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« Le Papillon du Dieu Gris » - chapitre 2 : « Chapitre II » — L'Encrier
Vous êtes ici => Accueil > Liste des histoires > « Le Papillon du Dieu Gris », par Shad Elbereth - - - > Chapitre 2 : « Chapitre II » -
L'histoire Ce chapitre
Publié : le 11/05/2008 à 13h53 - Mise à jour : le 28/06/2008 à 16h24 - Commentaire(s) : 11 - Lecture(s) : 463 - Chapitre(s) : 8 - Mots : 32784 - Complet : non - AMR : 12 - Favorite de : 2 - Abonnés à l'histoire : 1 Publié : le 18/05/2008 à 12h48 - Modifié : jamais - Commentaire(s) : 0 - Lecture(s) : 45 - Mots : 2848

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 Bien que je sois auteur de la majeure partie du récit, je me dois de préciser que l'histoire ci-dessous est librement inspirée du forum-RPG Les 4 Eléments 2. Certaines scènes sont ainsi des réécritures plus ou moins fidèles de textes déjà publiés, qui ne m'appartiennent qu'en partie. Si l'un des auteurs souhaite voir son personnage retiré (car je n'ai pas pu tous les retrouver), je suis prête à supprimer le(s) passage(s) incriminé(s).
 La personnalité de Robert, ainsi que le début de son errance, revient en partie à Maxine.

Chapitre II

 Il n’y eut guère besoin de faire semblant : le trouble naissait de lui-même à l’annonce des évènements de la veille. Elle pensait un instant avoir rêvé, mais la réalité la rattrapa quand on l’emmena voir la reine Pauline, qui délirait sur sa couche. Sa belle-mère avait perdu beaucoup de sang, et les médecins doutaient de ses chances de survies. Que s’était-il passé ? Le prince Robert s’était introduit dans la chambre de ses parents pour les poignarder. Pourquoi un tel geste ? Nul ne le sait, mais il y avait sans nul doute de la magie derrière tout cela : il s’était évanoui dans les airs sous les yeux des gardes venus porter secours à la famille royale.
 – Ce n’est pas mon fils.
 Tous se tournèrent vers la mourante, qui, secouée de spasmes, articulait ces mots avec difficulté, telle une possédée :
 – Ce n’est pas mon fils, c’est pas mon Robert, mon Robert, Robert il est gentil, il, il est gentil, il, ce, ce n’est pas lui, non, non, non ce… Il… Les yeux, c’était… pâle de mort, pâle de mort, ce, ce… non, pas mon Robert, pas mon Robert !
 Les médecins s’affairèrent autour d’elle, mais plus on lui disait de se calmer plus elle hurlait que ce n’était pas lui, pas son Robert, pas son fils. On s’excusa auprès d’Éléonore pour se spectacle affligeant, on lui dit que la pauvre reine Pauline était sous le choc. Elle hocha la tête, mais n’osa s’approcher de crainte qu’elle ne reconnaisse enfin les yeux pâles de la mort.
 Choquée, la princesse demanda à se recueillir seule, ce qui lui fut accordé. Aussitôt Éléonore vomit dans un pot de chambre un repas qu’elle n’avait pas encore pris. Qu’avait-elle fait ? Quelqu’un la découvrirait d’ici peu, c’était sûr, on ne pouvait pas être aussi naïf, on ne pouvait croire indéfiniment au mensonge qu’elle avait construit de toute pièce. Quelqu’un, n’importe qui pouvait voir à quel point il était absurde de croire que cet enfant ait pu tuer ses parents !
 
 Et pourtant… Ils furent nombreux, ces courtisans, ces rats à lui faire des condoléances emplies de courbettes et d’immondes flatteries, à plaindre le défunt Tobias de s’être laissé aveugler par le démon de l’amour – qui n’avait, du reste, engendré qu’un héritier indigne et perfide, alors qu’un mariage de raison lui avait déjà donné une fille sage et cultivée dont la noblesse n’était plus à démontrer. Comment le roi Tobias avait-il pu oublier la reine Marianne pour cette grossière fermière ? Il y en eut même pour penser que Pauline aussi était sorcière…
 Elle savoura un moment le bien-être que lui procuraient les louanges : entendre tout ce qu’elle n’avait osé exprimer à voix haute durant toutes ces années dans la bouche des nobles la rassurait, tant et si bien qu’elle commençait à jubiler en son for intérieur. Oui, sans nul doute un jour tout se saurait, mais, en attendant, elle souhaitait profiter de chaque instant qui lui était offert.
 – Princesse, dit l’un, reprenez la place qui vous est due.
 – Votre Altesse, laissez vos humbles serviteurs vous nommer Majesté !
 – Il y eut des royaumes qui ne furent jamais plus prospères qu’entre les mains d’une femme de pouvoir, avança pompeusement un autre, répétant mot pour mot un argument que Tobias Ier avait avancé pour taire la controverse à la naissance d’Éléonore.
 – Et quelle femme ! À douze ans à peine, elle aidait déjà aux affaires courantes du royaume. La jeune Galathée de Glingal peut-elle en dire autant ?
 – Je demande au duc d’Aerandir un peu de respect pour notre alliée la reine Galathée, désapprouva la princesse Éléonore, interrompant toutes les discussions en cours d’un geste de la main. Elle fait, pour ce que j’en sais, un travail formidable compte tenu de son âge et des circonstances tragiques qui ont frappé sa famille.
 Elle se redressa alors, par-dessus toute la Cour, et s’exprima par ces mots :
 – J’entends certains d’entre vous porter de graves accusations à l’encontre de la reine Pauline et je vous prie de cesser immédiatement cette mascarade. Sa Majesté est dans un état critique et les médecins sont peu optimistes sur ses chances de guérison, aussi, au vu de son incapacité à se défendre pour l’instant, je demande à ce qu’on ne répande pas d’aussi viles rumeurs. Du reste, il ne nous appartient pas de juger si oui ou non elle a ensorcelé mon défunt père, ce rôle étant dévolu à l’Inquisition uniquement. Si elle survit à ses blessures, nous l’interrogerons sans nul doute en tant que témoin et victime, mais la justice du royaume n’a aucune compétence en matière de sorcellerie. Si vous avez en votre possession des éléments à charge de la reine Pauline plus solides que de simples suppositions, peut-être aurez-vous plus de chance auprès du Seigneur Hilderic Mazure – ou de Messire Prosarius Helvetis si le Tourmenteur vous inspire trop de crainte.
 « Mais, sorcière ou pas, ma belle-mère ne s’envolera pas bien loin dans l’état où elle se trouve. Son affaire n’est donc guère urgente. Mon père, un roi sage et aimé de tous, est mort cette nuit, de la main de son propre enfant ! J’ignore comment une telle ignominie a pu souiller le sang des Mirbelkor, mais le crime ne peut rester impuni : j’exige que dans chaque cité, du port de Mairenn à la plus petite bourgade, le visage du parricide s’étale sur les murs ; je veux que personne n’ait de repos tant que justice n’aura pas été rendue. Moi-même je n’en aurai pas. Puisque l’héritier mâle s’est rendu coupable de Haute Trahison, je prendrai la succession de mon père ; ainsi vont les lois de ce pays. »
 Une clameur s’échappa des sujets présents dans la salle, et bien que la tête d’Éléonore ne soit pas encore couronnée on pouvait déjà entendre quelques vivats : « Le roi est mort, criaient-ils, vive la Reine ! » et bien d’autres encore. Cependant un certain baron, de nature un peu moins zélée que d’autres – et surtout bel et bien désargenté –, se leva pour poser une question pas si impertinente :
 – Il est bien noble, je le conçois, de travailler jour et nuit à la capture de votre frère renégat, mais quelle récompense attendra celui de vos sujets qui ramènera devant Votre Altesse le régicide ? Non pas que je me sente l’âme d’un vulgaire chasseur de prime, mais il est bon, pour le moral des troupes, de donner l’espoir d’une rémunération après une telle mobilisation.
 Beaucoup firent mine de trouver choquante la rapacité du baron – et peut-être était-ce sincère pour plusieurs d’entre eux –, mais ils n’en étaient pas moins suspendus aux lèvres de la prochaine souveraine, dans l’espoir d’une prime alléchante après laquelle courir. Après un moment de réflexions, celle-ci s’avança alors vers le courtisan curieux, le claquement de ses pas résonnant à travers toute la salle d’audience. Puis elle s’arrêta, fixant le noble de ses yeux si clairs que le bleu semblait en ce moment précis virer au blanc.
 – Inutile de vous justifier, Baron : il n’y a aucun mal à réclamer récompense pour celui dont les efforts se trouveraient couronnés de succès, car sa route sera semée d’embûches : on a retrouvé, dans la chambre de mon frère, des instruments qui laissent à penser qu’il s’adonnait à l’Art proscrit, d’autant plus qu’il semble avoir usé de magie pour échapper aux gardes. À l’homme qui l’amènera devant moi, je pourrais promettre monts et merveilles d’or et d’argent que cela ne suffirait pas à rétribuer son courage à juste valeur. Celui qui y arrivera aura ce que je n’ai jamais accordé à personne, jusqu’à présent du moins…
 Un sourire crispa ses lèvres tandis qu’un frisson parcourait l’assemblée, qui retenait son souffle en l’attente de la sentence. Le baron lui-même se sentit peu d’aise sous le regard perçant et inquisiteur de la princesse héritière, dont le visage tout entier semblait à présent transpirer d’une détermination sans bornes à laver dans le sang l’affront qui avait été commis.
 – Je lui accorderai ma main et une place sur le trône, annonça-t-elle enfin, déclenchant un brouhaha de rumeurs diverses, avant de s’en retourner.
 De vagues coups d’œil en passant lui suffirent pour apercevoir un éclair d’ambition dans les yeux d’un bon nombre de ses courtisans. Voilà qui les occuperait pour un moment encore, songea-t-elle, sourire aux lèvres, et peut-être cela détournerait-il les esprits soupçonneux de son rôle dans les évènements de la nuit dernière. Il n’y avait plus qu’à espérer…
 
 Doux espoir de bien maigre consolation, car aussitôt à l’abri des regards indiscrets elle ressentit une nouvelle inquiétude assombrir ses pensées : que l’un de ces seigneurs prenne son frère et fasse d’elle l’esclave de ses désirs. Non bien sûr que cela soit pensable, ou tout au moins pas dans l’immédiat, car elle avait déposé le prince loin de la civilisation. Mais l’enfant était si bête, et la rumeur si rapide qu’elle en vint à douter de la confiance aveugle de ses débuts.
 Si elle voulait sauvegarder sa propre liberté d’action, son frère devait être protégé. Coûte que coûte, avec le même sens de l’honneur qui la poursuivait depuis la disparition de Lysa : la Magie est un don dont il serait stupide de ne pas profiter.
 Un don de la Nature…
 
 Le gamin s’était réveillé. Fichtrement sonné. Se rappelait-il des éléments de la veille ? Un peu, beaucoup, à la folie ? Pas du tout, l’espace d’un instant, jusqu’à ce que lui revienne un étrange rêve où sa sœur s’adonnait à la sorcellerie – ce qui était interdit par toutes les lois de ce monde, cela allait de soi, à l’exception peut-être du Tyran du Continent Central qui ne faisait, de toute manière, jamais rien comme tout le monde. Passé ces quelques considérations métaphysiques d’une profondeur philosophique abyssale, un mystère restait à élucider : que faisait-il en plein milieu des bois, si loin de sa couche princière ? Et ne parlez pas de rêve je vous prie, un insecte gourmand venait de lui prouver le contraire !
 Il fallut un bon moment au pauvre bougre pour réaliser que, non – pour son plus grand malheur –, le songe nébuleux qu’il croyait avoir fait n’était justement pas un rêve… Sinon, comment expliquer le bleu sur son front et sa présence dans un lieu si insolite ? Oui, bien sûr, mais tout de même : si sa chère sœur croyait qu’elle pourrait le perdre en pleine forêt bien longtemps, elle se mettait le doigt dans l’œil ; il finirait bien par tomber sur un serf quelconque qui le reconduirait devant son père, auquel il rapporterait alors sans tarder la félonie d’Éléonore. Bien sûr, il lui faudrait retrouver la tapisserie pour cela, mais il croyait se souvenir de son emplacement approximatif.
 « Sotte ! songea l’idiot, ton heure est proche. »
 Le prince Robert se mit alors à flâner au hasard, à la recherche d’une quelconque bourgade. Au fond, se disait-il en bravant vaillamment une horde de mûriers sauvages (dont il piqua quelques fruits en guise de butin), il n’y avait rien d’étonnant à ce que la princesse se tourne vers de telles pratiques : elle lui avait toujours semblé inhumaine, avec son maintien trop parfait et ses tournures de phrases qu’on eût dites sorties d’un vieux discours. Bien rares étaient les occasions où elle laissait entrevoir ses sentiments, même s’il avait pu surprendre déjà quelques regards haineux à son égard – ce qui n’était pas rien si ce sentiment avait réussi à percer si nettement sa carapace, d’autant plus que Robert n’était pas des plus observateurs.
 Et puis il y avait ces yeux… d’un bleu si pâle que, parfois, on les croirait blanc.
 On racontait qu’à sa naissance, la fille de la reine Marianne en possédait de beaucoup plus foncés, chose bien rare chez les nouveaux-nés, mais que la foudre qui avait terrassé sa mère n’aurait pas entièrement épargné l’enfant. Une cicatrice qu’elle portait encore au fond de ses iris, fruit de la magie profane d’une sorcière. Non, au fond l’Art proscrit n’était que l’extension logique de l’aura de mystère que dégageait Éléonore.
 
 Si l’accusée avait eu l’occasion de répondre à ce procès d’intention qui se déroulait dans l’imaginaire du morveux, elle n’aurait pu que lui rétorquer, avec toute l’exaspération dont elle était capable, que si elle dégageait le moindre aura de mystère, ce n’était rien comparé au relent de bêtise qui suait de tout le prince. Bien sûr, elle se doutait déjà de la situation déplorable de l’intellect du fraternel, mais jamais elle n’avait pu constater par elle-même l’étendue des dégâts jusqu’alors !
 Ayant enfin débusqué (après moult péripéties à travers des sentiers mal tracés) l’orée du bois où dormait un paisible village, il s’empressa d’aller en réveiller le tavernier, se présentant, avec toute la modestie dont il était capable, comme le prince héritier du royaume. Cette déclaration ne manqua pas de faire sursauter le pauvre gérant, qui crut un instant à une hallucination. Si sa jambe droite ne lui posait pas quelque soucis, il se serait bien plu à attraper l’énergumène pour le pendre haut et court, histoire de lui apprendre à jouer des farces aussi grossière. Mais voilà : ce n’était pas avec son infirmité que le petiot allait recevoir la leçon tant méritée. Aussi se contenta-t-il d’annoncer à la cantonade une nouvelle de la première importance :
 – Devinez un peu qui vient nous voir : le prince Robert s’est perdu. Qui veut lui montrer le chemin le plus court vers la potence ?
 Supposant qu’il s’agissait là du fameux « humour campagnard », Son Altesse se força à rire avec lui, mais – aussi étrange que cela puisse paraître – tous les paysans ne semblaient pas comprendre la blague, pourtant issue de leur milieu. Prenant au mot le débiteur de boisson, plusieurs clients se levèrent, une chope à la main, en criant au traître – ce qui n’était pas encore, à ce stade du moins, trop inquiétant. Le vent de panique souffla vraiment quand la milice, accompagnée d’autres villageois plus sobres que les premiers, accourut pour s’en mêler : « À mort, criaient-ils, à mort le parricide ! »
 Son salut revint à une fenêtre, malencontreusement laissée ouverte à l’arrière de la taverne.
 
 Il se produisit alors, tandis que le prince fuyait une bande de fous qui s’était mis dans l’idée de le pendre haut et court quelques raisons mystérieuses, un évènement des plus étonnants : le brouillard tomba sur la forêt, là où les rameaux filtraient un soleil éclatant quelques minutes auparavant. Il ne lui viendrait pas à l’idée de s’en plaindre en de pareilles circonstances, aussi se contenta-t-il de remercier sa bonne étoile en tentant de mettre à profit cette chance inespérée d’en réchapper sain et sauf.
 C’était sans compter sa maladresse chronique : ne lui fallait-il pas une minute pour que, déjà, le fugitif télescopât brutalement l’un de ses poursuivants. Projeté à terre et un peu sonné, face à une brute trois fois plus lourde que son poids plume, il aurait pu tout aussi bien voir sa dernière heure arriver si un deus ex machina n’était pas intervenu à point nommé : un craquement se fit entendre au-dessus de leurs têtes, et le paysan n’eut le temps que de lever les yeux en l’air avant de se faire assommer par une vieille branche.
 Il n’est nul besoin de préciser que le gibier de potence ne se fit pas prier pour filer en vitesse.
 
 Une fièvre semblait s’être prise de tout le pays : partout où il allait, le prince s’entendait traiter de traître à son sang, de parricide, de régicide, bien qu’il ne se souvienne pas d’avoir commis un quelconque acte punissable… à moins qu’ils ne parlent de ce buste brisé lors d’une partie de jeu de paume avec le cousin Louis ? Tout de même, c’était cher payé pour cette vieillerie même pas belle.
 Fort heureusement pour son petit cou fragile, la forêt semblait avoir compris l’injustice que les hommes voulaient commettre, et rivalisait de mille astuces pour protéger son petit seigneur : des pluies torrentielles aux bourbiers qui se formaient sous les pieds de ses poursuivants, jamais il n’aurait pu rêver meilleur garde du corps. Puisque les hommes étaient devenus fous, il se reposerait ici, où nul ne pouvait l’atteindre ; puis, quand son heure viendra, il lèvera une armée pour regagner son trône.
 Quand son heure viendra, Éléonore paiera pour ce qu’elle avait fait…


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