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« Le Papillon du Dieu Gris » - chapitre 1 : « Chapitre I » — L'Encrier
Vous êtes ici => Accueil > Liste des histoires > « Le Papillon du Dieu Gris », par Shad Elbereth - - - > Chapitre 1 : « Chapitre I » -
L'histoire Ce chapitre
Publié : le 11/05/2008 à 13h53 - Mise à jour : le 28/06/2008 à 16h24 - Commentaire(s) : 11 - Lecture(s) : 457 - Chapitre(s) : 8 - Mots : 32784 - Complet : non - AMR : 12 - Favorite de : 2 - Abonnés à l'histoire : 1 Publié : le 11/05/2008 à 13h53 - Modifié : jamais - Commentaire(s) : 0 - Lecture(s) : 243 - Mots : 2857

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 Bien que je sois auteur de la majeure partie du récit, je me dois de préciser que l'histoire ci-dessous est librement inspirée du forum-RPG Les 4 Eléments 2. Certaines scènes sont ainsi des réécritures plus ou moins fidèles de textes déjà publiés, qui ne m'appartiennent qu'en partie. Si l'un des auteurs souhaite voir son personnage retiré (car je n'ai pas pu tous les retrouver), je suis prête à supprimer le(s) passage(s) incriminé(s).
 Ce chapitre premier, cependant, m'appartient dans son entièreté.

Le Papillon du Dieu Gris

Résumé : Celui qui tue un homme est un assassin, celui qui en tue cent devient un conquérant. Mais qu’en est il de celui qui les tuera tous ? Il sera nommé Dieu. Éléonore, femme d’ambition et dernière reine de Mairenn, apprit à ses dépens le véritable sens de ces mots.

Chapitre I

 Ab ovo, nul n’aurait su où commencer la présente histoire, qui ne se confond que trop allégrement avec l’Histoire. Faudrait-il commencé à sa naissance ? Faudrait-il décrire cette mère qui la précéda, et la mer qui tous les nourrit ? Ou remonter, encore et encore, jusqu’au temps si lointain où les Déesses foulaient la terre des hommes de toute leur hauteur, aux Origines, à l’heure de la première flamme, de la première goutte de rosée, de la première brise, de la première gerbe de fleur ou du Néant qui les précéda toutes ?
 Ab ovo, cette histoire ne serait plus lisible que par quelques érudits assez patients pour écouter se dérouler l’Histoire du monde qui se construit, puis s’étiole et se disloque. Un fragment seulement sera traité, celui d’une vie qui marquera une période charnière qui ne laissera qu’un Avant et un Après, marqués sous le sceau des yeux pâles d’Eléonore Mirbelkor, dernière reine de Mairenn.
 
 Le silence. Un silence agité, nerveux, un calme qui n’en avait que l’apparence. Le mal était fait, était-il seul ? N’osant qu’à peine respirer, l’oreille tendue, la délictueuse princesse se glissa vers la tapisserie. Sa main se tendit vers le pan, réprimant une crise de légers spasmes, puis l’écarta sec d’un seul geste. Mais personne ne se tenait derrière, à gauche comme à droite le couloir était vide. Avec une douceur infinie, elle remit en place le voile qui séparait jusqu’alors ses expériences solitaires de sa vie sociale. Jusqu’à ce que quelqu’un la surprenne. Pourquoi ?
 Un sanglot s’écrasait au fond de sa gorge tandis que ses membres inférieurs, paralysés d’effroi, s’enracinaient là, au seuil de son jardin secret. Elle se refusait à dévisager l’intrus qui gisait à terre – en vérité, elle savait déjà de qui il s’agissait : ce n’était pas la première fois que le prince Robert cherchait à la suivre dans ses occupations nocturnes. Pourquoi, par toutes les Déesses, ne s’était-elle pas assez méfiée ? Comment avait-elle pu sous-estimer ce sale garnement ? La réponse ne lui vint que trop naturellement : parce que cet enfant était le pire imbécile que ce château ait jamais porté, et qu’elle avait oublié, depuis le temps, jusqu’où la bêtise pouvait mener, à l’instant même où elle était mêlée à la curiosité.
 Stupide. Cela faisait plus de quinze ans que rien ni personne n’avait menacé son « petit secret », elle ne pouvait l’avoir caché si longtemps, avoir entrepris tant d’effort pour que, finalement, son propre frère ne la dénonce à l’Inquisition ! Non, non ce ne pouvait, elle ne pouvait permettre ça… Pas maintenant, pas après si longtemps. Surtout, pas de la langue du bâtard.
 Peu à peu, la princesse Éléonore s’affaissa, ses lèvres murmurant quelques malédictions d’une voix aphone, étouffée par sa détresse. Il n’était rien de se dire, dans un moment comme celui-ci, que cet enfant n’aurait jamais du porter un tel rang.
 
 Le sang du roi Tobias Ier coulait bel et bien dans leurs deux corps, mais ils n’avaient aucunement été issus de la même mère ; Éléonore, pour sa part, était fille de la reine Marianne, digne femme de la noblesse qui savait tenir son rang. Foudroyée par une sorcière malveillante peu après la naissance de la princesse, elle avait, dans son dernier souffle, arraché à son royal époux la promesse de faire de leur fille unique une souveraine digne et fière. Fidèle à sa parole, il fit amender les lois du Royaume pour qu’une princesse puisse monter sur le trône en absence d’héritier mâle, et lui offrit la meilleure éducation qu’un futur roi puisse rêver.
 Le couronnement manqua de peu d’avoir lieu quinze ans plus tôt, quand Tobias Ier disparut en mer après une bataille contre le félon Stanos Riordan. De peu, car l’absent débarqua en plein cœur de la cérémonie, aux bras d’une fille de pêcheurs qui l’avait sauvé de la noyade. Il s’en était amouraché, d’une manière qui n’est pas convenable pour un homme de pouvoir, et alla jusqu’à l’épouser, faisant du Bâtard l’héritier légitime.
 Oublieux de la tendresse qu’il portait à sa première femme, il relégua sa fille unique au rang d’objet encombrant à marier au plus vite. Hélas, c’était bien méconnaître la princesse Éléonore que de penser ainsi…
 
 Elle avait enquêté, fait chanter, écarté chaque prétendant avant que l’affaire ne devienne sérieuse, dusse-t-elle user du poison. Tout ça pour en arriver là, à caresser distraitement les boucles rousses d’un gredin qui l’enverrait au bûcher. Ce ne pouvait se passer ainsi, plus elle y pensait plus cette certitude s’imposait à elle. Et ça ne se passerait pas ainsi.
 Le regard encore brillant de l’humidité qui avait manqué de l’envahir, la princesse se redressa comme un automate, enjambant le corps encore inconscient de son demi-frère, pour se saisir de son ultime allié, le Livre qui lui avait enseigné l’Art proscrit de commander aux éléments. Ses doigts effleurèrent un instant la douceur du parchemin vélin, mais un seul regard en arrière lui suffit pour déglutir avec difficulté. Les pages tournèrent de plus en plus vite, d’un bout à l’autre de l’ouvrage, s’arrêtant de temps à autres mais accélérant derechef dès qu’un avertissement déplaisait à ses yeux pâles.
 Mise en garde : la victime peut à tout moment de recouvrer la mémoire, tel était, à quelques détails près, la sentence qui accompagnait tous les sortilèges d’amnésie qu’il puisse exister. Elle ne pouvait s’y fier, pas plus, cependant, qu’elle ne pouvait se débarrasser du prince Robert avec la même aisément que s’il s’agissait d’un simple prétendant. L’idée lui effleura l’esprit, l’espace d’un instant, mais la crainte d’une enquête de l’Inquisition l’y fit renoncer immédiatement. Le meurtre du prince héritier ne passerait pas inaperçu, et nul n’ignorait le mépris qu’elle éprouvait à son égard. De toute manière, elle ne se sentait pas l’âme d’une tueuse…
 N’y avait-il donc aucun espoir ?
 
 Alors qu’elle détachait ses mains de la relique, prête à abandonner toute espérance de vie, les pages se mirent à tourner follement, bien qu’aucune fenêtre ne soit ouverte, comme animées par leur propre volonté. Figée, glacée d’effroi, elle observa le spectacle d’un air médusé, jusqu’à ce que la course folle s’arrêtât sur une page à laquelle elle n’avait jusqu’alors prêté que peu d’attention. Dans un état second, elle reprit le livre pour lire ces quelques lignes insignifiantes, tandis que germait peu à peu dans son esprit une idée folle, d’autant plus insensée qu’elle mettrait à bas toute l’éthique qu’elle croyait encore détenir en elle…
 
 Sans doute auraient-ils du se douter de quelque chose, se méfier d’une étrangeté dans sa démarche, d’un voile qui couvrait son regard et de ce pas à la fois solennel et pressé qu’il avait ce jour-là. Un coup d’oeil plus attentif leur aurait sans doute permis de remarquer quelques anomalies dans l’image du prince Robert, mais l’habitude endort la vigilance, aveuglée qu’elle est par l’assuétude du train-train quotidien. Personne ne vit rien, et on laissa entrer l’enfant chéri dans les appartements du couple royal.
 La reine se leva, une femme rondelette qui l’avait couvert de cadeaux à défaut d’en avoir elle-même eu durant sa propre enfance. Mais l’enfant ne parlait pas, ni ne sourit, laissant approcher sa mère sans esquisser un seul geste. Seule sa main tremblait, mais elle était si bien cachée sous quelques tissus amples que nul ne pouvait le remarquer. La reine embrassa son fils qu’elle trouvait un peu pâle, mais alors que ses mains lui enserraient les épaules elle eut un soubresaut. Elle ne ressentit d’abord qu’un picotement dans le bas du ventre, qui précéda la douleur quand elle sentit quelque chose de froid déchirer sa chair de bas en haut.
 Elle ne dit pas un mot durant toute l’opération, sa gorge était trop serrée pour permettre le moindre gémissement de s’y former. Elle regarda son fils, sans comprendre, puis baissa les yeux jusqu’à la rivière sanguine qui giclait de ses tripes. L’unique certitude qu’elle eut, durant toute la longue agonie qui s’en suivit, c’est que ce n’était pas les yeux de son fils : ils étaient blanc et froids comme un blizzard sur la mer déchaînée.
 Elle était alors de dos, et le roi n’aurait pu deviner quel drame se tramait là. Jusqu’à ce que, du moins, le prince cesse de soutenir sa mère mourante, la laissant s’affaisser tout contre sa jambe. Tobias hurla à l’assassin, mais il était trop tard : le matricide se jeta contre son père pour lui enfoncer le poignard dans la gorge. Il attendit, tout membres tendus dans son geste, que les gardes accourent vers les victimes que personne ne pourrait sauver. Quand le premier passa le seuil de la porte, le prince Robert se tourna vers lui pour lui envoyer un sourire qui aurait pu paraître candide s’il n’y avait eu pareil carnage en guise de décor.
 Il disparut en un claquement de cil dès qu’il fut sûr que tous l’eurent reconnu.
 
 Alea iacta est, le sort en est jeté. Le prince était de retour dans la salle derrière la tapisserie, face à sa réplique encore inconsciente, quand le masque tomba et révéla le véritable coupable du régicide : Éléonore Mirbelkor, fille de feu la reine Marianne, héritière de feu le roi Tobias. Mais nul témoin ne pourrait jamais éventer ce crime presque trop parfait.
 Ce qu’elle avait fait ? elle ne pouvait, à ce stade-là des évènements, réaliser pleinement les conséquences de son acte, tout juste arrivait-elle péniblement à en entrevoir la gravité. Un bien vague aperçu qui suffisait largement à terroriser ce qui restait de sa conscience.
 Qu’est-ce qui lui avait pris ? peu importe à présent, elle ne pouvait plus revenir en arrière. Le plan devait être appliqué jusqu’au bout, ou les conséquences seraient encore plus désastreuses que si elle n’avait rien fait. Un remède amer, certes, mais sans aucune commune mesure avec le mal dont elle souffrirait. Un mal qu’elle rejetait désormais sur un frère qu’elle n’avait jamais aimé.
 Un frère qu’elle enveloppait de ses bras pâles, pas bien lourd en vérité il remua un peu mais resta dans un demi-sommeil. Cela vaudrait mieux. Avec une douceur dont elle ne se serait jamais crue capable, la princesse Éléonore souleva l’enfant honni et lui embrassa le front en signe d’encouragement. Puis elle disparut, pour reparaître dans une clairière de la forêt de Mairenn encore épargnée par les catastrophes naturelles qui ravageaient le royaume depuis la chute des Déesses.
 Le bouc émissaire y fut abandonné sur un tapis de marguerites.
 
  S’agit-il bien d’un assassin,
  Celui qui tue sans avoir
  Conscience de son larcin ?
  Il vole une vie, voire,
  Bien plus que ne le permet
  La morale qui tous les régit,
  Donne à la mort ce doux mets
  Qu’est celui par qui naquit,
  Puis tue son amante
  Pour rejeter le régicide
  Au fils chéri de la mante
  Laïque. Non, pas d’acide,
  Mais une graine de folie ;
  Des pages qui, peut-être à tort,
  S’affolent pour qu’elle se lie
  Aux yeux pâles de la mort.
 
  S’agit-il bien d’un assassin ?
  Une drogue, jadis, poussa
  À l’attentat, mais il advint
  Que le roi, survivant, moussa
  Contre la plaie de son pays :
  Il interdit la démence ;
  Et on donna un nom à qui
  Tuerait sous son influence :
  Assassin signifie drogue,
  Or la magie est la drogue
  D’Éléonore Mirbelkor.
 
 L’assuétude commence par une première expérience, celle-ci eut lieu avec sa sœur de lait : Lysa, fille de Gratia la nourrice. C’était un jeu d’enfant, la recherche d’une cachette pour s’amuser sans être dérangées par quelques précepteurs ennuyeux. C’est souvent en ne cherchant pas que l’on trouve : il suffit parfois courir dans un couloir peu fréquenté et de glisser malencontreusement pour mettre à jour une pièce oubliée depuis des siècles derrière une tapisserie poussiéreuse. Elles y découvrirent monts et merveilles, mais aussi gouffres et terreurs : sur une table était couché un grimoire marqué du sceau des Déesses maudites.
 Lysa voulait prévenir les adultes, mais la princesse lui refusa net : elles avaient enfin leur jardin secret, pourquoi le perdre ? Quel mal y avait-il à jouer en ces lieux, si elles ne touchaient pas au livre de l’Art proscrit ? Depuis plus de deux siècles, il était couché là sans que cela ne dérange quiconque, alors à quoi bon l’offrir en pâture à l’Inquisition ? Lysa s’inclina, bon gré mal gré, devant ce raisonnement plein de bon sens. Et ce fut là sa première erreur.
 
 Si l’interdit effraie certains, il en excite d’autres. Éléonore, hélas, appartenait à la seconde catégorie : souvent, durant leurs jeux dans la salle secrète, son regard était attiré par l’ouvrage interdit qui trônait là. Une sorte de magnétisme s’en dégageait, une impression qu’il l’appelait, qu’il n’était là que pour elle. Si elle essayait, rien qu’une fois, juste pour voir ce que cela faisait… Quel mal y aurait-il ?
 Maître Ythier Marchant, son précepteur en langues anciennes, remarqua, non sans soulagement, un regain d’intérêt pour cette matière a priori peu attrayante. Ainsi apprit-elle à cultiver son jardin secret, à en sortir les meilleurs plants, à en goûter toutes les saveurs. À sentir, pour la première fois, naître de ses lèvres un murmure qui se fait brise, flammèche, goutte de rosée ou gerbe de fleurs. Seule avec elle-même et le livre. Un livre marqué non seulement du sceau des Déesses, mais aussi de celui de Nimélior, son ancêtre et par ailleurs l’un des plus grands spécialistes de magie élémentaire qu’il n’y ait jamais eu. La légende veut que, grisé par le pouvoir, il se soit laissé entraîner vers des forces plus obscures du Continent central, où régnait en ces temps Darva, fille de la Nuit.
 Mais quelle importance y avait-il à connaître la fin de son parcours ? C’est son bon héritage qui dormait en ces lieux, avant que Nimélior ne sombre dans de mauvaises intentions. Elle y apprit l’amour des Déesses et la beauté de leur art qui fut vénéré en d’autres temps ; elle comprit le côté réducteur de la propagande, de son éducation iconoclaste, et vit l’autre face de la vérité. Il fallait que Lysa voie ça, pensait-elle alors, et elle verrait, comme elle, le monde sous un autre angle.
 
 Si l’interdit excite certains, il en effraie d’autres. Lysa, hélas, faisait partie de la seconde catégorie : elle paniqua littéralement, pria sa sœur de lait de cesser immédiatement ses petites expériences. Il n’était pas trop tard, elles pouvaient encore alerter l’Inquisition et faire comme si la découverte n’avait eu lieu que la veille, comme si rien ne s’était passé. Elle ne dirait rien, et tout le monde s’en sortirait parfaitement. Elle ne comprenait pas, elle ne comprenait rien. Elle était sur le point de tout gâcher. Et montait la colère.
 Rageuse, Éléonore prit le livre à une page au hasard pour faire taire la traîtresse, qui se figea sur place. Ses orteils s’étaient disloqués, puis fouillaient le sol de pierre à la recherche d’interstices où s’ancrer, tandis que ses mains verdissaient et son visage, ébaubi, s’ouvrait tel un soleil jaune autour duquel s’étalait l’éventail de ses cheveux devenus pétales. La page suivante, censée contenir le contre-sort, était devenue illisible par le passage du temps.
 Lysa fut dès lors la plante la plus bichonnée de tout le royaume, transformée qu’elle était en légume à sa première expérience de la magie. Éléonore réprima pendant un mois son envie d’aller dans la chambre secrète, sans pour autant se résoudre à en parler aux autorités.
 Puis elle céda à nouveau à son vice pour ne plus jamais cesser de s’y adonner.
 
 Tout cela pour, quinze ans plus tard, aboutir à l’assassinat du roi Tobias et de la reine Pauline et, surtout, à son ascension au trône du royaume de Mairenn.


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© tous droits réservés. Le texte ne peut être reproduit sans le consentement de Shad Elbereth

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