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« Un lit d’ouate où dorment des papillons  » — L'Encrier
Vous êtes ici => Accueil > Liste des histoires > « Un lit d’ouate où dorment des papillons  », par Ennola - - - - Chapitre unique
L'histoire Ce chapitre
Publié : le 18/05/2008 à 16h23 - Mise à jour : le 18/05/2008 à 16h23 - Commentaire(s) : 7 - Lecture(s) : 212 - Chapitre(s) : 1 - Mots : 767 - Complet : oui - AMR : Tous publics - Favorite de : 2 - Abonnés à l'histoire : 0 Publié : le 18/05/2008 à 16h23 - Modifié : le 18/05/2008 à 20h30 - Commentaire(s) : 0 - Lecture(s) : 212 - Mots : 780


Je suis belle, ô mortels ! Comme un rêve de pierre, Et mon sein, où chacun s'est meurtri tour à tour, Est fait pour inspirer au poète un amour Eternel et muet ainsi que la matière. Je trône dans l'azur comme un sphinx incompris ; J'unis un cœur de neige à la blancheur des cygnes  ; Je hais le mouvement qui déplace les lignes, Et jamais je ne pleure et jamais je ne ris. Les poètes, devant mes grandes attitudes, Que j'ai l'air d'emprunter aux plus fiers monuments, Consumeront leurs jours en d'austères études  ; Car j'ai, pour fasciner ces dociles amants, De purs miroirs qui font toutes choses plus belles ; Mes yeux, mes larges yeux aux clartés éternelles  ! [ La beauté - CB ]

Un lit d’ouate où dorment des papillons

I am a freak - By Kiwix
Couverture réalisée par Ennola, intitulée « I am a freak - By Kiwix »

D’abord une douce chaleur, la sensation que les médicaments se répandent dans mon sang, un engourdissement progressif et délicieux. Je suis sur mon lit. Doucement je vois mes paupières se fermer, les sons sont étouffés, le monde disparaît de mes perceptions.

Je suis dans un champ d’ouate, des points de lumières immaculées pareils à des papillons volent aux alentours. Je pourrais rester des heures, des jours, des mois à regarder ce spectacle.

Mais je sens que l’on soulève mon corps, je ne peux ouvrir les yeux, l’engourdissement est si intense. Il y a des bruits, et des taches de couleurs viennent du dehors noyer le champ d’ouate sous des couleurs fluorescentes, agressives.

Je refuse de voir, de sentir ce qu’il se passe, j’ai tout fait pour abandonner ce corps, ils ne peuvent pas m’obliger à rester et voir toutes ces choses disgracieuses.

Déjà le paysage neigeux vient supplanter toute autre couleur, je n‘entend même plus les bruits aigus qui me dérangeaient tout à l’heure. Ce paysage lilial est pour moi, et il le sera pour l’éternité, je m’en fais la promesse.

Je ne sais pas combien de temps court, toujours est-il que je suis là désormais. Là, dans cette étendue blanche, douce, accueillante. Parfois j’entends des sons, et même quelque fois une sensation ancienne, si ancienne, me semble-t-il, que je ne l’aurais ressentie depuis des siècles, me rappelle quelque peu à la réalité que j’ai tant voulu quitter.

Mon paysage cependant vire au gris, les doux nuages ouatés sont lourds et disgracieux, les papillons de lumières volent de moins en moins, le doux souffle de chaleur ne souffle plus comme autant d’alizés.

Mon paysage ressemble à un hiver nucléaire, tout est gris, tout est triste et déjà je commence à vouloir le quitter. Seulement… Quitter quoi ? Pour aller où ? Je ne me souviens plus du nom de cette réalité que j’ai tant haïe, il me semble il y a des années lumières.

Je sens chaque seconde qui se déroule, serpent à sonnettes visqueux, ruban suintant la douleur. Je ne veux plus rester ici, le paysage n’est plus que très peu coloré de mon blanc marmoréen. Le gris cendres l’a remplacé presque totalement, et le noir velours commence à le recouvrir. Je ne vois plus de papillons de lumières… Ils m’ont quittée, les lâches !

Il ne me semble pas que je bouge, je suis juste assise et je regarde ce paradis autrefois chéri muer en enfer abhorré.

Il n’y a plus de blanc hermine, plus de gris ambre, seulement un noir intense. Parfois des papillons reviennent comme pour se rappeler à mon bon souvenir, mais souvenir de quoi ? Y a-t-il jamais eu autre chose ? Ai-je jamais connu autre chose que ce paysage d’apocalypse ?

Il n’y a plus rien, plus de lumière, plus de papillons, plus de nuages, plus rien pour me signifier que le noir existe, que le monde a un jour été différent.

Le monde n’a jamais été différent. Le noir me recouvre, m’emporte, je ne peux même plus le décrire, il n’y a plus de noir, il n’y plus rien.

 *

Le dernier "bip" de l’appareil se prolonge dans l’atmosphère confinée de la petite chambre d’hôpital. La mère, caresse doucement les cheveux de sa fille qui plus jamais n’ouvrira ses douces paupières à présent violettes. Ses yeux sont baignés de larmes salées. Elles coulent librement le long de ses joues, dévalant la courbe abstraite de son cœur qui saigne à la vue de son enfant qui s’éteint.

Le père regarde d’un regard vide, ses mains usées par les ans tremblent sur ses genoux noueux. Sa fille vient de s’éteindre, comme on souffle la flamme d’une bougie qui a trop longtemps dispensé sa lumière de crépuscule.

La sœur regarde sans voir, elle tient la main encore tiède de sa jumelle. Son double s’est éteint il y a quelques secondes à peine et déjà elle lui semble aussi froide qu’un gisant de cathédrale. Elle regarde son profil, son nez busqué, ses cheveux mordorés formant une cascade éternelle sur l’oreiller opalin, sa bouche capucine à jamais close.

Le frère regarde la pâleur de chrysanthème de son aînée. Ses traits autrefois si mobiles ne sont plus que le masque d’une momie, d’une momie jeune et tragique dans son immobilité de reine. Une odeur d’ouate flotte dans l’air lui donnant vaguement la nausée, une odeur qu’il identifie comme celle de la vie échappée de sa sœur.

L’autre sœur regarde, mais refuse cette immobilité de respect. Elle refuse le spectacle de ce lit ivoire. Elle refuse d’être associée à cette pièce aux murs sinoples. Elle refuse cette réalité teinte d’obscur deuil. Elle quitte la pièce, le silence avale le bruit mat de la porte se refermant sur la jeune fille.

-Dors bien mon cœur, dors bien mon Ephémère, souffle la mère.



© tous droits réservés. Le texte ne peut être reproduit sans le consentement de Ennola

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