seulement elle lui répondit, avec une once de désolation dans la voix, « Ne parle pas comme ça Stéphane, tout ça ne changera rien à ce qui est arrivé ». Après quelques toussotements du moteur, la familiale démarra sous le bruit monotone de la pluie percutant la carrosserie grise. Assis en silence à sa place, l’adolescent gardait la tête appuyée contre la vitre, sourcils froncés, à regarder chaque goutte qui venait s’échouer contre le verre. Sa mère remuait les lèvres de cette manière typique propre à une conversation qu’aucun des deux participants n’a close ; se sentant en passe de rallier l’opposant à sa cause, Norah cherchait une phrase à ajouter pour en finir avec tout ça une bonne fois pour toutes. Expédier sans remords et au plus vite cette journée dans le gouffre des moments fades et humides de larmes, que la vie accueille de temps à autre. Satisfaite de la phrase bâtie dans sa tête, elle finit par conclure, d’un simple précepte.
     « La colère est vaine, il n’y a pas de responsable à chaque événement qui puisse nous arriver. En un sens, tout est conséquence d’un lointain acte, avec ou sans rapport avec nous, dont parfois nous n’avons même pas souvenir. De fait il peut arriver de mauvaises choses à de bonnes personnes, tout comme certaines grandes figures du mal se complaisent dans le bonheur, mais la logique humaine, et même légale et judiciaire, veut qu’une personne se tenant à l’écart des ennuis, sera récompensée par une vie paisible. »
     « Mon bonheur et mon malheur, dépendent uniquement de ma propre personne. »

5

    Quatorze heures deux.
    Bousculé par une main trop brusque, le jeune homme leva précipitamment la tête de sa table de classe. Ce n’était pas n’importe quelle main qui venait de le réveiller, mais celle de Daniel à la table voisine qui frustré par dieu sait quoi, cherchait vainement à percer regard sur la feuille de Stéphane. N’y voyant évidemment rien d’inscrit, il se remit en place et fit mine de frapper sur la table en s’insurgeant, « Évidemment t’as rien noté et elle comme à chaque fois, elle continue de parler sans s’arrêter, genre on est des robots.
    -    Quoi ? questionna l’adolescent, encore un peu égaré quelque part entre cauchemar et réalité.
    -    Sans déconner, la prof’ a dit quoi après “légale et judiciaire” ? Parce que là elle parle, elle parle, mais elle répète jamais, c’est un truc de fou. »
    En quelque sorte bloqué à une escale de son retour au monde normal, le jeune homme fonctionnait par à-coups, peinait à retrouver ses logiques primaires, et de la même manière que tout le monde le fait au lever, il ne trouvait à répondre que d’hésitantes phrases machinales qu’il oublierait sitôt correctement éveillé : « qu’une personne se tenant à l’écart des ennuis, sera récompensée par une vie paisible ». Daniel arrêta de bouger furieusement ses mains, et tourna la tête vers son ami avachi sur la table voisine, une question lui brûlant les lèvres, « T’arrives sérieusement à dormir et à retenir ce que cette conasse dicte ? ».
     « À ton avis ? », se vit-il rétorquer, d’un ton aigre. Son regard déstabilisé s’abaissa de lui-même, et sans en demander plus, il termina la phrase incomplète qui s’affichait fièrement au bas de sa feuille. Mais Stéphane n’était pas ressorti indemne de sa descente, et à peine ses paupières s’étaient rouvertes qu’il avait cessé d’être ce singe se couvrant les yeux, qui nie les faits sans broncher. Ses pulsions étaient elles aussi sorties de leur long engourdissement, et il s’était désormais fait violence et rage à l’instar d’un destructeur orage. Comme si plus aucun fusil ne suffisait à lui faire front, l’Aigle de colère tapi en lui étendit à nouveau ses ailes et laissa son regard de prédateur s’emplir doucement de fureur. Par un vif mouvement qui déchira la monotonie de l’atmosphère, il se leva de sa chaise et fit voler toute affaire qui traînait sur sa table. Les regards se braquèrent en chœur sur lui, et l’enseignante prise au dépourvu ne trouva à clamer qu’un faible « Calmez-vous Stéphane, je peux savoir ce qui vous arrive ? ». Mais l’adolescent n’avait désormais que faire des chaînes de la réalité ; l’extraordinaire de la situation l’avait dressé bien au-dessus des contraintes de la vie réelle. D’un coup de cerf, l’Aigle égorgea le spectre de la routine qui n’avait eu de cesse de brider ses naissants sentiments. Il n’y avait désormais plus rien en travers de sa route. Il se jeta vers la porte d’entrée et l’ouvrit d’un geste violent avant de sortir de la classe, semant ces mots colériques derrière ses propres pas, « Rien qui vous concerne alors lâchez-moi ». Avant même que le professeur ne puisse tenter de le rattraper, Daniel s’était levé de sa chaise et avait fait barrage pour le défendre. Stéphane était déjà loin lorsque l’enseignante, se vit apaisée par ces subtils mots.
     « Sa sœur est décédée, il a beaucoup de mal à endurer la situation, excusez-le »

6

    Volant aux quatre cieux, égaré dans le morne édifice où il semblait reclus, l’adolescent ne savait plus vers quel endroit se diriger pour enfin laisser vaquer ses émotions profondes. Il erra durant des dizaines de minutes, troublé mais renforcé par son cauchemar. Il avait tenu tête au monde réel et s’en était désormais affranchi avec ferveur. Son imposante ombre d’Aigle royal plana tantôt près des salles de classes, tantôt à divers endroits entre les mailles des corridors. Il bousculait ceux qui se trouvaient sur son passage, s’emportait à chaque mot qu’on élevait à son égard et fronçait les sourcils si fort que ses yeux s’étaient assombris et emplis d’une noire furie. Outrepassant chaque seconde un peu plus les limites de la contenance et de la bienséance, il cherchait à tout prix quelqu’un ou quelque chose contre quoi expier ses démons ; faire ressortir toute la force de l’Aigle en lui, quitte à écorcher cette personne jusqu’au sang.
    Mais les couloirs restaient irrémédiablement déserts, et l’impatience de Stéphane grandissait plus que de raison. En mal de cible, il extirpa son téléphone portable de sa poche et l’éclata violemment contre un de ces damnés murs crépis qui l’entouraient et riaient de lui. Abattre ce funeste messager sans pitié aucune, par réminiscence soudaine du moment où il avait compris que son rêve était peut-être bien plus que ce qu’il laissait présager. Mais ce n’était pas suffisant, l’adolescent n’était plus le simple hôte de l’Aigle, il en était l’absolu esclave. Ce dieu aux imposantes ailes l’avait lentement asservi et réclamait désormais un sacrifice pour faire taire sa voix. Oui, malgré Stéphane, chaque insulte qu’il proférait contre lui-même envenimait les choses et obscurcissait la tournure de la journée. Peu importe ce qui adviendrait désormais, l’air se devait d’être parfumé de sang pour que s’éteigne le courroux de cet oiseau de proie.

    Lorsque la sonnerie se fit entendre et que les autres lycéens sortirent enfin de leurs salles, ce fut pour Stéphane comme être enseveli d’une avalanche de cibles potentielles. L’étudiant fou furieux erra alors de part et d’autre de l’établissement à la recherche de son innocente victime. Mais aucune de ces insignifiantes personnes se montrant à lui ne semblait mériter la colère qu’il leur destinait. Il n’y avait pas à tergiverser, le sacrifié devait être choisi parmi les autres, devait avoir une valeur à ses yeux pour que cela compte. Quelqu’un de proche, quelqu’un de « plus proche que proche » — aveugle à l’aura meurtrière qui entourait la silhouette tremblante de son ami, Daniel s’en approcha à pas de velours. Tenant d’abord à rester dans la mesure, il n’osa pas s’insurger et préféra faire mine compatissante. Montrer patte blanche et appâter la bête, avant de lui tirer au visage, une balle où serait gravé « vérité ».
    « Stéphane, je t’ai cherché partout, personne a compris ce qui s’est passé. »
    Le couloir où s’étaient tapis l’Aigle et son esclave, était resté cruellement vide de vie. Dans cette aile du lycée ne se trouvaient que les laboratoires, et les travaux pratiques n’avaient lieu qu’en fin d’après midi ; personne pour parasiter les environs, pas d’yeux traînant au mauvais endroit au mauvais moment. Rien si ce n’est le son des néons qui couvrait un discret silence. Toutes les circonstances semblaient être de mise pour laisser champ libre à Stéphane, une parfaite occasion pour subitement faire éclater une tempête fulgurante. Cela débuta par une légère bruine, « Mais bordel vous comprenez pas que j’ai envie d’être seul ? vociféra l’adolescent avec une violence si dense que si ses mots avaient été des armes, il y aurait eu mort d’homme. Sempiternelle acrimonie, murmurée par les miasmes d’une profonde folie.
    -    On cherche juste à t’aider, je sais que tu tiens à traverser ça seul, mais ça peut aider des amis, je suis là pour ça, alors essaye de me comprendre.
    -    Mais tu comprends pas que j’en ai rien à foutre de toi ? Que c’est pas vos affaires et que j’ai besoin de rester seul ? Personne peut me comprendre, tu saisis ce que je dis un peu ? Franchement, je suis pas d’humeur, alors sérieux, casse-toi, va voir ailleurs, je te donne cinq secondes pour être hors de ma vue une bonne fois pour toutes. »
    Éconduit, Daniel baissa les yeux et commença à rebrousser chemin, mais s’arrêta en route. Il n’avait jamais été quelqu’un de stupide, loin de là, il brillait seulement par une certaine froideur, doucereux, comme s’il était insensible aux émotions réelles des autres. De fait, avec du recul, on l’aurait sans doute jugé impétueux dans son insistance : les personnes en deuil ont tôt ou tard besoin de solitude, malgré ce qu’on en pense. Et s’acharner alors qu’on n’est pas en mesure d’apporter quoi que ce soit, fut plus une erreur qu’autre chose. Comme si en se retournant et en déclarant « Non, attends », Daniel s’était ouvert les veines et avait signé son acte de décès par l’encre de son propre sang.
    Avant même qu’il ne puisse achever sa phrase, les mains tranchantes de Stéphane s’étaient saisi de lui et l’avaient projeté au sol. Un des néons vacilla un bref instant, ou l’ultime coup de tonnerre avant que n’explose un meurtrier ouragan. L’adolescent s’agenouilla sur son ami mis à terre, et sans la moindre once d’humanité, par des gestes qui traduisaient toute la démence et la démesure de sa colère, il se mit à le frapper encore et encore jusqu’à ce qu’exténué, Daniel s’arrête de hurler ou même d’émettre le moindre son. Sous le poing de pierre de Stéphane, venait s’écraser ce visage pleurant et criant, mais l’Aigle ne faiblirait à aucun moment et sous nulle menace. La victime voyait sa vue se rétrécir au fur et à mesure que son visage était frappé et déformé ; il ne fallut que peu de temps avant que les premières gerbes de sang giclent de sa bouche et de son nez fracturé. Il implora, tenta d’arrêter Stéphane par des gestes vains, mais rien n’y fit — son supplice dura et perdura pendant un laps qui sembla ne pas avoir de fin. Des coups répétés avec la régularité d’un métronome, jusqu’à ce que noyé dans la terreur et le sang, Daniel tombe enfin inconscient.
    Cet ami qui n’avait jamais eu que de bonnes intentions, avait été comme happé dans la tornade de brutalité qui tourbillonnait autour de Stéphane et déchirait en pièces quiconque sur son passage. Toutes ces personnes dans leurs classes respectives pouvaient bien se targuer de vouloir étudier, nul n’était dupe, c’était bien par crainte que personne n’avait osé approcher l’adolescent aux sanglants désirs.

    Son œuvre achevée, penché sur le corps en vie mais inanimé de son ancien ami, il se releva et fut pris d’un léger malaise. Le même qu’après être resté trop longtemps la tête et les pensées à l’envers, puis s’être remis droit soudainement et avoir comme des fourmis vous parcourant le cerveau. La vue qui se brouille, les mains qui tremblent ; et accessoirement, des giclées de sang partout dans la bouche, exhalant une haleine de raisin mort. L’Aigle vampire avait tari sa soif d’hémoglobine, et une fois envolé, ne restait que la silhouette maladroite de cet adolescent désorienté, les mains tachées de son involontaire méfait.
    Paniqué et ne sachant plus que faire, il s’empressa de s’essuyer les paumes sur sa veste et de prendre ses jambes à son cou. Seulement partout où il allait semblaient surgir les mêmes regards accusateurs, ces yeux méfiants lorgnant sur lui. Qu’importe l’endroit vers lequel il fuirait, ses vêtements trahissaient désespérément le terrible événement auquel il venait de prendre part. Injecté d’adrénaline et de stress, son cerveau s’empressait de chercher des solutions, de faire fonctionner son instinct de préservation. Personne n’était mort, mais les remords qui rongeaient son corps étaient plus douloureux que les crocs d’un animal qui vous dévore. Presque par réflexe, Stéphane se jeta dans les toilettes pour homme et se frotta les mains et le visage si fort que sa peau s’en serait décrochée si elle avait pu. Puis par « solution du pauvre », il retourna son chemisier et sa veste, se recoiffa brièvement, et surtout, respira un grand coup.
    Lorsqu’il ressortit des toilettes, on aurait dit un homme nouveau. L’eau qui sortait du robinet était amère et tiède, mais par dieu sait quel miracle elle l’avait lavé de son inavouable péché, ou du moins en avait effacé sa responsabilité. Ne persistaient que les regrets, ou la mort de sa sœur, mais ce décès impromptu semblait désormais voilé par les taches de sang qu’avait engendrées la colère. La seule chose qui préoccupait alors les pensées du jeune homme, était la paix d’esprit. Jusque-là il avait creusé, avait exprimé ses sentiments, mais ceux-ci n’avaient fait qu’enfanter une créature dont la laideur ferait pâlir tout être sain d’esprit. Il n’y a réellement qu’englouti dans l’euphorie mortelle de l’Aigle, qu’on peut ne serait-ce que penser à trouver un tel acte « admirable et nécessaire ». Sitôt l’oiseau envolé, son ombre cesse de nous couvrir du monde et c’est une lente sortie d’ivresse qui s’impose, avec tous les maux de tête et les regrets que cela impose.
    Certains se réveillent aux côtés d’une ou d’un inconnu ; Stéphane, lui, avait ouvert l’œil et n’avait trouvé dans son lit que le corps de son ami, immobile et battu jusqu’au sang. Tel un quelque marin tombé de Charybde en Scylla, l’adolescent avait quitté un sombre cauchemar pour en retrouver un autre. Un noir songe éveillé et peut-être moins lourd de conséquences, mais tout aussi horrifiant sur un point crucial : cette fois-ci, Stéphane n’était pas blanchi d’innocence, il avait largement sa part de responsabilité.

    Victor Frankenstein avait cousu et tissé une bête, dont la candeur n’avait pu qu’être changée en violence par la cruauté du monde et qui avait fini par se retourner contre son créateur — cause et conséquence de sa propre déchéance. Par abus de langage, on a fini par dire « Frankenstein » pour parler du monstre lui-même et non de son maître. Alors attristé d’être lui aussi pendant un instant, devenu son propre monstre, Stéphane laissa glisser quelques larmes le long de ses joues aux teintes rougies par le sang essuyé et les frottements répétés d’un mouchoir. Il ne pouvait plus maintenant qu’errer jusqu’à trouver la sérénité, fourbu de son acte et abattu de dépit. Le dos arc-bouté sous ce pesant poids qui jusque-là campait sa conscience, il revint sur ses pas, remonta les escaliers, passa et repassa dans les couloirs. Il traîna ses guêtres dans tous les lieux possibles du lycée, tant et si bien qu’il finit par s’égarer. Les décors qu’il arpentait avaient endossé une apparence nouvelle et déroutante, pareils à ces mots que l’on répète tellement, qu’ils ne ressemblent à plus rien de réel.
    Mal de mer, plus de repères, plus les pieds sur terre.

7

    Stéphane soupira, s’échoua dans un coin de couloir, par terre entre quelques taches de boue séchée. Exaspéré devant sa propre incapacité à retenir ses pensées s’en allant à vau-l’eau, il n’avait enfin trouvé répit que face au portail du petit-bois, à sa gauche. Un espace vert emprunté à la forêt avoisinante, qui faisait désormais partie du lycée. Les arbres qui s’y présentaient rompaient sèchement avec l’architecture glaciale du bâtiment, et, à peine tacheté de quelques tables en bois, ce petit coin de verdure s’imposait tel un îlot de quiétude et de « naturel », au cœur d’un labyrinthe de béton aux airs si artificiels. De même encore que Frankenstein dans le livre de Mary Shelley, l’adolescent voyait ses sentiments varier selon les ambiances que suscitaient les décors. Là où les pièces et couloirs exigus ne faisaient qu’attiser sa rage, voir soudainement ce petit-bois avait tu toute détresse et avait exalté les éparses parcelles de bonheur qui avaient survécu au sein de son cœur blessé. Stéphane fit quelques pas entre les arbres, puis décida de se poser sur une de ces tables à l’apparence un peu plastique que l’on trouve parfois en bord de route… c’était amusant de voir à quel point le simple toucher de leurs imperfections et de leurs saletés, rappelait à l’étudiant toute son enfance et ces voyages annuels chez sa tante ; ces douze heures de trajet parsemées d’arrêts réguliers à des aires d’autoroutes. Déjeuner à une table de marbre aux relents d’urine, sous les coups de poings du vent, parfois avant même que le soleil ne soit levé et puisse jouir de son autorité. Époque révolue qui semblait si lointaine, à des lieues de ce quotidien malsain qui s’était imposé de lui-même. Un temps reculé où Stéphane était réellement aimé de sa mère, du bas de la pleine innocence dans laquelle il se complaisait avec joie et bien-être. Un temps reculé, ou Melissa respirait encore l’air de ce monde.
    Ne voulant gâcher ce moment pour rien au monde, l’adolescent secoua la tête et tenta d’oublier son cauchemar et la réalité qu’il reflétait. Bordé par les murmures de la nature, il se saisit de son sac et en extirpa son carnet à dessin. Ça y est, il l’avait enfin trouvée, la divine inspiration susurrée par la magnificence du monde. Par de grands gestes parfois fluides et parfois saccadés, il apposa sur papier les arbres et les beautés naturelles qui s’exposaient sous ses yeux. Le dessin prit lentement forme, et obnubilé par cette maigre représentation de son environnement, Stéphane se surprit même à en oublier la froideur des événements qui avaient pris place en ce jour. Il n’y avait plus que lui et sa feuille, ce monde parfait qu’il ébauchait en noir et blanc et dans lequel il aurait tant voulu se réfugier. À l’abri des affres du temps, des regards et des coups bas du destin.
    « C’est magnifique » — interpellé, l’adolescent fit volte-face brusquement, presque au point d’en lâcher son crayon au sol. Juste derrière son épaule, se tenait calmement une jeune fille dont le visage ne lui était pas inconnu. Elle avait été dans sa classe deux années auparavant, « un petit brin de jeune femme » comme on aurait dit dans le temps, ornée de sublimes cheveux noisette aux douces boucles, de profonds yeux brun foncé et un visage admirable embelli par quelques très discrètes taches de rousseur par endroits. Rien de regrettable, au contraire, elles étaient les quelques défauts venus parfaire cette vision angélique. Profitant du trouble semé chez Stéphane, elle s’assit à ses côtés sur le banc de bois et pointa du doigt le dessin. « Il est terminé ? questionna-t-elle pour engager la conversation.
    -    J’aurais pu le continuer, mais je pense que ça n’enlèverait rien si je m’arrêtais maintenant.
    -    Comment ça se fait que tu traînes dans le bois ? J’y vais souvent et, que je sache, c’est bien la première fois que tu viens. T’es pas en cours ?
    -    Non en fait c’est juste que… enfin oui, je suis censé être en cours. Mais j’ai eu besoin de faire une pause, l’impression de faire un genre d’overdose du monde réel. J’ai vraiment besoin de me couper de tout et d’être seul, tout seul.
    -    Tu veux que je parte ? », s’étonna la jeune fille en haussant les sourcils.
    Stéphane faillit balbutier des mots qu’il aurait regrettés, mais l’aigle tapi en lui ravala son « Oui, laisse-moi seul connasse, vraiment ». Malgré les épreuves il avait toujours su rester calme et d’un naturel avenant, même si l’expression de ses sentiments, bons ou mauvais, était parfois sans limite. Alors au diable, que l’aigle range ses pattes et ferme les yeux, son renouveau viendrait un autre jour. L’heure était à de tout autres considérations, des émotions que l’étudiant n’avait pas ressenties depuis peut-être trop longtemps, et que la vue de cette jeune fille avait réveillées. Regard ainsi plongé dans celui de l’adolescente qu’il avait un jour aimé, Stéphane laissa glisser un sourire et répondit lentement, « Non reste avec moi Laura, je crois que j’en ai vraiment besoin ».

    Pendant qu’il replaçait son carnet à dessins dans son sac, elle passa un bras réconfortant autour de sa taille. Lorsqu’elle lui demanda s’il désirait parler de ce qui lui arrivait, elle ne fut presque pas surprise de le voir secouer la tête. La tendresse des gestes de Stéphane envers elle ne traduisait pas un besoin de parler et de se vider, ce comportement était celui d’un enfant apeuré en quête d’une femme quelque part pour le dissimuler des contraintes et pressions du monde normal. Un peu comme une mère caresserait son enfant pour le conforter, Laura l’avait enlacé et n’avait rien ajouté. Elle n’en avait jamais été vraiment amoureuse ou quoi que ce soit, simplement, elle savait tendre l’oreille aux non-dits et compatir par d’apaisants mouvements qui n’avaient pas leur pareil. L’histoire éternelle et classique de la fille encore trop jeune qui pourtant perd sa mère, et qui se voit devenir la femme de la famille. Qu’importe la présence de son père, il y avait des tâches que seule elle pouvait exécuter ; unique fille, il ne lui était pas rare de devoir être constamment auprès de ses deux frères. Bercer le plus petit lorsque l’orage le terrorisait, parler des problèmes du plus grands lorsque ceux-ci devenaient trop pesants. Laura était avant tout une oreille attentive et scellée à qui quiconque pouvait se confier, une femme dans l’âme, mûre et grandie par un passé dur qui jamais ne s’effaçait. C’est sans doute pour cela qu’à l’époque où ils se côtoyaient, elle s’était sentie proche de Stéphane. Tous deux partageaient ce sentiment d’avoir été séparé d’une vie parfaite par un événement violent et injuste ; une fracture soudaine qui s’était abattue sans prévenir. Une communion inavouée, qui donnait à cette scène de troublants airs. Cet adolescent paria dans sa propre famille, enfoui dans les bras d’une fille devenue femme malgré elle. Étape après étape, Stéphane se sentit traverser les âges pour redevenir ce fœtus au cœur du ventre de sa mère. À une époque où tout est beauté et douceur, et où les horreurs du monde vous ignorent encore.
    Un temps reculé, où Melissa respirait encore l’air de ce monde.

    Stéphane s’apprêtait à fermer les yeux, sous les effleurements des délicates mains de son ancienne amie, lorsque la vérité lui apparut aussi limpide qu’une eau de source. Ce qui le calmait et lui apportait cette profonde sensation de sérénité, n’était ni la nature, ni son ancien amour tout près de lui, ni rien de tout cela. C’était juste la symbolique, l’harmonie de cette scène et tout ce qu’elle évoquait malgré elle. Souvenirs ressurgissant d’un lointain passé, amour perdu qui en semblait presque atteignable. Tout cela n’était que désir nostalgique de cet « avant » ; avant le décès, avant que son père les quitte ou qu’il se brouille avec sa mère, avant qu’il ne soit trop tard pour faire le premier pas avec la petite Laura Strausz deux rangs devant, quand il ne venait que d’entrer au lycée. Avant que ce décor ne lui évoque plus que monotonie et laideur, avant que la routine se renforce et ensemence les graines de la dépression.
    Il aurait tout donné pour revenir à ce paradis perdu, idéal lointain estompé par le temps. Le suprême âge d’or de son adolescence, quintessence de toute une enfance. « Je voudrais juste que Melissa revienne et que je puisse rattraper mes erreurs, peu importe le prix », chuchota-t-il à Laura comme si elle seule de son aura d’ange, avait le pouvoir de lui faire faire marche arrière. Interloquée, celle-ci demanda naïvement si quelque chose lui était arrivé, priant pour que ce ne soit rien de grave.
    L’adolescent tâtonnait, tentait de tirer quelques mots de sa gorge nouée, mais le souvenir était encore trop présent et trop fort pour qu’il puisse avouer la vérité d’un ton cru et neutre. De sa tremblante bouche, ne sortit qu’un euphémisme poétique, « Melissa est au-dessus de nos têtes maintenant ». Tout juste ces mots prononcés, Laura porta une main à son visage, pour se contenir de cracher l’éternel « Je suis désolée ». Car désolée, elle ne l’était pas réellement, juste choquée qu’en si peu de temps les choses aient basculé de manière si abrupte pour Stéphane. On dit que la foudre ne frappe jamais deux fois au même endroit, et bien apparemment les idées reçues sont parfois trompeuses. Voir un ami être séparé de son père et perde sa sœur, c’était comme voir des dominos se faire chuter les uns les autres, sans que quoi que ce soit puisse être fait. Malgré lui, l’adolescent troublé sentit perler une larme à l’embouchure de ses yeux humidifiés de détresse. Une goutte d’amertume suivant sagement la traînée laissée par les précédents pleurs qu’avaient conduits les remords ; de toute son existence, Stéphane n’avait jamais vu ses ressentiments tant exaltés par les choses l’entourant. Et loin de s’en sentir ravi, cela le mettait plus que mal à l’aise, un sentiment soudain de n’être plus que frêle feuille au bout d’une fragile branche. Attendrie tant qu’attentive, Laura passa la manche de son pull blanc en laine, en revers sur ses joues larmoyantes. Un discret geste dont le silencieux son sonnait comme le susurrement d’un « C’est pas grave, mon sucre » à l’oreille d’un enfant. « Je veux que Melissa revienne », finit par lâcher Stéphane d’une voix aux accents brisés de tristesse, « peu importe ce que ça coûtera, je veux que tout redevienne comme avant ». Il se hasarda à terminer sa phrase, mais sa frustration était trop importante pour agir ou parler. La seule chose dont il se sentit capable dans le vif de la scène, était de fermer les yeux et de se laisser porter par la tendresse que la jeune fille avait insufflée en lui. Retrouver son précieux empire des rêves, non sans une pointe d’appréhension… cette crainte soudaine, de ne pas y trouver le réconfort.
    Il laissa passer un ultime soupir, et sous le dernier toucher d’une chaude caresse de Laura, confia à nouveau les rennes à son fort intérieur. Une caresse qui rayonnait par toute sa portée symbolique — baiser final avant que l’enfer se déchaîne ; rejoindre les ténèbres et quitter cet apaisant banc, à l’ombre d’un chêne.

8

    « Réveille-toi, c’est l’heure, tu vas rater ton bus »
    Emmitouflé dans des couettes désordonnées, Stéphane mit terme à ce sommeil des plus agités. Il fallut un long moment pour réellement comprendre et accepter ce qui venait d’arriver. Se dire que la pire journée de sa vie et pourtant la plus révélatrice, n’avait été qu’un repoussant cauchemar apposé sur le voile d’une nuit noire. Rappelé à l’ordre par son réveille-matin qui à son tour se mit à hurler ses sirènes, il se redressa sur son lit et se mit debout dans la pénombre de sa chambre close. « Ça va, j’ai compris » cracha-t-il à la face du monde, d’un coup-de-poing sur le bouton d’arrêt dudit réveil. Paradoxalement, autant qu’il puisse aimer l’apaisement du coucher, il haïssait au plus haut point être arraché à son lit. C’était chaque jour la même épreuve aux airs insurmontables qui se présentait à lui, et d’expérience, le seul remède à ce grand mal était d’ouvrir en grand la porte de sa chambre et de se jeter bras ouverts dans une lumière brûlante. Une fois frappé violemment par un éclat rugissant, plus rien ne peut vous arrêter.
    Se déplaçant en de las et lents pas, il se frotta les yeux et se dirigea vers l’escalier, conforté à chaque contact de ce parquet chauffé par les rayons d’un vivace soleil. En tête le goût d’une nouvelle querelle, il descendit les marches avec tant de démotivation maladroite qu’on l’aurait dit chuter. Rien qui n’aide à ne pas trahir sa tardive heure de coucher, et il savait que sitôt descendue la dernière marche, s’offriraient à sa vue sa mère et sa sœur, éternellement assises à la cuisine. L’une en face de l’autre, de part et d’autre de la large table comme si elles venaient de tendre à son égard une embuscade des plus vicieuses. Le décompte avant l’impact se fit presque tout seul dans son esprit, « plus que trois marches ».
    Plus que deux.

    Stéphane se stoppa face à face à cette cuisine vide. Pareil à ce subtil détail qui change toute votre vision d’un tableau, le monde semblait avoir changé de tons et de perspective. Au-dehors le soleil ne trônait plus, pas de micro-ondes en route ni d’autres sons rattachés au quotidien typique. Simplement les mille milliers de balles de l’averse qui s’éclataient en chœur sur les carreaux. L’adolescent à peine réveillé se frotta les yeux une nouvelle fois, dans le doute, mais il était déjà trop tard, la dangereuse frontière avait été dépassée, Stéphane n’avait plus conscience d’être dans un cauchemar. Feintant l’innocence, il alla s’asseoir, se saisit d’un des bols du placard et de la bouteille dans le réfrigérateur. Puis se dirigeant vers le micro-ondes, il commença à verser le lait dans le bol, avant d’être brusquement interrompu par le son strident d’une chaise qu’on fait racler sur un parquet.
    Étranglé de surprise, le jeune homme laissa s’échapper son déjeuner et tout le liquide blanchâtre alla s’éclater au sol entre les débris de verre éparpillés. Il se retourna d’un coup sec, c’était Melissa tout droit sortie de nulle part, semblant surgie d’une de ces zones d’ombres qui tapissaient les recoins de la maison obscurcie par le mauvais temps. Sans lever la tête du journal dans ses mains, elle lâcha quelques mots à l’attention de son frère, « Bravo, toujours aussi réveillé. Tu nettoieras, compris ?
    -    Ça va te paraître louche, mais tu peux pas savoir comment je suis content de te voir, s’exclama Stéphane sans se soucier de la flaque de lait dans laquelle ses pieds trempaient.
    -    J’espère bien que t’es heureux de me voir, après tout ça, tu me le vaux bien. »
    De prime abord la scène ne choqua pas la logique absurde qui faisait tourner l’esprit de l’adolescent. Par à-coups, la folie s’immisçait dans son rêve sans qu’il n’y rétorque quoi que ce soit… et à quoi bon lutter quand pour la première fois, il regardait sa sœur d’un œil admiratif et scintillant de bonheur ? Quand son père était parti, c’était comme si un couperet incisif avait séparé cette paisible famille en deux ; Melissa se refusait à vivre autre part qu’aux côtés de sa mère dont elle était si proche, et Stéphane se serait donné pour passer sa vie avec Alain. Une guerre de tranchées qui jamais ne trouvait de fin ou d’avancement quelconque, seulement des coups tirés à distance, des piques jetés à la face de l’autre. Insultes, incompréhensions et tensions étaient devenues le lot quotidien, tant et si bien que plus aucun des deux camps ne savait pourquoi ils se haïssaient.

    Mais pour la première fois c’était différent, l’adolescent ne ressentait envers sa sœur que le soulagement de la voir en vie. Naïf, il prit place à table et tout en fixant Melissa il essaya d’engager la conversation, comme s’il lui tendait la main et n’attendait qu’un geste de sa part pour enterrer la hache de guerre. Des excuses ou de la sympathie peut-être ; un seul sourire aurait suffi à Stéphane pour pendant un instant, effleurer cet « avant » qui lui manquait tant. Sentant un regard pesant sur elle, la jeune femme reposa son journal et dévisagea son frère, prête à lui sauter à la gorge, « Quoi, qu’est-ce que t’as à me regarder comme ça ?
    -    Non, rien… c’est juste que je suis content de te voir », répondit-il en haussant les épaules.
    Ce n’était que quelques mots balbutiants, mais sembla-t-il, ce furent déjà quelques mots de trop. Avant qu’il ne puisse comprendre ce qui se passait, sa sœur se baissa, empoigna quelques bouts de verre et lui projeta au visage sur un rictus noir de haine qu’aucune insulte n’aurait su égaler. Immédiatement, Stéphane se leva de sa chaise et porta ses mains à sa tête en sang, près de ces morceaux acérés qui s’étaient réfugiés dans la peau de ses joues et de ses lèvres. « Mais t’es complètement tarée ou quoi, bordel de merde ! » essaya-t-il de crier malgré la formidable douleur fulgurante qui assaillait son visage crispé. Il se retourna à droite, à gauche, mais ce n’est que trop tard qu’il comprit enfin que dans ce cauchemar horrifiant, sa mère n’était plus là. Le temps de jeter un regard à sa sœur, celle-ci s’était levée et d’un coup saisissant l’avait frappé au ventre. Submergé par une souffrance qui arpentait chaque recoin de son corps, Stéphane s’effondra sur le sol blanchi de lait, souffle coupé. « Quoi, ta mère te manque ? », s’amusa Melissa en tapotant du pied tout près de son visage à terre, « je croyais que tu voulais que je revienne quel qu’en soit le prix ? Une vie pour une autre, ça me paraissait équitable comme échange, pas toi ?
    -    Je veux… je veux qu’elle revienne, par pitié, s’égosilla l’adolescent, ses mains plaquées sur son ventre encore douloureux, pendant que sa vue semblait s’affaisser.
    -    Quel qu’en soit le prix ? », ironisa Melissa en se mettant à genoux sur lui.
    Une vie pour une vie — avant qu’il ne puisse réfléchir et formuler une réponse, les mains de sa sœur s’étaient serrées avec puissance autour de sa gorge et avaient bloqué sa respiration. Le souffle déjà coupé par son coup au ventre, il ne mit pas longtemps à manquer d’oxygène. Les vertiges le prirent en proie, et percé par mille douleurs, sa conscience se fit graduellement muette. Incapable de bouger, de respirer, de se débattre ou de prier, seule restait son unique capacité de formuler de brèves pensées. Alors intérieurement, avant que la mort ne lui coupe la langue, il cria le nom de sa mère du plus fort qu’il le pouvait ; hurler dans sa tête, jusqu’à ce que son appel à l’aide sorte de lui-même par cette gorge aride.

    Maman, maman, aide-moi, je vous en supplie, je veux pas mourir ! Norah !
    « Non mais qu’est-ce qui t’arrive ? Ça va pas de crier comme ça ? ». Méfiant de prime abord, Stéphane n’ouvrit ses yeux que très lentement tant sa crainte était grande ; le trouble et la peur s’étaient faits maîtres de son esprit et l’avaient encerclé du haut de leur sourire aiguisé et cornu. Maltraité par ses propres cauchemars, ce n’était rien d’autre que le paradis qu’il s’attendait à retrouver en sortant de la plénitude de noir formée par ses paupières… mais le seul nuage blanc qui se dessina fut un nuage de lait répandu sur le parquet de la cuisine. L’adolescent intrigué écarquilla alors son regard en grand, et se releva dans le plus absolu état d’hébétude. Les lourds anathèmes qui sans cesse planaient sur ses songes semblaient enfin dissipés, de même que le mauvais temps englobant la demeure. La cuisine avait retrouvé ses couleurs orangées naturelles, et à l’instar d’une ombre qui s’évanouit à l’allumage des lumières, Melissa semblait ne plus être présente nulle part.
    Des pas frappèrent le sol et sous peu, la mère de Stéphane pénétra en trombe dans la cuisine, frappée de panique, « Mon dieu, qu’est-ce qui s’est passé, tu es tombé ? ». Dans un premier temps il n’osa pas répondre parce que lui-même n’était pas sûr de l’exact déroulement des choses. Ainsi ne trouva-t-il à rétorquer que des phrases vagues qui résumaient avec brio les grandes lignes des dix dernières minutes : « C’est rien, j’ai cru voir Melissa et j’ai sursauté. C’est… c’est stupide, elle est déjà partie au travail, balbutia-t-il en regardant ailleurs.
    -    Je te demande pardon ? déclara Norah en faisant deux pas vers lui, sourcils haussés.
    -    Rien, j’ai juste fait tomber le bol, ça arrive, je vais bien, arrête de t’en faire. »
    Mais il était trop tard pour ça, car le regard de sa mère était tout sauf exempt d’inquiétude. Titubant jusqu’à son fils, on pouvait voir ses mains trembler et ses yeux d’humidifier comme s’ils venaient de subir une tempête de poussière. Seulement la poussière remuée n’était pas ici faite de moutons et de saletés, elle était ce couteau que l’on remue dans la plaie avant d’y verser du sel. Par deux mains puissantes, elle empoigna son fils aux épaules et marmonna un « Arrête ça tout de suite Stéphane » quasi inaudible, « cesse tout de suite de tourner ça en dérision, ta sœur ne reviendra pas et… arrête, ça me blesse beaucoup. L’enterrement c’était déjà assez, alors, s’il te plaît » — elle voulut poursuivre, mais séchée de ses forces, elle ne put que s’aplatir et se retirer dans le salon, en pleurs, abandonnant Stéphane dans la cuisine, seul, seul.
    Seul pour faire face à l’emprise de ses renaissants démons, que ceux-ci prennent l’apparence d’un Aigle en mal de morts, ou celle de ce serpent qui se mord la queue et imbrique les cauchemars les uns dans les autres. À tant faire de va et viens entre rêve et réalité, Stéphane en avait perdu toute son assurance et s’était introduit en lui ce sentiment désabusé qu’où qu’il aille, il devrait faire une croix définitive sur celle qui fut sa sœur. Abattu, il se saisit d’une chaise et se posa, pour réfléchir et trouver une certitude à laquelle se raccrocher. Bien souvent il est dit que l’unique moyen de sortir d’un mauvais songe est d’en déceler les incohérences, se jouer de notre propre conviction et vision des choses, jusqu’à percer une brèche dans la simili réalité qui nous absorbe. Fixer tout autour de nous jusqu’à devenir lucide que quelque chose ne va pas. Dans le cas présent, il n’y a que lorsque Stéphane remarqua que toutes les horloges étaient arrêtées à trois heures de l’après-midi, qu’une sorte de déclic se fit dans son esprit rouillé.
    « Attends, si je viens de revenir du cimetière, pourquoi est-ce que je déjeunerais ? »
    Stop — plus qu’une marche.

9

    Quinze heures trente-quatre.
    Percuté par la voix de la raison, l’adolescent arriva enfin au bout de son voyage dans l’imaginaire. Le monde réel avait repris sa place tout autour de lui, et c’est doucement bercé par quelques chants d’oiseaux dans le bois, que Stéphane se réveilla. Sa première sensation fut celle d’un vide immense, lui qui s’était senti l’âme d’un enfant dans les bras de Laura, se voyait désormais orphelin. La compatissante jeune fille s’en était allée pendant qu’il dormait et l’avait abandonné… elle comme tous les autres.
    Enlisé dans l’incertitude, l’étudiant se leva du banc et se dirigea vers une des cabines téléphoniques mises à disposition des lycéens. Il y glissa une pièce qui traînait au fond de sa poche et composa le numéro de portable de sa mère. Avoir des nouvelles, s’assurer d’être bien atterri dans le bon monde et, qui sait, peut-être raviver la flamme d’un suprême espoir ? La tonalité bipa une première fois, et sous cette montée de stress et d’inquiétude, le cœur de Stéphane se hâta et adopta le rythme d’un moteur déchaîné. Deuxième tonalité, toujours aucune réponse… à la troisième tonalité non répondue, sa main se mit machinalement à gratter le métal qui entourait la cabine, un tic nerveux comme un autre. « Les gens attendent toujours au moins la quatrième, ou cinquième sonnerie pour répondre, c’est rien, c’est normal » se rassura-t-il en se tordant le visage d’un faux sourire qui ne convaincrait personne, pas même lui-même. Mais dans ses oreilles attentives au moindre mot qui pourrait surgir du combiné, ne vinrent s’écouler que d’énièmes tonalités restées sans réponse. Le désenchantement fut total : Stéphane raccrocha le téléphone d’un mouvement apathique, désormais conscient que rien n’avait été inventé par son esprit troublé. Si sa mère ne répondait plus, c’est qu’elle n’osait pas le faire, qu’elle ne s’en sentait pas le courage.
    Il n’y avait plus d’idéaux à convoiter ; plus rien à espérer de ce jour désormais scellé au rang des journées les plus méprisables que la vie ait conçues. Les gens autour de l’étudiant s’étaient éloignés de lui successivement, et il ne pouvait plus s’en remettre à quiconque que sa propre personne. Qu’importe ses efforts, ses grandes espérances ou ses pics de colère, rien ne changerait au final. Melissa, ne reviendrait plus — gravez ça dans la pierre. L’adolescent avait atteint l’apex de la dépression, et son inarrêtable chute dans les abysses de la déchéance, ne faisait que s’entamer. La seule solution était de tenir tête, faire de l’ordre et garder en vue la lumière en haut du gouffre. Les cours et les professeurs n’étaient plus quelque chose de crucial pour Stéphane, ils n’étaient qu’un détail, une froide façade insensible à tout problème d’ordre personnel. C’était maintenant décidé, il irait récupérer son sac, et quitterait le lycée au moins jusqu’à trouver un sens à ce qui restait de sa vie en pièces au sol. Ce qui était survenu avant avait été trop confus pour qu’il n’éprouve pas un besoin immuable de se redéfinir en tant que personne.

    Allant à contre sens de tous ces élèves qui pour dieu sait quelle raison, remontaient à l’étage, Stéphane se dirigea vers la salle de philosophie au fond du couloir à gauche. Lorsqu’il arriva, il fut gêné de constater que l’enseignante campait encore son bureau et que malencontreusement, elle avait remarqué sa présence, caché derrière le cadre de la porte. « Je veux juste récupérer mon sac et c’est tout, en finir, après ça je pars », essaya-t-il de lancer pour détourner l’attention du professeur, mais celle-ci était emplie de sagesse et loin d’être dupe aux murs d’illusions que Stéphane dressait en défense. Elle le laissa d’abord s’avancer jusqu’à son sac au fond de la salle, puis comme un piège à loup se claquant avec violence, elle se leva de sa chaise et ferma la porte. Au son du bois qui tapa le cadre d’entrée, l’adolescent se retourna lentement et laissa retomber à terre son sac d’affaires. Il voulut avoir le premier et dernier mot, mais la femme âgée en face s’engagea avant lui, « M’est d’avis que quelque chose vous perturbe Stéphane, alors quoi que ce soit, j’aimerais m’entretenir avec vous. Cela dépasse le cadre de mes fonctions mais —
    -    Arrêtez tout de suite, la dernière chose dont j’ai besoin c’est d’une nouvelle discussion. Je veux pas en parler putain, pas avec vous, est-ce que quelqu’un va un jour comprendre ça ?
    -    Pourquoi, à combien de personnes vous avez refusé de vous ouvrir aujourd’hui ? »
    Chacune des deux personnes s’opposant attaquait l’autre par de dérangeantes questions rhétoriques, mais si Stéphane refusait de s’engager dans une joute avec madame Eliott, c’est parce qu’il savait que c’était loin d’être une femme stupide et qu’en un vif regard elle saurait percer la moindre muraille derrière laquelle il se cachait. Alors, jouant quitte ou double, il s’imposa et s’avança vers la porte, faisant mine de ne pas voir l’enseignante qui lui faisait barrage. Mais il n’osa pas la bousculer, l’Aigle s’était vu trancher les ailes au cours de la journée, et l’adolescent se sentait trop grisé par la détresse pour réellement tenir tête à quiconque.
    Il posa son sac, prit une chaise, et se retint d’exprimer quelques muets pleurs qui n’attendaient que cela. Mais contre toute attente, le déroulement des choses ne fut pas celui prévu ; la sage Eliott lui adressa un avisé sourire, et ouvrit la porte de la salle sur quelques mots, « Ne comptez pas sur moi pour vous adresser une longue homélie sur la vie et la mort, je voulais juste constater dans quel état d’esprit étiez-vous… contente de voir que vous êtes dans le droit chemin ». Peu à peu conscient de la portée réelle des mots de son professeur, Stéphane leva la tête, et juste par le regard, comprit ce qu’elle cherchait réellement en l’enfermant face à elle : l’obliger à s’ouvrir à au moins une personne.
    « Sortez, maintenant »

    À peine passée la porte d’entrée, il fut confronté à un homme en uniforme noir qui lui saisit l’épaule avec violence et lui ordonna de retourner au premier étage avec tous les autres élèves de cette partie précise du bâtiment. L’adolescent n’eut pas tout de suite conscience de la personne qui s’adressait à lui, il se contenta de suivre l’ordre reçu et de se diriger vers les escaliers. Derrière lui, Madame Eliott fut aussi priée d’évacuer, et ce n’est qu’en se retournant vers elle qu’il saisit la teneur des choses. Ce grand homme mal rasé ne portait pas n’importe quel uniforme noir, mais bel et bien une tenue stricte réservée aux agents de police. Quelques pas devant, défilèrent deux ambulanciers et une civière, portant le corps inanimé de Daniel. Ce fut le choc qui empoigna les émotions de Stéphane, jeta les plus optimistes et exacerba les plus mélancoliques. Se sentant lui aussi démoralisé qu’une telle chose puisse être faite, le policier s’approcha de l’adolescent et posa une main sur son épaule en déclarant d’une voix compatissante, « Un pauvre gamin comme ça, tabassé sans raison… il y a vraiment plus de limites.
    -    Est-ce qu’il est… mort ? s’inquiéta soudainement l’étudiant apeuré.
    -    Non, il est tombé dans le coma après des chocs répétés au visage. Mais on se doit de considérer ça comme un meurtre et de recueillir les preuves. C’est la procédure, on fait notre boulot, t’en fais pas gamin, on est pas là juste pour décorer. »
    Procédure ou pas, Stéphane n’avait pas entendu un mot de ce qui venait de se dire ; marqué au fer rouge de cette phrase choc, son cerveau s’était brusquement braqué à la simple entente des mots « il est dans le coma ». Jusque-là il était resté au bord du précipice en observant avec minutie les choses qui adviendraient, mais voir passer Daniel en sang, sur une civière, c’était avoir fait un pas en avant et s’être précipité dans les ténèbres grandes ouvertes de la dépression la plus profonde. Avant qu’il n’ait le temps de s’apitoyer sur lui-même, le policier lui répéta de remonter au premier étage… et Stéphane s’exécuta malgré lui. Ses pieds marchèrent machinalement, mais au cœur de son esprit, il se sentait mort intérieurement et inapte à toute réflexion.
    Immobile dans le hall d’entrée, il ne pipait mot face à la sortie du lycée que tous ces étudiants s’empressaient d’emprunter. Statue de pierre levée de terre en ode à la mort. Il resta là, d’interminables minutes, et il fallut qu’il soit bousculé maintes et maintes fois pour que les rouages de ses pensées se remettent à tourner les uns après les autres. En pleine déprime, seules quelques logiques primaires faisaient entendre leur voix, et parmi elles trônait ce désir de recueillement. Tout le paradoxe de la neurasthénie est de vouloir être auprès du monde, tout en ayant un cruel besoin d’être seul. Alors, dans l’esprit cloîtré de l’adolescent, ne surgit qu’un seul lieu où il pouvait être entouré et seul à la fois. Un endroit peu fréquenté dont il n’était même pas sûr qu’il existe… un certain cimetière, fortifié de vieux murs de pierre. « Hé reste pas planté au milieu du chemin, connard » — Stéphane ravala sa salive, passa la deuxième bretelle de son sac à dos, et s’engagea dans la longue et large allée, longeant la liberté.
    Seize heures cinquante-deux.

10

    Assis dans le bus qui le conduirait à son « jardin des défunts », l’adolescent ne trouvait rien à redire à ces gens qui lorgnaient sur lui de temps à autre. Il s’était contenté de payer l’euro trente au chauffeur et de venir s’asseoir, faisant alors abstraction de toutes les personnes que le véhicule occupait. Le cauchemar de l’enterrement était une sorte de question posée par dieu sait qui, et voir enfin ce cimetière de ses propres yeux lui apparaissait comme l’unique solution pour dégager une réponse ; se frotter les yeux et enfin distinguer quelque chose dans la chaotique tempête de sable qu’était cette journée macabre. À un des arrêts, un autre adolescent bardé de mauvaises intentions vint s’asseoir aux côtés de Stéphane, mais étrangement lorsque ce dernier se retourna et le brûla d’un regard lacéré de larmes, le pickpocket n’insista pas et changea de siège, chatouillé d’une once d’humanité.
    D’autres arrêts s’ensuivirent mais pour être honnête, l’étudiant n’avait pas la moindre idée d’auquel il devrait descendre. La seule chose qu’il se remémorait avec clarté de son cauchemar, c’était le chêne par-dessus les murets, et sa familiale en bord de trottoir… mais c’était tout, les rêves n’ont pas la réputation d’être des photographies précises, et Stéphane ne pouvait que fixer le paysage qui défilait par la fenêtre jusqu’à ce que le déclic d’une soudaine réminiscence vienne secouer son esprit. Alors son corps se sentirait plongé dans ce sentiment commun de « déjà-vu » et presque par réflexe, ses jambes se lèveraient et sortiraient du bus. Du moins c’est ce qu’il espérait du déroulement des choses.

    Mais ça ne se passa pas comme ça. Quand il en eut marre de tourner-virer dans le dédale des immeubles, le soleil avait déjà bien entamé sa descente au loin, comme ça, sans prévenir. Stéphane n’avait reconnu aucun des lieux qu’il avait entraperçus par la fenêtre, et son long périple en bus ne se résumait plus à ses yeux que comme trois heures perdues à jamais. Trois impérissables heures de lutte incessante contre lui-même pour éviter toute évocation de Daniel ou de son état. Il savait que si jamais il effleurait la gravité de la situation, la chute n’en serait plus grande ; non, il se devait de fermer les yeux et de garder sa tâche bien en vue, avant que ses émotions ne remontent avec la violence d’un raz-de-marée et le fassent tomber… tomber du haut de la pile de ses propres efforts.
    Il était sept heures passées lorsque l’adolescent descendit du bus citadin, dans une rue quelconque où il se retrouvait égaré malgré lui. Lui qui avait toujours vécu dans une maison en lisière de ville, n’avait pas pour habitude de connaître le nom des rues ou l’emplacement des choses. Les rares fois où il s’était rendu dans cette agglomération c’était pour des services introuvables dans son village : médecin, cinéma et autres. Et désormais il se voyait jeté dans la fosse aux lions, dans l’hostilité ambiante qui suait de ces rues insalubres… rat des villes et rat des champs. Une âme innocente qui se perd et dévie, s’égare et déchante.
    Il tenta bien de se ruer sur le premier passant pour lui demander chemin, mais ce n’est qu’à cet instant qu’il réalisa que lui-même ne connaissait pas l’exacte teneur de son objectif, « Excusez-moi, vous pourriez m’indiquer où trouver le cimetière de… le cimetière, je sais pas en fait ». La personne le regarda interloquée, puis après un bref coup d’œil à sa montre, celle-ci snoba Stéphane par un « Moi non plus je sais pas, débrouillez-vous » des moins chaleureux. L’adolescent contempla son espoir se dissiper, lentement ; un nuage de lumière intérieure qui se perdit dans la brume diaphane et naissante apportée par le noir nuage d’orage. Le temps que Stéphane réalise que la soirée s’achevait, les trombes de pluie s’étaient déjà jetées en masse sur lui, l’attaquant de toute part. Trempé de pied en cap, il mit sa capuche et remonta la fermeture éclair de sa veste. Mais en voulant la remettre correctement, il ne put que voir les taches de sang de Daniel qui en parsemaient le revers. Point de non-retour. Jusqu’ici Stéphane avait habilement su se cacher de toutes les sensations accumulées dans la journée : tristesse et colère, frustration et admiration… et tout ça venait de se finir ; tels des morts-vivants, les émotions qu’il avait enterrées ressurgissaient de sous terre et quémandaient leur livre de chair.

    Tourmenté plus fort qu’il ne l’avait jamais été dans les heures qui avaient précédé, l’adolescent jeta sa veste sur la chaussée et se mit à courir pour fuir ses démons. Il traversa rue sur rue, se perdit entre les mille et une lumières blêmes des lampadaires, se sentit extradé du monde réel pour être livré à ces monstres tapis dans l’ombre. Comme disputant une course-poursuite contre les ombres de la nuit profonde, Stéphane arpenta le cœur noir de la ville jusqu’à ce qu’il trouve un refuge où enfin il apercevrait une silhouette rassurante. Peu importe qui, peu importe quoi… à la recherche éperdue d’une tache d’encre aux airs familiers sur le buvard bleu encre du soir.
    Un peu comme un chêne pointant sa cime au-dessus d’un mur gris foncé, empiété de plantes grimpantes. Sans freiner sa course effrénée, Stéphane se précipita sur le mur d’enceinte et le gravit avec toute la fougue d’un fugitif pourchassé par la Mort. Il escalada les pierres trempées et s’agrippa malhabilement au lierre qui les serpentait. Puis arrivé en haut du mur, il se jeta purement et simplement — fit une roulade ratée et vint s’écraser sur quelque chose de puissamment solide et dur. Ce qui n’ôta en rien le sourire désormais ancré sur son visage. Il ne se souciait guère de savoir où diable ses pieds l’avaient mené, il était sauf. Fort de ce constat, il mit une main sur son dos douloureux et se redressa avec un peu de peine. L’endroit dans lequel il avait atterri n’était pas du tout éclairé et Stéphane dû écarquiller les yeux pour lentement distinguer les formes noyées dans l’ombre. Peu à peu, la silhouette terrifiante devint un sapin, ce gnome dans un recoin se révéla être une fontaine, cette bête au regard vif n’était qu’une poignée d’arbustes clairsemés. Quant à la chose rigide sur laquelle il s’était jeté, et bien ma foi, c’était la dalle d’une tombe.
    Une tombe parmi tant d’autres. L’adolescent médusé leva son regard et laissa glisser le sac à dos de son épaule droite. Son périple l’avait — malgré les apparences — conduit à destination, et il ne savait trop quoi dire en réponse. Malgré le voile nocturne qui drapait le cimetière, tout y était reproduit avec minutie, l’agencement des choses était le même, pas un détail qui n’ose différer de sa vision. De fait, si tout y était semblable, Stéphane devait trouver la tombe de Melissa, devait se rendre compte par lui-même. Il mit beaucoup de temps à atteindre la sépulture recherchée, et c’est au final le chêne qui guida ses pas. Immédiatement côte à côte à son tronc, devait logiquement se trouver le sépulcre qu’il poursuivait. Et il y avait effectivement quelqu’un de mis en terre à cette place exacte. Sans plus attendre, il se rua et se mit à genoux dessus, renversant même une gerbe de fleurs blanches amoureusement déposée. Trop aveuglé d’obscurité pour distinguer le nom inscrit, Stéphane dû jouer de ses doigts et deviner les lettres gravées. C’est cette part d’incertitude qui retarda la venue de sa déception, mais après avoir vérifié et revérifié, il ne trouva rien d’autre à redire et céda, « Gabrielle Fergus ». Un nom qui n’avait aucune évocation pour lui, qui loin de répondre aux questions posées, ne faisait qu’en lever de nouvelles. Il n’y avait plus lieu de lutter, plus aucun motif