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« Dream Brother » - chapitre 1 : « Avril 1998... » — L'Encrier
Vous êtes ici => Accueil > Liste des histoires > « Dream Brother », par Angie C. - - - > Chapitre 1 : « Avril 1998... » -
L'histoire Ce chapitre
Publié : le 11/05/2008 à 22h50 - Mise à jour : le 09/07/2008 à 18h44 - Commentaire(s) : 2 - Lecture(s) : 580 - Chapitre(s) : 14 - Mots : 89354 - Complet : non - AMR : 14 - Favorite de : 0 - Abonnés à l'histoire : 0 Publié : le 11/05/2008 à 22h50 - Modifié : le 11/05/2008 à 23h59 - Commentaire(s) : 0 - Lecture(s) : 256 - Mots : 5828

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I'm so happy cause today I found my friends they're in my head. I'm so ugly, that's ok cause so are you...

Dream Brother

Résumé : Il s'appelle Andrew. 17 ans, cheveux blonds et emmêlés, barbe de quelques jours et son éternel T-shirt des Sex Pistols par dessus son jean's troué. Son seul et unique amour : la musique et sa guitare, sa chère Fender. Lui, plus tard, il sera une rockstar... Enfin, il aimerait bien. Pour l'instant, il n'est qu'un lycéen au milieu des grandes plaines américaines, un peu alcoolique, un peu paumé, peut être un peu fou aussi...

Avril 1998...

Il aime le rock sous toutes ses formes : les Beatles, Nirvana, Jeff Buckley, Metallica, Soudgarden, Hendrix, Black Sabbath, les Clash, REM, les Pixies, Radiohead, les Red Hot, Rage against the Machine, Marilyn Manson, et encore tant de groupes… tellement de groupes qu’il ne les recense jamais.
Il aime accrocher des posters de ses idoles sur les murs de sa chambre _ il en a un aussi de Woodstock _ et puis Eddie, le zombie mascotte de Iron Maiden. Il a beaucoup de disques, des vinyles, plus que des CD, parce qu’il préfère les vinyles, et son bien le plus précieux est sa guitare, cette chère et merveilleuse compagne, une Fender, évidemment.
Il adore chanter à tue-tête, jouer jusqu’au sang, et jumper et headbanger et pogoter. Il aime cette sensation de voler, l’épuisement et le délassement de ses membres, ses cheveux qui se rabattent dans son visage. Il est d’ailleurs très fier de ses cheveux, longs et soyeux, d’un blond platine tout à fait naturel.
Le matin devant le miroir de la salle de bain, il se prend pour Kurt Cobain, il chante du Leonard Cohen sous sa douche… Et aussi, il porte toujours ou presque le même T-shirt, celui des Sex Pistols, son préféré, et il rêve toutes les nuits de Katie Jane, la chanteuse de Daisy Chainsaw, il est sûrement amoureux. Sur ses cahiers de cours, il dessine dans les marges, et il écrit des chansons. Lui, il veut être une rockstar.
Il aime bien aussi faire des trucs stupides, comme cracher par terre et courir sous la pluie _ habitude de gamin que décidément il ne perdra jamais _ et il trouve ça drôle de regarder les émissions débiles à la télé, les talk-show à la Jerry Springer _ c’est débile et c’est ça qui le fait rire _ , et faire l’idiot sur un skate, parce que ça épate la galerie et parce que c’est vraiment cool, comme le surf _ mais ça, il ne le sait pas, il n’a jamais vu les vagues de la côte ouest… il suppose _ , et ne pas faire ses devoirs ni ranger sa chambre, et flemmarder tout le week-end _ ce qui a le don de donner d’incompréhensibles crises de nerf à sa mère sans qu’il n’en voit la raison.
Ca lui plait aussi de regarder les nuages et les étoiles, allongé dans la prairie de son South Dakota natal, de dormir en caleçon, de conduire les voitures, de rencontrer des gens nouveaux, de manger du pop-corn dans les salles de cinéma et de faire des châteaux de sable. Et puis, il aime les spaghettis bolognaises et les milk-shakes au chocolat et les cookies à Noël, son chien Sparky _ un autre grand amateur de cookies _ mort il y a trois ans et tous les chiens en général, les photos en noir et blanc et l’été ondoyant et étouffant et Martin Luther King, Apocalypse Now et Full Metal Jacket et son oncle John, mort à 19 ans, au Vietnam…
 * * * * * * * * * * * *
Il dort. Puis la sonnerie, soudain, stridente, agressive. Il sursaute, elle lui vrille les oreilles, il déteste ça. Un œil s’entrouvre, doucement, clignant en réponse à l’agression sonore. Puis l’autre. Sa vue est brouillée par des mèches blondes qui lui retombent en pagaille sur le visage. Il lâche un soupir. Les cheveux volent faiblement et reviennent se coller sur ses joues. Il veut se rendormir, ses paupières se referment déjà. Une main sur son épaule le secoue. Il murmure un OK embrumé, puis enfouit sa figure dans ses bras. Hélas, les quelques minutes de quiétude qu’il cherche lui sont volées par cette tortionnaire de sonnerie qui continue. Il grogne, se redresse et s’étire. Quand donc ses réveils pourront-ils être plus doux ?
Mais sonnerie rime avec fin du cours, et par la même occasion fin de la journée. Il baille, il n’est vraiment pas très bien réveillé, et il range ses affaires dans son sac. Nonchalamment, il enfile sa chemise à carreaux, en laine. Une chemise de grunger, pas de bûcheron, comme le penseraient certains incultes. Lui, il est maigre et efflanqué, il a les cheveux longs, il a un T-shirt des Sex Pistols, il n’est pas un bûcheron, faut pas tout confondre !
Il balance le sac sur son épaule, prend le chemin de la porte en remontant la rangée _ le fond de la classe, c’est toujours là qu’il peut être le plus tranquille. Le prof le regarde, le prof serre les dents mais ne dit rien. Le prof a renoncé à faire de lui quelque chose de « correct ». Ils ont tous renoncé. Ce prof _ prof d’anglais, un type qui part dans des trips pas possibles et qui décrypte d’une façon si assurée les livres qu’on croirait qu’il en connaît intimement l’auteur _, ce prof ne l’aime pas. Non, ce que ce prof n’aime pas, c’est de mettre sur les copies de cette « raclure » d’Andrew Welk le plus souvent des notes entre B et A-. Lui, il s’en fiche. Il renvoie le regard peu amène, et se tire. La prochaine fois, il séchera. Les livres, ce n’est pas lui qui les écrit, il ne peut donc pas les juger. Logique, indéniablement.
Il suit les autres lycéens, la « foule », docilement, machinalement. Ils vont vers la sortie, de toute façon. Une routine à la con. Ils suivent, ils vont, il fait pareil. Une vie réglée par la sonnerie, les pauses, les « prenez vos exercices » et les « on continue le cours ». Vraiment pathétique.
Dehors, il y a le ciel bleu et le soleil. Contraste frappant avec la grisaille des murs. Il s’assoit contre la grille, allume une clope, regarde les volutes de fumées danser dans l’air limpide. Il inspire profondément, expire profondément. Inspirer, expirer. Fermer les yeux, déguster. Réconfort dans une Lucky Strike, c’est pas si stupide que ça. John le pensait. John trouvait les joints encore mieux, mais à l’armée, que voulez-vous ? John n’a jamais tort. Lui, il est fier de porter la plaque d’identification de son « pote ». Un beau mais funeste souvenir.
La fumée inhalée le réchauffe, et il pense à ces pauvres gars qui étaient sur le delta pendant ces années-là et qui en grillaient une aussi en espérant ne pas mourir. Mais comme John, ils sont morts. Et lui, va-t-il mourir ? Il divague sans faire attention à ses congénères…
_ « Eh Welk ! »
On l’appelle. Il grogne. Qui vient l’emmerder ? Il connaît la voix de l’emmerdeur. Il n’a pas envie de répondre.
_ « Welk ! »
Il est agacé. Ce crétin de O’Connor insiste. La montagne mi-muscle mi-graisse, un bœuf comme on en fait au fin fond de l’Amérique, anti-progrès social, anti-art, anti-liberté _ sauf la sienne_ le cherche. O’Connor veut la bagarre. O’Connor lui balance des conneries stupéfiantes. Lui reste placide. Economie d’énergie peut-être, il ne sait pas, c’est mieux comme ça. Il n’en veut pas à l’autre stupide bovidé. C’est sûrement sa putain d’éducation qui a été ainsi, on n’y peut rien, ça, on ne choisit pas. Mais enfin, là, O’Connor l’énerve. Chronométrer le nombre d’inepties qui sortent de cette bouche serait intéressant. On aurait très certainement un record, à mettre dans le Guinness Book. La plaisanterie a assez duré. Il veut partir, O’Connor fait chier le monde, c’est bien connu. Il se lève, mais l’autre le retient. C’est sa liberté de circulation que ce débile bafoue. Un éclair traverse ses yeux verts, enfin, c’est l’impression qu’il a, puis il lance son poing dans le nez du gros bœuf. L’autre est étonné, ça pisse le sang, O’Connor recule, O’Connor est en colère. Lui passe et part, sans plus rien n’avoir à foutre de O’Connor.
Il ne veut pas rentrer tout de suite chez lui, c’est un beau jour de début de printemps, quoiqu’un peu frais. Il suit les rues d’un pas léger, puis va vers la sortie de la ville, la route 18 US. Il ne sait pas pourquoi, il est heureux. A la gare routière, sur la route 18 US, il s’arrête, se laisse tomber sur un banc. Il s’y allonge comme le clochard qu’il est, le sac de cours avec des livres et des cahiers franchement inutiles calé sous sa tête. Il observe. Le coin est désert, c’est mieux comme ça. Il y a un car Greyhound tâché de boue et blanchi par le sel que la ville fait balancer sur les routes l’hiver pour faire fondre la neige. Un vieux est assis dans le local, de l’autre côté, et attend.
Lui, il reste dehors. Il a vue sur la Prairie, les collines vertes qui frémissent sous la brise, le ciel bleu et immense. Un océan vert et bleu. C’est beau, c’est joli, ça emplit son cœur de joie et d’amour. Son bled est un bled paumé. Le car partira plus tard vers Rapid City. Là-bas il y a l’autoroute qui part vers l’Est, Pierre, la plaine, et aussi New York _ la scène new-yorkaise se porte d’ailleurs apparemment bien _, et puis de l’autre côté les Black Hills et les Rockies, et derrière Los Angeles et San Francisco, le surf, la musique… Mais quitter sa Prairie… Un jour il ira à l’Est ou à l’Ouest, il ira voir des concerts et lui-même jouer dans des salles douteuses, l’underground si adulé… Il se saoulera la gueule avec ses idoles, et rencontrera Katie Jane, il chantera tous les soirs, prendra son envol dans le public, ira pogoter en société et s’éclatera… pas d’adresse, tous les soirs finir dans un lit différent avec une jolie fille, skater sur des rampes vraiment géniales, le pied, quoi. La vie dans une grande ville. Puis quand il en aura assez ou plus probablement qu’il n’aura plus d’argent _ qui pourrait se lasser de ça _, il reviendra alors, dans sa plaine enivrante et infinie, son bled paumé accoudé aux Black Hills… Et il aura réussi sa vie.
Il s’égare, quand pourra-t-il faire ce magnifique périple ? Sert à rien de se poser la question, il verra. Il offre son visage au soleil, ça fait même chaud ici. Peu de vent aujourd’hui.
Le petit vieux n’est plus là. Le petit vieux monte dans le Greyhound. L’heure a tourné. Il ne sait pas depuis combien de temps il est là. Il a dû s’assoupir. Il regarde le vieux, le vieux le regarde. Il fait un sourire. Le vieux ne répond pas. La poésie est morte. Il se lève, il doit rentrer à la maison, traverser le bled en sens inverse. Ils ne sont même pas cinq mille habitants, et ils appellent ça une ville.
Chez lui, la porte n’est pas fermée à clé. Nick est déjà là. Pas les parents. Il va à la cuisine, ouvre le frigo, ingurgite un verre de coca, un fond de paquet de chips. Dans le salon, Nick regarde la télé, affalé sur le fauteuil. Nick est d’une espèce qu’il n’apprécie pas trop non plus. Nick est un « malin ». Mais pas un gros « malin », pas de ceux qui deviennent milliardaires à la tête d’une multinationale, non, un « malin » misérable qui finira assureur ou alors agent immobilier dans une ville comme celle-ci, une espèce de crapule de bas étage. Et cette chose-là est son frangin.
Il va dans le salon, jette son sac par terre et s’appuie sur le dossier du canapé. Le Malin regarde un film hautement culturel, Rambo.
« Tu regardes cette connerie, il fait remarquer.
_ Dégage, répond la crapule de frère.
_ Bonjour quand même.
_ Ouais, c’est ça… Si tu restes là, ferme-la.
_Je vais me gêner, il ricane. C’est même pas comme ça, le Vietnam.
_ Parce que t’y étais ?
_ Moi pas, mais John, oui. »
Fin de la discussion. Le frangin est borné et l’a toujours été. Nick se fiche du Vietnam comme de l’an 40. Nick se fiche aussi des gars qui sont morts. Sans compter les gens qui vivaient là et qui ont tout perdu, mais eux, ils n’existent même pas aux yeux de Nick. Nick voit seulement les problèmes économiques et le prestige des USA qui en a pris un coup, et « ces salauds de rouges qu’il faut empêcher de se répandre comme la peste ». Stupide Nick qui ne se pose même pas de question.
Lui déteste la guerre. Il ne veut pas regarder ce film crétin à la gloire de son crétin de pays. Il monte l’escalier, s’enferme dans sa chambre. Il ferme la porte à clé, parce que sinon, ils vont tous venir le faire chier. Pour la musique. Il se jette en travers de son lit, prend le premier disque qu’il trouve. Deftones. Sympa, il aime bien. Il le met sur la platine, pousse le volume à fond. En bas, dans le salon, le Malin s’égosille pour qu’il baisse la musique. Pas question. Il faut bien éduquer ce petit frère qu’est Nick.
_ « Andrew, moins fort ! » hurle le frangin.
Il monte le son. Désolé p’tit frère, je t’ai baisé.
* * * * * * * * * * 
Il titube. Il reste encore un bar qu’il n’a pas fait. Il faut y aller. Encore un verre, pour saluer l’aimable population des bistrots du samedi soir. Au fait, samedi soir ou dimanche matin ? Il éclate de rire, ça, c’est une question d’une importance capitale !
« On en a rien à battre ! M’en fiche ! » il rugit en suivant la rue.
Il marche au milieu de la chaussée. Parce que sur le trottoir on rencontre des réverbères mal lunés. Il ne peut pas s’arrêter de rire. Il essuie la morve qui lui coule du nez avec sa manche, continue d’avancer. Les maisons dansent autour de lui, ça l’amuse. Il chante d’une voix éraillée quelques chansons… Les chiens dans les jardins lui répondent. C’est marrant. Il gueule plus fort.
“With the light out, it’s less dangerous, Here we are now entertain us, I feel stupid, and contagious... Ca, c’est clair ! Here I am now entertain me !”
Il a le dernier bar à rejoindre, et dans son état, c’est plutôt difficile. En plus, il n’y a pas de bus, à cette heure. Qu’est-ce qu’il prendra, là-bas ? Bière ? Ouais, pour sûr, c’est le moins cher. Il voit plus loin un groupe de types. Enfin, il croit, ça a pas l’air d’une hallucination. Les types viennent vers lui.
« Hi ! Vous allez où ! il leur gueule. Je vais, moi, je vais… »
Il n’arrive pas à finir sa phrase, et désigne d’un doigt tremblotant le carrefour.
« Par là-bas, bières pas chères… »
Il déglutit, regarde avec intérêt ses compagnons. Z’ont l’air sympa. C’est sûrement des potes, il croit les avoir déjà vu quelque part.
« Venez, j’vous paye un coup ! »
Il fait un pas de travers, se redresse. Il voit plutôt mal et il a envie de gerber et de pisser. Les gars sont muets, on croirait. Ils le sont peut-être, mais ils ne disent rien. Normal pour des muets, non ? Il ne se souvient pas de connaître des muets.
« Z’appelez comment ? »
Il y en a un avec une batte de base-ball. C’est donc ça, ils ne veulent pas boire un coup, mais jouer au base-ball. En pleine nuit ? Ils doivent être sacrément shoutés, ou alors sacrément bourrés, plus que lui, en tout cas. Lui veut rejoindre le dernier bar, et puis… Et puis il verra. Peut-être qu’il ira jouer avec les muets. Il était bon à ce jeu, quand il était gamin…
« Z’excusez-moi, mais, faut que je pisse »
Il va vers une haie, se défroque, pisse. Ca soulage. Il remonte la braguette, constate qu’il a arrosé un peu une de ses baskets. C’est con, ça ira dans la machine à laver demain ou tout à l’heure. Les gars se sont approchés de lui. Celui à la batte la lève. Lui ne comprend pas, on n’est pas au stade. Il balbutie quelques syllabes.
Une douleur éclate dans son ventre. Son pauvre estomac ne supporte pas. Il vomit sur le pantalon d’un type. Une autre douleur, derrière la tête.
« Ca fait mal ! »
Il se masse le crâne. Puis un déluge de souffrances, dans les côtes, dans la tête, dans les jambes, partout, partout, ça fait mal. Il ne sait pas pourquoi, il se retrouve par terre, sur le bitume, comme un cadavre agonisant. Il ferme les yeux, de toute façon il fait noir.
Il ne sait pas pendant combien de temps il est resté là. Il se lève, il traîne la patte, il gémit. Il est fatigué, il veut dormir, il n’arrivera pas à rentrer à la maison. Il y a un parc, plus loin. Il s’affale sur un banc, comme un animal blessé, rote, aperçoit un clochard qui crèche dans un bosquet et qui le regarde, à la fois méfiant et inquiet. Il n’a plus de force pour bouger, mais il salue quand même le clochard. Vaut mieux être poli dans la vie. Il ne sait pas ce qui lui est arrivé, il a juste mal partout et a l’impression qu’il va mourir. C’est peut-être ça… Il ne sait pas, il est misérable, avec ses chaussures qui sentent la pisse. Il veut roupiller, juste…
C’est le soleil qui le réveille. Un rayon qui lui tombe dans les yeux. Il grogne, se redresse. C’est le matin, mais il ne sait pas quelle heure il est. 6 heures, 7 heures peut-être. Qu’importe. Il a une de ces migraines qui le torture. Il a encore trop bu, d’ailleurs, il sent la bière. Il ne se souvient plus de sa soirée. Tant pis. Il ne s’en souvient presque jamais de toute façon. Il se lève, prend le chemin de sa maison en grimaçant. Il s’est apparemment fait très mal, mais là encore, le noir total. Il est nauséeux, il a la gueule de bois, il se trouve pitoyable et dans l’indifférence complète du reste de la ville. Il n’y a que lui qui se traîne dans les rues, comme la plupart des ivrognes du samedi soir dans tous les bleds des USA. L’avantage, c’est que personne ne vient le déranger, et ça, c’est vraiment précieux.
Il se hisse sur le toit de son garage, essaie de conserver un équilibre précaire et s’accroche en vitesse au rebord de sa fenêtre. Elle est ouverte. Il la pousse, se glisse dans sa chambre. Mission accomplie. Il y est arrivé, miteux, boiteux et malade. Il tient presque la grande forme, en fin de compte. Bientôt prêt pour les alcoolosports… Il traverse le plus silencieusement possible _ c’est à dire en ne faisant tomber qu’une pile de bouquins débiles de pseudo littérature anglaise ( plutôt de ratures anglaises ) _ son capharnaüm. Il se précipite sous la douche de l’autre côté du couloir. Ca va réveiller Nick, ça ne fera que du bien à cette espèce d’arnaqueur. Il laisse couler l’eau. Elle est froide, il se les pèle, mais ça revigore. Oui, Andrew Welk est encore bien vivant, malgré qu’il ait martyrisé son pauvre estomac toute la nuit. L’eau devient bouillante, il préfère. La vapeur envahit la salle de bain. Il supporte la brûlure. Ca endort la douleur, voilà tout, il n’a jamais été maso. Il reste sous le jet d’eau pendant longtemps. L’eau lui dégouline des cheveux dans les yeux, alors il les ferme.
Il a vu les blessures qu’il s’est fait cette nuit. Ca l’intrigue et ça trouble sa sérénité. Ca, il déteste. Il ferme le robinet, quitte la baignoire, le corps fumant. Il va mieux maintenant. Il s’essuie en chantonnant quelque chose, rien de précis, juste les airs qui lui passent par la tête. Il s’amuse à dessiner dans la buée sur le miroir, puis l’efface. Il faut qu’il fasse l’inventaire de ses hématomes. Il va devoir les justifier, après, à ses congénères. Ceux-ci sont très souvent d’une curiosité maladive. Etrange phénomène. Lui aussi se prend à ce jeu-là, mais les affaires des autres sont leurs affaires, pas les siennes. Ca ne le regarde pas. Question de principe.
Il s’observe. Première découverte : un cocard à l’œil gauche. Merde, plutôt difficile à cacher… Il se sera cogné cette nuit, pendant qu’il dormait. Deuxième trouvaille qui souille sa si fière chevelure : une bosse énorme qui saigne un peu au-dessus de la nuque. Ca, ça peut passer inaperçu, sauf pour lui, bien sûr. La douleur est horrible. Quoi d’autre ? Des bleus en tout genre sur son torse, ses bras et ses jambes. Facile à faire disparaître : sous un jeans et un sweat… Et il y a quelque chose qui lui fait mal quand il respire. Voilà, c’est tout. Il s’en est plutôt bien tiré. Il ramasse ses vêtements. Son T-shirt, lui est dans un sale état. Ca lui fait mal au cœur pour Johnny Rotten et sa bande. Quel sacrilège de les égratigner ! Mais bon, un lavage en machine, un peu de couture _ et le voilà bonne ménagère _ et il n’y paraîtra plus.
 
* * * * * * * * * *
Le lycée. Une effroyable prison. Pas de barreaux aux fenêtres, mais c’est tout comme. On est là, enfermé, parqué derrière sa table et le cul sur une chaise, et on ne sait pas pourquoi. Il n’est pas le seul à se poser ces questions-là. Mais les autres ne cherchent plus de réponses, ils font les cons de l’autre côté de la cellule de classe. Lui, il s’emmerde ferme, c’est le moins qu’il puisse dire. Il observe tout ce petit monde, ça fait passer le temps. Il remarque même des choses qu’il n’avait pas remarquées, tiens. Les murs sont jaune pâle, une couleur déprimante. L’horloge fait « tic-tac », mais au ralenti. La table de devant est bancale, et un type a gravé son nom sur celle près de la fenêtre. Les filles croisent les jambes, les mecs, non. Il y a dix lampes au plafond. Le plafond est gris. Il y a 31 lignes sur une page. Les chaussettes du guignol qui déblatte le cours sont bleues. Une chaise grince. Le guignol a des craies blanches, rouges, vertes et bleues pour écrire au tableau, mais le guignol ne se sert que de la blanche et la rouge. Le guignol écrit très mal, d’ailleurs. C’est illisible. Ah, Faith est gauchère, et Juan a le même effaceur que lui. Al a faim. L’est pas le seul. C’est… vraiment à chier, toutes ces réflexions ! Devant, ils racontent des blagues, du style « qu’est-ce qui est jaune qui monte et qui descend ? » Lui aussi rit. C’est affligeant. Comment transformer la jeune génération en légume abruti ? En l’envoyant au lycée !
Le guignol se fâche. Contre Chris et Jud . Savent pas être discrets. Z’ont jamais su. Il baille. Il s’endort. Le guignol parle de géographie. Lui n’en a rien à foutre de l’économie du pays. Il n’est pas venu sur terre pour compter combien il gagne ou il perd d’argent, mais pour vivre. Et là, il est en passe d’entrer dans un coma profond… Denis, à côté, lui raconte ses dernières vacances au ski. Il s’en fiche, mais tend quand même l’oreille. Il prend son crayon à papier, noirci un carreau sur la page. Puis il dessine une arabesque qui se poursuit dans les lettres du titre. Quelques étoiles, le ciel d’une nuit paisible. Un nuage. Il regarde dehors, par la fenêtre. Le ciel est grand. Il y a un oiseau qui plane et s’éloigne. Le dessin… Une colombe en plus. En dessous, il y a la mer et un bateau. Il transforme tous les A de la feuille en A de anarchy. L’heure n’en fini pas. Les secondes… les secondes soporifiques, lentes, qui s’étirent à l’infini. L’épreuve est intense. Fait craquer ses doigts, tous en même temps. Nouveaux bâillements à s’en décrocher la mâchoire. Il a envie de hurler, comme un désespéré. Enfermé dans une salle et dans sa tête. Il déteste le prof, ce tortionnaire. Libère-les, free at last ! Mais comment se fait-il que les minutes soient si longues ?
 * * * * * * *
Les émissions à la télé sont stupides à son avis. C’est même sûrement pour ça qu’on a inventé la télécommande et le zapping. Il est affalé sur le canapé. Un milk-shake au chocolat sur la table. Du pop-corn dans un saladier, Nick le Malin sur sa droite. Il mange, il boit, il zappe.
MTV : clips de boysband. Marrant, ils sont ridicules. Mais exaspérants aussi, ce ne sont pas des chanteurs, ils n’ont pas de voix, ne savent ni tenir une guitare, ni taper sur une batterie, et s’habillent en taille 6 ans. Et… c’est insipide. Il fourre une poignée de pop-corn dans sa bouche. Il zappe.
CNN : La Bourse, « dieu soit loué », aurait pu se porter plus mal. Bien que tout reste moyen. On ne perd pas trop d’argent. Au sortir de la crise asiatique, les gens sont devenus prudents. Ils évitent à présent de croire aux miracles et au paradis boursier. Séisme en Inde. Quelques milliers de morts, beaucoup de dégâts. Pauvres gens qui ont perdu les leurs. Il y a des mères qui pleurent, des petits enfants dans des hôpitaux insalubres, des chiens qui cherchent les disparus. Il envoie une prière en pensée pour eux. Et remercie la Croix Rouge et Médecins Sans Frontières. Tout ceci est si triste, et ici dans les pays riches, on trouve plus catastrophique l’écroulement de la Bourse. Là, ces morts, qu’en ont-ils à foutre de la Bourse ? Nick veut la télécommande et l’emmerde. Il finit par la lui lancer. Le Malin a une grande force de persuasion. Son infaillible technique : l’usure.
Zappe, bouffe, boit, zappe. Ils s’attardent sur un talk-show où les participants racontent leur folie superficielle _ « Je suis con, c’est mon choix, j’en suis fier et j’en fais profiter toute l’Amérique » _ , sur un reality-show peut-être encore plus bas mentalement _ « demain, quand t’iras chier on te filmera, ça sera retransmis en direct et tout le monde t’applaudira quand t’auras posé ta quiche. » _ , sur les pubs de lessives, vraiment classiques _ « Oh la vilaine tâche qu’on ne peut pas enlever ! mais si, miracle, avec Superblanc, plus de tâche, c’est magique ! » _ …
Il y a du bruit dans l’entrée. Ce sont les parents qui sont de retour. Le frère ne tourne pas la tête, lui non plus. Ils sont trop absorbés par la télévision. La télé, une bénédiction et une malédiction, mais il s’en fiche après tout. Comme tous, et Nick aussi. C’est juste pour rire. Mais pas les parents, apparemment. Les vieux se croient toujours investis du devoir de faire la morale, c’est bien connu… Quels bandes de faux-culs, oui…Les virer pour récupérer la divine télécommande, et se brancher, hypnotisés, la plupart du temps devant les NEWS, une merveilleuse Bible pour adultes responsables.
« Encore devant la télé ! » Credo habituel. Pas de réponse.
« Et vos devoirs ? » Marmonnements étouffés de la part du frangin. Lui, il grogne.
« Andrew, avec tes notes… » Un soupçon de reproche.
Il avale en vitesse le fond de son milk-shake. Il sent l’orage venir, ça va encore l’énerver.
« Tu me regardes quand je te parle ? » Non, il n’en a pas envie.
S’il regarde son père, il sera insolent. Il soutiendra le regard avec défi. Et son père va l’engueuler encore plus. Il le sait, son paternel aussi.
« Andrew… » Intervention de sa mère. Il ne veut pas gâcher sa journée. Il se lève lourdement. « J’vais dans ma chambre » il lance en se dirigeant nonchalamment vers l’escalier. Impertinence quand même. Ca aura été plus fort que lui. Ils l’ont dérangé, il répond de même c’est automatique.
Ils l’appellent. Ca y est, ils sont en colère. Ils préparent leur sermon, pour ne pas dire la baffe qui va s’ensuivre. Réaction plus que prévisible.
« Andrew, ne parles pas comme ça ! » Injonction parentale, autoritaire et arbitraire. Il ne répond pas, à quoi bon ? Il va dans sa piaule, ferme la porte _ à clé _ , s’assoit sur son lit, prend la guitare, allume en même temps l’ampli et la platine. Chante Robert Smith, chante… Il couvre la voix des parents qui s’engueulent. C’est de sa faute. Il est coupable. Il entend des « ton fils » qui fusent, puis « comme ton frère ! » Là, ils parlent de John. Oui, il lui ressemble dans son caractère, et il en est fier. Il joue quelques accords, doucement, avec application. La voix de Nick s’en mêle. Nick est énervé. Conflit des générations, voilà tout. Tout se rapporte à ça, en fin de compte, dans cette maison. Tous poussent leur gueulante, il n’est même plus le sujet de conversation. Ils l’énervent. Il joue plus fort, plus vite, plus compliqué…
Un coup, léger et hésitant, à sa porte. Nick veut entrer. Il soupire, pose la guitare, ouvre. C’est son jour de bonté. Le frangin s’installe sur la chaise du bureau.
« Font chier » lâche Nick.
Lui hoche la tête. Il est tout à fait d’accord. En bas, la dispute n’en finit pas. Il tire une clope du paquet posé sur sa couette. Il l’allume, s’assoit en tailleur.
« T’en veux une ? » il demande à Nick.
Son frère en veut une, effectivement. Tous deux fument sur fond de rock et de bribes de querelle. Tranquillement, sereinement, sans parler. La cigarette coincée entre les lèvres, il reprend ses exercices rythmiques. Il place correctement et avec précision ses doigts sur les six cordes, sur les cases du manche.
« Tu joues quoi ? » demande le frangin.
Là, Nick ne fait pas le malin. C’est juste son petit frère. Ils se sourient.
« Rien de précis… j’essaie un nouveau truc… »
Ils se taisent. Nick remonte ses genoux sous son menton, fume sa Lucky Strike lentement. Lui continue ses suites d’accords. Ses doigts volent, la fumée l’apaise. En bas, ça finira bien par se calmer.
* * * * * * * *
Il va au fond de la cour. C’est la pause de midi, il a donc le temps d’aller planer avec les autres. Les autres sont assez sympas. Ceux du fond de la cour, il entend par là. Ils partagent beaucoup, et ne sont pas radins. Il a lui aussi acheté de l’herbe. Depuis le temps qu’ils lui passent la leur, il a envie de les remercier.
Ils sont assis en rond ou allongés dans la pelouse, au milieu des pâquerettes et des pissenlits. Il se laisse tomber avec eux, entre un qui s’appelle Craig et qui a un sourire béat sur les lèvres et un certain Bart, qui raconte à son voisin une histoire sans queue ni tête. Il les aime bien tous. Il les salue , et de vague « hello » et « hé Welk » s’élèvent du groupe.
Un joint tourne. Il tire dessus, le passe à Bart. On ne dit pas grand chose d’intelligent, ni même d’intelligible. Il souffle la fumée au-dessus de lui, s’allonge à moitié, le sac calé dans le dos. Il se sent détendu. Ici l’ambiance est très amicale, ici, ils sont tous frères, tous égaux, tous sur le même bateau.
Le joint revient. Il tire dessus et le passe. Il se tourne vers Craig.
« Qu’est-ce que tu fais ? »
Craig a du prendre quelque chose d’autre en plus. Craig regarde les anges dans les nuages. Lui veut croire que c’est tout à fait possible. Pourquoi pas ? Les anges vivent bien dans les nuages, non ?
« Tu vois… Jeff Buckley ?
_ Qui ? »
Craig ne connaît pas Jeff. Tant pis. Il l’observe encore. Un autre joint vient. D’abord Craig, puis lui. Lui aussi veut voir les anges dans le ciel. Il se couche complètement. Craig, ou alors lui-même, doit halluciner. Il n’y a pas d’anges, mais les nuages sont beaux. Il roule sur le côté. Les fleurs sont jolies aussi. Blanches et jaunes, et elles sourient. Le lycée est à des kilomètres d’ici. Il ne veut pas retourner au lycée. Il est très bien là. Très bien dans sa tête, très bien dans son corps. Qui voudrait quitter ce paradis ? Il aime ce brouillard autour de lui. C’est magique, ouais mon gars.
Il a envie de rire. Il rit. Tout est doux. Il a une certaine lucidité, étonnante. Il voit les choses différemment. Et cette vision des choses est la bonne, la plus logique. Il parle, mais que raconte-il au fait ? Il essaie de se concentrer. Pas moyen, il laisse tomber. Qu’est-ce qu’on en a à foutre de pouvoir se concentrer ou pas ? Il n’est pas en contrôle de maths, il se DETEND. Il faut chaud, le soleil brille et il le ressent comme une caresse.
Il tire encore sur un joint, souffle quelques bouffées de fumée, ferme les yeux. Tout va si bien maintenant. Sa tête est légère et il va s’envoler s’il ne fait pas attention.
Des fois, au lycée, des gens viennent leur dire qu’il ne faut pas, mais alors pas du tout fumer _ fumer, boire ou autre chose. Pas bien, disent-ils. Mais ils veulent les empêcher de s’évader, voilà tout. Cette société se fiche qu’ils soient heureux ou non.
Il soupire d’aise, il voit la Terre tourner, et le lycée s’éloigne. Il regarde Craig, et ils se marrent ensemble, il ne sait pas pourquoi, il ne veut pas savoir. Il commence à comprendre ce que raconte Bart, et décide de l’écouter avec sérieux. Il essaie d’en placer une, bégaye, n’arrive pas à s’exprimer correctement.
Un joint, à nouveau. Il enfouit sa tête dans le gazon vert, s’abandonne à la fumée. Il est comme un gamin. Non, il est un gamin, il veut rester un gamin. Il vient de trouver la paix. De toute façon, on crèvera tous un jour, non ? Et des roses bleues, ouais pour sûr, ça existe, il y en a dans son jardin. L’étoile du berger s’appelle en réalité Petit Nounours. Et on vivra dans un future proche sur Petit Nounours.
Quelqu’un le secoue par les épaules. Il grogne. Maman lui dit que ça a sonné. Maman a des dreads. Il repousse le gars. Lui dit de le laisser, et mort aux vaches, il restera ici. Le lycée, de toute manière, il ne le retrouve plus. Le lycée est trop loin, et le reste du monde aussi. Et rien n’est réel, sauf Petit Nounours qui est cachée dans le ciel, les roses bleues et lui. Et… Plus rien, silence radio. Dormir. Demain viendra trop vite. Chut. Chut… Les monstres sous son lit vont revenir, sinon.
 
* * * * * * * *
 
Il regarde dans le noir, les yeux écarquillés, écoute le silence. La nuit est belle et pénétrante. Son esprit dérive, il ne peut dormir, mais il est heureux et serein, lui tout seul dans sa chambre, au cœur de la pénombre veloutée et envoûtante. On dit que le silence est d’or. A cette heure-ci, il considère que c’est vrai.
Dehors, le vent souffle doucement. Il a laissé ses volets ouverts, grand ouverts, pour voir la ville endormie et au-dessus le firmament presque magique. Ces instants d’après minuit où le temps semble s’être suspendu et l’univers infini, il les trouve beaux et précieux, et il est content d’être réveillé, lucide, et de pouvoir en profiter innocemment, sans que personne ne le sache, librement. Sa pensée s’évade vers de nouveaux horizons, de nouveaux lendemains, de nouveaux espoirs. Il songe aux gens qu’il aime, à tous ceux qu’il a encore à aimer, à John qui doit le voir et veiller sur lui depuis le Paradis…
Il se rappelle un passage du journal de John. Il connaît par cœur ce carnet brun mais il le lit toujours aussi pieusement. Là, il prononce quelques lignes d’une voix chuchotée et émerveillée qui lui reviennent en mémoire :
« Les nuages défilent dans le ciel, de gros cumulus chargés de pluie qui laveront la terre de nos ravages, du sang que nous faisons couler chaque jour, des cendres de la jungle que nous brûlons… Je cherche les étoiles et l’immensité bleu-nuit à travers les éclaircies. Je cherche les constellations, points de repères des naufragés perdus au milieu de l’océan. Peut-être moi aussi suis-je perdu, là, si loin de chez moi, à assassiner ceux que j’aurais pu aimer, à voir mourir ceux qui j’aime volontiers, mes compagnons. Y a-t-il un espoir pour que cette folie cesse ? Je m’interroge, que vient faire l’Amérique dans ce pays ? Une question qui reste toujours sans réponse.
La nuit est belle, peuplée de mystères, de bruits furtifs, de créatures. Et je prie. Non pas un Dieu, ni Bouddha, ni rien de tout cela. Je voulais juste que nous vivions tous dans la paix et l’harmonie, avec 6 milliards de frères. »
John avait des qualités littéraires indéniables. Son journal lui paraît être un chef-d’œuvre, sensible et poignant. Il remonte sa couette jusque sous son menton, continue de réciter l’histoire de son oncle, à ressentir sa peur, son désespoir, sa détresse et ses rares joies en ces temps de guerre.
Pourquoi les Hommes ont-ils besoin de s’entredéchirer, de se faire pleurer et saigner les uns les autres, de se rendre malheureux ? Pourquoi autant de haine et de colère, pourquoi ne veulent-ils jamais pardonner ? Est-ce si dur dans son amour-propre d’être gentil et ouvert, de partager ? Est-ce si dur de sourire pour le simple plaisir de sourire ? Ne peuvent-ils pas être tous égaux, tous libres ? Et pourquoi partout dans le monde y a-t-il des tyrans, pourquoi dans les pays soi-disant démocratiques les multinationales dirigent-elles le monde ? Ses propres questions à lui, elles aussi sans réponses.
Il déclame doucement les phrases de John, délicates et fragiles, écrites le soir quand tous se glissent confortablement dans leurs draps.
Ses paupières deviennent lourdes et se ferment toutes seules. Ses muscles se détendent. Il murmure toujours, mais c’est comme une prière, une prière adressée au jeune homme de 19 ans aux longues boucles brunes et aux yeux noirs passionnés et rageurs qu’était le frère de son père.
Un sourire éclaire son visage. Il dort et plus rien ne le trouble.


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Illustration réalisée par Angie C. pour ce chapitre : « cours »

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