-
-
- Chapitre unique| L'histoire | Ce chapitre |
|---|---|
| Publié : le 16/04/2008 à 00h11 - Mise à jour : le 16/04/2008 à 00h11 - Commentaire(s) : 2 - Lecture(s) : 318 - Chapitre(s) : 1 - Mots : 1861 - Complet : oui - AMR : Tous publics - Favorite de : 0 - Abonnés à l'histoire : 0 | Publié : le 16/04/2008 à 00h11 - Modifié : le 29/04/2008 à 10h15 - Commentaire(s) : 0 - Lecture(s) : 318 - Mots : 1861 |
C'est une histoire urbaine.
Non pas un véritable essai philosophique, mais plutôt une réflexion en mode comique sur la vie en ville et un de ses aspects les plus caractéristiques.
Dactylocryptomania
| Résumé : Fantaisie urbaine - Le récit d'un cheval de Troie moderne, qui vient toutes portes closes, mais en ami. N'ayez pas peur. |
Certains sont secs et quelconques. J’aime pourtant à croire que derrière leur apparente banalité ils reflètent une volonté de se souvenir, une attention, une subtilité indécelable.
D’autres sont touchants de naïveté. Ou de profondeur. Ce qui revient au même. Un de mes préférés est situé Rue du Cherche-Midi. Au numéro 12 bis. Pas la peine de chercher midi à 14 heures, c’est 12H14.
Vous haussez les sourcils ? Les épaules ? Le coin des lèvres d’un rictus mi-méprisant mi-apitoyé ? Vous vous moquez ? Est-ce pourtant si stupide ? D’autres collectionnent les timbres, certains collectionnent les écrits de Voltaire, tandis que les uns téléchargent légalement ou non l’intégrale de Duke Ellington. Et presque tous passent leurs vacances à se “ressourcer” comme ils disent, en grillant sur deux mètres carrés de sable pollué ou en dévalant des pentes enneigées aux trois quarts artificielles.
Je n’écoute pas de musique. Sinon parfois celle des sonnettes. Je ne lis que de la littérature de concierge. Parfois juste une gourmandise de ci de là. Je hais la campagne.
Ce qui me plaît, c’est la ville, la ville tellement grande qu’on ne peut y croiser une connaissance que par pure coïncidence. La ville où l’autre est tellement synonyme de danger, de malveillance, d’obstacle, de nuisance, que tout y est conçu pour que la propriété privée soit une forteresse.
Il n’y a plus de concierges. La concierge était connue, familière, presque intime. Mais c’était malgré tout une autre. Alors on l’a parfois remplacée par un interphone. Quelle humiliation. Parler ainsi à une bocca della verità qui tue la voix de l’autre et la mienne. J’y mettrais ma main à couper, c’est un sadique qui a conçu ces appareils.
Dieu soit loué, ces appareils sont monnaie peu courante. On trouve maintenant surtout, et c’est là que j’interviens, des digicodes.
Ah ! Les digicodes ! Doux appareils qu’on ne caresse que dans le sens du poil, en montrant patte blanche, si on veut que le cerbère laisse échapper son ronronnement qui ouvre instantanément les portes les plus rétives.
J’ai commencé ma conquête avec un carnet acheté à Saint-Ouen un jour de puces. Deux cent pages, une par rue. Une ligne par immeuble. Le premier décrypté fut le 34 boulevard Ney. C’était, je m’en souviens, 8542 ; je n’ai jamais cherché à savoir pourquoi. Mais, à l’époque je n’avais pas cette conscience peu à peu acquise de la douce signification de certains codes ; ou de l’encore plus belle absence totale de signification de tel autre. C’est bien plus beau lorsque c’est inutile.
Mon carnet s’est trouvé vite à court. Le seul onzième arrondissement l’aurait rempli. Et j’ai constaté mon erreur devant l’insoluble problème de la trop longue rue de Vaugirard. Avant même le numéro 75 (B4345), la page était pleine. Comment donc atteindre la Porte de Versailles ?
Ma passion sans relâche m’a évidemment conduit à postuler en priorité à la Poste. J’y distribuais le courrier dans un secteur jusqu’à l’obtention de tous les digicodes qu’il comportait ; à la suite de quoi j’allais dans un hôpital dont je connaissais l’un des codes d’accès pour y collectionner dans divers flacons tous les virus bénins que je pouvais y trouver, pour les incorporer ensuite discrètement dans la nourriture de tels ou tel de mes collègues, et profiter de leurs congés maladie pour me faire attribuer leurs secteurs.
Une fois que j’avais complètement écumé un quartier ou une ville de banlieue, je me faisais muter sous un prétexte ou un autre. Le problème était de trouver sans cesse de nouveaux motifs, et la nécessité m’a contraint à une inventivité mensongère particulièrement fertile. Le prétexte idéal était la mutation de ma femme (qui n’a jamais existé , jusqu’au jour où je suis tombé sur un supérieur particulièrement vicieux qui n’a rien voulu savoir. Le malheur ou une vacherie particulièrement sadique de Murphy a voulu que cela se produise dans un arrondissement que je connaissais déjà très bien, entouré lui-même d’une vaste zone déjà répertoriée.
Ma boulimie de codes d’entrée d’immeubles fut alors privée de nouveautés à engranger. Ce fut une longue traversée du désert. J’étais contraint de fuir mon travail de plus en plus tôt pour pouvoir arpenter les rues de communes lointaines pas trop tard. À quoi eût-il servi de les parcourir au cœur de la nuit ? Même s’il y a des fêtards, ils sont tellement soupçonneux et paranoïaques que la dactylocryptologie y devient une acrobatie.
Faute de nouveauté à me mettre sous le calepin (le “calepin” étant une façon d’en parler, en réalité je noircissais à cette époque environ 5680 pages de cahier des codes glanés partout en Île-de-France), j’errai comme une âme en peine. Au début je crus que le renouvellement périodique des codes par les habitants suffirait à calmer mon impatience le temps que vienne ma mutation ; mais peine perdue.
Je tombais malade de plus en plus fréquemment. Pendant mes rares rétablissements, je bâclais mes tournées pour aller découvrir les codes de Montrouge ou de Courbevoie. Ou, quand je disposais du fourgon, je faisais d’immenses détours pour passer par Villetaneuse ou Villeneuve-le-Roi afin d’aller y accroître mon répertoire, provoquant ainsi de considérables retards dans les tournées.
Ce qui devait arriver arriva : on me licencia à la première restructuration. J’étais libre de mes journées mais sans ressources. Et Dieu que cela nécessite de moyens d’être dactylocryptomane !
On s’imagine que c’est une science de flâneur qui n’a qu’à parcourir les rues, l’air innocent. Quelle naïveté ! Si les digicodes existent, c’est bien précisément parce que l’on se méfie de l’inconnu. Le promeneur, même relié par une laisse à un chien, même poussant un fauteuil roulant ou une poussette, est suspect.
Il me faut louer des chambres d’hôtels et des meublés, améliorer sans cesse ma batterie de jumelles, de longues-vues, renouveler mes stocks de talc (saupoudré sur les boutons de l’appareil, il garde les marques des doigts, ce qui restreint pour ensuite considérablement le champ des recherches), acheter des micros plus sensibles et plus discrets pour capter les conversations et enregistrer les informations.
Le téléphone portable m’est heureusement d’une grande aide. Pas pour moi, Dieu m’en garde ! Il retourne la vie privée comme une chaussette sale. Les gens n’exposent plus leur extérieur, qu’ils protègent par des digicodes et des portes blindées, mais ils dévoilent toute leur vie privée, leurs agendas et leurs sentiments à de parfaits inconnus pour le seul motif qu’ils partagent cinq minutes de métro, deux mètres de trottoir ou une connexion simultanée sur un quelconque site dit social.
« C’est quoi le code déjà ? […] Plus fort, je n’entends pas ! […] A1209 ? A-1-2-0-9, c’est bien ça ? » L’essentiel du travail est fait. Plus qu’à ajouter cela à mes notes. Parfois on va jusqu’à me mâcher le travail en me donnant l’adresse.
Les mauvais jours, je n’arrivais qu’à glaner quinze, vingt ou vingt-deux codes. Les bons, parfois plus de cent. Le 17 avril 1993, j’en ai recueilli deux cent soixante-et-un. Une certaine extase m’a pris ce jour-là. D’autant plus qu’il s’agissait de mon premier déplacement en province. C’était à Rouen. Il faut croire que les Normands, malgré tout ce que Flaubert a pu dire, sont moins méfiants ou plus ouverts que les Parisiens.
Les trombes d’eau sont bien plus des alliés qu’on ne le croit. Se réfugier sous un porche ne ressemble alors plus à une agression délibérée, mais à un simple réflexe dénué de préméditation. De fait, la préméditation est réelle et me permet alors de glaner rapidement les renseignements voulus.
Cette superbe journée dite “des voisins” fin mai, est aussi une journée merveilleuse pour moi. Tout le monde sort de chez soi, fraternise. Au sens propre, c’est une journée de portes ouvertes. Ou plutôt encore mieux, c’est une journée de portes s’ouvrant sans cesse. Et donc pour moi de moisson fructueuse.
J’ai investi dés l’instant où j’ai été “remercié”. En prévision des temps plus difficiles, je me suis acheté un ordinateur pour recenser plus efficacement mes chers codes.
Et j’ai appris.
J’ai appris moi-même à constituer de gigantesques bases de données où je recense comme autant de trophées mes codes, leur évolution dans le temps, leurs caractéristiques diverses. Je mets à jour, j’aligne des colonnes s’allongeant sans cesse, je cartographie…
Pourquoi le code 2101X est-il plus récurrent dans les Yvelines que dans la Seine-Saint-Denis, par exemple ? Pourquoi les codes changent-ils deux fois plus fréquemment dans le VII° arrondissement que dans le XIX° ? Pourquoi le code le plus utilisé, toutes tendances confondues, est-il 79315 ?
Je suis sûr que ce seraient des questions passionnantes pour un anthropologue, un urbaniste, un étudiant en sociologie, un écrivain ou même un cambrioleur. Mais pour moi, je m’en moque éperdument. Ce qui importe, c’est que je les aie tous, ou du moins de plus en plus. Et de plus en plus largement.
Alors, comme tout cela coûte cher, et qu’il faut bien vivre, gagner de quoi entretenir les besoins fondamentaux, j’ai usé des avantages acquis lors de ces longues années pour m’aider. Oh, rien qu’un peu. Et pas plus que ce dont j’avais besoin.
Eh bien, oui, en termes plus prosaïques, j’ai vulgairement volé. J’ai utilisé ma connaissance approfondie des codes d’entrée dans les immeubles pour subtiliser qui un billet de banque, qui un appareil photo, qui un sac à main. Efficace, discret, jamais soupçonné, et jamais trop exigeant.
Quand j’avais pris ce dont j’avais besoin, je rapportais en général le reste de mon larcin devant la porte de ma victime. Avec un mot d’excuse dactylographié.
Attention, lecteurs ! N’allez pas piétiner trop vite mon récit !
Je vous vois venir : je n’aurais écrit ces quelques mots que pour me dédouaner face à une postérité que j’eusse crainte sévère envers la passion de ma vie ? Cette passion que vous avez pris goût à lire, que vous avez considérée avec une douce commisération affligée (osez l’avouer, je le sais bien), ce n’eût été qu’un paravent du crime organisé ?
Oh non ! Vous croyez à tort. Je le confesse, je l’ai fait. J’ai fauté. Mais ce n’est pas ma passion dactylocryptophile qui est un prétexte pour gagner malhonnêtement ma vie. C’est ma malhonnêteté occasionnelle qui m’a permis de continuer à vivre ma passion.
Un jour, je vendrai la base de données immense que j’ai constituée à FedEx, à l’Institut Géographique National ou aux Renseignements Généraux, et l’argent gagné me servira à rembourser ceux que j’ai lésé. Croyez-moi que vous le vouliez ou non.
Ceux qui imaginent que mon obsession continuelle m’a empêché de me marier, d’avoir des enfants ou même des amis, ceux-là… eh bien ont tout à fait raison. Comment me marier, c’est-à-dire donner plus d’importance à une personne qu’à toute autre ? Alors que ma vie est la recherche de la connaissance de la porte de chacun ?
J’ai consacré ma vie à trouver le sésame de chacune des portes gardées par un Cerbère électronique. Mon seul regret est qu’aucune de toutes celles qui m’ont livré leur secret ne s’ouvre sur le code A-M-I.
Je sais qu’un jour, aussi soudainement qu’elle m’est venue, cette dactylocryptomanie passera. Alors je me tiendrai devant la première porte venue, je ferai le code, AP320, et je frapperai. Si quelqu’un m’ouvre…
© tous droits réservés. Le texte ne peut être reproduit sans le consentement de Laurent Jerry
| Commentaires | Favoris et notifications | Corrections |
|---|---|---|
| Images | Impression | Gestion |
Vous ne pouvez pas modifier cette histoire. | |